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La Guerre d’Espagne
Révolution et contre-révolution (1934-1939)

Titre original The Spanish Civil War. Revolution and Counterrevolution (1991)

Traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque

Parution : 21/11/2014
ISBN : 9782748902143
Format papier : 1280 pages (16 x 24 cm)
45.00 €

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« La révolution espagnole fut la plus singulière des révolutions collectivistes du XXe siècle. C’est la seule révolution radicale et violente qui se soit produite dans un pays d’Europe de l’Ouest et la seule qui ait été, malgré l’hégémonie communiste croissante, véritablement pluraliste, animée par une multitude de forces, souvent concurrentes et hostiles. Incapable de s’opposer ouvertement à la révolution, la bourgeoisie s’adapta au nouveau régime dans l’espoir que le cours des événements changerait. L’impuissance manifeste de leurs partis incita très vite les libéraux et les conservateurs à rechercher une organisation capable d’arrêter le courant révolutionnaire lancé par les syndicats anarchiste et socialiste. Quelques semaines seulement après le début de la révolution, une organisation incarnait à elle seule tous les espoirs immédiats de la petite et moyenne bourgeoisie : le parti communiste. »

Maîtrisant une immense bibliographie, ce livre offre non seulement une synthèse magistrale de la guerre d’Espagne, mais aussi la possibilité de dépasser un stade où la mémoire était trop étroitement mêlée à l’histoire pour permettre de déceler les enjeux de cette période cruciale du XXe siècle.

Burnett Bolloten

Notice biographique [dactylographiée par l’auteur]

Naissance et formation
Je suis né à Bangor, au nord du Pays de Galle. J’ai fréquenté l’école polytechnique de Regent Street, à Londres, puis, à seize ans, l’école supérieure de Neuchâtel, en Suisse, où j’étudie pendant un an avant d’intégrer l’entreprise paternelle [une bijouterie].

1929–1935
En 1929, je décide de partir à l’étranger pour élargir mes connaissances et me former au journalisme. Pendant les quatre années suivantes je parcours l’Espagne, la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ; j’étudie les langues étrangères, l’histoire et les sciences politiques avant de m’essayer au métier de pigiste. Je gagne ma vie comme professeur d’anglais ; comptable et réceptionniste dans un hôtel de Bastia, en Corse ; et secrétaire pour un grand propriétaire de Tunis, en Afrique du Nord, puis au consulat britannique du Liban et enfin pour le commandant de la base aérienne de la Royal Air Force d’Ismaïlia, en Égypte. En 1932, j’arrive en Allemagne au moment de la première grande crise politique de la grande dépression et y reste jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler l’année suivante. De retour à Londres, j’écris des articles sur la finance pour un courtier avant de rejoindre, en 1935, le bureau londonien de l’agence United Press.

1936–1937
Le 18 juillet 1936, pendant mes vacances d’été en Espagne, je me retrouve en quelques heures au milieu d’une guerre civile et d’une révolution. Je suis loin d’imaginer que je vais passer les quarante années suivantes à rassembler, trier, digérer et assimiler la plus grande collection de sources jamais recueillie par une personne seule. L’United Press m’envoie sur le front aragonais puis à Madrid, Valence et Barcelone, les principaux foyers d’activité politique, où je commence à collecter tous les documents accessibles.

1938–1949
En 1938, je quitte l’Espagne, me marie et m’embarque pour le Mexique. Je projetais d’écrire un bref récit des événements politiques de la guerre civile mais, quelques mois plus tard, après la fin du conflit, les réfugiés débarquent d’Espagne par milliers. Je décide d’élargir ma recherche et d’écrire une histoire générale, profitant des nouveaux documents et éléments qui s’offrent à moi. Aidé de mon épouse, grâce à quelques économies obtenues par un petit héritage et à la vente de documents à des bibliothèques aux États-Unis, j’entreprends un travail de recherche et d’enquête à une échelle plus adaptée au besoin.

Recherche
À partir de ce moment, je lis et relis plus de mille numéros de journaux et périodiques publiés pendant la guerre civile et les années d’exil, plus de trois mille livres et pamphlets ainsi que de nombreux documents publiés ou inédits. Cette masse de documents n’ayant été rassemblée ni dans une seule institution ni dans un seul pays, il faut se la procurer en Espagne, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis, ainsi qu’au Mexique et dans d’autres républiques d’Amérique latine où des milliers d’Espagnols se sont réfugiés après la guerre civile. En quarante ans de recherche et d’enquête, je corresponds avec ou interviewe de nombreux réfugiés et ne cesse de passer au peigne fin les grandes bibliothèques et institutions à la recherche de nouveaux documents. J’obtiens 120 000 microfilms à partir de ces seules sources et passe des années à tenter de mettre de l’ordre et du sens dans ce tombereau de documents qu’il a souvent fallu consulter plusieurs fois.

1949–1987
En 1949, j’émigre aux États-Unis et suis naturalisé en 1955. Mon pécule est alors presque épuisé, ce qui m’oblige à revoir mon projet de livre à la baisse. En 1959, sans cesser de rechercher de nouveaux documents, je commence à travailler dans l’immobilier pour devenir indépendant financièrement et, à terme, travailler à plein temps sur mon projet. En 1961, The Grand Camouflage est publié. De 1962 à 1965, je suis invité par le professeur Ronald Hilton, directeur de l’institut d’études hispano-américaines et luso-brésiliennes, à faire cours et à diriger des travaux sur la guerre d’Espagne à la Bolivar House de Stanford University. En 1970, je commence à travailler sur une version révisée, La Révolution espagnole, qui parait en France (1977), aux États-Unis (1979) et en Espagne (1980). En 1978, grâce aux nouveaux matériaux que je n’ai cessé d’amasser, je commence à travailler sur cette version complétée, fruit de cinquante ans de recherches et d’analyses.

[Juste avant sa mort en 1987, Bolloten parvient à achever son grand œuvre, The Spanish Civil War: Revolution and Counterrevolution, qui fut publié à titre posthume en Espagne par Alianza Editorial (1989) et aux États-Unis par University of North Carolina Press (1991). Et que nous faisons paraître en français à l’automne 2014.

Les livres de Burnett Bolloten sur le site

Extrait

Madrid offrait un aspect inouï : bourgeois saluant en levant le poing et criant à tout propos le salut communiste pour ne pas être suspects, hommes en salopette et espadrilles, copiant ainsi l’uniforme adopté par les miliciens. Pour Solidaridad Obrera, l’organe de la CNT à Barcelone, « tant qu’on ne voit pas de chapeaux dans les rues, la Révolution est à nous ». À Malaga, raconte Gerald Brenan dans ses mémoires, « je suis tombé sur sir Peter Chalmers-Mitchell qui sortait de son tram. Il portait un costume en alpaga d’un blanc immaculé, avec un nœud-papillon – le seul homme à Malaga, à l’exception des consuls étrangers, qui osait porter un tel symbole bourgeois. » À moins de risquer sa liberté ou sa vie en s’opposant ouvertement à la révolution, la bourgeoisie n’avait plus qu’à s’adapter au nouveau régime dans l’espoir qu’un jour le cours des événements changerait. Elle ne pouvait, bien entendu, rechercher le soutien d’aucun des partis de droite qui, jusqu’au déclenchement de la guerre, représentaient sa frange la plus conservatrice, car la révolution les avait anéantis. Elle ne pouvait pas non plus compter sur les partis républicains libéraux, car la plupart de leurs dirigeants s’adaptaient à la nouvelle situation ou étaient trop terrifiés pour agir. « En vingt-quatre heures, on a vu évoluer de façon étonnante des esprits qui semblaient réfractaires à tout changement – écrivit une célèbre anarchiste quelques jours après la révolution. Des hommes spirituellement très loin de nous ont su accepter le nouvel ordre des choses sans protester, faisant preuve d’une remarquable faculté d’adaptation. Aujourd’hui, en Catalogne, personne ne craint de parler de socialisation de l’industrie ni de disparition de la propriété privée. »
Dossier de presse
Autre futur , 28 septembre 2015
Jacques Pelletier
À bâbord ! , Montréal, avril-mai 2015
Christophe Goby
L'Anticapitaliste , Février 2015
Aimé Marcellan
Le Monde diplomatique , Mars 2015
François Godicheau
Annales. Histoire, Sciences Sociales , 2000, vol. 55, n° 3, p. 716-718
Louis Mercier
La Révolution prolétarienne , mai 1961
Compte-rendu

Pourquoi ne pas aller passer ses vacances en Espagne ? C’est un beau pays, pittoresque, on y mange bien et le soleil change agréablement des brumes londoniennes. C’est probablement ce que s’est dit le jeune Burnett Bolloten, citoyen britannique et correspondant de l’agence de presse américaine AP. en juillet 1936.

Juillet 1936 ! Burnett Bolloten est de gauche, et sans être encarté nulle part, vaguement sympathisant du parti communiste. C’est un bon journaliste, habitué des enquêtes, des interviews. 17 juillet : Franco lance son coup d’Etat. La bourgeoisie républicaine, tétanisée, cherche à négocier, n’est pas loin de se rendre. Le mouvement ouvrier, CNT en tête, va en décider autrement. Et à la faveur de la résistance au coup d’Etat, va se développer la révolution sociale la plus radicale que le monde ait jamais connue.

Oubliées les vacances ! Burnett Bolloten multiplie les reportages, les entrevues avec des militants et des responsables de tout l’éventail politique et syndical républicain. Il n’est militant d’aucun parti, ce qui lui ouvre largement toutes les portes, d’autant qu’aussi bien la république que les révolutionnaires éprouvent le besoin de faire connaître à l’étranger la réalité de la situation espagnole.

Rapidement, Burnett Bolloten va se rendre compte que derrière l’unanimité de façade du gouvernement, des luttes sourdes agitent le camp républicain. Et surtout il se rend compte que le discours officiel, « il s’agit d’une lutte entre la démocratie et le fascisme, entre un gouvernement légal et des militaires factieux, » dissimule en fait une révolution sociale d’une ampleur encore inconnue.
Mais en même temps, une conspiration du silence s’organise autour de cette révolution tandis que toutes les forces politiques, y compris, hélas, la direction de la puissante CNT, vont tenter de l’étouffer.
Au premier rang de ces forces de la contre révolution, le Parti communiste d’Espagne, le PCE, et son appendice catalan, le Parti socialiste unifié de Catalogne, le PSUC.
Groupuscule sans guère d’influence en dehors de quelques villes (notamment Madrid et Séville) le PCE va agir comme l’instrument docile de la politique étrangère de l’URSS dont les intérêts de grande puissance ne coïncident nullement avec ceux de la révolution espagnole.
Inquiète de la montée en puissance du nazisme et dans une moindre mesure du fascisme italien, l’URSS cherche à constituer un front avec les démocraties occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne. L’URSS ne veut donc surtout pas apparaître comme une menace, comme l’hydre communiste menaçant les pays capitalistes, mais comme un rempart de la démocratie face à l’expansionnisme hitlérien. La révolution espagnole va lui fournir le meilleur prétexte pour prouver à la France et à la Grande-Bretagne qu’elle est seulement préoccupée par la défense de la légalité républicaine et démocratique et par la volonté de lutter contre la menace nazie. Mais dans le même temps, le parti communiste espagnol, force minuscule au départ, va rapidement viser l’hégémonie au sein du camp républicain tout en protestant de son indéfectible bonne foi démocratique.
C’est ce double, ce triple jeu que va découvrir Burnett Bolloten et qu’il passera sa vie à décrire avec une rigueur quasi chirurgicale. La première édition de ce livre, en anglais, portera d’ailleurs le nom de The Grand Camouflage. Plusieurs éditions tant en anglais que dans différentes langues, notamment le français et l’espagnol, verront le jour au cours des années, jusqu’à la dernière, parue en 1991, sous le titre de The Spanish Civil War. Revolution and Counterrevolution. C’est cette ultime version, dont les dernières épreuves ont été corrigées par Burnett Bollotten juste avant sa mort, qui est aujourd’hui parue aux éditions Agone, dans une excellente traduction due à Etienne Dobenesque, et dans une édition très soigneusement établie par Philippe Olivera et Thierry Discepolo.
Cette dernière version reprend avec des modifications considérables la traduction en français parue en 1977, avec cinq nouvelles parties totalement inédites. C’est dire que l’on a affaire à un ouvrage bien différent de celui qui passait déjà pour une véritable somme sur la guerre et la révolution espagnoles.
Aux côtés du classique de Pierre Broué et Emile Témine, la Révolution et la guerre d’Espagne, de l’Espagne libertaire de Gaston Leval, de l’Autogestion dans l’Espagne révolutionnaire de Frank Mintz, de Révolution et contre révolution en Catalogne de Carlos Semprun Maura, du Mouvement anarchiste en Espagne de César M. Lorenzo et de quelques autres, le livre de Burnett Bollotten (plus d’un millier de pages !) apparaît comme l’un des ouvrages majeurs sur la question.
Non qu’il soit au-dessus de toute critique et notre ami Frank Mintz a pointé quelques insuffisances dans ses appréciations du mouvement de collectivisation, notamment dans le domaine industriel : http://www.fondation-besnard.org/sp…;. Pour autant, ces quelques réserves, justifiées, ne diminuent en rien l’intérêt majeur de cet ouvrage qui réside avant tout dans l’examen impitoyable des menées communistes aussi bien au sein des différents gouvernements qu’à l’arrière et sur les fronts.
On connaissait déjà, bien sûr, la façon dont un parti plutôt squelettique s’était gonflé comme une outre dans les quelques mois qui suivirent l’explosion révolutionnaire en se présentant avant tout comme un parti d’ordre et de discipline. Comment il avait rallié de larges fractions de la petite bourgeoisie, des fonctionnaires, de la police et de l’armée effrayées par l’ouragan révolutionnaire qui menaçait de les emporter. On savait comment ce parti qui manquait cruellement non seulement d’une base ouvrière mais aussi de cadres compétents, avait été cornaqué par les centaines de « conseillers » soviétiques qui l’avaient infiltré dans tous les rouages de l’appareil d’Etat et notamment dans l’armée. On connaissait le chantage aux armes pratiqué par l’URSS, ces armes payées par l’or de la banque d’Espagne commodément envoyé par bateau dans la « patrie des travailleurs. »

Il manquait pourtant la description minutieuse des manœuvres, complots et assassinats qui avaient fini par assurer au parti stalinien une place dominante au sein de l’appareil républicain. Pour ce faire, Burnett Bolloten s’appuie sur une documentation immense, le plus souvent de première main, même s’il n’ignore rien de l’imposante littérature sur le sujet. Il a été journaliste, il est devenu historien, manifestant dans l’un et l’autre domaine des qualités et une rigueur impressionnantes.

A la lecture de son ouvrage, on reste également confondu devant la pusillanimité et parfois la couardise non seulement du parti socialiste, manipulé ou écrasé quand certains de ses militants se rebiffaient, ce qui, au fond, n’est guère surprenant, mais surtout de la direction de la CNT, principale force révolutionnaire d’Espagne, qui, par antifascisme politicien, a laissé l’Etat républicain dominé par les communistes dépouiller lentement la révolution de toutes ses conquêtes, a laissé les staliniens assassiner ses militants sans réagir.

L’année 2016 verra le quatre-vingtième anniversaire du début de la révolution espagnole et l’on peut craindre les commémorations les plus affligeantes, depuis les universitaires, soulagés de pouvoir embaumer dans les draps du savoir historique l’insurrection qui partit à l’assaut du ciel, mais aussi des « anarchosyndicalistes » patentés, plus soucieux de revendiquer des étiquettes prestigieuses que d’agir aujourd’hui pour en finir avec le capital.

Pourtant, le plus bel hommage que nous pouvons rendre à nos camarades qui ont accompli ce qui reste à ce jour la révolution la plus radicale que le monde ait jamais connue, c’est bien de poursuivre leur combat pour l’émancipation du genre humain.

Autre futur , 28 septembre 2015
Espagne : La guerre civile du camp républicain

Nourri des Grands cimetières sous la lune de Bernanos, le roman de Salvayre [Pas pleurer] est également inspiré par la lecture de « livres d’histoire », évoqués allusivement, dont la narratrice présente un résumé didactique de quelques pages au milieu du roman. L’ouvrage de Burnett Bolloten, publié récemment sous le titre La guerre d’Espagne, Révolution et contre-révolution 1934–1939, pourrait très bien figurer dans cette liste.

Correspondant britannique de la United Press au moment du conflit, témoin direct des événements, Bolloten a par la suite consacré sa vie à en reconstituer la trame, particulièrement du côté républicain. La Révolution et la contre-révolution du titre de son énorme synthèse ne désignent donc pas le camp du Front populaire et celui de la réaction franquiste comme on serait porté à le penser, mais bien celui des forces considérées progressistes (anarchistes, socialistes de gauche, militants du POUM) s’opposant à celui jugé contre-révolutionnaire de parti communiste. C’est sur cette division interne du front républicain qu’insiste aussi surtout Salvayre dans Pas pleurer notamment à travers la rivalité de Josep et de Diego.

À l’été et l’automne 1936, dans la phase la plus bouillonnante de la Révolution, les grèves, les occupations d’usines, la prise de contrôle des municipalités, la création de milices populaires, l’expropriation des grandes propriétés terriennes et leur autogestion sont soutenues, sinon carrément impulsées par les anarchistes, la gauche radicale du parti socialiste, le POUM en Catalogne, et dans une moindre mesure par la gauche républicaine, qui n’apprécie pas les excès qui accompagnent souvent ces mouvements, et par le Parti communiste qui s’avère ambivalent face à des débordements qui, pour lui, pourraient compromettre la révolution et nuire à l’effort de guerre contre les fascistes qui demeure son objectif prioritaire.

Petite organisation au début de la guerre civile, le Parti communiste va connaître une progression fulgurante, passant de 40 000 membres à plus de 250 000 en l’espace de quelques mois. Il recrute dans le milieu ouvrier, chez les salariés agricoles, mais aussi chez les petits commerçants, les fermiers indépendants, les intellectuels auxquels il se présente comme un parti d’ordre opposé aux exactions et aux exagérations des anarchistes : saccages de banques, destructions d’églises, expropriations sauvages. Il s’impose par une force fondée sur la cohésion politique – qui est celle de l’Internationale communiste et de la stratégie des fronts populaires – et sur la discipline de groupe qui fait contraste avec la légendaire (et réelle) indiscipline anarchiste. Bolloten, qui critique sévèrement ce parti dans son livre, lui donnera même un temps raison, dans le feu de l’action, estimant qu’une organisation disciplinée était sans doute nécessaire pour défaire militairement les troupes fascistes.
Contrairement au Parti communiste, les anarchistes, qui constituent la force politique la plus puissante de la gauche au tout début de la guerre civile, s’avèrent ambivalents face au pouvoir. Par principe, ils refusent la police, l’armée, les patrons, l’État, la discipline. Leur implication dans les instances du pouvoir, à tous les niveaux, ne va donc pas de soi. D’où leurs nombreuses valses-hésitations tout au long du conflit entre leur refus de principe de participer au gouvernement et leur acceptation d’y aller, irrésolution qui va leur être finalement fatale. C’est en effet le Parti communiste qui va en être le principal bénéficiaire, écrasant les libertaires après avoir décimé le POUM en Catalogne avant d’être vaincu lui-même par les armées de Franco.

L’ouvrage de Bolloten, qui représente une véritable somme, l’œuvre d’une vie entière, présente et analyse dans le détail ces conflits déterminants pour le cours de la Révolution espagnole, vaincue à la fois par ses ennemis de classe et par les dissensions surgies en son propre sein. Et le travail d’édition accomplie par les éditions de la rue Dorion mérite d’être salué : le livre est magnifique et se lit avec le plus grand plaisir.

Jacques Pelletier
À bâbord ! , Montréal, avril-mai 2015
Compte-rendu

Somme sur la révolution espagnole, l’ouvrage de Burnett Bolloten ne raconte pas à proprement parler ce que fut la guerre, mais ce que furent les enjeux de la révolution dans cette guerre. Comme dans les coulisses des forces qui misaient sur une révolution sociale sans commune mesure, tant elle sapait les fondements de la société bourgeoise, ce monument est fort bien organisé à partir de milliers de documents provenant de la presse. Son auteur oblige les documents qui proviennent des multiples camps engagés à parler ; « deux cent titres différents » nous dit celui qui s’est trouvé plongé dans l’ Espagne en guerre durant ses vacances de 1936. Ce qu’il soulève avec forces preuves est cette formidable duplicité des forces communistes inféodées au Kominterm. L’ouvrage y revient fréquemment montrant les errements et le refus de prendre le pouvoir par une des forces les plus importantes du pays, les anarchistes. Le conflit ibérique fut la seule expérience où pourtant l’on vit des ministres anarchistes à leur tour contestés par leur base. Le récit des événements de Mai 37 à Barcelone qui précipitent le coup de main stalinien sur le conflit comporte des passages savoureux : Les journaux rouges sont à la manœuvre pour débusquer les traitres : « L’Humanité parle de « putsch hitlérien » et la Pravda toujours aussi éloignée de son propre nom présente le conflit « comme un putsch trotsko-fasciste. » Ailleurs on évoqua une révolution anarchiste authentique et la presse nationaliste décrit alors une révolte anarchiste contre le gouvernement. Ces journées racontées par Georges Orwell1 qui fut compagnon du POUM (trotskiste) alors, sont au centre de nombreuses interprétations. « La construction de ses barricades fut un spectacle étrange et admirable » écrit-il. Même chez les anarchistes, on ne se rend compte du complot qui setrame contre le POUM. D’après Trotski, c’est à ce moment là que tout se joue en Espagne. D’après le stratège poursuivi par Staline, « si le prolétariat s’était emparé du pouvoir en mai 1937, il aurait trouvé un soutien dans l’Espagne entière. » Oui, mais voilà les anarchistes, millénaristes, n’ont jamais voulu prendre ce pouvoir qu’il tenait au bout de leur fusil. Sauf quand ils sont pris en otage dans le gouvernement de Largo Caballero et servent à la fuite du gouvernement de Madrid à Valence. D’après le leader de l’UGT, Largo Caballero, « le Lénine espagnol », les anarchistes espéraient qu’il devienne président d’un état anarcho-syndicaliste.

Bolloten lui même raconte comment il avait adopté dés le début le point de vue communiste, en tant que correspondant de l’agence United Press. L’avantage qu’il prend contre ses détracteurs réside dans l’accumulation de preuves qui viennent du camp communiste. Le temps a passé et les langues se sont déliées. Longtemps il fut difficile pour « les camarades communistes » de participer activement et sincèrement à la guerre d’Espagne tout en étant le jouet d’une puissance qui ne voulait que leur perte, l’URSS. Détruire les fermes collectives et abattre des compagnons de la CNT comme de l’UGT désignés comme traitres par le NKVD fut l’oeuvre de militants communistes. Enrique Lister qui expliqua que « les anarchistes avaient institué une véritable dictature du prolétariat » fut l’un de ceux là. Un comble pour un prosélyte du pouvoir stalinien. Ralph Bates pensait ingénument que la politique du PC était erronée. Un autre militant communiste avouait que dans la Province de Tolède, 83 % des paysans avaient choisi de cultiver collectivement les terres.

« La défaite n’est pas toujours un échec. L’avenir n’appartient pas toujours au vainqueur. Nous ne jouons jamais notre dernière carte. » écrivait l’anarchiste Issac Puente.

1 Georges Orwell, Hommage à la Catalogne, Ivrea, 1982, Paris, 296 pages, 15 euros

Christophe Goby
L'Anticapitaliste , Février 2015
Compte-rendu
En mythifiant le versant antifasciste de la guerre d’Espagne, on a « oublié » la révolution sociale qui fut la réponse populaire spontanée au coup d’Etat franquiste. Les mandarins de l’historiographie – irrités par cette révolution décentralisée et libertaire – ont été les artisans de ce que Burnett Bolloten a appelé « le grand camouflage ». Jeune journaliste témoin des événements, il a ensuite consacré son existence à rassembler et organiser des documents qui montrent sans complaisance les luttes pour le pouvoir dans le camp de la République, et les conditions politiques de la contrerévolution. Trois vagues d’édition chaotiques – la première au coeur de la guerre froide – furent les étapes d’une oeuvre en devenir rendue définitive par la mort de l’auteur en 1987. Extension chronologique et documentaire, confrontation avec les nouvelles publications, refonte de l’appareil critique, refus d’éluder les sujets controversés : l’historiographie universitaire a finalement salué l’ampleur et ’honnêteté de la tâche accomplie, en qualifiant toutefois l’ouvrage de « classique atypique ». Pour cela aussi, il s’agit d’une vision précieuse de ce qui s’est joué en 1936.
Aimé Marcellan
Le Monde diplomatique , Mars 2015
Compte-rendu

Ce livre est une somme, un véritable monument de l’historiographie de la guerre civile espagnole. Il l’est par ses dimensions : 1 078 pages de textes et notes, auxquels s’ajoutent une immense bibliographie et plusieurs index. Mais surtout, il contient le résultat de cinquante ans de travail de Burnet Bolloten. Celui-ci, journaliste, est à Barcelone au début du conflit. Après un passage sur le front d’Aragon, puis à Valence en novembre 1936, il collecte du matériel pour écrire un livre plutôt circonstanciel, avant de se rendre au Mexique en 1938, puis aux États-Unis. Il commence alors à réunir ce qui sera son legs à la Hoover Institution : 100 000 exemplaires de journaux, 2 500 livres et des quantités considérables de microfilms et d’entretiens avec des acteurs du conflit.

La première version de l’ouvrage en 1961, sous le titre The Gran Camouflage, fait déjà dire à Josep Tarradellas, président de la Généralité de Catalogne de l’immédiat après-franquisme, que c’est « un des livres les plus importants des quinze ou vingt mille publiés sur la guerre d’Espagne ». La seconde version, The Spanish Revolution, qui paraît en 1979, largement augmentée, tient compte des critiques adressées à la première et y répond. La version actuelle — la troisième —, publiée deux ans après la mort de l’auteur, compte un tiers de texte de plus que la précédente. En dix ans de travail supplémentaire, Bolloten a pu répondre à de nouvelles critiques et compléter sa documentation, en particulier grâce aux archives de la guerre civile à Salamanque. Il offre ainsi la synthèse la plus complète et la plus récente sur les questions politiques que pose la guerre civile dans la zone républicaine.

Mais l’intérêt de ce volume réside aussi dans les très nombreuses notes, dont certaines renvoient, pour des thèmes sensibles ou peu développés, à des dizaines d’articles de journaux et passages de mémoires ou d’études historiques. Pratique et complet, ce livre est un outil de travail indispensable pour qui veut se lancer dans la recherche sur le conflit. Pratiquement inconnu en France, il est déjà en Espagne sur les rayons des usuels dans les bibliothèques d’histoire.

Cependant, il ne s’agit pas d’un manuel. L’auteur a une thèse et la défend, grâce à son immense érudition. Il affirme que l’originalité du conflit est qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’Espagne vit une véritable révolution populaire, pluraliste, défaite par une opposition militaire. Il démontre que la révolution de juillet-août 1936 est l’événement autour duquel s’organisent toutes les luttes politiques de la « zone légale », qu’il refuse d’appeler « camp républicain ». Il explique aussi le rôle central des partis communistes et de la IIe Internationale dans ce qu’il appelle le « camouflage de la révolution », tout en éclairant leur lutte pour la suprématie politique contre les organisations dirigeantes de cette révolution. Loin de verser dans l’anticommunisme, qu’il soit de droite ou d’extrême gauche, il fait œuvre d’historien, en présentant à la critique une thèse qu’il défend depuis trente ans avec force. En ce sens, et contrairement à ce qu’écrit Stanley Payne dans sa préface, il n’est pas « définitif » ; il appelle au contraire des réponses et peut aider par là à motiver la recherche dans le domaine.

Dans la première partie, l’auteur plante le décor plus qu’il n’analyse la situation sociale et politique du pays à la veille du putsch. Il fournit malgré cela quantité de références pour approfondir ces questions. L’originalité est le récit en trois longs chapitres de la révolution déclenchée dans les villes et les campagnes par le soulèvement des militaires.

C’est dans la deuxième partie que commence l’analyse de la politique des communistes. En défendant les classes moyennes et en niant la réalité de la révolution, ils s’opposent aux autres formations du Front populaire. Leur pragmatisme et leur efficacité, ainsi que le monopole de l’aide soviétique et leurs capacités manœuvrières assurent une progression très rapide de leur influence politique, très réduite au début du conflit. L’examen de leurs méthodes et des considérations diplomatiques de l’URSS amène l’auteur à faire une série de mises au point sur des sujets délicats comme la personnalité de Juan Negrin, la question de l’or de la banque d’Espagne, ou les ambiguïtés de la politique ď appeasement face à Hitler (qu’illustre Churchill).

Les troisième et quatrième parties expliquent comment l’État républicain se reconstruit contre les institutions révolutionnaires, et en particulier à travers une nouvelle « armée populaire » et une nouvelle police. L’engagement résolu des partis communistes dans cette direction et leur prosélytisme très actif leur assurent des positions très importantes dans ces nouveaux organes.

De la cinquième à la huitième partie, l’auteur expose tout au long de la chronique politique, sociale et militaire de la « zone légale », l’élaboration des mots d’ordres communistes, leurs changements d’alliances, avec Largo Caballero, puis contre lui et avec Prieto, puis avec Negrin contre Prieto. Il insiste sur l’importance de la direction soviétique du PCE et sur l’infiltration du PSOE ou des organes de sécurité comme le fameux Servicio de Información Militar (SIM).

Il montre enfin dans les deux dernières parties comment on passe de la toute-puissance communiste après leur victoire lors des événements du début du mois de mai 1937 à Barcelone (toute-puissance qui culmine au début de l’été 1938), au coup d’État mené par des militaires républicains et anarchistes au début du mois de mars 1939 contre la politique de résistance à tout prix prônée par les partis communistes.

Il faut noter à ce propos la citation du rapport envoyé à Moscou le 29 mai 1939 par Togliatti, qui dirigeait la politique communiste en Espagne et qui se plaignait de ne pouvoir compter que sur une partie des militants, cadres et militaires officiellement communistes. Ces plaintes peuvent mettre en valeur le défaut principal du livre. B. Bolloten, qui fait de l’histoire politique, a tendance à privilégier une vision où événements et étiquettes politiques, clairement identifiés pour la clarté de l’exposé, masquent ce que les situations avaient de confus et de contradictoire au niveau local. Il ne commet pourtant pas l’erreur, qui fait des ravages en histoire, de considérer les communistes ou le communisme en Espagne comme un tout homogène : il distingue bien le PCE du PSUC catalan et évoque les difficultés à accepter et à appliquer la « ligne », qui existent à plusieurs niveaux dans ces partis. Pourtant, le distinguo de Togliatti entre les vrais communistes (ceux sur qui on peut compter) et les autres, qui apparaît en toute fin du livre, contraste avec l’image générale — donnée par l’auteur — du PCE comme d’une arme redoutable pour la conquête de l’hégémonie politique. Ce déséquilibre peut s’expliquer par le fait que Bolloten, l’auteur, aborde la guerre civile essentiellement à partir de sources publiées, mémoires et journaux, dans lesquelles les catégories politiques, loin d’être mises en question, servent de base aux raisonnements et aux analyses d’ensemble. L’accès restreint aux archives pendant plusieurs décennies et la frénésie d’écriture des anciens acteurs ont conduit à une situation où la mémoire est très présente dans l’histoire de la guerre civile.

Le travail de Bolloten, maîtrisant toute la bibliographie publiée jusqu’à lui, est en quelque sorte l’aboutissement d’une longue période où l’historiographie a été mêlée à la mémoire en même temps qu’il en est une magnifique synthèse. C’est à partir de lui et peut-être contre lui que de nouvelles approches ont été développées par des chercheurs qui peuvent aborder les vastes fonds d’archives sans être écrasés par les dizaines de milliers de livres déjà écrits.

François Godicheau
Annales. Histoire, Sciences Sociales , 2000, vol. 55, n° 3, p. 716-718
Le grand camouflage

Sous le titre Le grand camouflage vient de paraître à Londres, en langue anglaise, un ouvrage qui fera date. Il s’agit de la première étude systématique consacrée au rôle, à la tactique et aux méthodes du parti communiste dans la guerre civile espagnole.

L’auteur, Burnett Bolloten, est un Anglais d’origine, correspondant de presse en Espagne pendant les premiers mois du conflit, et qui consacra plus de vingt années à rassembler une documentation quasi exhaustive sur les événements tout en poursuivant, par une correspondance considérable et des rencontres avec les principaux personnages ou témoins de la tragédie, la vérification et le recoupement des faits, des prises de position ou manœuvres.

Comment les communistes, minorité réduite, sans influence comparable à celle du mouvement socialiste, parti et centrale syndicale, et à celle du mouvement anarcho-syndicaliste, parviennent-ils, en quelques mois à devenir la force dominante du camp républicain ? Pourquoi, alors qu’ils proclamaient, jusqu’en 1935, que leur tâche était de gagner la majorité du prolétariat en vue de la prise du pouvoir, se font-ils, dès juillet 1936, les champions de la démocratie républicaine et s’assurent-ils une base sociale parmi les classes moyennes et les paysans propriétaires ? Dans quel but freinent-ils, avant de les attaquer par les armes, les collectivisations et les syndicalisations ? Et enfin, quel est le mobile qui anime leur effort pour camoufler, aux yeux de l’opinion internationale, l’ampleur, la profondeur et l’originalité de la révolution espagnole ?

À ces questions, Burnett Bolloten répond de façon précise, événement après événement et retrouve le fil conducteur : la politique extérieure de l’Union soviétique [1]. Staline, craignant que les besoins expansionnistes de l’Allemagne hitlérienne ne se manifestent à son détriment par une poussée vers l’Est, a lancé la formule de « Front populaire », qui va permettre de faire pression sur les puissances de l’Ouest européen, essentiellement l’Angleterre et la France. Il espère empêcher celles-ci de trouver une échappatoire à leurs conflits d’influence avec l’Allemagne en laissant cette dernière trouver des compensations par une avance en Europe orientale. C’est l’époque du pacte avec Laval, l’abandon du vocabulaire révolutionnaire, l’appel aux nationalismes.

L’Espagne n’échappe pas à cette tactique et la volonté de rapprochement avec Londres et Paris commande le comportement du parti communiste espagnol. José Diaz, secrétaire du PCE, écrira en avril 1936 : « Nous avons encore un long chemin à parcourir en compagnie des républicains de gauche. » Et les communistes s’efforceront par exemple d’influencer la CNT pour qu’elle mette fin à la grande grève du bâtiment de Madrid au début de juillet 1936.

Tout au long des premiers mois de la guerre civile, l’orientation des communistes espagnols sera définie par la consigne internationale : ne rien faire qui puisse effrayer les gouvernements français et anglais en refusant de s’identifier avec la révolution, faire tous les efforts pour les gagner et jusqu’à leur offrir de leur céder les zones d’influence espagnole en Afrique du Nord.

Mais la nature même de cette politique est à l’opposé de la réalité révolutionnaire espagnole. Il faut donc masquer cette réalité aux yeux du monde et la transformer, la métamorphoser par tous les moyens. C’est là où le caractère propre du stalinisme, la particularité de l’appareil international soviétique, la technique multiforme des services obéissant à un centre unique vont se manifester. Il n’y a là ni gauche, ni droite, ni doctrine, ni morale, il n’y a là qu’application à un cas particulier et circonstanciel de la volonté d’État et d’Empire, de l’État et de l’Empire staliniens.

En premier lieu, les communistes vont capitaliser toutes les rancœurs, toutes les craintes que l’expropriation syndicaliste a provoquées dans les couches non ouvrières. Pour cela, leur propagande ira rassurer et donner espoir, non seulement aux artisans, petits propriétaires et membres des professions libérales, mais aussi aux animateurs des anciennes organisations de droite, notamment dans les milieux paysans. Ils encouragent les dirigeants modérés et conservateurs qui s’effraient des transformations sociales radicales, et font bloc avec eux.

L’argument de la nécessité de trouver aide et appui du côté des nations démocratiques va leur servir pour dénaturer l’originalité de la révolution espagnole ; et ils finiront, en accord avec tout ce qui n’est pas libertaire, par obtenir de la CNT et de la FAI qu’elles délèguent des représentants au sein du gouvernement. Ce n’est là encore qu’apparence mais qui déjà sous-entend l’abandon de l’espoir d’une révolution totale, et qui va permettre aussitôt la pression quotidienne sur les « ministres » de la CNT pour les compromettre, les utiliser, les placer en porte-à-faux par rapport à leurs mandants.

L’essentiel n’est pourtant pas là. Il est dans la reconstruction de l’État, de ses services et de ses organes, en faisant entrer les hommes et la clientèle du PC, officiellement ou sous des déguisements divers, dans les administrations jusqu’alors fantômes, en nourrissant de ses agents ou de ses dupes les organismes nouveaux. Parallèlement, puis concurremment aux structures nées de la lutte ouvrière : syndicats, coopératives, comités, milices, qui ont remplacé celles du régime républicain impuissant et désagrégé dès le 18 juillet, de nouveaux appareils sont forgés, tenus en main ou contrôlés par les communistes. Cela ne va pas sans difficulté, mais la volonté unique des services staliniens joue des rivalités, exploite les défauts, pratique le chantage, impose des « conseillers », ment, insulte, calomnie, tue. Elle utilise les jeunesses socialistes contre Caballero, profite des réticences à la militarisation de la Colonne de fer pour liquider le rétif général Asensio ; mise sur la méfiance des anarchistes envers Caballero, joue des vieilles rivalités qui déchirent les socialistes, flatte Indalecio Prieto pour précipiter la chute du gouvernement Caballero, etc.

Les faiblesses et les défauts d’organisation des adversaires et concurrents sont dénoncés, non pas pour les combattre et améliorer ce qui existe dans le camp ouvrier et paysan, mais pour remplacer syndicats et milices par des départements ministériels et des unités armées qui échappent à l’intervention populaire directe, pour être soumis aux intrigues d’état-major et aux pressions russes. La contre-révolution est leur affaire. Non pour des raisons particulières à la situation espagnole, mais pour des impératifs d’ordre international. Au bout de dix mois, le gros-œuvre est achevé. L’appareil stalinien contrôle les principaux leviers de commande : il s’est artificiellement substitué aux institutions authentiques de la révolution espagnole. Il est maintenant en grande mesure d’orienter le destin du camp républicain, y compris de le négocier à la foire des échanges tenue en permanence par les puissances impérialistes. Son meilleur allié, le seul peut-on dire, a été la candeur et l’inexpérience des militants de l’UGT et de la CNT, non dans leurs réactions aux intrigues communistes, car il y eut combat – et souvent sanglant – jusqu’au moment de l’effondrement final, mais dans leur interprétation et leur méconnaissance des méthodes et des buts de l’appareil stalinien, de l’essence même du rôle du PC dans les luttes pour l’hégémonie mondiale.

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1 Minutieux à l’extrême pour la documentation qui a trait à l’Espagne, l’auteur, tout en faisant preuve de lucidité pour ce qui est essentiel dans le jeu international, appuie son raisonnement sur des sources parfois discutables en ce qui concerne la France (Tabouis, Kerillis, etc.).

Louis Mercier
La Révolution prolétarienne , mai 1961
Conférence-débat autour de "La Guerre d'Espagne" de Burnet Bolloten
Le samedi 9 mai 2015    Saint-Antonin-Noble-Val (82)
Conférence-débat autour de "La Guerre d'Espagne" de Burnet Bolloten
Le vendredi 24 avril 2015     (33)
Réalisation : William Dodé