dans la collection
« Mémoires sociales »

 
couverture
Albert Libertad
Le Culte de la charogne
Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908)

Parution : 27/10/2006

ISBN : 2748900227

Format papier
512 pages (12 x 21 cm) 25.00 €
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Alain Accardo La colère du juste - préface (220 Ko)
Le criminel (37 Ko)
Le betail electoral (42 Ko)
« La colère du juste » préface d’Alain Accardo
« Libertad était un camarade ! » postface de Gaetano Manfredonia
Nouvelle édition revue et augmentée

Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des administrations, des lois, du gouvernement, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des proprios, des salaires, du chômage, des impôts, des rentiers, de la cherté des vivres et des loyers, des longues journées d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales. Tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin, sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

À celui qui s’interroge sur les conditions de reproduction d’un système que beaucoup déclarent vouloir changer mais ne font, en réalité, que contribuer à maintenir, ce recueil propose la lecture de textes animés d’un souffle et d’une passion rares et ouvre des perspectives de luttes sociales refusant les conformismes qui dominent la vie quotidienne.

Militant anarchiste, Albert Libertad (1875–1908), a publié ses premiers articles en 1897 dans la presse libertaire avant de fonder son propre journal L’anarchie (1905). Il est aussi le co-fondateur de la ligue antimilitariste.

Albert Libertad (1875–1908) a publié ses premiers articles en 1897 dans la presse libertaire avant de fonder son propre journal, l’anarchie (1905), collectionnant par ailleurs les condamnations pour propos séditieux, rébellion, outrage à agents et voies de fait.



[Merci à L’éphéméride anarchiste, dont l’aide nous fut précieuse pour établir le glossaire.]

Dossier de presse
Le culte de la liberté Stéphane Beau Le cahier critique
« Albert Libertad est une figure haute en couleur… » Anthony Lorry www.pelloutier.net, 03/09/2008
La colère du prophète Christian Brouillard A Bâbord !, décembre-janvier 2007
La manifestation faite homme Hélène Fabre Gavroche n°150, avril-mai-juin 2007
« Datés peut-être, mais dans le climat de "consensus républicain"… » Jean-Jacques Gandini Réfractions n°18, printemps 2007
« Albert Joseph, dit Libertad, Bordelais de naissance… » Christophe Patillon Alternantes FM – Emission "Le monde comme il va", avril 2007
Le culte de la Liberté Stephane Beau La Presse Littéraire n°9, mars 2007
« Eclairée par une tripotée de précisions galbeuses… » Noël Godin Journal du mardi, 22/12/2006
Alternative libertaire, févier 2007
« Il s'agit de la réédition enrichie d'un recueil d'articles… » G. U. Dissidences, janvier 2007
Libertad : « La révolte, c’est la vie » François Roux Le Monde libertaire n°1457, 30-11 au 6-12/2006
« Contre les bergers, contre les troupeaux » site web du Dr Orlof, 18/11/2006
Le Monde libertaire n°1455, 16-22/11/06
« On adore ou on déteste le personnage et ses écrits… » À voix autre, 12/11/2006
« Intéressante initiative que celle des éditions Agone… » Clément Duval Groupe Nada / Toulon - Fédération anarchiste, 17/10/2006
Le culte de la liberté

Cette recension pourrait presque commencer comme une chanson de Gainsbourg (interprétée par Birkin) : Disparus Han Ryner, Émile Armand, Jean Grave et Hem Day ; idem Zo d’Axa, Elisée Reclus1, Maurice Imbard, Manuel Devaldès… Oubliés, mis au ban du monde éditorial et seulement lisibles, pour la grande majorité d’entre eux, dans des centres de documentations poussiéreux, à l’occasion de rares retirages confidentiels et destinés aux initiés, ou sur le net grâce au travail acharné de quelques passionnés qui ont compris que le jour où ces noms là auront totalement disparu de notre univers idéologique et littéraire, il n’y aura plus grand-chose de bon à attendre de l’humanité. Disparus, évincés, sans doute parce qu’ils ne représentent pas, comme l’écrivait Albert Libertad en 1905, un modèle d’écrivain « avec lequel les gens de plume peuvent se sentir quelque solidarité ». Trop crus, pour certains, trop indépendants pour la plupart, guère soucieux de créer une œuvre ou d’obtenir la reconnaissance de leurs pairs, ils ont tous vécu dans le présent, loin des honneurs, juste attachés à accorder au mieux leur vie et leur façon de penser et à tirer les oreilles de leurs contemporain. C’est une excellente compilation d’articles d’A1bert Libertad justement – de son vrai nom Albert Joseph (1875–1908) – que les éditions Agone rééditent aujourd’hui, compilation précédée d’une vibrante préface d’Alain Accardo qui rend hommage à tous ces combattants de l’ombre qui, malgré toutes les incohérences du système, toutes les hypocrisies, toutes les lâchetés, continuent à clamer leur saine colère et à réclamer la justice. Mais Accardo a-t-il raison de craindre que cette réédition soit perçue « par nos augustes modernes, à supposer qu’ils y prêtent attention, pour l’exhumation archéologique de vestiges poudreux témoignant d’une vision primitive et complètement périmée de la réalité sociale » ? Je n’en sais rien. J’ai presque envie de dire : non, hélas ! Car il n’y a rien de poussiéreux dans les écrits de Libertad, rien de périmé. Presque chacune de ses critiques de la réalité sociale peut être reprise aujourd’hui sans en changer un mot. Dans une langue parfaitement maîtrisée et avec un style allant de l’humour le plus grinçant à l’éloquence la plus véhémente il n’a de cesse de répéter son espoir en un monde peuplé d’hommes libres et respectueux les uns des autres. L’écriture est pour Libertad une arme de combat. Pas question pour lui « d’écrire pour écrire – pour subvenir à ses besoins
de luxe -, faire chatoyer son style de mots rutilants, gonfler de paroles sonores des phrases creuses, être obscur pour paraître profond, cacher le vide de ses idées sous le manteau du scepticisme ou de l’amère désillusion, bien jouir de la vie et jouer les misanthropes… ce sont choses maintenant fort à la mode ». Non. Juste dire les choses telles qu’elles sont, sans craindre de choquer, aller au bout de ses raisonnements sans se laisser influencer par qui que se soit. Son objectif ? Dénoncer toutes les hypocrisies, toutes les injustices, toutes les faussetés politiques, renverser toutes les idoles, qu’elles soient religieuses ou laïques : l’État, l’armée, la République, la démocratie… Tout le monde en prend pour son grade, les puissants comme les anonymes, l’homme de la rue, « l’honnête ouvrier », esclave docile, « bétail électoral » ; les « votards » comme les rois (ses envolées sur Alphonse XIII, le roi d’Espagne sont à ce titre exemplaires : « La couronne encercle ton front comme le carcan enserre le cou du bagnard. Tu n’es plus un homme, tu es un numéro toi aussi : le numéro 13. »). Au fil des articles (qui constituent d’ailleurs un ensemble parfaitement cohérent), il tisse sa définition de l’anarchie en tant que « philosophie du libre examen, celle qui n’impose rien par l’autorité et qui cherche à prouver tout par le raisonnement et l’expérience ; celle qui ne fait intervenir aucune entité ; aucune idée subjective dans sa dialectique, celle pour qui la loi, implacable jusqu’ici, des majorités ne saurait exister devant l’unité qui a raison et qui le prouve ». Définition de l’anarchisme qui, par son rejet des grégarismes et des logiques d’embrigadement, exprime sa rupture fondamentale avec le socialisme alors en plein essor. Idéal anarchiste qui, « contre les bergers, contre les troupeaux », prend parfois des accents de manifeste individualiste : « l’anarchisme intéresse l’individu, non seulement en face de la collectivité, mais en face de lui-même. L’anarchisme ne s’adresse pas au citoyen mais à l’homme. »
Signalons, pour finir, la qualité du travail éditorial des éditions Agone qui ne se contentent pas de nous offrir le texte brut des articles de Libertad, mais ont pris le soin de l’entourer de deux avant propos (la préface d’Alain Accardo et une note introductive de l’éditeur, Charles Jacquier) et d’une postface (signée Gaetano Manfredonia) qui en éclairent très avantageusement la lecture. Le glossaire des noms et des publications ainsi que l’index des noms cités viennent intelligemment compléter l’ensemble.

1 Qui survit quelque peu, grâce aux éditions Actes Sud, mais essentiellement en tant que géographe, amoureux romantique de la nature.

Stéphane Beau
Le cahier critique
« Albert Libertad est une figure haute en couleur… »

Albert Libertad est une figure haute en couleur de l’âge d’or de l’anarchisme français, qui se situe avant 1914. Haute en couleur mais également sulfureuse, dont la redécouverte ne date guère que de la thèse de J. Maitron sur le mouvement anarchiste, et dont l’œuvre ne peut être appréhendée que depuis la réédition d’une sélection de textes en 1976 aux éditions Galilée, sous la direction de Roger Langlais. Gaetano Manfredonia s’adonnera ensuite à l’étude du courant individualiste anarchiste dans le cadre d’une thèse dont on attend toujours la publication1.

Ce qu’Agone nous propose ici, c’est une nouvelle édition, composée exclusivement d’articles de Libertad, et ce dans les différents journaux auxquels il a collaboré entre 1897 et 1908, date de sa mort. Après nous avoir expliqué les principes qui régissent ce beau travail d’édition, Ch. Jacquier brosse une rapide biographie de Libertad et expose les raisons de l’oubli (on pourrait parler de « refoulement ») dont a fait l’objet le chantre de l’individualisme anarchiste au sein même de sa famille politique.

Né en 1875 à Bordeaux de parents inconnus, Albert Joseph dit Libertad, infirme des deux jambes et se déplaçant avec des béquilles, arrive à Paris en juillet 1897. Commence alors une activité militante intense, ponctuée de nombreuses condamnations. Car si Libertad sait écrire, comme en témoigne ce recueil, il sait également se servir vigoureusement de ses béquilles dans les nombreuses bagarres de réunions publiques auxquelles il est mêlé.

Avec la fondation des Causeries populaires à Montmartre en 1902, Libertad gagne en notoriété et développe un individualisme intransigeant. Le lancement du journal L’Anarchie en 1905 donne à ce courant un organe spécifique pour y développer cette philosophie.

Ch. Jacquier remarque, à juste raison, que si « Libertad a suscité l’admiration de quelques uns, tels Victor Serge et Rirette Maitrejean, il a surtout inspiré l’aversion » (p. 55). « Les pages pleines de fiel et de sous-entendus » que lui consacre Jean Grave dans ses mémoires sont emblématiques du rejet du courant individualiste dès avant 1914 (mais il est vrai que Grave n’était tendre pour aucun de ses contradicteurs !). Les tensions sont également exacerbées au sein même du courant individualiste, à l’image d’un Paraf-Javal fustigeant le « faux anarchiste » Libertad.

Mais la pire des accusations fut certainement celle de mouchard. S’il faut souligner, d’accord avec Jacquier, qu’aucune preuve n’est jamais venu étayer la collusion de Libertad avec la police, on nous permettra de nuancer le jugement de l’auteur et, par la même occasion, celui de G. Manfredonia dans sa postface militante toute occupée à réhabiliter le courant individualiste à travers la personne de Libertad, sur le sens de cette accusation.

Rappelons tout d’abord que la phobie du « mouchard » dans le mouvement ouvrier ne fut pas exclusivement dirigée contre Libertad et ses amis. Connue des militants, l’infiltration policière, qu’il serait intéressant d’étudier sérieusement s’agissant du mouvement ouvrier, a progressivement créé un climat de paranoïa à mesure que ce que l’on a nommé la « crise du syndicalisme » s’accentuait à partir de 1908. On sait que l’accusation de mouchard a très tôt été utilisée dans les luttes de tendances, afin de « griller », de déconsidérer définitivement certains adversaires politiques2. Mais le cas de Libertad exposé ici me semble particulièrement épineux, notamment lorsque Ch. Jacquier, faisant écho à G. Manfredonia, exalte la participation de Libertad aux mouvement sociaux, et notamment ses « interventions enflammées », selon le témoignage de Rirette Maitrejean, aux cours des évènements de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges.

Je m’explique. Il n’est pas dans mon intention de nier l’affirmation selon laquelle Libertad « n’hésita jamais à ce jeter dans la mêlée des luttes sociales pour y faire avancer la prise de conscience par les exploités de la nécessité de la révolte » (p. 58). Le problème, à mon sens, se situe au niveau des modalités de la révolte selon Libertad. Je n’insisterai pas sur les réflexions rétrospectives de Victor Serge, évoquant les « errements » auxquels aboutirent le courant animé par Libertad, c’est-à-dire le « pauvre scientisme » à la Paraf-Javal ou l’illégalisme de la bande à Bonnot. Mais il faut se représenter le comportement militant de Libertad dans les nombreuses réunions syndicales. Je suis pour ma part étonné de la patience des syndicalistes, qui laissèrent toujours s’exprimer Libertad à la Bourse du travail de Paris ou ailleurs (contrairement aux socialistes), alors que la principale teneur de son discours (et de celui de L’Anarchie) était clairement anti-syndicaliste : admonestation systématique des syndiqués se comportant comme des moutons, inutilité voire dimension nuisible de l’action syndicale, exaltation de la révolte individuelle immédiate, etc.

Lorsque tout ceci reste dans le domaine de la controverse de réunion publique, passe encore ! Mais lorsque, à partir de 1906, la répression qui touche les grèves et manifestations ouvrières s’accentue encore sous la houlette de Clemenceau, avec souvent des issues sanglantes, le courant syndicaliste révolutionnaire qui dirige la CGT commence à se défier des « braillards » qui n’ont de cesse d’en appeler à l’insurrection violente et à exalter les actes individuels3. Et Draveil, justement, c’est le point d’orgue de la manipulation policière et étatique. Le comportement d’un Libertad dans cette affaire peut légitimement être comparée à celle d’un Métivier, authentique agent provocateur pour sa part, et dont le comportement violent et le langage outrancier servait d’alibi à la politique répressive de Clemenceau. C’est certainement dans la similarité des attitudes que l’accusation d’agent provocateur trouve sa source, ce qui, répétons le, ne fait pas pour autant de Libertad un policier. Par ailleurs, pour contextualiser un peu, rappelons que si Libertad, peu après la création de L’Anarchie, fut en butte à l’hostilité croissante des milieux libertaires et syndicalistes, lors des évènements de Draveil, un Charles Rappoport, fidèle à son courant guesdiste pourtant officiellement dissous au sein du Parti socialiste unifié, n’hésitait pas à déclarer à la grande presse qu’il fallait fusiller les membres du comité confédéral de la CGT, au premier rang desquels les Griffuelhes, Merrheim, Luquet, etc. Ambiance…

Ceci étant dit, la lecture du volume, ordonnancé de manière chronologique, est agréable et instructive, balayant les grands thèmes de ce qui donnait chair à la propagande individualiste. En fait, se qui résume assez bien les idées véhiculées par ce volume, c’est la préface étonnante d’Alain Accardo. Trempé à la source de la sociologie bourdieusienne – dont j’avoue ne pas goûter toutes les expressions – le texte d’Accardo est finalement très éclairant sur ce qui constitue l’actualité, et peut-être même l’universalité et la permanence, des idées individualistes. Ces valeurs individualistes (dans le sens positif du terme), est-il besoin de le rappeler, constituent également, n’en déplaise aux individualistes intransigeants, un élément constitutif de ce que l’on nomme le syndicalisme révolutionnaire.

> pour lire l’article en ligne

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1 Il faut constater le regain d’intérêt depuis 2007 concernant les courants individualistes et illégalistes, comme en témoigne la production éditoriale, ce qui est aussi révélateur de l’ère du temps… Cf. le catalogue de la librairie Quilombo.

2 Les guesdistes s’en sont notamment fait les spécialistes dans leur lutte acharnée contre les anarchistes ; avec parfois des conséquences graves, comme en témoigne la triste histoire de Liard-Courtois, mort au bagne.

3 Le terme de « braillards » a été employé par Griffuelhes fin février 1908, à l’issue de l’acquittement de plusieurs signataires d’une affiche confédérale intitulée « Gouvernement d’assassins ! », qui flétrissait les massacres de Narbonne et rendait hommage à la révolte du 17e de ligne fraternisant avec les grévistes. Griffuelhes, répondant à une interview d’André Morizet parue dans L’Humanité, expliquait que le gouvernement veut faire passer les syndicalistes pour des malfaiteurs, des apaches, le tout en exploitant des « exagérations de langage ». Griffuelhes continuait : « Il en est encore parmi nous qui se laissent trop volontiers aller aux violences superflues et pour qui l’énergie créatrice se résume dans la verdeur des mots. Ceux-là réfléchiront, et notre action ne fera que gagner en intensité s’ils gagnent en prudence.
C’est là peut-être un langage qui vous étonne dans ma bouche, et je n’ignore pas que je m’expose en le tenant à la critique sévère de quelques braillards. Il en est qui se plaisent à parler de l’opportunisme croissant de la CGT. Peu m’importe ! J’ai suffisamment de courage pour braver même cette démagogie là. »
Voir André Morizet, « Interview de Griffuelhes. Vers l’avenir », L’Humanité, n° 1407, 23 février 1908, p. 2. Cette déclaration visait explicitement les militants regroupés autour de la Guerre sociale de Gustave Hervé et Almereyda. Ces derniers le comprirent d’ailleurs instantanément. Voire leurs réactions (toujours drôles !) : André Morizet, « Les condamnés de la « Guerre sociale ». Interview de Merle et Almereyda », L’Humanité, n° 1410, 26 février 1908, et aussi Miguel Almereyda, « Ohé ! Les « braillards » ! à mes collaborateurs », La Guerre sociale, n° 12, 4–10 mars 1908.

Anthony Lorry
www.pelloutier.net, 03/09/2008
La colère du prophète
Il y a une énergie et une exigence peu communes qui se dégagent des textes d’Albert Libertad, textes réunis sous le titre Le Culte de la charogne et que nous proposent les éditions Agone. La personnalité même du militant anarchiste Libertad, de son vrai nom Albert Joseph, explique, en partie, le caractère passionné de ces écrits. Victor Serge, révolutionnaire d’origine russe qui le rencontra à Paris au début du XXe siècle, donne, dans ses mémoires, ce portrait de Libertad : « Violent et magnétique, il devint l’âme d’un mouvement d’un dynamisme extraordinaire ». Refusant les promesses d’un bonheur futur et appelant à faire ici et maintenant la révolution, les paroles et les actes de Libertad apparaissaient pour beaucoup comme un scandale et une provocation. Comme pour tout prophète, c’est moins l’appel à la venue d’une meilleure société qui irritait que les dénonciations implacables de toutes les compromissions faites autant par ceux et celles qui prétendaient (et prétendent encore…) changer le monde que des opprimés eux-mêmes. Le titre du livre s’explique alors assez bien. La charogne dont il est question désigne le militarisme, l’État ou le patronat. Le culte dont ces charognes sont l’objet, c’est celui que le petit peuple lui voue : « Tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes… Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? ». Il y a des accents qui font immanquablement penser à de La Boétie (Discours de la servitude volontaire) ou à Lafargue (Éloge de la paresse) dans ce discours vengeur. Pas étonnant alors qu’on se soit empressé d’oublier cet empêcheur d’exploiter en rond… Saluons donc la publication de ce recueil qui ramène à la mémoire les éclats de la « colère du juste » pour reprendre le très beau titre de la préface écrite par Alain Accardo. En espérant que cette colère puisse continuer à gronder.
Christian Brouillard
A Bâbord !, décembre-janvier 2007
La manifestation faite homme

Par mesure de salubrité publique, certains écrits mériteraient une distribution gratuite aux populations, telle cette nouvelle édition des articles de Libertad parus dans la presse anarchiste de 1897 à 19081.
Né à Bordeaux en 1875 de parents inconnus, Albert Joseph devient, à Paris, sous le nom de plume de Libertad, un exemple de l’anarchisme le plus intransigeant. Accueilli dans les locaux du Libertaire, il collabore aussi à d’autres journaux : Le Droit de vivre ou Le Journal du peuple, le quotidien dreyfusard de Sébastien Faure. En 1902, il lance les « Causeries populaires » qui le rendent célèbre à Montmartre. Il ouvre une bibliothèque et participe à la fondation de la Ligue antimilitariste où il prône la désertion. Mais c’est dans les colonnes de l’anarchie que se retrouve la majeure partie de sa philosophie. Les intentions du journal se résument ainsi : « Cette feuille désire être le point de contact entre ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchistes, sous la seule autorité de l’expérience et du libre examen. » Et aussi : « On y luttera contre le socialisme et le christianisme, le syndicalisme et le militarisme, le capitalisme et le coopératisme. » Sur ces différents sujets, la manipulation des haines entre pauvres ou entre nations, le terrorisme, le travail utile, la consommation, la « grève des gestes inutiles », etc., sa force subversive reste intacte malgré le temps passé. Sans complaisance, il débusque les faux frères : « les chefs socialistes ne sont rien d’autre que des coquins et des imbéciles à l’éternelle conquête de l’assiette au beurre. Leur différence avec leurs concurrents c’est qu’ils y parviennent d’une autre façon. » Iconoclaste, il ironise sur ceux qui, églises ou révolutionnaires, promettent le bonheur dans l’avenir. « O le demain fatidique, le demain des paradis après la mort, le demain des retraites lors de la vieillesse ; le demain d’un monde nouveau après la révolution. Toujours demain. » Dès 1906, dans l’article « Le syndicat ou la mort », il annonce aux ouvriers, séduits par la perspective d’améliorer leurs conditions d’exploitation et l’espoir moins avouable « d’être demain le jouisseur et le patron », les effets à long terme du réformisme : « Les syndicats disciplineront plus fortement qu’elles ne l’ont jamais été les armées du travail et les feront bon gré mal gré, de meilleures gardiennes encore du capital. »
Militant abstentionniste, il fustige les résignés : « pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? pourquoi es-tu toujours l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui par le bulletin sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. » S’il place le « bétail électoral » et syndical face à ses errements, sa rage a pour cible prioritaire les gouvernements et les institutions. « La lutte n’est pas contre telle ou telle Bastille, contre tel ou tel maître, elle est contre “la” Bastille sous toutes ses formes, contre “le” maître sous toutes ses faces. » L’intitulé de l’État, son niveau de répression, importe peu : « La tyrannie la plus redoutable n’est pas celle qui prend figure d’arbitraire, c’est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité. » De même son opposition à l’armée va au-delà d’un pacifisme superficiel : « Ce ne sont pas surtout des soldats qu’on veut fabriquer, ce sont des électeurs, des ouvriers, des employés, des flics, ce qu’on veut faire de vous, ce sont des honnêtes et des obéissants. »
Cette compréhension des conditionnements sociaux – « tout le travail souterrain de la morale, de la philosophie, des usages qui font accepter comme un fait acquis et inviolable la répartition sociale de la richesse » – rejoint les conclusions les plus avancées des sciences sociales. Avec le recul du siècle écoulé, Alain Accardo constate dans sa préface la lucidité de cette pensée en état de révolution permanente. Les militants révolutionnaires français qui éclairaient le monde des opprimés se sont transformés en une classe moyenne égoïste et corporatiste. Sa lâcheté verrouille le système avec plus d’efficacité que les despotes de l’ancien régime.
« La haine seule est procréatrice de vouloir » ; « les anarchistes sont vaincus par l’ignorance et la passivité des autres, aussi travaillent-ils tous les jours à les instruire, à les révolter. » La motivation et l’engagement des activistes du XIXe siècle se sont délités dans l’inertie d’un pays composé d’électeurs et de fonctionnaires. Pourtant l’éthique anarchiste de Libertad peut se vivre à toutes les époques et sous tous les régimes. Issue d’une liberté conquise « contre les forces intérieures et contre les forces extérieures », elle s’incarne d’abord dans l’individu avant de se retourner en masse contre l’organisation sociale tout entière.
Rirette Maîtrejean, qui lui succéda avec Victor Serge à la rédaction de l’anarchie, écrivit de lui que « c’était la manifestation faite homme, l’émeute latente ». Mort jeune, Libertad reste plus vivant que bien des gens qui respirent en apportant leur consentement à l’inacceptable.

1 Elle est augmentée, notamment, de ses écrits antérieurs à la publication de l’anarchie, d’un glossaire des noms et journaux cités, et de commentaires d’un historien et d’un sociologue contemporains.

Hélène Fabre
Gavroche n°150, avril-mai-juin 2007
« Datés peut-être, mais dans le climat de "consensus républicain"… »
Datés peut-être, mais dans le climat de « consensus républicain » et de « politiquement correct », les textes de Libertad ici rassemblés en volume (1897-1908) ont un style expressif détonnant et qui va à l’essentiel : le refus de la soumission à l’ordre établi. Il s’agit de faire prendre conscience aux masses de leur situation d’exploitées : « Par-dessus tous mes désirs, j’ai celui de vous voir secouer votre résignation dans un réveil terrible de vie. Vivons ! La résignation, c’est la mort ; la révolte, c’est la vie ». Dans son hebdomadaire anarchiste individualiste L’Anarchie, qui comptera parmi ses collaborateurs un certains Victor Serge, il attaque toutes les institutions, prône l’illégalisme et vitupère l’esprit de compromis. Provocateur, il appuis là où ça fait mal : « Que crève le riche qui s’accapare une si large part du butin social ! Mais que crève surtout l’imbécile qui lui prépare sa pâtée ». Car la révolution, ce n’est pas l’attente du Grand Soir, elle commence, nous le rappelle Gaetano Manfredonia dans la postface, « dans la vie de tous les jours, tant dans la sphère privée que publique, en refusant d’accomplir, autant que possible, les gestes qui, d’une manière ou d’une autre, nous font les complices du système de domination et de dépendance ».
Jean-Jacques Gandini
Réfractions n°18, printemps 2007
« Albert Joseph, dit Libertad, Bordelais de naissance… »
Albert Joseph, dit Libertad, Bordelais de naissance et pupille de la nation, fut l’une des figures les plus controversées de l’anarchisme français d’avant 1914. Il incarnait pour beaucoup l’« anar », éternel révolté, individualiste forcené, anticonformiste querelleur et vindicatif. C’est oublier qu’il était aussi l’une des plumes les plus féroces d’un milieu qui n’en manquait pourtant pas ! Comme l’écrit en postface Gaetano Manfredonia, on aurait tort de réduire Libertad à cette « image purement folklorique d’un béquillard bagarreur qui couchait avec deux sœurs à la fois ». C’est pourtant ce que beaucoup firent tout au long du siècle passé… moi le premier dans mes jeunes années militantes, tant les idées, les attitudes, que me renvoyait Libertad étaient étrangères à ma façon d’agir et à ma conception du travail révolutionnaire. Ce qui me repoussait chez Libertad ne résidait pas dans son penchant pour l’amour libre, mais dans son mépris à l’égard du prolétariat, voire des révolutionnaires qui ne partageaient par ses conceptions politiques. Le mépris de Libertad était pour moi une posture, celle d’un phraseur et d’un donneur de leçons. En somme, un pédant, un bourgeois s’encanaillant dans les cercles radicaux, ou un parvenu méprisant sa classe sociale d’origine !
Dans cette anthologie revue, corrigée et complétée, parue initialement aux éditions Galilée en 1976, Libertad n’épargne en effet personne, et surtout pas la classe ouvrière et le peuple, cet « éternel marcheur, gobeur de tous les grands mots, chauvins de tous les drapeaux, jobard de tous les temps ». Nous sommes alors à la fin du 19e siècle. Ayant délaissé la propagande par le fait, nombre de libertaires ont fait le choix de s’investir dans le syndicalisme pour y faire, comme Fernand Pelloutier au sein des bourses du travail, un lent et patient travail d’éducation révolutionnaire, y préparer la Sociale au sein des masses laborieuses, soustraire celles-ci à l’influence du réformisme social-démocrate, du parlementarisme et du paternalisme clérical. De cela, Libertad n’en a cure : le syndicat n’est pour lui qu’un outil de disciplinarisation des travailleurs ; quant au Premier Mai, qu’il appelle le « 14 juillet » de la classe ouvrière syndiquée, il n’est pour lui qu’une « fête des bistrots » transformant les travailleurs en troupeau bêlant et alcoolisé ! Certains pourraient y voir là un Libertad visionnaire : les syndicats n’ont en effet jamais cessé de se bureaucratiser ; ils demeurent des rouages indispensables à la bonne marche du capitalisme, même si aujourd’hui le capitalisme néo-libéral s’évertue à juguler leur capacité de nuisance, c’est-à-dire de négociation ; quant au Premier Mai, il a perdu depuis bien longtemps sa dimension revendicative forte. Mais, méfions-nous des anachronismes. Que toutes structures collectives portent en elle des tendances à l’autoritarisme, des germes d’oligarchie, personne ne peut le nier. Mais, à preuve du contraire, les seuls moments où l’anarchisme révolutionnaire a pesé un tant soit peu sur la marche du monde furent les moments où les militants anarchistes firent le choix d’« aller aux masses » comme on disait jadis… quant ils n’en étaient pas directement issus. Que je sache, et de façon un peu grossière, le mouvement makhnoviste en Ukraine, magoniste au Mexique, les collectivisations en Espagne doivent davantage à la pensée de Bakounine et de Kropotkine qu’à celle de Max Stirner et plus généralement de l’individualisme anarchiste. Quant au Premier Mai, c’était, à l’époque de Libertad, un jour chômé et non férié. Ceux qui désertaient usines et ateliers accomplissaient là un geste fort qui remettait en question leur contrat de travail, c’est-à-dire leur salaire, leur aptitude à payer un taudis, leur capacité à nourrir et vêtir une possible marmaille !
Emile Pouget, contemporain de Libertad, avait lui aussi une plume acérée. Dans son journal Le Père Peinard, avec un style inimitable nourri d’argot, il parlait au peuple, il le brocardait parfois, même méchamment, il le mettait en garde contre les dérives réformistes, mais jamais il ne l’agressait de la sorte car il faisait corps avec lui. Pouget parlait au « populo » et à sa force collective présente ou en devenir ; Libertad s’adresse, lui, à l’individu, dans sa présumée solitude. Car la plume de Libertad, rageuse, violente, méprisante ne fustige pas seulement les maîtres et les esclaves, elle interpelle la tendance de chacun à la servitude volontaire et à la résignation. Ce faisant, en nous mettant face à nos contradictions, elle est intemporelle. C’est sans doute en cela que réside la force et l’actualité de Libertad. Et je ne peux résister à l’envie de vous citer un extrait de la quatrième de couverture, extrait judicieux tant il est représentatif de la pensée de Libertad, tant il rend hommage à la qualité littéraire de ces écrits : « Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin, sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ces servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi, te plains-tu ? ».
La relecture de cette anthologie a-t-elle modifié profondément mon point de vue ? Profondément, non, mais la relecture de sa prose et des textes inédits d’Alain Accardo, Charles Jacquier et Gaetano Manfredonia qui l’entourent, m’ont amené à pondérer mon point de vue.
Tout d’abord, Libertad n’est pas le petit-bourgeois sentencieux dont je m’étais fait jadis l’image. C’est un écorché vif, un impatient, un révolté de tous les instants. Gaetano Manfredonia note dans sa postface : « Au fond, ce qu’on a toujours reproché à Libertad, ce n’est pas tant ce qu’il disait mais la manière dont il le disait. » Et il ajoute : « Un tel personnage n’était pas fait pour plaire. » Et en effet Libertad n’a pas plu, y compris au sein du mouvement libertaire. Mais la façon d’exprimer sa pensée n’est pas figée et l’organisation chronologique du livre nous permet de mieux en cerner l’évolution. Aux textes courts, rudes, pamphlétaires des débuts, à ces charges violentes, à ces billets d’humeur, succèdent des textes plus posés dans lesquels l’individualisme de Libertad se fait plus pédagogique. C’est du moins le sentiment que j’en ai retiré à la lecture. Non pas que son discours se soit affadi, mais avec le temps, Libertad a fait en sorte que son argumentation prime sur la vigueur de la forme. Cela n’est pas mineur : si l’on a des choses à dire aux opprimés, autant faire en sorte qu’ils n’aient pas le sentiment qu’on les méprise, qu’on foule au pied leur engagement, qu’on préfère au dialogue et à l’échange, la sentence et l’arrogance… en d’autres termes, qu’on leur parle en égaux et non comme à des nigauds.
J’ai particulièrement apprécié la préface qu’Alain Accardo a consacrée à ce livre. Pourtant je me suis dit : « Pourquoi convoquer un sociologue de l’école de Pierre Bourdieu pour parler d’un anarchiste individualiste comme Libertad, dont les conceptions philosophiques font peu de cas des faits sociaux ? ». En lisant attentivement cette préface, intelligente et malicieuse, j’ai compris rapidement pourquoi. De façon plus fine, argumentée et érudite que je ne puis le faire, Alain Accardo analyse la virulence de la plume d’Albert Libertad à l’égard des opprimés, sa haine pour les résignés. Il écrit : « l’erreur intellectualiste de la plupart des prophètes [comme Libertad, est de croire] qu’il suffit de parler vrai et juste pour être entendu et qui finissent par se fâcher de l’être si peu ». Ce faisant, Alain Accardo nous invite à ne plus analyser la faible réactivité des peuples sous l’angle unique de la servitude volontaire si chère à La Boétie ; il insiste au contraire sur cette « servitude involontaire liée à une socialisation dont les effets incorporés se naturalisent et se font oublier à mesure qu’ils s’intègrent à la personnalité, pour former un véritable inconscient social, générateur de soumission à la fois individuelle et collective ».
En un siècle, le monde a profondément évolué. Nous sommes aujourd’hui plus éduqués que nos aïeux, plus informés et donc plus à même, normalement, de comprendre le monde tel qu’il va. Si les ouvriers et employés représentent des groupes sociaux forts, les classes moyennes ont pris une place très importante sur les plans économique, politique et culturelle. Or, écrit Alain Accardo, « on ne peut plus arguer que les conditions d’existence et de travail [des classes moyennes] sont de nature à annihiler toute capacité de résistance de leur part. » Cela lui permet de stigmatiser alors la reddition en rase campagne des classes moyennes qui ont troqué les idéologies de transformation sociale contre le confort et l’accumulation de biens. Il leur renvoie l’image d’un Libertad, ce fils de rien, survolté et en colère, qui refuse de s’accommoder d’un monde abject, et ce faisant, malicieux, Alain Accardo pose une question simple : est-ce chez les petits-bourgeois, « être social hybride écartelé entre le bonheur (actuel ou estompé) de dominer et la douleur irrémédiable d’être dominé », que nous verrons émerger des « Libertad » ou tout au moins des individus « lucides, déterminés, courageux et désintéressés, capables de se battre pour autre chose qu’un replâtrage, pompeusement déguisé en “modernisation”, du vieux système d’exploitation et d’aliénation » ?
Alain Accardo n’entend pas faire de ces classes moyennes le nouveau sujet historique de la prochaine révolution sociale… qu’on ne voit toujours pas venir. Mais si on le suit, et si l’on a en mémoire les thèses de Gramsci ou de Poulantzas sur les classes sociales et le pouvoir, nous sommes bien obligés de nous poser quelques questions : sommes-nous condamnés à la droitisation de la société qui s’opère sous nos yeux ? Une radicalisation politique « vers la gauche » des classes laborieuses peut-elle trouver un écho chez les classes moyennes ? Une radicalisation politique « vers la gauche » des classes moyennes peut-elle trouver aussi un écho chez les classes populaires ? En d’autres termes : d’où jaillira « l’étincelle », qui mettra non pas le feu à la plaine, mais qui réaffirmera politiquement la nécessité de la rupture avec les idéologies de la domination politique et sociale, culturelle et économique ?
Christophe Patillon
Alternantes FM – Emission "Le monde comme il va", avril 2007
Le culte de la Liberté
Cette recension pourrait presque commencer comme une chanson de Gainsbourg (interprétée par Birkin) : Disparus Han Ryner, Émile Armand, Jean Grave et Hem Day ; idem Zo d’Axa, Élisée Reclus, Maurice Imbard, Manuel Devaldès… Oubliés, mis au ban du monde éditorial et seulement lisibles, pour la grande majorité d’entre eux, dans des centres de documentations poussiéreux, à l’occasion de rares retirages confidentiels et destinés aux initiés, ou sur le net grâce au travail acharné de quelques passionnés qui ont compris que le jour où ces noms là auront totalement disparu de notre univers idéologique et littéraire, il n’y aura plus grand-chose de bon à attendre de l’humanité.
Disparus, évincés, sans doute parce qu’ils ne représentent pas, comme l’écrivait Albert Libertad en 1905, un modèle d’écrivain « avec lequel les gens de plume peuvent se sentir quelque solidarité ». Trop crus, pour certains, trop indépendants pour la plupart, guère soucieux de créer une œuvre ou d’obtenir la reconnaissance de leurs pairs, ils ont tous vécu dans le présent, loin des honneurs, juste attachés à accorder au mieux leur vie et leur façon de penser et à tirer les oreilles de leurs contemporains.
C’est une excellente compilation d’articles d’Albert Libertad justement, - de son vrai nom Albert Joseph (1875-1908), - que les éditions Agone rééditent aujourd’hui, compilation précédée d’une vibrante préface d’Alain Accardo qui rend hommage à tous ces combattants de l’ombre qui, malgré toutes les incohérences du système, toutes les hypocrisies, toutes les lâchetés, continuent à clamer leur saine colère et à réclamer la justice.
Alain Accardo a-t-il raison de craindre que cette réédition soit perçue « par nos augustes modernes, à supposer qu’ils y prêtent attention, pour l’exhumation archéologique de vestiges poudreux témoignant d’une vision primitive et complètement périmée de la réalité sociale » ? Je n’en sais rien. J’ai presque envie de dire : non, hélas ! Car il n’y a rien de poussiéreux dans les écrits de Libertad, rien de périmé. Presque chacune de ses critiques de la réalité sociale peut être reprise aujourd’hui sans en changer un mot.
Dans une langue parfaitement maîtrisée et avec un style allant de l’humour le plus grinçant à l’éloquence la plus véhémente il n’a de cesse de répéter son espoir en un monde peuplé d’hommes libres et respectueux les uns des autres. L’écriture est pour Libertad une arme de combat. Pas question pour lui « d’écrire pour écrire – pour subvenir à ses besoins de luxe –, faire chatoyer son style de mots rutilants, gonfler de paroles sonores des phrases creuses, être obscur pour paraître profond, cacher le vide de ses idées sous le manteau du scepticisme ou de l’amère désillusion, bien jouir de la vie et jouer les misanthropes… ce sont choses maintenant fort à la mode ». Non. Juste dire les choses telles qu’elles sont, sans craindre de choquer, aller au bout de ses raisonnements sans se laisser influencer par qui que se soit.
Son objectif ? Dénoncer toutes les hypocrisies, toutes les injustices, toutes les faussetés politiques, renverser toutes les idoles, qu’elles soient religieuses ou laïques : l’État, l’armée, la République, la démocratie… Tout le monde en prend pour son grade, les puissants comme les anonymes, l’homme de la rue, « l’honnête ouvrier », esclave docile, « bétail électoral » ; les « votards » comme les rois (ses envolées sur Alphonse XIII, le roi d’Espagne sont à ce titre exemplaires : « La couronne encercle ton front comme le carcan enserre le cou du bagnard. Tu n’es plus un homme, tu es un numéro toi aussi : le numéro 13 »).
Au fil des articles (qui constituent d’ailleurs un ensemble parfaitement cohérent), il tisse sa définition de l’anarchie en tant que « philosophie du libre examen, celle qui n’impose rien par l’autorité et qui cherche à prouver tout par le raisonnement et l’expérience ; celle qui ne fait intervenir aucune entité ; aucune idée subjective dans sa dialectique, celle pour qui la loi, implacable jusqu’ici, des majorités ne saurait exister devant l’unité qui a raison et qui le prouve ». Définition de l’anarchisme qui, par son rejet des grégarismes et des logiques d’embrigadement, exprime sa rupture fondamentale avec le socialisme alors en plein essor. Idéal anarchiste qui, « contre les bergers, contre les troupeaux », prend parfois des accents de manifeste individualiste : « l’anarchisme intéresse l’individu, non seulement en face de la collectivité, mais en face de lui-même. L’anarchisme ne s’adresse pas au citoyen mais à l’homme ».
Signalons, pour finir, la qualité du travail éditorial des éditions Agone qui ne se contentent pas de nous offrir le texte brut des articles de Libertad, mais ont pris le soin de l’entourer de deux avant propos (la préface d’Alain Accardo et une note introductive de l’éditeur, Charles Jacquier) et d’une postface (signée Gaetano Manfredonia) qui en éclairent très avantageusement la lecture. Le glossaire des noms et des publications ainsi que l’index des noms cités viennent intelligemment compléter l’ensemble.
Stephane Beau
La Presse Littéraire n°9, mars 2007
« Eclairée par une tripotée de précisions galbeuses… »
Eclairée par une tripotée de précisions galbeuses et par un youpitant glossaire, la nouvelle édition revue et augmentée d’un brûlot extraordinairement dévastateur. « Nous ne voulons pas voter, mais ceux qui votent choisissent un maître, lequel sera, que nous le voulions ou non, notre maître. Aussi devons-nous empêcher quiconque d’accomplir le geste essentiellement autoritaire du vote ».
Noël Godin
Journal du mardi, 22/12/2006
« Il s'agit de la réédition enrichie d'un recueil d'articles… »
Il s’agit de la réédition enrichie d’un recueil d’articles d’un anarchiste individualiste paru précédemment chez Galilée en 1976. Comme toujours chez Agone, ce qui saute aux yeux quand on empoigne l’ouvrage, c’est la minutie et le sérieux du travail éditorial effectué. En effet, cette anthologie est précédée d’un fort intéressante préface d’Alain Accardo, sociologue de son état, qui offre une lecture de la position du « juste » dans l’histoire politique. Ce texte constitue une vibrante mise en bouche à la lecture des articles de Libertad. En un mot, Accardo s’interroge, à partir de la célèbre formule de la Boétie sur la soumission volontaire, sur ce qui fait que les militants, mêmes les plus radicaux et révolutionnaires, participent eux aussi à la domination qu’ils ne cessent de dénoncer. Utilisant les apports de la science sociale actuelle (en particulier ceux de Bourdieu), il interpelle sur l’implication ontologique « dans le fonctionnement de ses structures de domination (…) assumée subjectivement par les individus, soit sous des formes explicites (…)  ; soit, le plus souvent sous la forme pratique de dispositions et inclinations à agir spontanément dans un certain sens », p. 39. Malicieusement, on pourrait suggérer à Accardo, afin de sortir de l’aporie de du militant complice, de s’interroger à partir d’autres catégories, telle celle d’exploitation.

Charles Jacquier explique ensuite les principes qui ont prévalu dans la sélection des textes, principes qui expliquent que cette édition ne soit pas la stricte copie de celle de 1976. Surtout, afin de savoir qui sont les individus auxquels Libertad fait référence dans ses textes, un important glossaire des noms (pas tout à fait intégral) et des publications, en partie basé sur le Maitron, est ajouté en fin d’ouvrage. Enfin, l’appareil critique est complété par un court article de G. Manfredonia, paru en 1983, visant à réhabiliter le personnage de Libertad. En effet, ce dernier était assez contesté au sein de la mouvance libertaire. Fort en gueule (ce dont témoigne sa prose), menant une vie sexuelle mal appréciée, il était par ailleurs soupçonné d’être un indicateur de police. Manfredonia fait fi de ces appréciations péjoratives en proclamant Libertad était un camarade !. Le fort volume des articles de ce dernier sont extraits de trois journaux , L’anarchie , qu’il a fondé, mais aussi Le Droit de vivre et Le Libertaire , et classés par ordre chronologique en trois parties (1897-1904, 1905-1908 et, enfin, les écrits posthumes après 1909).

Difficile de présenter de manière synthétique les presque 400 pages de prose de Libertad tant ses centres d’intérêt sont nombreux et variés. On s’attardera uniquement à l’article du 31 octobre 1907, qu donne son titre au livre, « Le culte de la charogne ». Libertad y dénonce avec pugnacité la consécration du passé que constitue, selon lui, le culte des morts. C’est l’occasion d’une violente diatribe antireligieuse et d’une affirmation de foi positiviste sur le sens du progrès : « Plutôt que de nous agenouiller auprès des cadavres, il convient d’organiser la vie sur des bases meilleures pour en retirer le maximum de joie et de bien-être (…) Si les hommes veulent vivre, qu’ils n’aient plus le respect des morts, qu’ils abandonnent le culte de la charogne. Les morts barrent aux vivants la route du progrès », p. 338-39. Ne reste plus au lecteur qu’à se plonger dans l’univers d’un homme pour qui la révolution ne se limitait pas au grand soir, mais était acte de foi quotidien.

http://dissidences.net/mouvement_anarchiste.htm#libertad
G. U.
Dissidences, janvier 2007
Libertad : « La révolte, c’est la vie »

_Regardez-les passer eux ce sont les sauvages
Ils vont où leur désir le veut par-dessus monts
Et bois et mers et vents, et loin des esclavages_

En rééditant les articles d’Albert Libertad parus dans la presse anarchiste entre 1897 et 1908, les éditions Agone ne permettent pas seulement de redécouvrir un personnage hors du commun, au style flamboyant, et de lui rendre justice après un siècle d’oubli et de calomnies. Ses textes expriment le point de vue des anarchistes individualistes au moment où le mouvement libertaire se tournait vers le syndicalisme. Loin d’être datés, les termes du débat apparaissent étonnamment actuels1.

« Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? »

Pauvre, infirme, orphelin, Libertad aurait eu toutes les raisons de se plaindre de la vie. Lui, se plaindre ? Écoutez comment il consolait les victimes de l’ordre social :
« Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du Parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.
Tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours.
[…] Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?
Tu élabores tout et tu ne possèdes rien ? Tout est par toi et tu n’es rien.
Je me trompes. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères, […] consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? »

Dés son arrivé à Paris, en 1897, Libertad, de son vrai nom Albert Joseph, s’était immédiatement imposé dans le mouvement anarchiste par sa verve, sa plume, sa passion intransigeante et son tempérament bagarreur.
En décembre 1902, il prend part à la fondation de la Ligue antimilitariste. Au congrès antimilitariste organisé à Amsterdam en juin 1904, auquel la Ligue participe, les délégués tergiversent : ils voudraient soutenir les déserteurs sans toutefois appeler à la désertion. Libertad claque la porte, furieux.
Aux assemblées de congressistes il préfère celles du peuple. Depuis 1902, il anime les « Causeries populaires » au Nid rouge, situé sur le sommet de la butte Montmartre. On se presse aux réunions et aux bals organisés le dimanche. Libertad, note la police, est « le roi du quartier ». « Violent et magnétique, il devint l’âme d’un mouvement d’un dynamisme extraordinaire2 ».
Dégoûtés « d’une certaine doctrine académique très assagie dont Jean Grave était le pontife aux Temps nouveaux[3] », de nombreux compagnons, parmi lesquels Victor Serge et sa compagne Rirette Maîtrejean, sont attirés par ce révolté qui aime « la rue, la foule, les chahuts, les idées, les femmes4 », vit en ménage avec deux sœurs, refuse d’inscrire ses enfants à l’état-civil, collectionne les arrestations, les condamnations, et court à toutes béquilles porter la contradiction dans les réunions des « jobards » socialistes.
« Estropié, boiteux, Libertad manifestait sans cesse. Vêtu de sa longue blouse noire de typographe, cheveux au vent, on le voyait partout où ça chauffait. Et quelle voix, mes amis ! C’était un chef !
Que de fois l’ais-je vu, adossé à un mur, maniant ses béquilles comme des massues, faire des moulinets terribles. Il faisait le vide autour de lui. À ces moments, il était vraiment beau5 »

Avec ceux qui l’ont rejoint, Roulot dit Lorulot, Juin dit E. Armand, Vandamme dit Mauricius, Paraf-Javal, Kibaltchiche, alias Victor Serge, les deux soeurs Mahé, Anna et Armandine, avec lesquelles il vit, Jeanne Morand et Rirette Maîtrejean, Libertad lance, le 13 avril 1905, le premier numéro de_l’Anarchie_, hebdomadaire individualiste6. C’est un brûlot. Sa doctrine : « Ne pas attendre la révolution. Les prometteurs de révolution sont des farceurs comme les autres. Fais ta révolution soi-même. Être des hommes libres, vivre en camaraderie. […] et que crève le vieux monde »
L’Anarchie attaque toutes les institutions, prône l’illégalisme et vitupère inlassablement l’esprit de résignation et de compromis.

Mettre ses idées en pratique.

Dans les premières années du XXème siècle, le mouvement libertaire se relève de la répression consécutive aux attentats individuels de 1892–1894. De nombreux compagnons se tournent vers l’action de masse au travers du syndicalisme, mais pour les anarchistes individualistes, les revendications détournent les ouvriers de la révolution et entérinent l’acceptation du capitalisme. Libertad tire à boulets rouges sur le « bétail syndical », sur les « pontifes de la CGT », dominée à l’époque par les libertaires, se moque de la commémoration du premier mai « 14 juillet de la classe ouvrière syndiquée », de « la manie ridicules des drapeaux », et prédit, au lendemain du Congrès d’Amiens8 : « Les syndicats disciplineront plus fortement qu’elles ne l’ont jamais été les armées du travail et les feront, bon gré mal gré, de meilleures gardiennes encore du Capital. »

Libertad mourut le 12 novembre 1908, à l’âge de 33 ans, trop tôt pour assister à l’effondrement moral du mouvement ouvrier, et singulièrement des anarchistes partisans de l’action syndicale, lors de la mobilisation d’août 1914 : au premier coup de clairon le Comité confédéral de la CGT, présidé par Léon Jouhaux9, vota à l’unanimité contre la grève générale, tandis que les journalistes des Temps nouveaux s’engageaient comme un seul homme sous la bannière de l’Union sacrée.
Le courant individualiste de l’anarchisme français périclita rapidement après la mort de Libertad. L’équipée des « bandits tragiques10», dont on lui attribua la responsabilité morale, y contribua largement. Quant à l’indomptable estropié qui avait tant donné de coups de son vivant, il ne fut pas épargné après sa mort, y compris au sein du mouvement anarchiste où son vieil ennemi Jean Grave accrédita la rumeur qui en faisait un agent provocateur11.
Provocateur, Libertad l’était sans aucun doute quand, pour réveiller le peuple, il lui criait des mots pleins de hargne : « Que crève le riche qui s’accapare une si large part du butin social ! mais que crève surtout l’imbécile qui lui prépare sa pâtée ».

« Libertad ne se limitait pas à affirmer les principes anarchistes, mais s’efforçait de les mettre en pratique quotidiennement sans attendre la révolution. Pour lui, la révolution commençait dans la vie de tous les jours, tant dans la sphère privée que publique, en refusant d’accomplir, autant que possible, les gestes qui, d’une manière ou d’une autre, nous font les complices du système de domination et de dépendance », souligne Gaetano Manfredonia dans sa postface. On ne saurait mieux expliquer pourquoi Libertad dérangeait tant, et dérange toujours.

« Par-dessus tous mes désirs… »

Comme d’habitude le travail d’édition réalisé par Agone fait honneur à l’œuvre publié et à son auteur. Maquette, préface, avant-propos, appareil de notes, postface, glossaire, index, bibliographie, rien n’est omis pour mettre en valeur les textes et apporter au lecteur toutes les informations qu’il pourrait souhaiter.
On regrettera seulement que le titre rébarbatif du précédent éditeur (Galilée, 1976) ait été conservé pour ce recueil d’articles. Espérons que ce « Culte de la charogne » aux résonances morbides ne détournera pas le chaland de la prose vivifiante et chaleureuse de Libertad, cri de liberté, de colère, mais aussi d’amour :
« Résignés, regardez, je crache sur vos idoles, je crache sur Dieu, je crache sur la Patrie, je crache sur le Christ, je crache sur les Drapeaux, je crache sur le Capital et sur le Veau d’Or, je crache sur les Lois et sur les Codes, sur les Symboles et les Religions : ce sont des hochets, je m’en moque, je m’en ris… Ils ne sont rien que par vous, quittez-les et ils se brisent en miettes. Vous êtes donc une force, ô résignés, de ces forces qui s’ignorent mais qui n’en sont pas moins des forces, et je ne peux pas cracher sur vous, je ne peux que vous haïr… ou vous aimer. Par dessus tous mes désirs, j’ai celui de vous voir secouer votre résignation dans un réveil terrible de Vie.
Il n’y a pas de Paradis futur, il n’y a pas d’avenir, il n’y a que le présent.
Vivons nous ! La Résignation, c’est la mort.
La Révolte, c’est la vie… »

1 Le culte de la charogne, Anarchisme, un état de révolution permanente (1897–1908), Nouvelle édition revue et augmentée, Éditions Agone, collection Mémoires sociales, Marseille, 2006, 508 pages. 25€, Albert Libertad, «_La colère du juste_ », préface d’Alain Accardo, «_Libertad était un camarade_», postface de Gaetano Manfredonia. Sans indication d’origine, toutes les citations sont tirées du même ouvrage.

2 Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, 1901–1941, Seuil, « Points/Politique », 1978, p 25.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Rirette Maîtrejean, Souvenirs d’anarchie, La Digitale, p 21.

6 La presse anarchiste comptait donc à l’époque trois hebdomadaires qui vendaient respectivement 5 000 exemplaires pour Les Temps Nouveaux de Jean Grave, autant pour Le Libertaire de Sébastien Faure, et 3 500 pour l’Anarchie. Leurs positions différaient notamment sur le syndicalisme : Les Temps nouveaux étaient tout à fait pour, Le Libertaire plutôt pour, et l’Anarchie résolument contre.

7 Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, 1901–1941, op. cit., p 25.

8 En octobre 1906, les délégués de la CGT réunis en congrès à Amiens adoptèrent la « charte » d’Amiens, texte de référence du syndicalisme révolutionnaire.

9 En 1901, Léon Jouhaux avait été condamné à trois mois de prison en même temps que Libertad pour avoir crié « À bas l’armée ! » à Noisy-le-Sec.

10 Du 21 décembre 1911 au 25 mars 1912, un groupe d’anarchistes appelé par la presse, « la bande à Bonnot » commet plusieurs vols et deux attaques à main armée, au cours desquelles deux employés sont tués. Deux policiers tombent également sous les balles des illégalistes en tentant de les arrêter et plusieurs autres sont blessés. Finalement Bonnot, Garnier et Valet (ainsi que le garagiste Dubois qui hébergeait Bonnot) trouvent la mort lors de leurs arrestations (entre le 30 mars et le 15 mai). Le procès des survivants a lieu en février 1913. Quatre d’entre eux sont condamnés à la guillotine (Monier, Soudy, Callemin, et Carouy qui se suicide le jour du verdict), les autres à des peines allant des travaux forcés à perpétuité à quelques mois de prison. Rirette Maîtrejean, directrice de l’Anarchie au cours de l’année 1911 et son ami Kilbatchine, en désaccord avec « l’illégalisme économique », mais auprès desquels les bandits en cavale ont plusieurs fois trouvé refuge (Callemin, dit Raymond-la-Science, Carouy, Garnier, Valet et Soudy avaient tous fréquenté l’Anarchie au cours de l’année 1911) sont jugés pour complicité. La première est acquittée et le second écope de cinq ans de réclusion.
L’ensemble de la presse anarchiste salua le courage des « bandits tragiques » mais condamna leurs actes. On a la preuve aujourd’hui, par les archives de la police, que Libertad n’a jamais été un mouchard, ni un agent provocateur.

François Roux
Le Monde libertaire n°1457, 30-11 au 6-12/2006
« Contre les bergers, contre les troupeaux »

L’un des évènements éditoriaux de cette fin d’année est incontestablement la réédition (revue et augmentée) du culte de la charogne du grand anarchiste Albert Libertad dont les textes furent publiés il y a 30 ans grâce aux bons soins de Roger Langlais. Les articles à haute teneur ravacholesque que l’auteur fit paraître dans L’anarchie1 de 1905 à 1908 (date de sa mort) sont ici accompagnés des flèches empoisonnées qu’il décocha dans Le droit de vivre, le libertaire de Sébastien Faure et Louise Michel et Les temps nouveaux de Jean Grave.

Au cœur de la geste anarchiste, Albert Libertad fait figure d’OVNI et demeure, 100 ans après, l’une des personnalités les plus étonnantes et les plus flamboyantes de ce mouvement qui n’a jamais rien eu d’homogène. Dans le premier article du recueil (en 1897, il a alors 22 ans), il écrit : « Frappé dès l’enfance d’ataxie, né dans un milieu pauvre, cet homme dut, malgré la plus redoutable des infirmités, demander au travail dont il était incapable le droit de vivre. »
Voilà donc notre boiteux magnétique qui quitte sa Gironde natale et qui « monte » à Paris « à travers des campagnes hostiles au vagabond, sous l’incessante persécution du gendarme ou le regard haineux du paysan ». A Paris commence son activité subversive qui lui vaudra de nombreux séjour à l’ombre, soit parce qu’il apostrophe le prêtre du Sacré-Cœur au milieu de son sermon (deux mois ferme) ; soit pour « refus de circuler, rébellion, outrages à agents, voies de fait, cris séditieux » [Victor Serge].
Il faut dire que Libertad est un enragé et qu’il n’épargne personne. Rochefort dira que c’est lui qui « dans les réunions anarchistes propose les résolutions les plus révolutionnaires. Il trouvait qu’on n’allait jamais assez loin dans le chambardement ». D’ou les inimitiés qu’il va s’attirer et les légendes qui vont fleurir après sa mort (Jean Grave l’accusant d’être un agent provocateur au service de la police, mensonge que cautionnera l’immonde charogne stalinienne Aragon dans ses cloches de Bâle).

Pour l’heure, Libertad attaque avec une fougue hors du commun les principales cibles des anarchistes : l’Etat, l’Eglise, l’Armée, les Lois… « Je sens qu’il est nécessaire que nul ne pardonne, que nul n’oublie pour travailler avec plus de force à détruire cette société dont l’existence est basée sur le mensonge odieux des codes, la tyrannie cruelle des lois et la légende imbécile des évangiles. ». Si notre bonhomme s’était contenté de ça, il aurait trouvé sa petite place pépère au sein du catéchisme anar au côté du bon prince Kropotkine ou de la bonne parole à la confiture de framboise des Reclus, Grave ou Malato. Mais il est avant tout un étincelant individualiste qui sait se souvenir des écrits de Stirner (« Soyons désireux de connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations. Ne soyons résignés à aucune diminution de notre « moi ». Soyons les affamés de la vie que les désirs font sortir de la turpitude, de la veulerie, et assimilons la terre à notre idée de beauté. ») sans pour autant tomber dans le piège de ceux que nous appelons aujourd’hui les libéraux, ces crapules qui ont détourné à leur profit le véritable sens de l’individualisme pour ne l’appliquer qu’à ceux qui possèdent (« Notre individualisme n’a aucun rapport avec cet individualisme tronqué, préparé à l’usage de la société présente. »).

Mais là où Libertad se surpasse, c’est lorsqu’il se rappelle avec La Boétie que notre servitude est quelque chose de volontaire et qu’il ne tient qu’à chacun de nous de ne pas se résigner à notre condition d’esclave pour que les maîtres disparaissent. S’il ne ménage aucunement la chèvre dirigeante, il se montre presque plus violent pour le chou dominé qui ne cesse de se donner de nouveaux dirigeants et de s’inventer de nouvelles chaînes. C’est ainsi qu’il fustige les syndicats (« le syndicat est pour le moment le dernier mot de l’imbécillité en même temps que de la férocité prolétarienne. » ; « Le syndicat ne se lève pas contre la base même de l’exploitation. Il décide d’en réglementer les conditions. »), les simples troufions qui se résignent à leurs uniformes et n’hésitent pas à tirer sur les leurs (les ouvriers en grève) au profit des dirigeants (« Jeunes gens de vingt ans, je ne vous reprocherai donc pas de manier les joujoux du meurtre mais bien plutôt de ne pas savoir vous en servir. Vous acceptez l’arme qu’on vous tend. Sachez déterminer l’usage qu’il faudra en faire. ») et surtout sur le « bétail électoral » pour qui Libertad n’a pas de mots assez durs. (« Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? » ; « Que le bétail électoral soit mené à coups de lanières, cela nous importe peu, mais il construit des barrières dans lesquelles il se parque et veut nous parquer ; il nomme des maîtres qui le dirigeront et veulent nous diriger. Ces barrières sont les lois. Ces maîtres sont les législateurs. Il nous faut travailler à détruire les unes et les autres, dût-on pour cela, disperser au loin le fumier où poussent les députés, le fumier électoral. »)

Si tant de violence peut effrayer à notre époque où tout le monde semble s’être résigné au petit jeu truqué du suffrage universel et de la loi du plus fort (celle de la majorité) ; il faut tenter de prendre du recul et mesurer à quel point les paroles de Libertad auraient pu servir à empêcher de tomber dans tous les pièges du 20ème siècle si elles avaient été un tant soit peu analysées (les bolcheviques en 1917 et les syndicats en 1968 étaient minoritaires, ils ont su pourtant confisquer les révolutions !) .

« Résignés, regardez, je crache sur vos idoles, sur crache sur Dieu, je crache sur la patrie, je crache sur le Christ, je crache sur les drapeaux, je crache sur le capital et sur le veau d’or, je crache sur les lois et les codes, sur les symboles et les religions : ce sont des hochets, je m’en moque, je m’en ris… Ils ne sont rien que par vous, quittez-les et ils se brisent en miettes. »

1 Libertad lança lui-même ce périodique qui sera repris à sa mort, entre autres, par Victor Serge (alias Le rétif) et Rirette Maîtrejean puis par le grand Ernest Armand.

http://drorlof.blogspot.com/2006/11/contre-les-bergers-contre-les.html
site web du Dr Orlof, 18/11/2006
« On adore ou on déteste le personnage et ses écrits… »

On adore ou on déteste le personnage et ses écrits. Pas de demi-mesure avec Libertad, cet homme qui a voulu faire de sa vie une illustration de l’anarchie vécue au quotidien, un « état de révolution permanente ». Critique acerbe du militantisme, de la démocratie et de l’électoralisme, de la vie quotidienne, de la valeur et de la marchandise… rien ne trouve grâce à ses yeux. Et ne se contentant pas de dénoncer par écrit, il passe à la pratique, fonde les Causeries populaires, porte la contradiction dans les réunions publiques, participe à de nombreuses manifestations violentes malgré son infirmité, pratique l’amour libre avec deux sœurs… Dans ses articles, le style est flamboyant et l’attaque fait mouche à chaque fois. Personnage controversé, Gaetano Manfredonia prend avec justesse sa défense dans la postface (« Libertad était un camarade ! »).

www.avoixautre.be

À voix autre, 12/11/2006
« Intéressante initiative que celle des éditions Agone… »

Intéressante initiative que celle des éditions Agone qui viennent de rééditer Le culte de la charogne d’Albert Libertad, ouvrage qui nous restitue avec sincérité et lucidité ce compagnon qui fut de tous les combats pour la liberté et l’anarchie.

« Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des administrations, des lois, du gouvernement, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des proprios, des salaires, du chômage, des impôts, des rentiers, de la cherté des vivres et des loyers, des longues journées d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales. Tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est, celui qui, par le bulletin sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es toi-même ton bourreau. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. De quoi te plains-tu ? »

Ce recueil propose la lecture de textes au vitriol animés d’un souffle et d’une passion rares et ouvre des perspectives de luttes sociales refusant les conformismes qui dominent la vie quotidienne. En ces temps de banalités et médiocrités, Le culte de la charogne se veut une bouffée d’oxygène. À consommer sans modération !

Sur le net, Groupe Nada / Toulon – Fédération anarchiste

Clément Duval
Groupe Nada / Toulon - Fédération anarchiste, 17/10/2006
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D