Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Lewis Mumford
La Cité à travers l’histoire

Parution : 17/03/2011

ISBN : 9782748901351

Format papier
944 pages (14 × 21 cm) 33.00 €
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Titre original : The city in history (1961)
Traduction de l’anglais par G. Durand révisée et actualisée d’après la dernière version originale par Natacha Cauvin

Préface de Jean-Pierre Garnier

Qu’est-ce que la cité ? Comment a-t-elle commencé ? Quelles ont été les phases de son développement ? Est-elle destinée à disparaître, ou notre planète se transformera-t-elle en une immense ruche urbaine, ce qui serait, pour les villes individualisées, une autre façon de disparaître ? Les besoins qui conduisirent les hommes vers ce mode d’existence recevront-ils un jour les satisfactions qu’ont pu promettre autrefois Jérusalem, Athènes ou Florence ? Est-il encore possible de construire une cité permettant à l’homme de poursuivre un développement harmonieux ?
Avant de penser un nouveau mode d’existence urbaine, il faut comprendre la nature historique de la cité et l’évolution de son rôle primitif. Nous serons mieux à même alors d’envisager les décisions qui nous incombent. Il nous appartient de diriger nos efforts vers l’accomplissement de la plus profonde valeur humaine ; ou sinon de subir l’automatisme des forces que nous avons déclenchées.
Par l’analyse de la formation des regroupements urbains, ce classique fait apparaître les limites démographiques, technologiques et économiques au-delà desquelles la cité ne rend plus possible la survie d’une unité communautaire. Critique d’une organisation économique qui sacrifie le progrès de l’humanité au perfectionnement des machines, l’auteur revient au souci du bien public, à la recherche d’un équilibre écologique et à la coopération sociale comme base de notre milieu de vie.

Historien américain spécialisé dans l’histoire de l’urbanisme et de la technologie, Lewis Mumford (1895–1990) est également l’auteur des Transformations de l’homme (1956) et du Mythe de la machine (1967–1970).

Lorsque, dans des centres surpeuplés, les conditions d’habitat se détériorent tandis que le prix des loyers monte en flèche, lorsque le souci d’exploiter de lointains territoires l’emporte sur la recherche de l’harmonie interne, nous songeons inévitablement au déclin de Rome. Ainsi retrouvons-nous aujourd’hui les arènes, les immeubles de rapport, les exhibitions, les grands spectacles avec nos matchs de football, nos concours de beauté, le strip-tease rendu omniprésent par la publicité… Nous voyons se multiplier les salles de bains et les piscines, des autoroutes non moins coûteuses que les anciennes routes pavées, et des milliers d’objets éphémères et brillants, merveilles d’une technique collective, mis à la portée de toutes les convoitises. Ce sont les symptômes de la décadence : le renforcement d’un pouvoir amoral, l’amoindrissement de la vie.

***

À ce point, les maîtres de la société moderne sont arrivés à dépasser ceux des antiques cités, qui rassemblaient leurs sujets à l’intérieur des murs sous la surveillance des gardes armés de la citadelle. Ces méthodes ont fait leur temps. Avec les moyens de communication de masse sur de grandes distances, l’isolement dispersé s’est avéré un moyen de contrôler la population beaucoup plus efficace. L’association et les contacts personnels se trouvant pratiquement éliminés, une autorité centrale dispose de toutes les possibilités de transmettre ses instructions, par l’intermédiaire de moyens de communication trop coûteux pour qu’une personne privée ou un petit groupe puisse en disposer. Dans cette société dispersée et fractionnée, la liberté d’opinion s’exerce par l’achat de minutes à la radio ou d’espace à un journal. Enfermés dans un isolement qu’ils ont cherché, les habitants de la banlieue ne reçoivent de nourriture spirituelle que par d’étroites ouvertures : la ligne de téléphone, le programme radio, la chaîne de télévision. Ce n’est pas, cela va sans dire, le résultat d’une conspiration consciente d’une minorité habile : c’est un produit organique dérivé d’une économie qui sacrifie délibérément le progrès de l’humanité au perfectionnement des machines.

Dossier de presse
Compte-rendu Pablo Servigne Réfractions, Printemps 2013
Compte-rendu Hélène Fabre Courant Alternatif, octobre 2011
La cité comme communauté humaine Jean-Marc Chiche À Contretemps n°41, septembre 2011
La grande histoire de la cité, matrice menacée de la civilisation Lorette Coen Le Temps, 13/08/11
Compte-rendu Sylvain Allemand Revue Urbanisme, juillet-août 2011
Compte-rendu L'Écologiste, juin-août 2011
Compte-rendu Philippe Godard L'Écologithèque, 17/05/11
Compte-rendu Géomètre, mai 2011
L’utopie ou la nécropole ? : 5000 ans d’histoire urbaine François Roux Le Monde Libertaire, 31/03/11
Compte-rendu
Est-il possible qu’une cité traverse les siècles sans subir décadence et effondrement ? Aujourd’hui, la question est non seulement pertinente,mais urgente. C’est pour penser cet avenir de l’existence urbaine que Lewis Mumford a entrepris un vaste retour historique de 5000 ans. Aller voir loin dans le passé pour entrevoir l’avenir avec le plus de clairvoyance possible. Connu pour sa monumentale synthèse, Le mythe de la machine (2 tomes, 1967, 1970), Mumford développe aussi dans La cité à travers l’histoire une vision très critique du monde moderne et en particulier des techniques. Il voit la ville comme « un instrument pour enrégimenter les hommes, pour maîtriser la nature, et pour diriger la communauté au service des dieux » (qui aujourd’hui sont le libre-échange et la croissance). Dans ce livre, il limite son propos à l’histoire des villes occidentales, mais démarre tout de même à l’émergence des villages, puis décrit les cités antiques, la cité grecque, Rome, l’influence du moyen âge ou du style baroque et enfin l’émergence des mégapoles, qu’il qualifie de « nécropoles ». Son humanisme se mélange ici avec un certain pessimisme, voire désespoir ou frustration de constater l’absurdité de la vie dans nos cités modernes.Mais avec une foi inébranlable, il exhorte l’humanité à concevoir de belles cités, celles qui favoriseraient de la communauté, de la vie (autrement que simplement « économique ») et finalement un véritable progrès humain. L’originalité de Mumford est de proposer une vision organique de la technique et de la ville : en pensant des « biotechniques » dont le fonctionnement imiterait les principes du vivant (auto-organisation, décentralisation, etc.), en voyant la ville comme un organisme (faisant référence à l’entomologiste William Morton Wheeler qui développa en 1910 le concept de superorganisme chez les fourmis), et surtout en faisant l’éloge de la limite (voir les chapitres sur Venise et Amsterdam). Sur ce dernier point, il montre qu’une ville sans limite tend naturellement vers la dislocation et l’autodestruction, et ronge les territoires comme une métastase. Mumford, qui préférait simplement se dire « écrivain », avait cette capacité et ce goût pour la pensée horizontale et décloisonnée. Se disperser, aller à contresens, virevolter, lancer des hameçons, fouiller sur les bas-côtés, prendre les diagonales et utiliser des images. Cela lui a valu, bien évidemment, un respectueux mépris des spécialistes patentés, mais cela lui a permis de modeler une oeuvre géniale car intuitive, un livre monumental et malgré tout très lu dès sa parution en 1961, et récompensé par le National Book Award. Cette nouvelle édition en français est remarquable sur plusieurs points. Elle inclut d’abord les modifications que l’auteur a apportées en 1989, soit un an avant sa mort, tout en améliorant la première traduction en français de 1964. Elle bénéficie ensuite d’un impressionnant et minutieux travail éditorial (l’index, la bibliographie, la traduction, la mise en page, la préface…) qui met en avant la beauté de cette oeuvre. Je dis « beauté » car, loin de la prose sèche et froide des disciplines scientifiques, l’indiscipline du formidable conteur qu’est Mumford permet à un être humain normalement constitué de finalement prendre plaisir à lire un tel bloc. Un texte érudit et exigent, mais chaleureux et agréable, comme savent les confectionner d’autres Umberto Eco, Jean-Claude Carrière, Jared Diamond ou Elisée Reclus.
Pablo Servigne
Réfractions, Printemps 2013
Compte-rendu

Publié aux États-Unis en 1961 sous le titre The City in History, ce « monument de l’histoire des villes » reparaît dans une édition révisée par son auteur en 1989. Urbaniste, historien et philosophe, Lewis Mumford (1895–1990) fut aussi un défenseur de l’environnement que l’écrivain indien Ramachandra Guha replace au premier rang des écologistes historiques américains1. Il rappelle aussi son programme régionaliste, précurseur de l’éco-socialisme. Professeur dans plusieurs universités, il s’engagea également sur les sujets d’actualité de son temps : lutte contre le nazisme, la bombe atomique et la guerre du Vietnam. On peut le situer dans la lignée « des hommes conscients du rôle qui incombe à la cité », tels le savant écossais Patrick Geddes, le créateur des cités-jardins Ebenezer Howard, le sociologue Max Weber, les géographes Elisée Reclus et Pierre Kropotkine. Comme ce dernier dans son étude sur l’État2, cette somme de cinq mille ans d’histoire démontre la permanence d’un cycle universel allant de l’apparition de la cité à la déliquescence de la mégalopole.
Des premiers vestiges matériels des origines avec la grotte, de l’art et du rituel en matrice de l’architecture, à la révolution agraire du néolithique dix mille ans avant J.-C., des milliers de siècles s’écoulent avant que les villages concentrent et mobilisent leurs forces dans la cité. Le moteur de ce passage de l’économie autonome et démocratique villageoise à la ville hiérarchisée découle du principe de royauté : un souverain de droit divin mobilise par la force, l’esclavage et le consentement, les efforts de milliers d’hommes vers des buts communs. L’historien y voit, quatre mille ans avant J.-C., la première manifestation d’une technologie autoritaire. Sa théorie oppose sa version contemporaine, centrée sur les intérêts du complexe militaro-industriel où « il faut étendre le système quel qu’en soit le prix qu’il en coûte à la vie » à la « technologie démocratique », plus faible mais imaginative et durable3.
Empires « citadelles » de Mésopotamie dans lesquels la muraille assure la sécurité mais implique l’agressivité et l’isolement à la différence des villes ouvertes des Egyptiens et des Mayas ; partout les cités s’élèvent selon une conception sacralisée de l’existence, et toujours la cité des morts précède celle des vivants.
Étape décisive dans l’essor de la pensée et de l’art, la Polis – cité-État dont l’élément essentiel est le citoyen libre égal des rois – surgit en Grèce au Ve siècle avant J.-C. Des agglomérations calculées à l’échelle humaine pour permettre l’exercice de la démocratie directe, d’Olympie, Delphes et Cos émergent le gymnase, le théâtre et le sanatorium. L’architecte Hippodamos réalisait alors que « la forme structurelle de la ville reflétait son ordre social » et que « tout changement de l’une entraînait une transformation de l’autre ».
L’âge d’or intellectuel et artistique d’Athènes dure deux siècles puis se délite à la période hellénistique quand les commerçants enrichis s’acoquinent avec les politiciens. Incapables de s’entendre entre elles, soumises à la tyrannie, les cités grecques conquises par l’empire romain disparaîtront avec lui.
Fondé au départ sur l’ordre et la discipline, Rome essaime des villes standard sur tout son territoire selon un plan en damier qui, en dépit de son dédain de la topographie naturelle et du bien-être des habitants, perdurera jusqu’aux fondations des villes du nouveau monde. Une conception pratique qui apporte en contribution aux innovations techniques urbaines, l’aqueduc, les rues pavées et l’égout – celui de Rome, surdimensionné au départ, fonctionne depuis vingt-cinq siècles. Le régime matérialiste et destructeur des Césars périclite quand, comme en Grèce, l’accroissement des richesses provoque un déclin civique. Le parasitisme social et son corollaire, la cruauté collective, s’institutionnalisent dans l’idéologie « du pain et des jeux », responsable d’après Franz Broswimmer, « de la plus grande extermination de grands mammifères depuis le pléistocène »4.
L’effondrement de cet impérialisme en extension illimitée provoque des troubles et des pénuries propices à l’avènement du nouvel ordre chrétien, considéré au départ comme subversif. En dix siècles, à l’ombre des monastères, la cité médiévale atteint un équilibre entre le temporel et le spirituel le plus proche de l’utopie imaginée par les philosophes grecs.
« Il n’est pas de meilleure façon de venir à bout d’un idéal que de lui assurer des fondements matériels » : devenue religion d’État, l’Eglise se range du côté des puissants et, sous l’influence de l’Inquisition, les bûchers remplacent les promesses de justice et de fraternité. Dans la cité, nid du capitalisme, avec la montée des riches marchands, l’argent se déplace, se concentre, se multiplie et détruit les structures communautaires ; peu à peu la civilisation solidaire du Moyen Âge se désagrège.
En Europe, du XVe au XVIIe siècle, une nouvelle économie, le capitalisme mercantile, remet en cause l’équilibre de la société. La découverte de la poudre à canon, en donnant l’avantage aux attaquants sur les défenseurs, scelle l’alliance moderne entre pouvoir politique et capital. De nouveaux cadres étatiques, oligarchies, monarchies absolues, États-nations, aidés de leurs armées et de leurs bureaucraties, organisent l’exploitation en système légal. L’état de guerre devient permanent et modèle la cité : « la caserne remplace la cathédrale, la corbeille de la Bourse la nef » ; la libre concurrence se substitue à la providence. La concentration de l’autorité entraîne la suprématie de la capitale, dévalorise le local, et le phénomène nouveau de la mode pousse à la consommation et au gaspillage.
Pour Mumford, « les formes anciennes ne peuvent devenir l’expression d’une existence nouvelle ». Ainsi, à la ville médiévale, œuvre d’art en soi, succède la stricte uniformité et la symétrie de l’architecture baroque. De larges avenues donnent aux passants le spectacle de la parade des riches pour une vie par procuration ; le piéton sacrifié à la circulation inaugure l’ère de la vitesse confondue avec l’efficacité : « Avant cela, l’ordre était une possibilité de la vie ; après cela, la vie devient un instrument de l’ordre. » La cité n’est plus l’affaire de personne, l’individu isolé au sein de masses croissantes doit survivre au détriment de tous. De leur côté, les dirigeants s’unissent pour arriver à leurs fins : dès le XVIIIe siècle, Adam Smith préconise la discipline de la faim pour mater le peuple.
Le capitalisme industriel du XIXe siècle secrète la coketown – une ville minière constituée de l’usine et du quartier pauvre en éléments principaux. Tandis que des fortunes se bâtissent « sur les bas salaires, la productivité et la destruction de l’environnement », le prolétariat doit renoncer aux joies élémentaires de l’existence dont jouissaient les hommes primitifs. La théorie du « laissez-faire » qui attend de la somme des égoïsmes individuels un bien-être collectif a généré une monstrueuse régression sanitaire et sociale ; les tensions entre groupes du village sont évincées par la lutte des classes.
Au XXe siècle, la cohérence urbaine venue d’une conception et réalisation d’ensemble n’existe plus. Des coulées de béton prolifèrent comme des tumeurs : « le chaos n’a pas besoin de plans ». Suite à l’essor de l’automobile, les anciennes banlieues campagnardes des bourgeois fuyant les nuisances de la ville se changent en zones pavillonnaires pour classes moyennes ou cités dortoirs sur parkings pour les plus modestes : « des lieux d’un absolutisme invisible et totalitaire » où l’isolement dispersé permet le contrôle. La corruption de masse des individus conditionnés et standardisés dès le berceau s’obtient en échange d’une part variable de biens matériels.
« L’efficacité du capitalisme s’accroît avec sa puissance » ; sept siècles séparent l’usage généralisé de l’horloge dans le travail de la fission de l’atome. Une capacité de destruction dispendieuse, 232 milliards par habitant de la terre en 20105, qui pose à l’humanité le choix crucial entre le suicide collectif et un changement révolutionnaire de valeurs.
Instruit sur notre destin par son étude à l’échelle d’une vie des effets de « la décomposition sociale associé au désastre écologique », Lewis Mumford décèle dans nos sociétés tous les signaux annonciateurs d’un effondrement planétaire de civilisation. Aux partisans d’une science et d’un progrès omniscients et omnipotents, l’humaniste américain affirme : « L’habileté technique est incapable de compenser l’incompétence politique et l’immobilisme social. »
De notre volonté « à faire rebrousser chemin au système jusqu’au point où il acceptera des alternatives, des interventions et des objectifs humains entièrement différents des siens » dépend le cours de notre avenir.

1 Lire Ramachandra Guha, « Lewis Mumford, un écologiste nord-américain oublié » dans le dossier « Lewis Mumford, philosophe de l’environnement », Agone, n° 45, 2011, p. 185–211.

2 Pierre Kropotkine, L’État, son rôle historique, le flibustier, 2009. (voir le compte-rendu dans L’Emancipation du 06/06/2011).

3 Lire Lewis Mumford , « Pour une technologie démocratique », Agone, n° 45, 2011, p. 173–184.

4 Franz Broswimmer, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces, Agone, coll. Éléments, 2010.

5 Le Monde (hors série), « Bilan géostratégique 2011 », cité dans Courant alternatif, n° 212, été 2011, p. 3.

Hélène Fabre
Courant Alternatif, octobre 2011
La cité comme communauté humaine

Publiée aux États-Unis en 1961 et traduite en français dès 1964, cette étude magistrale reparaît aujourd’hui dans une version remaniée et tenant compte des modifications au texte original apportées par l’auteur, un an avant sa mort, à l’occasion de la réédition, en 1989, de The City in History. Il faut donc saluer ce travail d’édition particulièrement soigné qui prouve, une fois encore, que, malgré leurs faibles moyens, les « petits » éditeurs sont aujourd’hui les seuls à croire à ce qu’ils font et à tenter de le faire bien.

Embrassant rien de moins que cinq siècles d’histoire urbaine, ce grand œuvre de Lewis Mumford (1895–1990), fruit d’un savoir assurément encyclopédique, nous livre une analyse très fouillée de la nature historique des villes, mais aussi des sociabilités qui les instituèrent en communautés humaines, et ce jusqu’à ce que le « dynamisme destructeur » de l’économie de marché n’inverse, dès le XVIIe siècle, cette courbe ascendante de l’urbain vers la « civilisation ».

« À bien des égards, note avec raison Jean-Pierre Garnier en préface d’ouvrage, La Cité à travers l’histoire peut se lire comme la chronique d’une mort annoncée. » Celle qui, dans l’aire occidentale, conduisit de l’épanouissement d’une civilisation urbaine – issue de la cité antique et traversant l’époque médiévale, la Renaissance, l’âge classique et l’âge baroque – à sa déchéance programmée dès lors que les sociétés qu’elle englobait se virent irrémédiablement plongées dans « les eaux froides du calcul égoïste ». C’est effectivement l’un des intérêts majeurs de ce livre que de montrer quels furent, sur la vie urbaine, les effets dévastateurs du long processus d’accumulation du capital. Sur ce point, et vu l’état présent de nos « métropoles globalitaires » (Garnier), on ne peut que saluer les qualités prédictives de l’humaniste libertaire Lewis Mumford quand il écrivait, en 1961 : « Les Barbares se sont infiltrés dans les défenses, ils sont installés dans nos murs. Ces signes sont ceux de la prochaine nécropole. Le bourreau attend. Paraîtront bientôt les vautours. » Depuis, il suffit d’arpenter les mégalopoles post-modernes du capital mondialisé pour voir que cette « mort annoncée » n’était pas une chimère.

Il faudrait, bien sûr, beaucoup plus de place que celle qui nous est impartie pour traiter de ce livre hors norme aux allures de fresque. En dix-huit chapitres très fournis où alternent vision panoramique et approche localiste, Mumford évoque, citons au hasard, le passage du village primitif aux premières concentrations urbaines, les villes ouvertes d’Égypte, les citadelles de Minos, l’idéale cité hellénique, les égouts et aqueducs romains, les guildes médiévales, l’entrée en scène, puis la dislocation de la cité chrétienne, l’avènement du style baroque, le double mouvement de l’expansion commerciale et de la désagrégation urbaine, l’apparition des Coketown (villes charbon), l’historique de la banlieue ou la bureaucratisation tentaculaire des mégalopoles.

Si la manière de traiter de tous ses sujets – et de cent autres – a agacé, en son temps (et encore aujourd’hui, peut-on parier), la caste des historiens académiques, c’est que l’indépendance d’esprit de Mumford ne faisait pas toujours bon ménage avec les règles de la méthodologie historiographique dominante. Et, de fait, notre auteur – « penseur inclassable », comme le souligne Jean-Pierre Garnier – empruntait plus volontiers les chemins de traverse que les sentiers balisés, avançant tantôt en historien, tantôt en philosophe, mais toujours animé de la ferme intention de désencombrer aussi souvent que possible son récit des pesanteurs disciplinaires du discours scientifique. D’où le plaisir, évident plaisir, que procure la lecture de cette impressionnante somme de connaissances. Mumford était, au sens le plus noble du terme, un conteur. Comme, avant lui, William Morris et Élisée Reclus dont, par bien des côtés, sur la forme et sur le fond, il fut l’héritier.

Jean-Marc Chiche
À Contretemps n°41, septembre 2011
La grande histoire de la cité, matrice menacée de la civilisation

Voici, republiée en français dans une version plus précise, la somme historico-urbanistique de l’Américain Lewis Mumford. Porté par une inspiration philosophique et une visée politique, le livre possède une force prémonitoire. Dès 1961, l’auteur a pressenti et redouté l’avènement des mégapoles.

Par où commencer ? Comment se frayer un chemin dans la brousse épaisse des livres sur la ville ? Le phénomène urbain donne lieu à des travaux d’une diversité époustouflante, de la publication universitaire à l’ouvrage intriguant par l’abordage inattendu, la ville explorée sous l’angle « cognitif », « interactif », « intersticiel », entre autres ; les variations se déclinent à l’infini. Sans parler de l’affolante quantité d’ouvrages photographiques et de graphistes qui font des images de la ville un usage de séduction.
Pour prendre pied dans la cité, autant s’engager dans un texte fondateur, devenu lui-même historique. Paru aux États-Unis en 1961, publié en France en 1964, La Cité à travers l’histoire de Lewis Mumford a été très lu, en dépit d’une traduction lacunaire, et il a fortement contribué à façonner la pensée relative à la ville. Or le voici de retour, édité par Agone, dans une version entièrement révisée et actualisée qui tient compte des ultimes mises à jour apportées par l’auteur en 1989.
Se lancer dans la traversée des près de 1000 pages de ce livre au grand souffle équivaut au plaisir de revisionner un grand film américain en noir et blanc, désormais colorisé par tout ce que les décennies suivantes ont pu ajouter d’éclairages supplémentaires.
Érudite et foisonnante, l’admirable fresque de Lewis Mumford remonte à l’origine obscure des cités à partir des premiers tumulus funéraires et des plus anciens habitats humains. Il esquisse les hypothèses de processus qui conduisirent à la formation de points fixes puis de villages. Évoque les réseaux d’échanges, retrace la part des nécessités défensives ainsi que celle du religieux et de ses rites. Raconte ensuite le passage du village à la cité, toutes les élaborations auxquelles cette forme d’organisation donne lieu et la diversification progressive des rôles et des techniques qui s’ensuit. L’historien décrit les murailles de fortifications et les temples, les palais et les espaces publics, explique la production des biens, leur circulation et celle des personnes.
Les premières communautés urbaines voient poindre des différenciations fondamentales : les tenants de l’écriture et du symbole, les détenteurs de la propriété, les riches et leur pouvoir sur les pauvres. La cité comme territoire institutionnel surgit progressivement : la « polis » des Grecs avec ses caractéristiques : ses libertés, ses rigidités, ses exclusions ; avec sa démocratie ambiguë et le rapport dialectique entre agora et acropole. Se produit ensuite le passage à la métropole hellénistique, quadrillée, monumentale, dont Rome adopte le modèle mais sur le mode défensif, en s’entourant d’une enceinte, en se dotant d’un urbanisme contraignant qui a fini par se retourner en fragilité.
D’autres valeurs et d’autres pouvoirs président à la ville médiévale placée sous protection divine et religieuse, ceinte elle aussi de remparts, organisée entre l’église et l’hôtel de ville. Le travail et les professions s’organisent ; le rôle des commerçants, des artisans, des banquiers s’affirme ; apparaissent une bourgeoisie et le capitalisme naissant… Dix-huit chapitres de récit fourmillant conduisent jusqu’aux mégapoles du temps de Lewis Mumford dont New York, sous ses yeux, constituait le très bel exemple. La force intacte du livre tient à l’approche pluridisciplinaire qui combine morphologie de la ville, état des connaissances et des techniques, conditions et modes de production, état des institutions, et permet une description à la fois dynamique et organique de l’évolution vers l’urbain.
Mais son influence ne se réduit pas à la méthode. L’ouvrage propose une lecture de l’histoire fondée sur des valeurs humanistes défendues avec véhémence et sa conclusion possède une portée philosophique d’actualité. Lewis Mumford y lance un appel désespéré à l’accomplissement de la mission sociale et humaine de la cité dont « les fonctions nourricières et créatrices de vie, les activités indépendantes et les symbioses », trop longtemps négligées, doivent être pleinement restaurées.
La constitution des cités a représenté un formidable moyen de réunir des forces, de partager des connaissances et de les transmettre, montre-t-il. « Les plus récentes formes urbaines et leurs cadres fonctionnels sont plus ou moins directement dérivés des premiers éléments de structure, intégrés dans la cité : le sanctuaire, la citadelle, le village, l’atelier, le marché. » Or ces éléments, restés pour la plupart indispensables aux établissements humains contemporains, font l’objet de graves menaces. Pressentant la généralisation de l’étalement urbain qu’il avait déjà pu constater à Los Angeles, l’historien met en garde : les villes individualisées pourraient disparaître et leur fonction civilisatrice avec elles. La planète se transformerait alors en une inquiétante « ruche urbaine », laissant l’humanité livrée aux seuls rapports de force. La somme de Lewis Mumford survient à un moment où la question urbaine appartient au domaine des géographes, un peu celui des sociologues. Quelques années plus tard, dans la foulée de l’historien américain et dans le prolongement de Mai 68, Henri Lefèbvre prononce « Le droit à la ville » (Anthropos). Il est de ceux dont les chercheurs en matière de villes se réclament le plus aujourd’hui. La grande floraison de l’édition urbaine commence dans les années 90 et prend une forme explosive dans la décennie suivante. En Suisse, le géographe Jean-Bernard Racine et l’historien François Walter apportent en pionniers des contributions décisives. Comme en France, ce sont les urbanistes et sociologues comme François Ascher, Olivier Mongin, Thierry Paquot, ainsi que Manuel Castells et Saskia Sassen sur le thème des réseaux et des villes globales. L’architecte David Mangin, avec La Ville franchisée, frappe les esprits. Dans le périmètre romand, c’est Avenir Suisse, laboratoire d’idées privé, qui enfourche le thème et produit diverses études sous la signature de Xavier Comtesse. L’Université et l’Ecole polytechnique s’activent également.
Entre-temps, les architectes s’y sont mis à leur tour. En 1995, Rem Koolhaas lance son retentissant S.M.L.XL. sans cesse réédité et abondamment traduit. Dans un genre et un esprit tout différent, La Suisse – Portrait urbain, issu de l’ETH Studio Basel, paraît en 2006, chez Birkhäuser. Mais en aucun cas, ces quelques titres ne rendent compte de la mer des parutions de tous les genres et dans toutes les langues qui mettent désormais la ville dans toutes les mains.

Lorette Coen
Le Temps, 13/08/11
Compte-rendu

Publié en 1961 aux États-Unis (et traduit en français en 1964), ce classique des classiques de l’historiographie urbaine retrace l’évolution de la cité, des premiers groupements humains à nos jours,en passant par la cité antique, grecque et romaine, la période médiévale, la révolution industrielle, etc. Les dix-huit chapitres qui le composent sont aussi l’occasion de rendre compte de mutations et d’innovations apparues au fil des siècles. Le singulier affiché dans le titre (« la » cité) peut a priori surprendre tant les traits qu’elle a revêtus n’ont cessé d’évoluer. Quoi de commun de fait entre les premières cités alors conçues comme les foyers de divinités, la cité antique et son forum, la cité médiévale et ses remparts, la métropole du XIe siècle, etc.? C’est précisément toute l’ambition de ce livre que de montrer comment, par-delà des différences de morphologie et d’urbanisme, la cité n’a cessé de perpétuer une même vocation : faciliter les rencontres et les relations sociales en créant les conditions de stockage des biens, de transmission des savoirs et de communication entre les hommes.

Malgré sa fascination pour ce phénomène de civilisation, Mumford reconnaissait aussi l’inclination de la cité à favoriser les conflits par la concentration même des richesses et de pouvoir, allant jusqu’à s’inquiéter du risque de voir cette tendance l’emporter dans le contexte de production et de consommation de masse.

Le cinquantenaire écoulé depuis la parution de La Cité à travers l’histoire ne justifie pas à lui seul cette réédition. La version originale fut, le sait-on, révisée en 1989 (soit un an avant le décès de son auteur), sans donner lieu à une nouvelle traduction. Mumford y soulignait pourtant l’importance de l’essor des transports dans celui des villes ou encore l’apport d’Ebenezer Howard dans l’étude du phénomène urbain. On ne saura donc trop saluer l’initiative des éditions Agone de proposer enfin l’ultime version aux lecteurs francophones. D’autant qu’elles ne se sont pas arrêtées en si bon chemin : elles rétablissent plusieurs passages qui avaient été coupés dans la traduction française (au prétexte qu’il s’agissait d’exemples empruntés au contexte américain et anglais). Cette version actualisée donne mieux à voir la conception mumfordienne des villes : des réalités plus organiques que ne le suggèrent les conceptions géométriques auxquelles on les réduit souvent, et la visée politique de son propos. L’ensemble est complété d’une liste d’ouvrages majeurs publiés depuis et d’une notice biographique qui rappelle utilement que l’auteur avait rêvé d’être ingénieur avant qu’une maladie ne l’oriente finalement vers le métier d’écrivain : on comprend mieux l’attention qu’il portait au rôle des techniques en même temps que ses inquiétudes quant à leurs impacts sur la « civilisation urbaine ».

Chercheur et enseignant en sociologie urbaine, Jean-Pierre Gamier signe une préface qui rappelle à juste titre le statut de monument du présent ouvrage et le caractère visionnaire de son auteur qui s’inquiétait déjà de la remise en cause de la civilisation urbaine par une suburbanisation non maîtrisée. De là à verser dans une hagiographie et de suggérer que tout a été dit, qu’il suffirait de se replonger dans cette œuvre pour comprendre les enjeux contemporains, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira pas. Son histoire en forme de fresque relève d’un genre passionnant, dont les Anglo-Saxons ont le secret, mais qui ne saurait fixer les canons de l’historiographie des villes. Sans prétendre commettre un crime de lèse-majesté, on peut reconnaître que la terminologie est datée et les inquiétudes de Mumford excessives devant le risque de voir les citadins formatés par la société de consommation de masse. Comme il le reconnaît lui-même, la rédaction de La Cité à travers l’histoire a emprunté au mode de construction des cités antiques à partir de matériaux recyclés : il reprend des passages d’écrits antérieurs, en l’occurrence The Culture of Cities, publié en 1938…

Sylvain Allemand
Revue Urbanisme, juillet-août 2011
Compte-rendu
La Cité à travers l’histoire : l’ouvrage mythique de Lewis Mumford (1895-1990) publié en 1961 constitue encore aujourd’hui un panorama inégalé de l’histoire des villes puis de leur déshumanisation par l’économie capitaliste. une réédition préfacée par Jean-Pierre Garnier.
L'Écologiste, juin-août 2011
Compte-rendu

Lewis Mumford (1895–1990) est un historien américain, qui a notamment publié des ouvrages sur l’urbanisme et la technologie. Son livre fondamental, Le Mythe de la machine, est une énorme somme – critique – sur l’évolution des technologies d’un point de vue philosophique et politique.
Dans La Cité à travers l’histoire, publié pour la première fois en 1961 et revu par l’auteur en 1989, Mumford démontre une capacité rare à dresser une synthèse historique qui invite le lecteur à une réflexion profonde sur nos sociétés contemporaines et notre environnement. Il met en évidence les apports, positifs et négatifs, de la ville depuis son apparition jusqu’à nos jours.

Pourquoi les êtres humains ont-ils préféré la cité aux villages paysans auto-suffisants du néolithique ? La réponse n’est pas le « progrès » ou quelque autre idée que nous plaquerions de façon arbitraire sur la réalité d’il y a six mille ans. Selon Mumford, la ville, avec tout ce qu’elle apportait sur le plan culturel, religieux, etc., a paru plus agréable que les petits villages traditionnels, d’où le fait que ces derniers ont été peu à peu délaissés par une fraction de leurs habitants, qui leur ont préféré la nouveauté de la ville. Puis les cités ont obligé les campagnards à les rejoindre ou à produire du surplus afin de les approvisionner. La suite du processus, avec des hauts et des bas, est mieux connue. (Notons ici que l’excellent ouvrage de Laurence Roudart et Marcel Mazoyer, Histoire des agricultures du monde (au Seuil), trace finalement le parallèle du livre de Mumford : du côté des villages, des paysans, de la production agroalimentaire. À lire également !)
Cette explication logique plus qu’idéologique a le mérite de mettre l’accent sur un fait qui semble rarement démenti par l’histoire humaine : nous choisissons ce qui, à un moment, nous semble la solution la plus avantageuse ou la moins désavantageuse, et nous risquons jamais ou très rarement le saut dans l’utopie, à froid. Les crises, qui font apparaître les défauts de la situation du moment, constitueraient des moments favorables à l’expérimentation de nouvelles voies sociales – la crise, mais pas la catastrophe, car Mumford rejette toute politique du pire.
D’une certaine manière, cette thèse peut sembler une évidence. Pourtant, ajoute Mumford, les citadins ont très vite fait l’expérience des désagréments qu’apportait la civilisation urbaine, dont certains sont de véritables catastrophes, comme la guerre « totale ». Non pas que la guerre soit apparue en même temps que les cités et à cause d’elles, mais parce qu’avec le rôle clé qu’assumaient désormais les villes dans le paysage social, culturel et mental de l’humanité, le niveau de violence s’éleva énormément. Les guerres entre cités-États entraînèrent le plus souvent le pillage et la destruction complète des vaincus, les viols et les massacres des populations urbaines… Dès l’époque mésopotamienne et dans l’Antiquité grecque, les villes faibles ou sur le déclin furent détruites par leurs concurrentes les plus fortes, lesquelles se lançaient dans une politique d’expansion guerrière. Babylone et Troie en sont deux des exemples les plus célèbres.
La solution qui fut choisie pour sortir de ce cycle infernal – naissance, croissance, apogée, destruction – a été la constitution d’empires toujours plus vastes. Un processus dont on peut dire qu’il n’est toujours pas fini, puisque les grands blocs géopolitiques se partagent aujourd’hui la planète à coup d’accords OMC, de flux financiers ou d’alliances diplomatico-militaires stratégiques…
Mumford s’attache à décrire et à analyser cette évolution jusqu’à l’époque contemporaine. Son œil critique lui permet de formuler un point de vue sur Athènes, Rome, l’Italie médiévale et renaissante…, qui apporte des éléments de réflexion pour le présent. Son but n’est pas de décerner des lauriers et des blâmes, mais de chercher à comprendre le pourquoi de l’évolution vers l’urbain, et de faire comprendre ce que pouvait être la réalité de la vie des habitants des cités aujourd’hui disparues. Et l’on peut lire son ouvrage en parallèle de ceux de Jared Diamond (Effondrement) et de Franz Broswimmer (Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces — chroniqué le 31 mars 2010) pour mieux imaginer ce que peut signifier la fin d’une culture, d’une civilisation.

La ville n’est pas une évidence économique ou politique, et il a bien fallu que les pouvoirs qui s’y concentraient (l’État, l’armée, les religions…) usent de toutes sortes de modes de persuasion et de répression pour pousser les gens à s’y installer. Le cas de la Rome antique, avec sa situation sociale déplorable (surpopulation, manque total d’hygiène, dépendance complète vis-à-vis de l’armée pour l’approvisionnement de la ville en toutes choses, de la nourriture aux esclaves et aux animaux pour le cirque…), l’illustre parfaitement.
Et Mumford de tracer des parallèles qui, à le lire, ne semblent vraiment pas déraisonnables, même s’ils sont parfois très inquiétants. Car dans notre monde contemporain, dans lequel les citadins représentent désormais plus de la moitié de la population mondiale, la ville continue d’exercer son attrait malgré ses désagréments notoires – et sans que nous réfléchissions au sens profond de cette évolution, à la possibilité ou non de la moduler voire de la contrarier.
Écologiquement, la tendance à l’urbanisation planétaire n’est pas tenable, comme nous le savons, à moins de croire aux chimères de l’agro-industrie qui promettent beaucoup mais ne tiennent pas : comment nourrir une population qui ne cultive plus la terre ?
Socialement, nous savons déjà que les violences urbaines ont des implications très difficiles à contrôler, car elles peuvent revêtir en quelques heures une ampleur énorme – que l’on pense aux émeutes de Los Angeles en 1992 ou de France en 2005, pour ne prendre que deux exemples parmi des centaines chaque année dans le monde.
Et sur le plan politique, la ville dessine un autre mode d’organisation de la société. Souvent fondée sur un plan quadrillé, sur des bases « standard », la ville, de Rome au Corbusier, est un espace de contrôle social, voué au travail productif et à la consommation.
Plus le temps passe, plus ces tendances lourdes se confirment. Déjà, un milliard d’urbains vivent dans des bidonvilles, et l’on prévoit qu’ils seront le double dès 2030. Les villes tentaculaires, comme Mumbai, Tokyo, New York, São Paulo, Dhaka ou Shanghai, dépassent ou avoisinent les 20 millions d’habitants. L’approvisionnement des mégalopoles implique a priori une agriculture industrielle, qui dessine à son tour un mode de production et, au-delà, toute une organisation sociale dont nous connaissons le caractère anti-écologique, inhumain et globalement dictatorial. Et ainsi de suite. Non pas que la ville soit le centre du drame qui se joue, mais elle en est, à coup sûr, l’un des protagonistes. Or, elle est rarement analysée sous cet angle, comme si, à l’instar de la technologie, la ville pouvait être neutre ! Refrain ridicule dans un cas comme dans l’autre, mais que psalmodient, hélas, encore de nombreux individus qui ne veulent pas voir la vérité en face.
C’est tout le mérite de Mumford de mettre en évidence les tendances de fond qui président à l’évolution des villes, et de nous inviter à penser notre futur en termes de « dés-urbanisation ». Car il se pourrait bien que notre émancipation-libération passe par le déclin des villes…

Lire l’article sur le site de L’Écologithèque

Philippe Godard
L'Écologithèque, 17/05/11
Compte-rendu
Réédition de l’ouvrage du philosophe et historien américain Lewis Mumford, qui analyse la formation des regroupements urbains, pour comprendre la nature historique de la cité et de son évolution. Au-delà de certaines limites démographiques, technologiques et économiques, la cité ne rend plus possible la survie d’une unité communautaire. Critique d’une organisation économique qui sacrifie le progrès de l’humanité au perfectionnement des machines, l’auteur insiste sur la coopération sociale comme base de notre milieu de vie. Lewis Mumford revient au souci du bien public, à la recherche d’un équilibre écologique.
Géomètre, mai 2011
L’utopie ou la nécropole ? : 5000 ans d’histoire urbaine

Lewis Mumford (1895–1990) est l’un de ces penseurs, rares, qui proposent une réflexion prospective sur la société moderne en alliant la rigueur scientifique à la liberté intellectuelle, et qui savent transformer cet exercice aride en bonheur par leur talent littéraire. Historien, mais aussi ingénieur, urbaniste, et surtout philosophe, Mumford est de surcroît un passionnant conteur qui, dans son œuvre maîtresse, rééditée ce mois-ci par les éditions Agone, La Cité à travers l’histoire, ressuscite cinq mille ans d’histoire urbaine.

Lewis Mumford, philosophe de l’environnement
Avant d’évoquer La Cité à travers l’histoire, il convient de rappeler qui était Lewis Mumford car, si sa notoriété est restée grande aux États-Unis, en France, seuls les historiens de la ville et de la technique se souviennent de son nom.
Il n’est pas indifférent de savoir que l’auteur de La Cité à travers l’histoire présente un profil d’« autodidacte-pluridisciplinaire » qui n’est certainement pas sans incidence sur sa mise au placard par l’université française où chacun défend bec et ongles son pré carré de spécialiste. Si on ajoute qu’il s’inscrit dans la longue lignée des fondateurs de l’écologie politique, dont les recherches ont conduit à remettre en question les fondements de la société de croissance, on comprend mieux pourquoi la plupart des articles qui sont consacrés à Lewis Mumford le cantonnent au domaine de la technique, ainsi que l’intérêt du dossier de la revue Agone qui accompagne la réédition de La Cité à travers l’histoire et remet en perspective ses travaux d’historien de la ville avec ses préoccupations de philosophe de l’environnement.
Le terme « écologie » aurait été inventé par Henri David Thoreau (1817–1862) qui, par sa critique radicale de l’État et de la société industrielle destructrice de l’environnement, peut être considéré comme l’un des théoriciens précurseurs du courant anti-productiviste et anti-consumériste qui milite aujourd’hui pour la décroissance. À sa suite, des géographes, le Français Élisée Reclus (1830–1905), puis le Russe Pierre Kropotkine (1842–1921), ont développé cette critique radicale du productivisme qui fait la spécificité de la pensée anarchiste dans le mouvement ouvrier. Lewis Mumford, qui cite chacun de ces grands anciens dans ses ouvrages, se rattache incontestablement à cette tradition même si, à travers ses engagements (contre le fascisme et, plus tard, contre la guerre du Vietnam), lui-même ne s’est jamais voulu homme de système, et encore moins compagnon de route d’un parti ou d’une idéologie. Parmi les inspirateurs de Mumford il faut encore citer le botaniste, biologiste et sociologue écossais Patrick Geddes (1854–1932) qui entreprit d’appliquer concrètement ses convictions sociales et écologiques à des projets d’urbanisme, à Edimbourg et en Inde. Il est intéressant de noter que la réhabilitation par Geddes de la vieille ville d’Edimbourg fut commentée par Elie et Elisée Reclus qui saluèrent son travail, « accompli tout en subissant les conditions de cette société mauvaise », ce qui montre à quel point ces anarchistes-là étaient éloignés du pessimisme stérile. Mumford découvrit les écrits de Geddes en 1915 et il le considéra aussitôt comme son maître, au point de prénommer « Geddes » son propre fils.
La lignée des écologistes politiques radicaux ne s’est jamais interrompue depuis Thoreau. À la fin des années soixante, des penseurs comme Jacques Ellul ou Ivan Illich ont poursuivi la critique de la société industrielle de consommation, et leur réflexion est à l’origine de concepts aujourd’hui familiers tels que « l’après-développement », la « simplicité volontaire » ou encore la « décroissance soutenable ». Comme Mumford, Ellul et Illich ont écrit longtemps avant que la crise écologique produise des effets tangibles suffisamment forts pour réveiller l’opinion et la classe politique. Leur réflexion ne visait donc pas à corriger les « dérives » du système productiviste, elle remettait en cause le système lui-même, parce que mortifère, et avec lui les dogmes de la pensée globalisée : croissance et développement. On comprend pourquoi les écologistes de parti, candidats à la gestion d’un « capitalisme durable », ignorent prudemment cette radicalité irrécupérable.
L’héritage de Lewis Mumford est aujourd’hui revendiqué par le mouvement informel de la « décroissance ». Ainsi, Mumford avait inventé le néologisme « mégamachine » pour désigner le mode d’organisation sociale dominant, caractérisé selon lui par un pouvoir centralisé reposant sur une monotechnologie autoritaire, elle-même « basée sur l’intelligence scientifique et la production quantifiée, orientée principalement vers l’expansion économique, la satiété matérielle et la supériorité militaire ». Le penseur écologiste allemand, dissident de la RDA, Rudolf Bahro (1935–1997), constatait que nous vivons dorénavant dans un monde dominé par la mégamachine. Il en appelait à une rupture radicale avec l’environnementalisme et le « combat d’arrière-garde de la protection de la nature » qui ne sert « qu’à placer quelques pavés décoratifs sur la large route qui mène en enfer, non à nous réconcilier avec la Terre ». Bahro en appelait à une « révolte froide et consciente » et à un boycott de tous les comptoirs de la mégamachine : supermarchés, usines à enseigner, hôpitaux géants, usines chimiques, industries agro-alimentaires, etc. « Il nous faut réfléchir d’urgence à la manière de nous nourrir, nous chauffer, nous vêtir, nous former, nous soigner sans recourir à la mégamachine .» En France, le philosophe et économiste Serge Latouche a repris le concept de « mégamachine » dans plusieurs de ses ouvrages jusqu’à l’adopter comme titre pour l’un d’eux, dans lequel il s’interroge sur la réalité du caractère universel de la « machine sociale occidentale », ainsi que sur les conséquences de sa généralisation à la planète entière. « Lewis Mumford, et plus encore Cornélius Castoriadis, nous ont appris que la plus extraordinaire machine inventée par le génie humain n’est autre que l’organisation sociale elle-même », écrit Latouche. Or cette machine sur laquelle nous sommes embarqués ressemble, poursuit-il, « à un bolide qui fonce à toute allure mais qui a perdu son chauffeur. Cet engin me paraît condamné à se fracasser sur un obstacle ou à disparaître dans un précipice, à un moment, ou un autre de sa course folle. »
On le voit, la pensée de Lewis Mumford, formulée pendant l’âge d’or de la société de croissance, est restée étonnamment actuelle et ses analyses sur l’extension sans fin des mégalopoles s’avèrent prémonitoires. « La cité est-elle destinée à disparaître, ou notre planète se transformera-t-elle en une immense ruche urbaine, ce qui serait, pour les villes individualisées, une autre façon de disparaître ? s’interroge-t-il dès les premières lignes de son maître livre. Les mêmes besoins et désirs qui poussèrent les hommes vers ce mode d’existence urbaine recevront-ils un jour de plus grandes satisfactions que celles que semblaient promettre autrefois Jérusalem, Athènes ou Florence ? Entre l’utopie et la nécropole, nous reste-t-il encore un choix, la construction d’une cité nouvelle, libérée de ses contradictions internes, enrichissant et perpétuant le développement humain ? » Cette nouvelle édition de La Cité à travers l’histoire est l’occasion de redécouvrir une pensée féconde, et aussi de s’offrir un passionnant voyage dans le temps, avec pour guide ce conteur amoureux de la nature, des cités, et surtout des humains, qu’était Lewis Mumford.

Une réflexion sur le développement à travers l’histoire urbaine
La Cité à travers l’histoire n’est pas une « histoire universelle » dont la ville serait le prétexte. Mumford n’y parle pas des populations harmonieusement intégrées dans leur environnement naturel qui sont restées à l’écart du développement technologique. Il ne prétend pas non plus embrasser l’histoire de toutes les villes : son champ d’investigation se limite à l’aire occidentale, où sont nés le productivisme et la mégalopole qui en est la conséquence. Son sujet, où les réflexions du philosophe de l’environnement rejoignent celles de l’historien de la ville, c’est le devenir de la démocratie – voire de la nature humaine – à l’épreuve de la société industrielle dont l’urbanisation débridée est devenue l’un des faits sociaux et écologique majeurs. Non pas la démocratie du bulletin de vote, mais celle dont le principe de base, dit Mumford, « consiste à mettre en premier lieu ce qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire avant toute revendication exclusive émanant d’un organisme, d’une institution ou d’un groupe quelconque. »
Au commencement, raconte Lewis Mumford, les hommes ont vécu nomades ou dispersés dans des abris naturels pendant des millénaires avant de construire les premiers villages, puis les premières villes. Il s’est écoulé ensuite d’autres millénaires, jusqu’à la Renaissance et l’avènement du capitalisme, au cours desquels la taille des cités – à l’exception de mégalopoles préfigurant les nôtres, telle la Rome impériale – a préservé l’expression d’une vie démocratique communautaire. Les Grecs, inventeurs de la démocratie politique, avaient théorisé que la taille du Démos (peuple) ne devait pas excéder 30 000 citoyens afin que chacun d’eux puisse exercer ses droits politiques au sein des assemblées générales. Platon, décrivant sa « cité idéale », précisait que sa taille devait permettre à tous les citoyens rassemblés d’être à portée de voix d’un même orateur. C’est en partie pour cette raison que les cités grecques essaimaient quand elles avaient atteint la taille critique. « La démocratie, écrit Mumford, est nécessairement plus apparente dans les communautés et les groupes de faible importance, dont les membres se rencontrent fréquemment face à face, interagissent librement, et se connaissent individuellement. Dès qu’on arrive aux grands nombres, l’association de caractère démocratique doit forcément prendre une forme plus abstraite, dépersonnalisée. L’histoire nous montre qu’il est beaucoup plus facile de faire disparaître la démocratie de façon institutionnelle, en donnant le pouvoir au sommet de la hiérarchie sociale, que de faire entrer des pratiques démocratiques dans un système établi à direction centralisée, et qui atteint à son plus haut degré d’efficacité mécanique lorsque ceux qui en assurent le fonctionnement sont dépourvus d’idées ou de desseins personnels. »
Du Xe au XIIe siècle, la cité pouvait encore être traversée en une promenade et elle vivait en symbiose étroite avec la campagne toute proche où les citadins se rendaient quotidiennement pour cultiver leur jardin ou se ravitailler. Au passage, Lewis Mumford réhabilite la cité médiévale et montre pourquoi sa réputation de cloaque insalubre tient moins à la réalité historique qu’au discrédit volontairement jeté sur cette période antérieure à la création de l’État centralisé par l’histoire officielle des siècles qui ont suivi.
Voir la cité hellénique, médiévale, puis moderne, revivre sous la plume de Lewis Mumford, c’est comme regarder les tableaux d’un maître, commentés par son meilleur exégète : les mutations des paysages urbains prennent sens et nous comprenons soudain pourquoi et comment la ville, façonnée par les exigences du productivisme, est devenue progressivement inhumaine.

Lire l’article sur le site du Monde Libertaire

François Roux
Le Monde Libertaire, 31/03/11
Le vendredi 8 avril 2011    Paris 13 (75)
Rencontre avec Jean-Pierre Garnier

Rencontre avec Jean-Pierre Garnier, auteur de Une violence éminemment contemporaine et préfacier de La Cité à travers l’histoire de Lewis Mumford, sur le thème: « Vous avez dit “violence urbaine” ? »

20h15. Librairie Jonas, 16 rue de la maison blanche.

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Graphisme : T–D