Dans la collection « Mémoires sociales »

 
couverture
Varian Fry
« Livrer sur demande... »
Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941)

Parution : 15/02/2008

ISBN : 9782748900873

Format papier
416 pages (12 x 21 cm) 23.00 €
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Traduit de l’anglais par Édith Ochs
Nouvelle édition revue & augmentée du livre paru en 1991 sous le titre La Liste noire

Préface de Charles Jacquier - Avant-propos d’Albert Hirschman
Annexe : « Varian Fry journaliste politique »
34 illustrations
En août 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry, est envoyé à Marseille. Sa mission : faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
La modeste organisation qu’il met sur pieds s’oppose à l’article 19 de la convention d’armistice entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » En treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry – avec l’aval des États-Unis –, le Centre américain de secours aura, par des moyens légaux ou illégaux, sauvé plusieurs milliers de personnes.
Mais cette action relève aussi de ce qu’on a appelé « la résistance avant la Résistance », et de ce qui apparaît aujourd’hui comme un mouvement de solidarité internationale impulsé par les vestiges du mouvement ouvrier. C’est l’aspect le moins connu mais aussi le mieux à même d’introduire le témoignage de Fry, et d’éclairer un moment historique singulier en même temps que l’héroïsme de l’individu ordinaire face à la déraison d’État.

Journaliste américain et militant antinazi, Varian Fry (1907–1967) a été chargé par l’Emergency Rescue Committee, de mettre en place depuis Marseille, un réseau qui a permis de sauver la vie de plusieurs intellectuels, artistes et militants politiques de gauche souvents juifs menacé par la Gestapo.

« À la guérite, nouvelle alerte. Les sentinelles ont examiné attentivement leurs passeports, sans manifester d’intérêt pour M. et Mme Werfel ni pour Mme “Ludwig”. Mais l’un d’eux a porté une attention toute particulière à Golo Mann. Son “affidavit tenant lieu de passeport” spécifie qu’il se rend aux États-Unis pour voir son père, Thomas Mann, à Princeton.
“Comme ça, vous êtes le fils de Thomas Mann ?” a dit la sentinelle.
Dans sa tête, Golo a vu clignoter la liste noire de la Gestapo. Pour lui, son sort était scellé, mais autant jouer son rôle avec panache jusqu’au bout.
“Oui, dit-il. Cela vous déplaît-il ?
— Au contraire, rétorque la sentinelle. Je suis honoré de faire la connaissance du fils d’un si grand homme.”
Et il serre chaleureusement la main de Golo puis téléphone à la gare pour demander qu’on vienne les chercher en voiture.

Le côté opéra bouffe de l’aventure a dû nous monter à la tête tandis que nous prenons un déjeuner tardif à l’hôtel, généreusement arrosé de vin espagnol et de xérès. Nous étions convenus qu’en aucun cas, tant que nous serions en Espagne, nous n’appellerions M. et Mme Mann par leur vrai nom. Mais émoustillés par l’approche de la délivrance, on se laisse aller. C’est M. Mann par-ci et M. Mann par-là, Mme Mann ceci et Mme Mann cela – jusqu’à négliger toute prudence.
Il y a du monde dans la petite salle à manger, y compris le consul britannique, que j’ai rencontré lors de mon précédent passage, en août. Alors que nous sommes sur le point de nous servir une autre tournée de cognac, il vient vers moi et pose une main sur mon épaule : “Puis-je vous parler une minute, mon vieux ?” demande-t-il.
Nous sortons dans le couloir.
“Le type âgé qui est avec vous est Heinrich Mann, n’est-ce pas ?”
Je confirme.
“Eh bien, dit-il, à votre place, je me montrerais plus prudent. Vous ne savez pas qui est le type en uniforme, n’est-ce pas ?
— Non. Je ne vois pas du tout qui c’est.
— Eh bien, il se trouve que c’est le chef de la police secrète espagnole de la province. Ce n’est pas un type très sympathique, croyez-moi. Si j’étais vous, je ferais plus attention.” »

Dossier de presse
Michel Recloux Aide-mémoire n°58, automne 2011
Pierre-Frédéric Charpentier Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, janvier 2009
Gaétan Breton À Babord !, décembre 2008
Salles Jean-Paul dissidences.net, novembre 2008
Bruno Della Pietra Témoigner, entre histoire et mémoire, juillet-septembre 2008
« Le journaliste américain Varian Fry… » Christophe Patillon Le Monde Diplomatique, septembre 2008
« C’est une édition qui vient à point nommé… » Robert Nathan Cahiers Barnard Lazare n°292/293, juillet/août 2008
Varian Fry ou le devoir de conspiration Arlette Grumo À contretemps n° 31, juillet 2008
Marseille-Banyuls, 1940-41 : La filière Varian Fry Gérard Bonet L’Indépendant , 11/06/2008
Les mémoires de Varian Fry Marie-Thérèse Siméon Les Lettres françaises, 07/06/2008
« Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande… » Paul Benaïm Guysen International News, 10/05/2008
Désobeissance civile Jean-Philippe Dell'anno Zibeline n°8, mai 2008
L'homme qui répandit la poudre d'escampette Michel Neumuller Aquo d'aqui, mai 2008
La liste des gens à sauver Alain Rubens Lire, mai 2008
Sauver les proscrits du nazisme Forent Le Bot L’OURS n°377, avril 2008
Varian Fry : le Juste et les proscrits Philippe Dagen Le Monde, 10/04/2008
Varian Fry, un juste à Marseille M-E. B. Marseille l'Hebdo, 19/03/08
Nouvel hommage a Varian Fry - Interview Propos recueillis par Roland Pfefferkorn La Marseillaise, 16/03/2008
François Roux Courant alternatif n°178, mars 2008
Ne pas oublier notre histoire Francois Roux Le monde libertaire, 28/02 au 05/03 2008
Varian Fry, Marseille 1940-1941 Sophie Cachon Télérama.fr, 23/02/2008
Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes Paco Le Mague, 12/02/2008
Varian Fry, le Juste des surréalistes Philippe Dagen Le Monde, 01/12/2007
Voici le récit autobiographique laissé par Varian Fry, journaliste américain qui, pendant 13 mois, à partir d’août 1940, va organiser la fuite de milliers d’artistes et d’intellectuels, juifs ou non mais tous antinazis, de France vers les États-unis grâce au Centre américain de secours. Récit écrit en partie sur le mode du dialogue avec un rythme soutenu, ce qui nous le rend vivant. Palpitant.
Michel Recloux
Aide-mémoire n°58, automne 2011

Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil 1940–1947, Paris, Hachette-Littératures, « Pluriel », 2007, 516 pages (1ère édition : Grasset et Fasquelle, 2005) ; Varian Fry, « Livrer sur demande… » Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940–1941), Préface de Charles Jacquier, Avant-propos d’Albert Hirschman, Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2008, 360 pages (trad. de l’anglais par Édith Ochs ; titre original : Surrender on Demand, Random House, Inc., 1945).

Le sauvetage des artistes et intellectuels français sous l’Occupation, puis leur exil vers les États-Unis, sont depuis quelques années l’objet de plusieurs études historiographiques d’importance, à commencer par l’imposante somme d’Emmanuelle Loyer, heureusement rééditée en format poche deux ans après sa publication. L’historienne s’est attaquée à rude partie en s’efforçant de retracer le séjour américain d’une part non négligeable de l’intelligentsia française durant la Seconde Guerre mondiale. Si le propos est centré sur New York, c’est que l’on devine combien la principale ville des États-Unis put prétendre au titre de capitale intellectuelle de la France extra métropolitaine durant les années noires, bien plus que Londres ou Alger par exemple. Qu’on en juge par la qualité des exilés : Bernstein, Breton, Focillon, Laugier, Lazareff, Léger, Lévi-Strauss, Malaquais, Maritain, Maurois, Romains, Rougemont, Saint-Exupéry, Schiffrin, Souvarine sans oublier le proche Saint-John Perse à Washington. « New York est-il français ? » (p. 66), fait titrer Pierre Lazareff en pleine guerre, avec le même sens de la formule qui l’avait jadis conduit aux commandes de Paris-soir. La question n’est pas fortuite, et l’essai d’Emmanuelle Loyer a le mérite de montrer autant les liens anciens qui reliaient certains intervenants au Nouveau Monde (comme Jacques Maritain), que la rupture intervenue dans l’existence de la plupart des autres, ainsi que l’a symbolisée la « Voie sacrée des exilés » (p. 54), la route Marseille-Lisbonne-New York. On redécouvre l’ampleur des réseaux intellectuels en place, soit qu’ils aient préexisté (le groupe surréaliste, dont la première exposition à New York avait eu lieu en 1936), soit qu’ils se soient développés pendant la guerre : journaux (Pour la Victoire), revues (Renaissance, VVV) éditeurs (éditions de la Maison Française), ainsi que les collaborations à des publications américaines. L’analyse ne fait pas l’impasse sur les tiraillements des Français de New York (Bernstein contre Maurois) de même que leurs relations conflictuelles avec le général de Gaulle et la France libre (Romains, Saint-Exupéry, Saint-John Perse). Ce développement attendu se parcourt avec beaucoup de lisibilité, mais présente moins de novation que tout un pan généralement oublié de la période que seuls des témoignages individuels avaient jusqu’alors abordé : la question du retour (1945–47, pp. 369–394). Emmanuelle Loyer suggère avec justesse combien celui-ci fut difficile et souvent synonyme d’une forme de déclassement au sein de la République des Lettres – ainsi que le symbolise, en sens inverse, le voyage de Jean-Paul Sartre à New York en 1945. De fait, trois auteurs dont la langue française n’était pas inhérente à leur art, le cinéaste Jean Renoir ainsi que les peintres Marcel Duchamp et Yves Tanguy, choisirent quant à eux de ne pas rentrer à la fin de la guerre, de même que l’éditeur Jacques Schiffrin. D’autres temps commençaient.
L’une des sources de cette geste transatlantique, à la fois récemment découverte et depuis lors emblématique, trouve son origine à Marseille au cours des années 1940–41. La publication par les éditions Agone de la traduction française du récit autobiographique laissé par Varian Fry, permet de mesurer combien la sécurité, voire la survie, de nombreux écrivains et artistes européens a pu dépendre de l’énergie dépensée sans compter par ce jeune journaliste américain viscéralement attaché à leur salut. Avec l’aide du Centre américain de secours (C.A.S.) de Marseille et du petit groupe de volontaires qui le secondent efficacement, Fry contribue en effet à « exfiltrer » de la France de Vichy vers l’Amérique des Français et des étrangers, des juifs et des non-juifs, tous potentiellement menacés par les tenants de l’Ordre nouveau ou de la Révolution nationale, et dont les plus célèbres ont pour nom Breton, Duchamp, Marc Chagall, Max Ernst, Lion Feuchtwanger, Malaquais, André Masson, Victor Serge ou encore Heinrich Mann, qu’il conduit lui-même en Espagne. La tâche accomplie est énorme, qu’on en juge : six mille personnes seront sauvées, le tiers d’entre elles bénéficiant d’un visa pour l’Amérique. Cette mission de sauvegarde est menée en collaboration avec la New School for Social Research qui, depuis les États-Unis, distribue les listes d’intellectuels et d’artistes à sauver du nazisme. Cela ne va pas sans risques, et Fry lui-même est directement menacé. En décembre 1940, il figure parmi les indésirables incarcérés afin de ne pas troubler la visite du maréchal Pétain à Marseille et il sera enfin expulsé du territoire français en septembre 1941. Le récit de Fry présente les inconvénients du genre : plus descriptif – voire anecdotique – qu’analytique, sans doute partiel (Fry ne souffle mot des autres organismes d’aide aux réfugiés, comme celui de la comtesse Lily Pastré) ou manquant parfois de recul critique. Mais faut-il pour autant y voir « l’histoire rose » dont parlait A.-M. Duranton-Crabot dans un ouvrage déjà consacré à Fry il y a quelques années ?. C’est oublier un peu vite que l’histoire se fonde d’abord sur le témoignage et qu’aucun de ceux que l’on connaît par ailleurs – ainsi le remarquable Journal du métèque de Jean Malaquais édité chez Phébus en 1997 – ne cerne l’épisode avec autant de précision que celui de Fry, si imparfait ou enjolivé soit-il. On signalera enfin à l’attention des lecteurs qu’un appareil critique étoffé accompagne la publication, proposant tribunes et lettres inédites de Varian Fry pour la période 1935–42. Il permet ainsi de resituer le parcours de celui qui devait être le seul Américain à avoir jamais été nommé « Juste parmi les Nations » dans une perspective historique plus longue et au regard d’engagements moins circonstanciés.

Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, n° 7, 01/2009
voir le site : http://paul.nizan.free.fr/ADEN.htm

Pierre-Frédéric Charpentier
Revue ADEN. Paul Nizan et les années Trente, janvier 2009
Varian Fry relate içi son histoire de représentant de groupes de la gauche états-unienne, envoyé en France dès le début de la Deuxième Guerre mondiale pour arracher des griffes du nazisme des gens dont le nom figurait sur une liste d’artistes et d’intellectuels devant être sauvés. Fry et l’Emergency Rescue Committee (ERCC, Comité de sauvetage d’urgence) ont sauvé des milliers de personnes. Plus la guerre avançait, plus il devenait compliqué de quitter la France, même à partir du sud en théorie non occupé mais tout de même soumis à l’autorité de Vichy qui collaborait avec les Allemands. Le gouvernement états-unien était de peu de secours dans cette histoire qui se passe avant son entrée en guerre sur le sol européen, une époque où les États-Unis maintenaient des relations avec le gouvernement français du maréchal Pétain.
Reste la question de la liste. On peut penser qu’il est immoral de faire sortir seulement des gens dont on reconnaît les mérites. Il faut cependant souligner que ces gens étaient en plus grand danger : ils étaient souvent recherchés par les Allemands et par la police de Vichy –, ce qui n’était pas le cas de tout le monde. Évidemment, d’autres groupes de personnes étaient dans ce cas et se trouvaient parfois sur les listes d’autres groupes qui avaient des activités du même ordre. L’histoire ne dit pas à combien de Juifs, par exemple, qui n’étaient pas des intellectuels ou des artistes connus, Fry a refusé d’assurer le passage vers les États-Unis... On sait cependant que les communistes étaient systématiquement écartés.
Brossant un tableau vivant de la vie à Marseille, dans la semi-clandestinité, pendant les premières années de la guerre, ce livre se lit comme un roman et évite de sombrer dans la description détaillée d’une pléthore de cas qui se ressembleraient tous.
Gaétan Breton
À Babord !, décembre 2008
On connaissait déjà la traduction des Mémoires de Varian Fry (1907-67), publiée en français en 1999 chez Plon, sous le titre « La liste noire ». La reprise par Agone de la traduction d’Edith Ochs sous le titre de l’édition originale en anglais (1945) : « Surrender on demand » (« Livrer sur demande…tous les ressortissants désignés au gouvernement de Vichy par celui du Reich » selon l’article 19 de la Convention d’armistice) est néanmoins une excellente initiative. D’autant que le texte de Fry est accompagné de biographies et d’un glossaire des plus utiles, d’un album photo, de plusieurs articles de Fry, qui était journaliste, et d’une excellente et longue préface de Charles Jacquier. Venant après une exposition réalisée à Paris (Halle Saint-Pierre) en 2007, cet ouvrage permet de mieux connaître ce jeune américain d’idées libérales, ancien d’Harvard, qui ayant assisté à un pogrom à Berlin alerte sur la dangerosité des nazis dans un article du New York Times, le 17 juillet 1935.

Il rejoint en cela les préoccupations de syndicalistes américains de la confection à l’origine du Jewish Labor Committee (février 1934) et participe avec eux à la création de l’AFGF (American Friends of German Freedom), soutenue pas des pasteurs, des intellectuels (parmi lesquels John Dewey qui aidera Léon Trotsky à tenter de mettre en pièces les Procès de Moscou). Ces divers groupes mettent sur pied l’Emergency Rescue Committee qui envoie Fry à Marseille, où il arrive le 13 août 1940, muni d’une liste de 200 noms d’artistes, d’écrivains, d’universitaires à sauver, pour lesquels ses amis s’efforçaient d’obtenir des visas d’entrée sur le territoire américain. Parallèlement des institutions comme le Moma (Museum of Modern Art de New York) ou la New School for Social Research, de New York aussi, financée par la Rockfeller Foundation, offraient bourses et postes d’enseignement. Fry remplit largement sa mission, permettant à Max Ernst, Marc Chagall, au sculpteur Jacques Lipchitz, à Siegfried Kracauer, à l’historien d’art et poète Hans Sahl, au mathématicien Jacques Hadamard (« l’Einstein français »), mais aussi à André et Jacqueline Breton, André Masson, Benjamin Péret, Marcel Duchamp, Jean Malaquais et à bien d’autres de se sauver des griffes d’un régime vichyste de plus en plus aligné sur Berlin. Mais il sauvera aussi, grâce au Centre Américain de Secours qu’il crée dès son arrivée – il tient ses premières permanences dans sa chambre d’hôtel – de nombreux socialistes de gauche, des membres de l’extrême gauche antistalinienne, dont le plus célèbre est Victor Serge ( et son fils Vlady). Indigné par le Pacte germano-soviétique et considérant que les Communistes étaient assez forts pour s’occuper de leurs camarades, il ne se préoccupa pas d’eux.

Pour ce faire, il sut déployer des trésors d’ingéniosité et faire preuve de courage (il eut à subir perquisitions et arrestations de la part des autorités françaises) et il dut se battre aussi contre l’ambassade américaine à Vichy et contre les fonctionnaires du Département d’Etat, très antisémites et qui craignaient l’arrivée de subversifs aux Etats-Unis. Cette entreprise le mit en contact avec d’autres, comme par exemple la coopérative du Croque-Fruit créée à Marseille par le sympathisant trotskyste Sylvain Itkine, installée à la villa Air-Bel, et qui apportait un secours matériel et un réconfort moral à des réfugiés parfois totalement démunis (Charles Jacquier renvoie à l’excellent article de Céline Malaisé paru dans notre revue Dissidences n° 12-13, oct.2002-janv. 2003, « Trotskistes-épiciers au cœur des années noires : l’expérience du Croque-fruit »). V. Fry travailla aussi avec des militants anarchistes espagnols (CNT) réfugiés à Toulouse, pour faire passer ses protégés par l’Espagne d’où ils rejoignaient Lisbonne et le bateau pour les Etats-Unis. Il n’hésita pas non plus à recourir aux services, rémunérés, de truands marseillais. Son principal collaborateur, « Danny » Bénédite, un ancien de la Gauche Révolutionnaire de Marceau Pivert et du PSOP, continua à faire vivre l’institution après l’expulsion de Fry. En effet, son activisme l’ayant rendu suspect, il sera expulsé en août 1941 après 11 mois d’intense activité au cours desquels il sauva plus de 3.000 personnes. La reconnaissance viendra sur le tard, la République française lui décernant la Légion d’honneur en 1967, quelques mois avant sa mort, et l’Etat d’Israël le distinguant comme Juste parmi les Nations en 1994 pour le sauvetage des nombreux juifs qu’il réalisa. Mais il fut aussi, comme on l’a vu, pour reprendre les termes de Philippe Dagen le « Juste des Surréalistes » (in Le Monde , 1 er décembre 2007). Le plus bel hommage lui est rendu par Hans Sahl, cité par Ch. Jacquier : « Imaginez un peu : les frontières étaient fermées, on était pris au piège, à tout instant on pouvait faire l’objet d’une nouvelle arrestation, ta vie était finie et voilà que tout d’un coup tu as devant toi un jeune américain en bras de chemise qui te bourre les poches d’argent, passe son bras autour de toi et susurre avec l’air d’un conspirateur dont il joue mal le rôle « Oh ! il y a des moyens de vous sortir de là », et pendant ce temps voilà que les larmes coulent le long de tes joues ».
Salles Jean-Paul
dissidences.net, novembre 2008
D’une lecture agréable, ce récit est le témoignage de Varian Fry, jeune journaliste américain envoyé par 1’Emergency Rescue Committee (ERC) en 1940 à Marseille, sous le régime de Vichy, afin de faire évader des intellectuels, artistes, militants politiques, Juifs, ... poursuivis parle régime national-socialiste. De sa chambre à l’hôtel Splendide, il parvint à mettre en place une organisation très efficace, le Centre américain de secours qui, par divers moyens, permettra de sauver la vie de deux à trois mille personnes. Personnage complexe, habile, compétent, doté d’un humour et d’un sens politique certain, Varian Fry est une sorte de résistant avant l’heure. Treize mois après son arrivée, il sera expulsé de France le 6 septembre 1941. Il continuera néanmoins à honorer son engagement en tentant notamment de mobiliser l’opinion américaine en faveur des réfugiés. En 1967, il sera fait chevalier de la Légion d’honneur. En annexe à ce livre, on trouve quatre articles de Varian Fry, dont un qui retient particulièrement l’attention. Publié dans le journal The New Republic en décembre 1942, il s’intitule Le massacre des Juifs, où l’auteur décrit,déjà à l’époque, les méthodes d’extermination utilisées par les nazis.
Bruno Della Pietra
Témoigner, entre histoire et mémoire, juillet-septembre 2008
« Le journaliste américain Varian Fry… »
Le journaliste américain Varian Fry s’installe au mois d’août 1940 à Marseille. Sa mission : mettre sur pied un Centre américain de secours destiné à venir en aide aux réfugiés, mais dont la mission essentielle et cachée est d’organiser l’évacuation d’artistes et de militants menacés par la Gestapo. L’auteur conte, avec talent et non sans humour parfois, cette course souvent rocambolesque contre la mort annoncée. Il lui faut trouver les faussaires indispensables à la réalisation de faux papiers, veiller à la perméabilité de la frontière espagnole, convaincre des exilés de fuir avant d’être pris (certains pensent que le régime de Vichy ne les expulsera pas vers l’Allemagne), se méfier des escrocs qui profitent de l’aubaine de ces temps troublés pour s’enrichir, sans omettre de donner le change auprès des autorités françaises mais également américaines (qui ne veulent pas que Fry ternisse les relations diplomatiques ou facilite l’arrivée sur le sol américain de militants ouvriers). A la fin de l’été 1941, devenu « étranger indésirable », il est expulsé. Son groupe aura sauvé des milliers de personnes de la déportation.
Christophe Patillon
Le Monde Diplomatique, septembre 2008
« C’est une édition qui vient à point nommé… »

C’est une édition qui vient à point nommé développer l’actualité de Varian Fry, remis en mémoire grâce à l’exposition présentée par la Halle St Pierre (Paris, 18eme) d’octobre 2007 à mars 2008.
Nous pouvons suivre pas à pas l’itinéraire de cet américain à Marseille, du 13 août 1940 à octobre 1941, au travers de son action au sein du Centre américain de secours.
On rencontre ainsi des centaines de personnalités (écrivains, peintres, professeurs, et intellectuels) qu’il a réussi à faire s’échapper de la nasse des lois de Vichy et à introduire aux États-Unis. Rappelons qu’il a fallu attendre 1994 pour que Fry reçoive la distinction de « Juste parmi les nations ».
L’introduction permet de resituer le récit dans le contexte global de cette période, et on y découvre que l’action de Fry a été considérée déjà par Victor Serge « …la toute première Résistance, bien avant que le mot n’apparut ». Or, cette action « n’a été possible que, parce que dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, tout un travail de sensibilisation, de mobilisation, de création de réseaux, a été accompli, en particulier par les syndicats ouvriers, en lien avec les émigrés allemands, notamment juifs et socialistes. »
Une tranche de vie significative de cette période avant l’occupation de Marseille.

Robert Nathan
Cahiers Barnard Lazare n°292/293, juillet/août 2008
Varian Fry ou le devoir de conspiration
DANS une après-guerre débordante de patriotisme, un mythe structura l’imaginaire collectif. Décliné sur tous les tons, il fonda, sous l’œil attentif de ses gardiens gaullistes et staliniens, l’idée d’un peuple résistant. Les brebis galeuses livrées aux tribunaux de l’épuration eurent, alors, valeur démonstrative. Elles étaient assez peu nombreuses et suffisamment crapuleuses pour prouver au bon peuple que l’exception faisait la règle. À ce jeu, la vérité perdit ses bas, mais l’honneur fut sauf. Des générations durant, on répéta la leçon. Il fallut, en effet, attendre quelques décennies pour que, fouillant ses poubelles, des spécialistes de l’histoire, venant sou-vent d’autres latitudes qu’hexagonales, livrent enfin une version révisée de ces temps d’infamie. Le mythe en sortit forcément ébranlé, même si, revu et corrigé, il continue d’émerger ici et là, comme l’attestent les fumeuses mises en scène d’un quelconque Sarkozy autour de Guy Môquet ou d’une promenade sur le plateau des Glières et la diffusion – à une heure de grande écoute, et deux jours durant, sur une grande chaîne de télévision nationale – d’un « docu-fiction » débor-dant de bons sentiments « résistancialistes » [1].

Dans cet indigent maelström où pieux mensonges, demi-vérités et vraies omissions se cô-toient au son du Chant des partisans, la réédition du témoignage de Varian Fry mérite d’être hautement saluée [2].


Du combat de Varian Fry, Victor Serge déclara avec raison qu’il avait été l’incarnation d’une résistance d’avant la Résistance – « un beau commencement », précisa-t-il. Et c’est sans doute ce qu’on retient de la lecture de ce témoignage d’un jeune journaliste débarquant à Marseille, en août 1940, avec la claire mission – émanant du Centre américain de secours (CAS) – de soustraire quelque deux cents artistes et intellectuels, le plus souvent d’origine juive, à la menace que fait peser sur eux l’ignoble article 19 de la convention d’armistice, aux termes du-quel « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». Cette mission, Fry va la mener à bien sans faillir, et toujours convaincu de la nécessité de l’élargir au plus grand nombre. Au bout du chemin – son expulsion vers les États-Unis par les autorités de Vichy, en septembre 1941 –, il aura sauvé du massacre deux à trois mille réfugiés. Par quelque moyen que ce fût, légal ou illégal.

Aujourd’hui encore, et malgré le caractère exemplaire de ce combat, l’épisode Fry demeure toujours mal connu. C’est sans doute que l’existence même de ce réseau en des temps où la résistance nationale n’agitait – et encore – que quelques consciences, contrarie certains discours sur l’époque. Car si le réseau Fry a d’abord l’avantage de la primauté en matière de résistance, il incarne également une autre manière d’en faire, plus proche de l’internationalisme que du pa-triotisme. Cet aspect du combat de Fry, souvent ignoré par ses propres laudateurs, est ici mis en exergue par Charles Jacquier, qui insiste, à juste titre, sur la trajectoire politique du personnage et sur les conditions d’une époque où – de la prise du pouvoir par Hitler à la défaite de la Répu-blique espagnole – le journaliste américain inscrivit son action dans une certaine conception du socialisme anti-totalitaire portée par la gauche anti-stalinienne. Morcelée, défaite et ultra-minoritaire, cette gauche mettra, peu ou prou, ses faibles réseaux à son service lorsque, de Mar-seille, Fry s’entêtera, avec une belle opiniâtreté, à lister les indésirables de l’Ordre nouveau pour leur donner les moyens de fuir.

Humaniste, Fry le fut à sa manière, tout américaine, mais il ne fut pas que cela, et c’est sans doute cette autre dimension de son combat – ouvertement politique – que Charles Jacquier tenait à souligner en préface de son témoignage. Sur ce point comme sur d’autres – sa capacité, par exemple, à saisir « la place centrale de l’antisémitisme dans l’idéologie nazie » –, les commentaires du préfacier sont précieux.


Marseille, donc, dans la moiteur d’un été écœurant. Marseille no man’s land où rafles, ru-meurs et combines ponctuent le quotidien de milliers d’âmes en quête de partance. Marseille planète sans visa, comme la décrit Jean Malaquais dans un livre sans équivalent [3], où, de page en page, un certain Aldous J. Smith – incarnation de Varian Fry – s’entête à croire en l’impossible pour « mériter sa vie ».

Parti de New York le 4 août 1940, c’est le 13 que Fry arrive à Marseille. Sur le quai de Saint-Charles l’attend Albert Hirschman, alias « Beamish », un socialiste de gauche exilé d’Allemagne depuis 1933. Le bonhomme, ancien d’Espagne, est doté d’une excellente expérience. En ces temps de défaite, il sait que le flegme de Fry est sûrement un atout, mais qu’il en faudra davantage pour jouer la partie. Il sait surtout que celle-ci ne saurait être esquivée. Dès ce jour, il sera quotidiennement au côté de Fry, et jusqu’à la date de son départ forcé pour les États-Unis.

Hôtel Spendide, boulevard d’Athènes… C’est là que Fry installe, provisoirement, les bu-reaux du CAS. La tâche est d’autant plus immense que les prétendants au départ commencent d’affluer dès le surlendemain de son arrivée. Perdus, anxieux, irascibles, ils attendent tout de l’Américain, parfois l’impossible. Et le doute pointe : « À vrai dire, écrit Fry, je ne sais pas comment ni par où commencer. Je suis chargé de sauver un certain nombre de réfugiés. Mais comment dois-je m’y prendre ? » Sa force, il la tient de son culot et d’un sens inné de la dé-brouille. Doué pour l’improvisation, aucun obstacle n’est de taille à le démoraliser. Il fait avec, se contentant de naviguer à vue. Des obstacles, il en rencontre beaucoup, y compris du côté des représentants du consulat américain, pour qui ce type est un authentique emmerdeur.

Si Fry est tenace et déterminé, on aurait cependant tort de voir en lui une sorte de héros des ombres ou de deus ex machina. À le lire, à lire aussi ceux qui l’ont connu et fréquenté, c’est un personnage à rebours de cette image qui apparaît. Au fond, le conspirateur tient surtout de l’homme ordinaire – « a decent man », disent les Anglo-Saxons –. avec juste ce qu’il faut de naïveté pour étouffer les scrupules ou vaincre les peurs. Chez lui, il y a la certitude toute améri-caine que tout est affaire de travail bien fait, la croyance que tout passe par une bonne élection de ses acolytes. Et Fry sait choisir, autant qu’il sait déléguer. On a déjà dit que la politique ne fut pas pour rien dans ses décisions. La constitution de son réseau le confirme amplement. Sa garde rapprochée – celle qu’il consulte sur toutes les décisions à prendre et sur tous les coups à monter – relève de la phalange affinitaire : « Beamish » – déjà cité –, Hans Sahl, Jean Gemälhing, Daniel Bénédicte et Paul Schmierer ne sont pas des enfants de chœur. Issus de cette gauche antis-talinienne – socialiste ou extrême – déjà évoquée, ils ont suffisamment essuyé de coups durs pour s’être forgé une cuirasse à toute épreuve. Pour eux, ce combat s’inscrit, naturellement, dans la suite des précédents. Seule l’époque a changé. L’autre cercle, c’est celui des Américains d’origine, installés en France depuis des années : Miriam Davenport, Charles Fawcett et Mary Jane Gold. Moins politisés, les « Américains » ont sur les « gauchistes » l’avantage du pragma-tisme et la conviction qu’un bon technicien vaudra toujours plus qu’un mauvais politique. Le troisième cercle, précisément, c’est celui des techniciens stricto sensu : des spécialistes en ruses et en pieux mensonges, comme le monarchiste catholique autrichien Franz von Hildebrand, alias « Franzi », ou en comptabilité détournée, comme le juif allemand Heinz Ernst Oppenheimer, alias « Oppy ».

Tel est le réseau Fry, du cousu main pour temps difficiles. Le vrai mérite de son responsable fut d’avoir su s’entourer des amitiés, des connaissances et des compétences nécessaires pour les affronter, ces temps difficiles, et faire l’impossible.


Au-delà de son objet – le récit de cette aventure hors du commun où stratagèmes, impondé-rables, coups de génie, trahisons et traques se succèdent de page en page –, le témoignage de Fry fourmille de mille détails sur les bassesses et les grandeurs d’une époque, sur la vie à Marseille – cette ville où la défaite même se prend « à la légère » –, sur les illusions nécessaires que trim-ballent – contre toute raison – certains apatrides, sur leur inaptitude à changer de registre exis-tentiel alors que leur vie même en dépendait. Rédigé au fil du souvenir, et quand celui-ci était encore frais – 1945 –, il évite toute emphase, manie l’humour, accumule les anecdotes, livre quelques portraits riches en couleurs de la faune des « suspects » de la cité phocéenne. Ainsi de cette formidable description de la villa Air-Bel – « Château Esper-Visa » l’avait baptisée Victor Serge –, dont l’Américain a fait sa résidence et qui regroupe la communauté des surréalistes échoués à Marseille – « toujours aussi cinglés qu’avant », précise-t-il. Ces « cinglés », Fry les aime pour ce qu’ils sont, des fortes têtes refusant le naufrage de l’esprit et pratiquant jusqu’à l’absurde leur désir follement poétique de changer la vie. Rarement, sans doute, portrait d’André Breton, magnifiquement décalé et superbement surréel en maître de cérémonie et collectionneur de mantes religieuses, n’aura été plus vivant. « À tout autre moment, note Fry, la vie entre ses murs aurait été idyllique. » Pour sûr, mais si elle ne l’est pas au regard des malheurs du temps, les murs d’Air-Bel délimite un périmètre libéré qu’aucune descente de flics maréchalistes ne parvient à réduire. C’est là, dans cette parenthèse de l’attente, que s’activent d’anciennes solida-rités et que s’invente un possible renouveau de l’illusion révolutionnaire.

Au creux du désespoir le plus profond, Fry ne cesse jamais d’aimer la vie. Charnellement, viscéralement. C’est elle qui le motive, c’est pour elle qu’il se bat. Comme si rien d’autre n’avait de valeur, à ses yeux, que son irruption soudaine dans le sourire du sans-papier enfin doté d’un visa. Cette vie, elle irradie de toutes les pages de son récit. Vie choisie de conspirateur s’exaltant de petits riens. Vie passée à tromper l’ennemi, à organiser des convois, à acheter des faux passe-ports, à semer la police. Vie menée au jour le jour, sans éclat particulier, mais pleine de l’espérance jamais démentie qu’un signal viendra, un jour, de Lisbonne, annonçant que la car-gaison est arrivée à destination. Cette vie, le lecteur s’y attache comme à l’essentiel, une lutte à mort contre la déraison de l’Histoire.


L’expulsion de Fry vers les États-Unis, en septembre 1941, à la demande conjointe des auto-rités de Vichy et du Département d’État, ne mettra pas un terme au réseau qu’il avait constitué. Celui-ci, sous différentes formes, se prolongera jusqu’à mai 1942, date à laquelle ses principaux responsables prendront le maquis. Quant à Fry, il tentera, contre vents et marées, d’alerter l’opinion publique américaine de gauche sur le sort des réfugiés et sur l’ampleur du massacre des juifs. Sans toujours convaincre.

Au sortir de la guerre, on oublia Fry pour célébrer d’autres héros plus conformes à l’image qu’on se faisait de la Victoire. C’est ainsi, les héros tardifs gagnent toujours les courses d’endurance. Livré à lui-même, Fry se contenta de vivre sa vie. Sa mort même, en 1967, passa inaperçue, sauf de ses amis proches. Et encore. Reste son livre, qu’il faut lire et faire lire. Pour que vive la mémoire d’un beau combat.


[1] La Résistance, de Christophe Nick.
[2] Originellement publié par Plon, en 1999, sous le titre La Liste noire, le témoignage de Varian Fry, donné ici dans la même traduction d’Édith Ochs, bénéficie, cette fois, d’une édition soignée. On soulignera, par exemple, l’intérêt documentaire de la préface de Charles Jacquier et la présence fort utile, en fin d’ouvrage, d’un glossaire des principaux noms cités. De même, le lecteur appréciera la publication, en annexe du témoignage de Fry, d’un choix de ses textes politiques écrits et publiés entre 1935 et 1943.
[3] Jean Malaquais, Planète sans visa, Paris, Phébus, 1999.
Arlette Grumo
À contretemps n° 31, juillet 2008
Marseille-Banyuls, 1940-41 : La filière Varian Fry
Le rôle de Varian Fry dans le « sauvetage d’urgence » d’artistes, intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, agglutinés à Marseille à l’été 1940, est resté très longtemps méconnu. Du moins jusqu’en 1999, année de 1’organisation d’un colloque à Marseille. Simultanément paraissait aux éditions Plon, sous le titre La liste noire, le récit, intégral et inédit en France, de cet épisode bouleversant d’humanité, saisi aux premières heures des années noires. Varian Fry l’avait publiée un demi-siècle plus tôt à New York. Des ouvrages généraux et, surtout, des témoignages d’acteurs de l’épisode marseillais (Anna Seghers, Jean Malaquais, Daniel Bénédite, Lisa Fittko) avaient pourtant été publiés sans trop retenir l’attention.

Les éditions Agone nous gratifient d’une nouvelle réédition du texte de Fry de 1945. Il convient de s’en féliciter puisqu’il va permettre à de nouveaux lecteurs de s’approprier un épisode crucial de notre histoire contemporaine à travers le récit haletant de Varian Fry, plus fort qu’un roman d’espionnage parce que vrai. Et d’aller plus loin grâce à une éclairante et pénétrante préface de Charles Jacquier et d’intéressants compléments : quatre articles de Fry de 1937, 1942 et 1943 et des notices biographiques.
L’éditeur marseillais a choisi de conserver le titre original du livre de Fry : Livrer sur demande… (Surrender on demand). Une formule qui pourrait paraître absconse mais qui prend tout son sens lorsqu’on connaît son origine. Elle est extraite de l’article 19 de la convention d’armistice de 1940. Il disait ceci : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». « Livrer sur demande », une expression aussi froide qu’abjecte dont Fry fit, au sortir de la guerre, le titre fort et explicite de son témoignage.
À l’été 1940, la cité phocéenne, porte de la liberté, se transforme pour les réfugiés, français et étrangers, chaque jour d’avantage en une nasse. C’est alors qu’arrive Varian Fry, un journaliste américain de 33 ans mandaté par l’Emergency Rescue Committee. Muni de quelques adresses et d’un maigre viatique (3 000 dollars), il a pour mission de faire passer légalement aux Etats-Unis une liste de 200 personnalités de premier plan, artistes, intellectuels, dissidents et juifs, le plus souvent allemands, fuyant la police de Vichy et les nazis.

Avec une petite équipe de réfugiés cosmopolites constituée sur place, il remplit l’objectif qu’on lui a assigné au-delà de toute espérance. En effet, entre fin août 1940 et septembre 1941, il facilite outre les célébrités, l’évasion clandestine par la mer et surtout la montagne, via le col de Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales, de quelque 2 000 personnes. Une réussite inespérée ternie par quelques dramatiques échecs dont le suicide du philosophe allemand Walter Benjamin, à Port-Bou.

La destination des fugitifs est l’Afrique du Nord et l’Amérique du Nord, voire du Sud, via l’Espagne et le Portugal. Après l’expulsion de Fry, le 6 septembre 1941, la « filière marseillaise », désormais animée par son adjoint, Daniel Bénédite, poursuit son œuvre jusqu’à la fermeture définitive du Centre américain de secours de Marseille, le 2 juin 1942. Ce fut la toute première Résistance ! Cela est à souligner.
Ce livre raconte aussi cet « événement hautement symbolique que représenta le déplacement du centre de gravité de l’art moderne et des avant-gardes esthétiques de l’Ancien vers le Nouveau monde » précise Charles Jacquier dans sa préface. Il n’est que de citer les noms de Breton, Chagall, Du champ, Ernst, Lam, Masson, Ophuls, Péret, Werfel etc. pour s’en assurer.
Cet ouvrage permet également de comprendre que l’action de Varian Fry ne fut possible que parce qu’un travail de fond avait été accompli en amont par les syndicats ouvriers américains, en particulier juifs, en lien avec des émigrés allemands. Une conjonction qui donna le jour à l’Emergency Rescue Committee. Ce fut sans doute, écrit Jacquier, « une des dernières actions de solidarité internationale du vieux mouvement ouvrier, avant qu’il ne perde, après la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui restait d’autonomie par rapport aux Etats ». Sans doute, 1’aspect le moins connu de cette extraordinaire histoire mais le mieux à même d’introduire le témoignage de Fry, ce « héros de notre temps », comme le qualifia Albert O. Hirschman, son premier compagnon à Marseille.
Gérard Bonet
L’Indépendant , 11/06/2008
Les mémoires de Varian Fry
Depuis quelques années Varian Fry est enfin reconnu à l’aune de son remarquable et courageux travail de sauvetage des intellectuels étrangers juifs et antinazis. Quand il débarque à Marseille en juillet 1940, envoyé par le Comité de secours américain, Fry a des dollars en abondance pour venir en aide aux réfugiés mais aucune relation. Il est seul pour organiser le réseau qu’il va fabriquer avec méthode, intelligence et obstination sans crainte du danger, simplement obsédé par l’idée de sauver le plus de monde possible et pas seulement les personnalités dont on l’avait chargé. Harcelé par Vichy qui veut son expulsion, abandonné par le département d’État américain qui voit d’un mauvais oeil arriver chez lui des centaines puis deux à trois mille réfugiés dont les idées politiques ne lui conviennent pas, Fry est finalement « refoulé ». C’est cette histoire qu’il écrivit dès son retour à New York. Le livre est passionnant. Il nous raconte avec précision, au jour le jour, son travail de résistant, celui de son équipe, le compagnonnage temporaire avec Heinrich Mann, André Breton, Max Ernst, Alma Malher et son mari, l’écrivain Franz Werfel, et bien d’autres, les rencontres avec Gide ou Matisse, Chagall qu’il sauva aussi. Tout ceci dans une langue élégante où malgré les pires situations son humour ne le quitte jamais. La réédition de ce texte qui avait été traduit une première fois chez Plon en 1999 est donc la bienvenue. D’autant plus qu’elle est augmentée d’articles politiques qu’il rédigea ensuite et qui donnent la mesure de sa personnalité, de son intelligence politique, de son énergie à défendre ses idées et qui témoignent de son courageux refus de complaisance vis-à-vis du département d’État. Varian Fry était avant tout un humaniste. Il n’était pas communiste et, dans ses mémoires du moins, ne mettait pas en cause le mandat qu’il avait reçu de sauver les intellectuels juifs et opposants au régime nazi, à l’exception des communistes. Ce qui ne l’empêcha pas de faire partir avec de nombreux surréalistes, Claude-Lévi Strauss ou Victor Serge, la communiste Anna Seghers dont le beau roman Transit traite de ce même sujet du point de vue des victimes. Il ne cite pas son nom, mais on peut le comprendre, lui qui eut des ennuis au moment du maccarthysme.

Par contre, il est déplaisant de voir le préfacier, par écrits interposés, justifier ce choix sélectif. La préface, précise sur bien des points, entretient un flou très peu scientifique sur les appellations politiques : il n’existe pas des communistes mais des « staliniens » et, face à eux, de courageux « anti-staliniens » que l’on suppose être sociaux-démocrates (ceux qui « évaluent mal le danger nazi », nous dit-on dans un glossaire par ailleurs très utile) ou trotskistes. Il est dommage que de tels partis pris entachent une édition intéressante et une autobiographie dont la hauteur de vue est exemplaire.
Marie-Thérèse Siméon
Les Lettres françaises, 07/06/2008
« Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande… »

« Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». (Extrait de l’article 19 de la convention d’armistice du 22 juin 1940 entre la France et l’Allemagne). Cette clause qu’aucun homme politique, aucun juriste français, ne pouvait ignorer témoigne du caractère déshonorant de l’armistice signé par Philippe Pétain : elle faisait du pays des droits de l’homme un pays de non-droit complice des nazis.

Varian Fry (VF), (1907–1967), journaliste américain, est l’auteur d’un livre intitulé « Livrer sur demande… » publié pour la première fois en 1945. La réédition de ce livre1, initiative heureuse, contribuera à faire émerger VF de l’oubli et lui donnera la place qu’il mérite parmi les grandes figures de la seconde Guerre mondiale.

« Livrer sur demande… » est le récit de son séjour en zone libre, de juillet 1940 à août 1941. Il faut savoir gré aux éditeurs d’avoir fait précéder ce récit d’une biographie de son auteur et de l’avoir fait suivre de quatre articles majeurs de ce grand journaliste, publiés entre 1935 et 1943.

Varian Fry un journaliste engagé dans une Amérique isolationniste

Au cours d’un séjour à Berlin en 1935, VF alors directeur d’un mensuel politique est témoin d’un pogrom. Des jeunes gens, des hommes âgés, des femmes d’allure bourgeoise ou de petites employées, procèdent au lynchage de Juifs, sous l’œil complaisant de la police. Le reportage de VF sur cette abomination est publié par le New York Times, mais les numéros de ce quotidien seront saisis sur ordre des autorités car jugé offensant pour le Reich !
Cet épisode dramatique a certainement contribué à sensibiliser VF au péril nazi, ignoré par une Amérique dont l’idole est l’aviateur Charles Lindbergh, qui assiste aux jeux olympiques de Berlin de 1936 en présence de Hitler et sera décoré de la « croix de l’aigle allemand » par Goering.

VF n’est heureusement pas le seul citoyen américain à prendre conscience du danger que représente le chancelier Hitler pour le monde : des intellectuels, des artistes, des syndicalistes, des organisations juives, s’unissent dans un vaste mouvement anti-nazi. Des conférences, des meetings sont organisés, ainsi que des collectes de fonds pour venir en aide aux victimes du nazisme. Comme l’écrit Charles Jacquier, auteur de la préface, « c’est ici que la trajectoire de VF va croiser celle de ce mouvement ». En 1940, il adhère à l’association « American Friends of German Freedom (AFGF) » qui sera à l’origine de l’« Emergency Rescue Commitee (ERC) », le Centre américain de secours.

Varian Fry à Marseille, la mission d’un homme de bonne volonté

Après la débâcle de l’armée française en juin 1940, VF est mandaté par le Centre américain de secours pour aider les personnes menacées d’internement ou de déportation, en premier lieu les réfugiés politiques. Il se rend à Marseille avec la mission d’organiser leur fuite hors de France. Il cherche à prendre contact avec les personnes dont il a la liste mais très vite il étend sa « clientèle » à des milliers d’autres. Il est aidé dans cette tâche par des amis recrutés sur place et dispose de fonds venant des organisations américaines.
Parmi ses fidèles figure Albert Hirschman, socialiste allemand en exil depuis 1933 à qui l’on doit un portrait admiratif de VF figurant dans l’avant-propos, « un délicieux mélange de sombre détermination et d’humour ». Pendant l’été 1940 la police de Vichy n’a pas encore de directives précises, mais il vaut mieux pour ces réfugiés prendre les devants, gagner les USA via l’Espagne et le Portugal. VF permettra la fuite de nombre d’entre eux par différents moyens :
– en utilisant les voies légales, à l’aide de vrais ou de faux documents (passeports, visas de sortie du territoire national…)
– en établissant des itinéraires et des filières avec un réseau de passeurs pour traverser la frontière espagnole
– en organisant des départs en bateau vers l’Afrique du Nord et la Martinique
Le mot-clef de son travail est l’improvisation car la réglementation change d’un jour à l’autre aussi bien en France qu’en Espagne et dans les pays d’accueil.

La zone « libre », une situation précaire pour beaucoup

Des artistes comme Marc Chagall, des écrivains comme André Breton, des hommes politiques allemands dissidents, toutes ces personnalités peuvent sur décision des autorités allemandes être extradées et déportées, mais la perception du risque est inégale : certains se cachent, d’autres vivent au grand jour et quelques uns de ceux qui ne saisissent pas la première occasion de fuir payeront cette erreur de leur vie. A la liste des victimes potentielles de l’article 19 s’ajoutent des soldats britanniques piégés au sud de la France et les nombreuses familles juives, françaises, étrangères ou apatrides, repliées en zone libre et qui seront la proie des nazis après le 11 novembre 1942.
En zone libre, il existe des camps d’internement où sont incarcérés des étrangers notamment des républicains espagnols ; cette population sera grossie d’opposants au régime de Vichy. VF tentera, avec le concours d’avocats, de faire sortir de ces antichambres des camps de concentration le plus grand nombre de ces malheureux.

Le « Centre américain de secours », une couverture habile

C’est dans sa chambre de l’hôtel Splendide que VF accueille les réfugiés durant les premiers mois de son séjour à Marseille. Puis il les reçoit dans un véritable bureau, entouré de ses collaborateurs. Les Etats Unis, rappelons-le, étaient neutres (jusqu’au 11 décembre 1941, date de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor). Le Centre américain de secours se présente comme une organisation humanitaire versant des subsides aux plus démunis, alors que son objectif est avant tout le sauvetage des plus menacés.
En tant que citoyen américain, VF ne court théoriquement aucun risque, mais sait-on jamais ? Le danger augmente lorsque, sur ordre de l’amiral Darlan la police française collabore avec la gestapo. La première victime de l’article 19 est Herschel Grynszpan2 emprisonné en zone libre et « remis » aux Allemands. Le cas de cet anti-nazi sera suivi de beaucoup d’autres qui seront déportés ou se suicideront avant leur arrestation. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, VF n’est pas soutenu par les autorités américaines : les USA ont reconnu le régime de Pétain et entretiennent des relations diplomatiques avec Vichy. Le travail de VF pouvant porter atteinte aux relations entre les deux pays, des pressions seront exercées sur lu, autant par le consulat américain de Marseille que par la préfecture de la ville, pressions dont l’objectif est de lui faire quitter la France.

Les derniers mois en France

Au cours de l’année 1941 la police de Vichy et la gestapo sont chaque jour plus actives. Les départs vers l’étranger ou la France d’outre-mer posent des problèmes presque insurmontables. Espérant jusqu’au bout l’arrivée des USA d’un nouveau responsable du Centre Américain de Secours, VF ne tient aucun compte des incitations répétées à lui faire quitter le territoire français. Mais il doit finalement obéir à un ordre de refoulement : il est jugé indésirable en France « parce qu’il protège les Juifs et les antinazis ».
Ce départ ne mettra pas fin à l’activité du Centre qui survivra encore quelques mois jusqu’à ce que ses membres soient arrêtés ou passent dans la clandestinité.

Un journaliste bien informé et un polémiste de talent

- L’article sur « le massacre des Juifs d’Europe » écrit en décembre 1942 démontre que toutes les informations sur la Shoah étaient parvenues aux USA dés 1942 mais les autorités alliées ont gardé le silence pour des raisons obscures, peu avouables : en livrant aux médias de telles informations on risquait, parait-il, d’affaiblir la cause des alliés auprès de l’opinion publique américaine !
– Je citerai aussi l’article sur le général Giraud à qui les forces américaines avaient confié le pouvoir dans les trois départements algériens « libérés » du régime de Vichy, mais cette libération n’a pas été celle de la communauté juive : on sait que l’abrogation du décret Crémieux2 avait été l’une des premières mesures du gouvernement Pétain. Cette abrogation n’a pas été suspendue par le gouvernement Giraud, et le gouvernement américain, en la personne du sous-secrétaire d’Etat Summer Welles, a fermé les yeux sur cette attitude ouvertement antisémite du général français. VF dénonce avec vigueur la complaisance de l’administration américaine qui a permis aux lois de Vichy de rester en vigueur. Il fallut attendre plusieurs mois et la prise du pouvoir par le général de Gaulle pour que ces lois raciales soient abolies.

Un homme de bien et un observateur lucide

Un roman a été écrit à partir de la vie de VF, où le personnage central s’exprime ainsi « Nous avons fait notre possible. Mais c’est l’impossible qu’il faudrait faire. Je crois en l’impossible. Sinon, comment lutter contre le désespoir ? »4 On ne saurait mieux en effet décrire l’état d’esprit de VF : les échecs de son équipe, à savoir l’arrestation d’un de leurs protégés le plongeaient dans l’abattement, mais l’urgence ne l’autorisait pas à sombrer dans le découragement, il devait immédiatement poursuivre sa mission et consacrer toute son énergie au sauvetage d’autres réfugiés. On estime que son action a sauvé près de deux mille personnes.
VF a été un homme de bien et un observateur particulièrement clairvoyant en dénonçant les erreurs et les silences du gouvernement américain, dont les dirigeants ont fait moins que la Suisse dans l’accueil des juifs persécutés : au cours de l’année 1942, les portes des Etats Unis ont été verrouillées, et en cette année de la dernière chance pour ceux qui fuyaient les nazis avant et après l’invasion de la zone libre par les troupes allemandes le 11 novembre 1942, il y eut 10 fois moins de visas accordés par les USA qu’au cours d’un année normale d’avant la guerre !
A son retour aux USA, VF rompt avec la direction de l’AFGF à qui il reproche de n‘avoir envoyé personne pour le remplacer malgré des promesses formelles. De plus ses attaques contre le gouvernement américain lui ont valu en 1950 d’être inquiété par la commission des activités anti-américaines.
En 1967, quelques mois avant sa mort, VF est fait chevalier de la légion d’honneur par la France au consulat de New York. En 1994 l’Etat d’Israël lui attribue la médaille des « justes parmi les nations ».

1 Le livre, publié en 1945, ne sera traduit en français que 50 ans plus tard. Cette traduction fait l’objet d’une réédition récente par les éditions Agone : Varian Fry « Livrer sur demande… ». Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940–1941). Traduit de l’anglais par Edith Ochs. Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’ Albert Hirschman (2008).

2 Herschel Grynszpan, jeune juif polonais, auteur de l’attentat contre un conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Bâle en 1938. Cet attentat avait servi de prétexte à la « nuit de cristal »

3 Le décret du 7 octobre 1940 de l’Etat français abrogeait le décret Crémieux et retirait la nationalité française aux Juifs d’Algérie.

4 Jean Malaquais Planète sans visa (Ed. Phebus, 1999).

Paul Benaïm
Guysen International News, 10/05/2008
Désobeissance civile

« Parce que vous protégez les juifs et les antinazis » répond le responsable de la police de la région Marseillaise interrogé par Varian Fry sur les raisons de l’acharnement des autorités françaises contre lui.
Arrivé à Marseille en Août 40, Fry est envoyé par l’Emergency Rescue Committee (ERC) suite à l’indignation suscitée dans le mouvement ouvrier américain par la Convention d’Armistice qui prévoit que la France [livre] « sur demande tout ressortissant désigné par le gouvernement du Reich. » La mission de Varian Fry à Marseille est donc de venir en aide aux réfugiés qui espèrent trouver une issue vers les États-Unis à partir de la zone libre. Il découvre une ville où se côtoient familles jetées sur les routes de l’exode par l’avancée allemande, militaires en quête de démobilisation après la débâcle et réfugiés politiques fuyant le nazisme. De son témoignage, publié par Agone, émerge la volonté d’un homme décidé à mettre tout en œuvre pour sauver de l’arrestation, souvent synonyme de déportation, le plus grand nombre de réfugiés : son action repose sur une surprenante lucidité politique. Ainsi, sous la façade sociale du Centre Américain de Secours, Fry reçoit d’anciens responsables politiques de la gauche allemande, des syndicalistes, intellectuels et artistes, des juifs chassés de leur pays, devant discerner l’urgence des situations. Avec son équipe, il leur fournit des visas légaux et illégaux, trouve des filières de sortie, « planqu e» les réfugiés les plus menacés. Cette résistance avant l’heure, dans un pays encore aveuglé par la figure paternelle du vieux maréchal, se heurte à une administration vichyste déjà aux ordres de la Gestapo. Le témoignage de Fry nous éclaire aussi, de façon plus inédite, sur les ambiguïtés de la politique américaine, tant face au gouvernement Pétain que dans l’accueil restrictif de réfugiés choisis. Enfin, au-delà de son incontestable valeur historique, ce texte, tardivement connu en France, donne à découvrir de grandes figures (Victor Serge, André Breton…) confrontées à des situations surréalistes, ou tragiques, dans Marseille affamée.

Jean-Philippe Dell'anno
Zibeline n°8, mai 2008
L'homme qui répandit la poudre d'escampette

En 1940 un jeune journaliste américain arrive à Marseille. Il a des dollars, il est chargé de faire émigrer quelques artistes connus. Dans l’extraordinaire panique qui suit la débâcle française, Varian Fry va en fait s’attacher à organiser une filière pour tous les réfugiés, malgré Vichy, et malgré le gouvernement américain. Agone réédite son livre autobiographique : Livrer sur demande.

« Fry èra un òme puslèu austèr que risèt pas fòrça. A viscut una aventura vertadièra a Marselha, e tornar en America fuguèt pas aisat. Lo rescontrèri a la fin deis annadas cinquanta, professor de collègi, en recerca d’un emplec melhor. La societat americana l’aviá pas mai bèn reçauput. Ièu, en 1940, èri lo mai jovent dau Comitat american de secors, qu’avièu detz-e-sèt ans. Jusièu, Polonenc de Dantzig, Podiá pas esser facila la vida sota l’occupacien en França per ièu. Ailàs arribèron pas de me fa fugir, coma ièu avièu favorisat la fugida de centenaus d’autrei. Avans que d’estre forabandit, Varian Fry demandèt a mon prepaus : what about Gussie ? »
Justus Rosenberg a passat ara lei uechantas ans, e viu dau caire de Bòstòn ont èra devengut professor d’universitat, un còp immigrat a la debuta deis annadas cinquantas. Dètz ans avans aviá estat lo discrèt messatgier dau Comitat creat par Varian Fry a Marselha pèr fa fugir lei resprovats estrangiers, subretot alemans, qu’èron an dangièr après la davalada dei bandas Hitlerencas en França.

Il organise le sauvetage d’André Breton et de centaines de réprouvés inconnus

Faliá evocar un pauc la personalitat de Varian Fry per parlar de son libre, « Liurar sus demanda » (Surrender on demand) pareissut ais Estats Units en 1945, e tornat publicat en frances per leis Ediciens Agone, de Marselha.
Lo joine jornalista nòvaiorquenc que venguèt en 1940, après la desbranda francesa, aviá trobat una situacien dantesca ambe de millerats de gens sens patria, recercats per lei nazis, espèrant un visa american, perduts dins Marselha, devenguda subran lo cuòu de la França desfacha.
Deviá montar un malhum d’escapament, que tres milherats de gens n’en profichèron fin finala. L’Andrièu Breton, Max Ernst ò Claude Lévi-Strauss, per parlar dei mai coneiguts, mai tambèn d’autrei que fuguèron simplament resistènts au nazisme ò jusièus. La filiera d’escapaments que li montèt son amic Danièu Bénédite, passèt per l’Espanha, lo Portugau, e se d’unei an pas poscuts arribar de s’escapar, coma lo filosòf Walter Benjamin agafat per la poliça franquista, la mager par posquèt s’en sortir.
De complicitats fuguèron necessarias, coma aquèla de la comtessa Pastré, que prestèt a Marselha sa proprietat d’Air Bel. De còps que i a fuguèt lo mitan marselhés que donèt la man, e mantunei eveniments fai de paurs, de rires, d’art tambèn pontuèron aquèla istòria un pauc fòlassa, necessaria, que mèneron d’òmes jovents, acarats a l’enormitat de la cabussada de l’Euròpa democratica, en de tèmps que se vesiá pas la fin d’un tunèu tapissat de svatiskas, de promèssa de mòrt e de cadenas. En filligrana se pòu veire tambèn coma èra possible de passar lei malhas d’un fielat vichissenc ambe d’estrambòrd e un pessuc de malicia.

Pasmens es sus lo ton d’una istòria d’aventura que se podiá legir dins lei comics americans, amb un sens dau dramatic, que conta l’afaire, lo Varian Fry. L’òme tombèt après dins l’oblit. Verai qu’après quatre ans de guerra, l’America, d’eroïs, n’en aviá trege per doge ! Fry e son combat sens armas, deviá pas faire recèta. Pasmens, se pòu dire que dins cada òbra d’artista pèr èu sauvat, dins cada vida que se podiá contunhar, un pauc d’èu contunhèt.
Varian Fry defuntèt en 1967, aviá 59 ans. Fuguèt trobat dins son lotjament pichòt un matin ? D’unei pensan que s’èra suicidat.

Longtemps minorée l’action de Varian Fry retrouve du sens à l’heure du refus des réfugiés

Longtèmps oblidat pèr son país, aquesto l’onorèt en 1991, puèi lo trabalh batalhet d’una còla d’istorians marselhés menada pèr Joan-Michèu Guirand ambe l’Associacien Varian Fry, desosterra un a un leis aspèctes d’aquèla istòria e buta sota la lutz çò qu’a simbòlic en un tèmps que la xenofobia ganha de terrenc.
Es pas d’asard se la presenta edicien es lo fach d’Agone, un editor marselhés qu’a pas paur d’anar còntra subèrna (publica Howard Zinn : istòria populara de l’America, ò Alessi Dell’Umbria : istòria universala de Marselha…). En un tèmps que lei politicas en França son a cassar lo refugiat, a suspèctar l’estrangier e a durcir la repression de totei aquelei que son pas dins la linha, un tau libre es coma una pluma portada dins la plaga, de tencha còntra un autoritarisme sens umanitat.
Livrer sur demande fuguèt ja editat fa quinge ans per Plon sota lo titòu “La tièra negra”. Son leis apondons que cambian. L’edicien d’Agone dona de legir d’articles dau jornalista Fry, en particulier un reportage a Berlin en 1935 au mitan d’un passa carrièra nazi anti semita. Tot aquò per dire que l’òme comprenèt subran perque faliá agir en 1940. De senhalar tambèn lo glossari dein noms de gens, bèn utíl.

Michel Neumuller
« Livrer sur demande ». Varian Fry (trad. Edith Ochs), pref. Charles Jacquier, Albert Hirschman (ex. employé du Centre américain de secours) ed. Agone, ill. 352 p. 23€. Ouvrage en français.

A lire aussi sur le sujet :
Marseille année 40, de Mary-Jayne Gold (fille de milliardaire US qui finança partiellement à Marseille le Comité américain de secours. Un témoignage sensible et plein de vie où la jeunesse garde ses droits malgré la chappe de plomb de l’époque !
Daniel Bénédite, « La Filière marseillaise », ed. Clancier-Guénaud (épuisé). Le second de Varian Fry mena le Comité après l’expulsion de son fondateur, puis dirigea un groupe de partisans dans le Var.
La vie intellectuelle et artistique à Marseille à l’époque de Vichy et sous l’occupation 1940–44, de Jean-Michel Guiraud, ed. Jeanne Laffitte. C’est la référence absolue pour qui veut se retremper dans l’époque du Comité américain de secours, on y rencontre des centaines de personnages dont ceux qui utilisèrent la filière marseillaise.

http://c-oc.org/aquodaqui/

Michel Neumuller
Aquo d'aqui, mai 2008
La liste des gens à sauver

La débâcle de 1940 culmine avec l’article 19 de la convention d’armistice. Il stipule que « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». Né à New York en 1907, journaliste politique ayant séjourné à Berlin, Varian Fry débarque à Marseille en août 1940, avec une liste de gens à sauver en priorité. Sa couverture, c’est le Centre américain de secours (CAS). À Marseille et dans les camps d’internement environnants, est regroupée la liste de la « lie de la terre », pour reprendre la sinistre formule d’Arthur Koestler : réfugiés et journalistes politiques, artistes et écrivains et les Juifs apatrides, déchus de leur nationalité par Berlin. Coincé entre le département d’État américain à la discrétion diplomatique et le gouvernement de Vichy qui resserre les boulons, Fry veut épargner le maximum de gens, pas seulement les plus célèbres.
Son premier contact, c’est l’illustre couple Werfel. Alma Werfel, l’ex-épouse de Gustav Mahler, et l’écrivain Franz Werfel, courtaud, gros et vif comme l’éclair. Plus tard, le jour du passage à pied des Pyrénées, à la frontière espagnole, les Werfel arrivent, chargés d’une dizaine de valises, avec le vieil écrivain Heinrich Mann. Fin 1940, Vichy fait du zèle et les Allemands ratissent les camps d’internement. Fry s’installe à la villa Air-Bel, sur les hauteurs phocéennes. On y trouve André Breton : le pape du surréalisme s’est pris d’une passion sage pour l’entomologie. Victor Brauner, le peintre borgne, discute avec Victor Serge, le vieux bolchevique qui vomit Staline. Le vin coule à flots et la terreur rôde à la porte. Varian Fry tente de décider les vedettes à l’exil. Il rend visite à André Gide, retiré à Grasse. Il refuse le départ, mais accepte de patronner le CAS. Chagall veut partir, Matisse veut rester. Varian Fry sent le vent tourner. La diplomatie américaine lui reproche d’avoir troqué la rhétorique humaniste contre le militantisme : trop de communistes émigrés. Il est expulsé par Vichy en septembre 19414. « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que vous protégez les Juifs et les antinazis », lui répond l’intendant de police. À New York, Breton et le peintre Marcel Duchamp, Lévi-Strauss et la claveciniste Wanda Landowska, le poète surréaliste Benjamin Péret respirent. C’est à Fry qu’ils le doivent. Et c’est aux éditions Agone que l’on doit une éclairante préface, d’indispensables notices biographiques, un double index des lieux et des personnes… En bref, un vrai livre d’histoire !

Alain Rubens
Lire, mai 2008
Sauver les proscrits du nazisme

Que fait un homme, une femme, lorsque le destin du monde bascule ; lorsqu’il faut tendre la main à l’autre, l’aider, le protéger, le sauver, au risque peut-être de sa propre existence ? Seul, au pied du mur, la réponse peut surgir. Varian Fry a su, face aux nazis, qu’il était un homme bien.

Fry a 33 ans en 1940. Il est journaliste, appartient à la mouvance libérale américaine et a pu dès 1935 témoigner dans le New York Times du déchaînement de haine antisémite à Berlin. En 1937, il travaille pour une association d’entraide aux républicains espagnols. C’est en homme conscient qu’il débarque à Marseille en août 1940. Il est mandaté par un comité d’intellectuels, de militants américains et d’exilés européens afin de secourir des figures réfugiés dans le sud de la France. Le Centre américain de secours (CAS) que Fry met en place va agir bien au-delà de ce mandat, ne se contentant pas d’actes de charité, mais s’impliquant dans le sauvetage de près de deux mille personnalités, auxquelles il faut ajouter leur famille, de manière illégale et dangereuse. L’association, entre vitrine légale d’aide aux réfugiés et actions clandestines de sauvetages et d’exfiltrations, n’est pas loin de représenter la dimension la plus risquée de l’entreprise.

LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ

Le témoignage de Fry publié aux États-Unis au début de l’année 1945, nous permet de suivre pas à pas les modalités d’intervention du CAS. Un cahier de photographies nous replace opportunément dans un contexte par ailleurs éclairé dès l’ouverture par une trentaine de pages de présentation.
Pour quitter le territoire français, il faut un visa de sortie remis sur la foi du visa d’accueil d’un pays hôte (notamment les États-Unis), impliquant également un ou plusieurs visas de transit émanant des pays traversés. En suivant la voie légale, les formalités peuvent prendre des mois, avec le risque que l’un des visas obtenus expire avant qu’un autre ne soit délivré. Certains des réfugiés mettent un point d’honneur à respecter la procédure en dépit des risques. Beaucoup comprennent cependant tout ce que ces démarches ont d’aléatoire. Surtout, une partie d’entre eux sont traqués par les nazis qui exigent de Vichy qu’ils leurs soient remis selon les termes de l’article 19 de la convention d’armistice : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » La première victime en est le jeune juif polonais Herschel Grynszpan, auteur en 1938 d’un attentat contre un conseiller de l’ambassade allemande à Paris, prétexte à la Nuit de cristal, et qui meurt dans un camp de concentration.

LES RÉSEAUX DE FRY

Fry, secondé par de nombreux auxiliaires locaux (l’avocat Gaston Defferre est sollicité à l’occasion) ou eux-mêmes réfugiés, tricote filières de faux ou de vrais-faux papiers (l’aide des consuls de Tchécoslovaquie, de Lituanie, etc. s’avère cruciale) et d’évasion via l’Espagne et le Portugal ou l’Afrique du Nord. Dans ce domaine, on s’en doute, rien n’est vraiment assuré, tout est toujours à recommencer ; il y a des échecs que certains paient de leur vie.
Fry est finalement expulsé par Vichy en août 1941, avec l’assentiment des autorités américaines qui trouvent alors sensiblement plus de charme à Pétain qu’aux réfugiés possiblement sources de « troubles » sur leur territoire. Le CAS poursuit son action jusqu’en juin 1942.
On croise au détour de ce récit des politiques de premier plan (Victor Serge, Largo Caballero, ancien chef du gouvernement de Front populaire espagnol, Rudolf Hilferding, ministre de Weimar etc.), des écrivains, des scientifiques, des artistes (André Breton, Max Ernst, etc.), des militants antinazis, antifascistes, des républicains espagnols, etc. L’ensemble s’apparente à ce jeu de cartes marseillais composé par les surréalistes lors des longues après-midi d’attente dans les faubourgs marseillais, aux figures multiples et hautes en couleur. Le catalogue d’une exposition consacrée récemment à cette histoire à la Halle Saint-Pierre à Paris rend parfaitement la sensation.
Un aspect surtout retient l’attention : découvrir au fil d’un glossaire composé par Agone, qui fait en la matière un beau travail d’éditeur, le parcours d’Allemands qui dès les années 1920–1930 ont tenté de s’opposer à l’ascension de Hitler. Ainsi par exemple, Carl Von Ossietzky qui, pour ses actes de courage et pour les sévices et les tortures qu’il subit en retour, reçoit le prix Nobel de la paix en 1936 et meurt finalement dans les geôles nazies.
L’une des questions posées par l’action de Fry est celle du choix des personnes sauvées devant la masse des réfugiés sollicitant ses services et le plus souvent délaissée parce que non traquée à titre personnel. L’américain et ses proches se sont eux-mêmes interrogés à ce sujet. La menace des mesures antisémites ne pouvait être ignorée par eux. Mais avaient-ils la possibilité de tout faire ? On trouvera un écho de ce débat dans l’ouvrage de référence d’Anne Grynberg, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939–1944.

À TRAVERS LA ZONE GRISE

Il est également intéressant d’observer à l’œuvre policiers, douaniers, fonctionnaires qui selon les cas, selon les moments, ferment les yeux ou appliquent les consignes. Et la frontière est souvent ténue. Ainsi, ce policier qui contrôle les passagers d’un navire en partance, tombe sur un antinazi, vérifie consciencieusement J’information auprès de ses chefs, puis finalement le libère arguant d’une homonymie alors même qu’il lance au proscrit un clin d’œil qui en dit long. Claudio Pavone, reprenant une expression de Primo Lévi, a saisi les mots justes pour décrire ces situations : « On n’appartient pas une fois pour toutes à la zone grise. Il est possible d’en sortir avec un seul acte d’humanité à l’égard des persécutés et puis de s’empresser d’y retourner. »
On observe actuellement un usage extensif de la notion de résistance pour qualifier des actions telles celles menées par le CAS. Les mots de sauvetage et de sauveteur nous semblent suffire pour définir une attitude qui, ne visant pas à une action d’opposition armée, ni même d’incitation ou d’organisation de cette opposition, n’en est pas moins plus qu’honorable. Quant au titre de Juste que Fry se vit décerner à titre posthume, il semble convenir bien plus à la commémoration qu’à la réflexion. Terminons avec les mots de Fry. « A chaque coup de sonnette, chaque pas dans l’escalier, chaque fois qu’on frappe à la porte, ils croient […] que c’est la police qui vient les arrêter […]. Ils cherchent comme des fous les moyens d’échapper au filet qui vient de s’abattre sur eux. Leur anxiété fait d’eux des proies rêvées pour les escrocs et maîtres chanteurs en tous genres. Parfois, à force d’être harcelés par de folles rumeurs et les pires histoires d’horreur, leurs nerfs, déjà mis à rude épreuves cèdent. » Je vous laisse, j’entends des pas… C’est toi Brice ?

Forent Le Bot
L’OURS n°377, avril 2008
Varian Fry : le Juste et les proscrits

C’est l’une des rares histoires heureuses que conte Varian Fry dans Livrer sur demande… Elle se passe à la frontière entre France dite “libre” et Espagne franquiste. L’écrivain Franz Werfel et son épouse, Alma – auparavant épouse de Gustav Mahler, maîtresse d’Oskar Kokoschka, épouse de Walter Gropius -, sont à Collioure ainsi que Heinrich Mann, frère de Thomas, son épouse et Golo Mann, leur neveu et le fils de Thomas. Pour tous, il faut fuir. Les couples Werfel et Mann ont des passeports tchécoslovaques authentiques et d’autres qui le sont un peu moins, arrangés par Fry et son équipe. Les Mann sont devenus les Ludwig, mais Golo voyage sous son vrai nom, avec un laisser-passer américain. Fry accompagne le groupe jusqu’en Espagne, son passeport américain étant parfaitement en règle.

Ils doivent passer en train, mais rien ne se déroule comme ils l’espéraient et les Mann n’ont d’autre issue qu’un chemin à travers la montagne. L’ascension est pénible. « Tout à coup, écrit Fry, avant qu’ils aient eu le temps de passer la frontière, deux gardes mobiles français ont surgi et sont venus vers eux. (...) “Vous cherchez l’Espagne ?” s’est enquis l’un d’eux. Quelqu’un a répondu oui. “Ben, a fait le garde, faut suivre le sentier par la gauche. Si vous prenez celui qui va à droite, vous vous retrouverez au poste frontière français et si vous n’avez pas de visa de sortie, vous risquez des ennuis. (...)” De nouveau, il a porté la main à son képi et les deux gardes mobiles les ont regardé partir en file indienne sur le sentier de gauche. » Premier miracle. Deuxième : l’un des douaniers espagnols demande à Golo s’il est le fils de Thomas. « “Oui, dit-il. Cela vous déplaît-il ? – Au contraire, répond la sentinelle. Je suis honoré de faire la connaissance du fils d’un si grand homme” ». Et il serre chaleureusement la main de Golo puis téléphone à la gare pour demander qu’on vienne les chercher en voiture.

Ainsi les Werfel et les Mann ont-ils été sauvés, grâce à deux gardes mobiles français qui avaient choisi leur camp, et un douanier espagnol lettré – et surtout grâce à l’action tenace de Fry.

Journaliste, il a visité l’Allemagne peu avant la guerre : il sait de quoi le régime hitlérien est capable. Dès le 25 juin 1940, un fonds d’aide aux réfugiés cherche à s’organiser à New York, à l’initiative d’exilés européens et de personnalités américaines. Ils créent l’Emergency Rescue Committee, qui décide d’envoyer un agent à Marseille. Varian Fry est choisi en dépit de sa jeunesse – il est né en 1907 – et de sa réputation de discrétion. Avec de l’argent et des listes de noms dans ses bagages, il atteint Marseille le 13 août. Un peu plus d’un an plus tard, le 27 août 1941, il est expulsé par la police française. L’ambassade américaine, non seulement ne le soutient plus, mais, pour complaire à Vichy, le lâche. Fry est convoqué par l’intendant de police de la région marseillaise, qui lui signifie qu’il doit partir. Récit de Fry : « Je me lève pour partir. Puis je reviens sur mes pas pour lui poser une dernière question : “Dites-moi, franchement, pourquoi vous acharnez-vous sur moi ?

- Parce que vous protégez les juifs et les antinazis.” »

Livrer sur demande… est le récit de cette année de luttes pour des sauf-conduits, des faux papiers, des billets de bateau et de train, des caches sûres. On y voit passer des hommes célèbres – André Breton ou André Gide – et la foule des proscrits en fuite. Le dévouement y est aussi fréquent que la corruption, le courage que la lâcheté. Avec sobriété, Fry dit la peur qui monte, l’aveuglement de ceux qui ne parviennent pas à croire qu’il n’y a plus ni lois ni droit, la méfiance qui se glisse partout. Son livre est une terrible leçon.

L’édition qui paraît aujourd’hui n’est pas la première en français, mais c’est la plus complète et la mieux annotée, enrichie d’un dictionnaire biographique. Quelques- uns des articles que Fry publie aux Etats-Unis à son retour y sont joints. Celui qui a paru dans The New Republic le 21 décembre 1942 s’intitulait « Le massacre des juifs » et citait des témoignages irréfutables. A cette date – et bien avant – Fry savait. Mais on n’a pas voulu le croire.

Philippe Dagen
Le Monde, 10/04/2008
Varian Fry, un juste à Marseille
En juin 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry est envoyé à Marseille avec pour mission de faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
Le Centre américain de secours qu’il met en place a alors pignon sur rue boulevard d’Athènes, puis rue Grignan! Sous couvert d’un centre de bienfaisance, il fera évacuer plusieurs milliers de personnes en treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry.
Paru en 1945, le témoignage de Fry a été traduit pour la première fois en 1999 en France. Les éditions Agone proposent une nouvelle édition de l’ouvrage, pour faire redécouvrir un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, que Charles Jacquier appelle "la résistance avant la Résistance" dans sa préface.
M-E. B.
Marseille l'Hebdo, 19/03/08
Nouvel hommage a Varian Fry - Interview

Charles Jacquier préface dans la collection « Mémoires sociales » qu’il dirige aux éditions Agone le livre de Varian Fry intitulé, Livrer sur demande. Un ouvrage qui relate un « épisode crucial » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de Marseille : l’action du Centre américain de secours dans cette ville en 1940 et 1941.

Interview – Propos recueillis par Roland Pfefferkorn

Pourquoi avoir choisi de republier aujourd’hui ce livre paru originellement en 1945 et d’y avoir joint des articles de l’auteur datant des années noires ?
Le livre de Varian Fry est en effet paru aux Etats-Unis en 1945, mais il a fallu attendre 1999 pour qu’il soit traduit et publié en France pour la première fois. L’intérêt pour un tel livre s’inscrit dans la politique éditoriale de la collection « Mémoires sociales », qui s’attache à l’histoire vue du point de vue des dominés. Il s’agit aussi et surtout d’éclairer d’un jour nouveau et d’un point de vue original quelques-uns des grands événements qui ont marqué l’histoire du vingtième siècle comme le nazisme avec l’autobiographie du révolutionnaire allemand Franz Jung ou l’engagement politique pendant la Seconde Guerre mondiale avec le témoignage de Louis Mercier Vega sur ceux que l’on a appelés les « révolutionnaires du troisième camp ».

L’action du Centre américain de secours (CAS) a été considérée comme de la « résistance avant la Résistance » et comme une « action de solidarité internationale ». Pouvez-vous précisez en quel sens elle a été l’une et l’autre, en d’autres termes quelle a été sa portée politique en son temps ?
Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est que l’action de Varian Fry a été longtemps oubliée. Ensuite, on s’est surtout intéressé à son versant spectaculaire, à savoir le sauvetage des grands noms des arts, de la culture et des lettres. Cet aspect est bien sûr réel, mais ce ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. L’objectif de cette réédition était justement de remettre en perspective l’action du Centre américain de secours que Fry crée peu après son arrivée à Marseille en août 1940 avec les prémisses d’une résistance à la collaboration du régime de Vichy comme à la politique antisémite et réactionnaire des nazis. Tous les adjoints français de Fry s’engageront naturellement dans la Résistance dans la suite de leurs activités au CAS, comme Daniel Bénédite à Franc-Tireur ou Jean Gemähling à Combat. Cette action s’inscrit aussi dans la durée si l’on veut bien revenir quelques années en arrière avec les initiatives impulsées dès 1933 par le mouvement syndical juif américain autour du Jewish Labor Committee (JLC) qui s’inspire de l’universalisme socialiste du Bund (le parti socialiste ouvrier juif polonais) et participe pleinement des actions traditionnelles de solidarité du mouvement ouvrier avec les victimes de la répression. Le rôle du JLC sera fondamental dans les opérations de sauvetage et de résistance des militants syndicaux et socialistes européens durant la Seconde Guerre mondiale.

Varian Fry a accompli avec d’autres sa mission de sauvetage d’artistes, d’intellectuels et de militants de gauche. Quelle a été l’importance de son action ?
Ce qu’il faut surtout rappeler, si l’on veut avoir une vue d’ensemble de l’action du CAS autour de Fry, c’est que sa mission de sauvetage a été d’emblée placée sur un double plan, légal et illégal, pour aider les personnalités les plus menacées à fuir la France. Fry a par exemple centralisé la distribution d’une aide à des milliers de réfugiés et en lien avec notamment la coopérative du Croque-fruit a permis de donner du travail et une rémunération décente à des dizaines de réfugiés. On estime que durant toute l’activité du CAS – qui se poursuit légalement, puis illégalement, après l’expulsion de Fry en septembre 1941 – se sont entre 1 000 et 2 000 personnes qui ont pu quitter la France, mais aussi plusieurs autres milliers qui ont été aidés et secourus d’une manière ou d’une autre.

Il a en toute logique été suspect pour Vichy, mais pourquoi l’a-t-il aussi été pour l’administration américaine ?
Sur le long terme, dès les années 20 les Etats-Unis érigent de stricts quotas d’immigration. Après la défaite de la France en juin 1940, les organisations d’aide aux réfugiés obtiennent de la gauche de l’administration Roosevelt quelques milliers de visas spéciaux pour des personnalités menacées. Mais dès l’automne, le département d’Etat reprend la main, convainquant Roosevelt lui-même que l’émigration risque d’amener aux Etats-Unis des éléments « suspects » : durant toute la guerre c’est un véritable « mur de papier » qu’érige l’administration américaine face aux réfugiés, aboutissant à ce que l’historien Davis S. Wyman a qualifié d’« abandon des Juifs » et de nombreux antinazis.

Quelle a été la personnalité de Varian Fry sur le plan à la fois de son itinéraire personnel et politique ?
Varian Fry est issu d’une famille aisée de la côte Est et fait ses études dans les meilleures universités du pays : il est ainsi diplômé de Harvard. Spécialisé dans la politique internationale, il travaille dans le journalisme et l’édition tout en étant politiquement très actif dans plusieurs organisations de la gauche américaine qui œuvrent pour les droits de l’homme et en faveur de l’Espagne républicaine. Il est ainsi en bons termes avec Roger Baldwin, le chef de l’American Civil Liberties Union, le socialiste Norman Thomas et Karl Frank, un socialiste de gauche allemand dont le rôle, méconnu, sera fondamental dans la mission de Fry en France et auquel le livre est dédié, avec quelques autres.

En quoi sa position était-elle « courageuse, isolée et à contre-courant » ?
On a pu parler à juste titre d’« exil intérieur » pour qualifier sa position à son retour aux Etats-Unis. En effet, au moment où il écrit l’article, « Le massacre des Juifs » (21 décembre 1942), c’est le chef de l’Office of War Information lui-même qui repousse la suggestion de mettre l’accent sur les atrocités commises contre les Juifs en expliquant : « À en croire [notre] expérience, l’effet sur l’Américain moyen est beaucoup plus fort si la question n’est pas exclusivement juive ».

Quels enseignements en tirez-vous pour le monde d’aujourd’hui ?
Le lecteur en jugera par lui-même, mais ce n’est pas tout à fait l’effet du hasard si j’évoque moi-même dans la conclusion de la préface le témoignage de ce sans-papier irakien interrogé près de Calais alors qu’il cherche à passer clandestinement en Angleterre et déclare : « On fuit la guerre, comme vous en 1940 »…

Propos recueillis par Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 16/03/2008
« Livrer sur demande... » raconte comment fut organisé au Centre américain de secours à Marseille l’évasion hors de la « zone libre » de nombreux artistes, dissidents et Juifs qui échappèrent ainsi aux camps de concentration nazis.
L’âme de cette opération, Varian Fry, était un jeune journaliste américain engagé dans l’aide aux exilés allemands depuis qu’il avait été témoin d’un pogrom en Allemagne. Il arriva à Marseille en août 1940 avec une liste de deux cents personnes menacées qu’il avait pour mission de prendre en charge.
Lorsque débuta l’opération de sauvetage organisée par Fry, l’Europe ressemblait à une trappe sur le point de se fermer : l’Allemagne l’occupait presque tout entière avec ses alliés fascistes. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles. Ne restait plus que la « zone libre » au sud de la Loire, mais le régime de Vichy venait de s’engager dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » et sa police s’y appliquait avec zèle.
Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les accompagnaient sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficiaient le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde.
Bien décidé à outrepasser sa mission, Varian Fry orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : « Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant ». Pendant treize mois, en butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry et ses amis bataillèrent pour venir en aide à tous ceux qui les sollicitaient. L’un d’eux, Jean Malaquais, écrivit alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame ». Finalement usant de tous les moyens - légaux et illégaux - à leur disposition, ce sont plus de 2 000 antinazis - parmi lesquels quelques dizaines de grands noms de la culture - que les volontaires du Centre américain de secours parvinrent à faire évader avant que la police de Vichy n’expulse Fry avec l’assentiment du gouvernement américain.
Après les chef-d’œuvres de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser, les éditions Agone ont à nouveau tiré de l’oubli le témoignage d’un de ces hommes libres qui résistent à l’injustice envers et contre tous. Le récit de Varian Fry est accompagné de plusieurs de ses articles parus avant et après son aventure marseillaise. La préface de Charles Jacquier replace son action dans le contexte historique et souligne l’importance politique de « cette résistance d’avant la Résistance » loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a parfois voulu la réduire.
Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans 1’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane ; pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers...
L’actualité de ce texte ne manquera pas de sauter aux yeux de ceux qui luttent aux côtés des exilés d’aujourd’hui, enfermés au nom de la « raison d’état » dans les centres de rétention de la république sarkosienne. Il renforcera certainement leur détermination à s’inscrire dans la longue histoire de ceux pour qui la solidarité n’a pas de frontières.
François Roux
Courant alternatif n°178, mars 2008
Ne pas oublier notre histoire

À propos du livre :
Varian Fry, « Livrer sur demande… » (Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis, Marseille, 1940–1941) (1)

Notre histoire s’écrit à l’envers l’histoire officielle, conforme à ce que les puissants ont voulu qu’elle soit. Elle témoigne de la résistance que les peuples, parfois, les femmes et les hommes libres, toujours, ont opposée à leurs oppresseurs. Il est donc bien naturel que les dominants d’hier et d’aujourd’hui cherchent à effacer le souvenir de ces luttes et il est d’une importance vitale pour nous de le sauvegarder pour en tirer les leçons.

« Livrer sur demande… » raconte l’action menée d’août 1940 à septembre 1941 au Centre américain de secours à Marseille par Varian Fry, un journaliste New-yorkais qui aida les artistes, les dissidents et les Juifs à échapper aux camps de concentration.
Comme tous les combats menés à contre-courant, cette histoire a été occultée parce qu’elle dérange. Elle jette une lumière crue sur le comportement cynique des futurs vainqueurs du Troisième Reich vis à vis des victimes du nazisme. En janvier 1933, il faut le rappeler, aucune puissance n’avait mal accueilli l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ni les Britanniques et les Américains qui pensaient s’en faire un allié contre le bolchevisme, ni l’Italie fasciste, ni les dictatures qui pullulaient en Europe orientale. Ni même la France qui signa dés juillet le Pacte à quatre avec l’Allemagne nazie, l’Angleterre, et l’Italie. À l’est, l’URSS s’était engagé immédiatement dans une fructueuse coopération économique et militaire avec le Reich de Hitler, tandis que les militants communistes allemands tombaient par centaines sous les balles des SA et la hache du bourreau. Staline ayant ordonné de suspendre les attaques contre son nouveau partenaire, on ne trouve dans la presse soviétique de 1933 aucune trace des violences antisémites qui déferlaient alors sur l’Allemagne. Les devançant tous, le Vatican s’était précipité pour négocier un concordat avec l’auteur de Mein Kampf au mois de juin, en pleine terreur brune.
De nombreux intellectuels, artistes et militants de gauche allemands s’exilèrent dès les premières semaines du nouveau régime, bientôt suivis par de nombreux Juifs menacés et persécutés. Les Etats voisins du Reich ouvrirent leurs frontières, mais l’URSS, la « patrie du socialisme », ferma les siennes, sauf pour les dirigeants du parti communiste allemand (KPD) et les personnalités en vue. « Dans les frontières de l’Union soviétique vivent cent quatre-vingt millions d’êtres humains, s’étonnait un militant communiste dans les colonnes de la revue d’extrême gauche Die neue Weltbühne. Et il n’y aurait pas de place, là, pour quelques milliers à qui on a négligé d’arracher la vie et la liberté au profit du fascisme ? […] Est-ce que les ouvriers révolutionnaires d’Allemagne ont versé leur sang pour des chiffres d’exportation ? Pour des statistiques ? Dans tous les pays de la terre, les Juifs ont reçu leurs coreligionnaires…La France impérialiste a donné asile aux immigrants…La Pologne fasciste les a autorisés à rentrer chez elle…Est-ce donc que, devant les portes du capitalisme occidental, devant les palais des millionnaires…le réfugié sans abri aura plus de raisons d’espérer que devant les poteaux de frontière rouges de l’Union soviétique  ? » (2).
Le mouvement d’opinion le plus vigoureux contre les crimes nazis et pour la solidarité avec les exilés se trouvait aux Etats-Unis où les organisations de la communauté juive et de la gauche tentèrent d’organiser un boycott des produits allemands. Il est à noter que si les démocraties occidentales avaient appliqué un strict embargo sur l’Allemagne nazie dès les premiers actes de barbarie, la dictature hitlérienne, très vulnérable jusqu’en 1936, n’y aurait probablement pas résisté. Mais au contraire, toutes les puissances recherchèrent l’alliance de Hitler avant de lui offrir un triomphe aux Jeux olympiques de Berlin, un an après l’instauration des lois raciales dites « de Nuremberg » (1935).

Cinq ans plus tard, l’Allemagne avait conquis l’Autriche, la Tchécoslovaquie, partagé la Pologne avec l’URSS et vaincu la France. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles (3). Der Spinne, l’araignée (c’est ainsi que les opposants allemands appelaient la croix gammée) étendait sa toile monstrueuse sur presque toute l’Europe. À l’ouest, coincée entre l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste, la France de Pétain, ultime refuge pour les opposants pourchassés, s’enfonçait dans la collaboration. Après que la République ait interné les antifascistes de retour d’Espagne en janvier 1939, puis les opposants allemands en septembre, le régime de Vichy s’était engagé dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » et la police française s’y appliquait avec le zèle qu’on lui connaît lorsqu’il s’agit de traquer les étrangers sans défense. Ce n’était qu’un début. En juin 1941, imitant les nazis et devançant leurs désirs, l’État français définit un « statut » des Juifs et entreprit de les recenser, indispensable prélude aux rafles et aux déportations.
Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les suivirent sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficièrent le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt, Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde (4).

C’est dans ce contexte angoissant que surgit Varian Fry, un jeune Américain qui s’était engagé dans l’aide aux exilés allemands après avoir vu en face la bête hideuse lors d’un pogrom en Allemagne en 1935. Fry arriva à Marseille avec la mission de prendre en charge deux cents artistes et intellectuels et orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : « Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant ». En butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry dut également composer avec les haines implacables que la guerre d’Espagne avait exacerbées entre les organisations du mouvement ouvrier. Malgré tout, l’écrivain Jean Malaquais, l’un des insoumis qui fréquentait le Centre américain de secours, écrivait alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame. »
Dans « Livrer sur demande… », Varian Fry raconte comment les volontaires de tous pays qui gravitaient autour de l’Emergency Rescue Committee parvinrent à faire évader plus de 2 000 personnes – parmi lesquelles quelques dizaines de grands noms de la culture – par des moyens légaux ou illégaux, avant que la police de Vichy ne l’expulse avec l’assentiment du gouvernement américain.

Les éditions Agone, qui ont déjà publié il y a quelques années l’_Histoire populaire des États-Unis_ (5), le livre-manifeste de « l’histoire vue d’en bas », s’attachent à tirer de l’oubli les témoignages de ceux qui résistèrent envers et contre tous. Après les chefs-d’œuvre de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser (6), voici un nouveau texte « culte » présenté avec une exigence à la hauteur de son sujet. La préface de Charles Jacquier, limpide, replace l’aventure du Centre américain de secours dans son contexte historique. Son auteur montre l’importance politique de l’organisation de sauvetage illégal mise sur pied par Varian Fry, « résistance d’avant la Résistance », loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a voulu la réduire. Il explique aussi son importance culturelle, car l’exil de dizaines de créateurs européens cette année-là déplaça le centre de gravité de l’art moderne de l’autre côté de l’Atlantique.
Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans l’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane, pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers…

Comme toutes les résistances des individus ordinaires « face à la déraison d’état », celle de Varian Fry, reconnu depuis « Juste parmi les nations », a longtemps été ignorée. La France a attendu vingt-cinq ans pour lui décerner la légion d’honneur, quelques mois avant sa mort, quand Maurice Papon venait à peine de quitter la préfecture de police de Paris…
Fry ou Papon, il faut choisir son camp ! Aux antinazis d’hier ont succédé les réfugiés d’aujourd’hui chassés de chez eux par la guerre, par la misère, et traqués chez nous par la même police omnipotente. À la suite de Varian Fry, continuons d’écrire l’histoire des solidarités qui ne connaissent pas de frontières.

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(1) Éditions Agone, coll. « Mémoires sociales », traduit de l’anglais par Édith Ochs, préface de Charles Jacquier, avant-propos d’Albert Hirschman, 2008, 416 p., 23 €.
(2) Cité par Simone Weil, in Écrits historiques et politiques, NRF/Gallimard, coll. « Espoir »,1960, p. 207.
(3) Plus de 1 000 antinazis, principalement Allemands et Autrichiens, ont été livrés par Staline à Hitler entre 1939 et 1941. Des milliers d’autres ont été exécutés en URSS. Staline a fait assassiner plus de dirigeants du KPD que Hitler.
(4) Louis Mercier Vega, La chevauchée anonyme, Un attitude internationaliste devant la guerre (1939 – 1941), Agone, 2006.
(5) Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002.
(6) Georg Glaser, Secret et violence, Chronique des années rouge et brun (1920 – 1945), Agone, 2005.

Francois Roux
Le monde libertaire, 28/02 au 05/03 2008
Varian Fry, Marseille 1940-1941
C’est une très belle histoire racontée en photos et en dessins, en peintures et en sculptures, qu’il faut aller chercher dans un petit musée parisien niché au pied de la butte Montmartre à Paris, la Halle Saint-Pierre. On y découvre, dans une présentation hélas peu engageante, le destin extraordinaire de Varian Fry, journaliste américain envoyé à Marseille en 1940 par l’Emergency Rescue Committee, avec pour mission le sauvetage de deux cents artistes, intellectuels, hommes politiques ou écrivains menacés par l’avancée du nazisme, à partir d’une liste élaborée par son comité new-yorkais. Fry disposait de quinze jours pour accomplir sa tâche. Il restera un an, avant d’être expulsé par les autorités de Vichy. Entre-temps, il aura réussi à faire passer près de deux mille personnes aux Etats-Unis et aidé plus de quatre mille autres à fuir, via des filières clandestines espagnoles ou portugaises. A la villa Bel-Air où il s’installe, dans les faubourgs de Marseille, on le reconnaît à ses petites lunettes d’écaille, entouré d’un groupe d’artistes prenant l’air au soleil hivernal - Breton, Ernst, Péret et bien d’autres.
Sur les belles photos en noir et blanc, on perçoit, à leur façon étrange de se tenir debout, comme s’ils étaient prêts à partir, l’inquiétude des habitués de la villa Bel-Air. Dans les oeuvres réunies pour l’exposition - signées Breton, Arp, Bellmer, Duchamp, Roberto Matta, Wilfredo Lam, Vistor Brauner, etc. - perce également ce climat oppressant, entre crainte et attente, déracinement et désespoir. En vrac, dans la pénombre, on retiendra une très belle gouache de Victor Brauner, une boîte-­valise de Duchamp ou encore des dessins collectifs où des avions de chasse et des croix gammées font irruption dans l’imbroglio surréaliste. Seul Américain nommé « Juste parmi les Nations », Varian Fry avait le sentiment de n’avoir aidé que modestement la communauté des artistes. Leurs oeuvres témoignent du contraire.
Sophie Cachon
Télérama.fr, 23/02/2008
Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes

Agone vient de ressortir le livre de Varian Fry publié en 1991 sous le titre « La Liste noire ». La nouvelle édition, revue et augmentée, s’appelle « Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). » Un hommage est également rendu au Juste au musée de la Halle Saint-Pierre, à Paris, jusqu’au 9 mars.

Août 1940. Varian Fry, journaliste américain de 32 ans, débarque à Marseille missionné par l’Emergency Rescue Committee (ERC). L’association a été créée deux mois plus tôt à New York par des intellectuels libéraux et des antifascistes allemands. Objectif : venir en aide aux écrivains, poètes, journalistes, artistes, militants antinazis menacés par la police française dans une ville devenue le seul point de passage entre la France de Vichy et le monde libre.

Venu avec une liste de deux cents noms de VIP en poche, Varian Fry dispose d’un mois pour les mettre à l’abri. Mais le jeune homme ne se résout pas à sauver les intellectuels traqués par la Gestapo en abandonnant à leur triste sort les anonymes, juifs ou non. Ayant eu un aperçu de la barbarie nazie à Berlin, en 1935, Varian Fry décide de rester à Marseille où il bravera l’article 19 de la convention d’armistice signée entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. »

Aidé par un réseau cosmopolite (où l’on croise le jeune avocat Gaston Defferre, des militants du POUM, de la CNT, des Allemands, des Italiens, des Suisses, des religieux…), résistant avant l’heure, Varian Fry ne fait pas les choses à moitié au sein du Centre américain de secours. D’août 1940 à septembre 1941, avec ses maigres moyens, armé d’une persévérance sans borne, il protègera 4000 personnes. Munies de papiers, vrais ou faux, près de 2000 d’entre elles pourront fuir aux Etats-Unis via des filières passant par les Antilles ou le Portugal d’où partaient cargos et hydravions.

Parmi les artistes, écrivains, poètes, musiciens, philosophes… secourus par Varian Fry, il y a du beau monde. Hannah Arendt, André Breton, Marc Chagall, Marcel Duchamp, Max Ernst, Lion Feuchtwanger, Wilfredo Lam, Jacqueline Lamba, Wanda Landowska, Jacques Lipchitz, Alma Mahler, Jean Malaquais, Heinrich Mann, Roberto Matta, André Masson, Max Ophüls, Benjamin Péret, Anna Seghers, Victor Serge, Jacques Schiffrin, Franz Werfel… ont sans doute échappé au pire. Que seraient-ils devenus si un homme de la trempe de Fry n’avait pas surgi au bon moment dans leur destin ?

Dans la banlieue marseillaise, la Villa Air-Bel, une bastide surnommée Château Espère-Visa, abrita ainsi l’avant-garde politique (notamment des militants de l’extrême gauche anti-stalinienne) et l’avant-garde artistique du moment. André Breton raconte : « Durant l’hiver de 1940 à Marseille Victor Serge et moi sommes les hôtes du Centre américain de secours aux intellectuels, avec les dirigeants duquel nous résidons dans une spacieuse villa de la périphérie Air-Bel. Nombreux, les surréalistes s’y retrouvent chaque jour et nous trompons du mieux que nous pouvons les angoisses de l’heure. Il vient là Bellmer, Char, Dominguez, Ernst, Hérold, Itkine, Lam, Masson, Péret, si bien qu’entre nous une certaine activité de jeu reprend par moments le dessus. C’est de cette époque que date, en particulier, l’élaboration à plusieurs d’un jeu de cartes dessiné d’après des symboles nouveaux correspondants à l’amour, au rêve, à la révolution, à la connaissance, et dont je ne parle que parce qu’il a l’intérêt de montrer ce par rapport à quoi, d’un commun accord, nous nous situons à ce moment. ». Le fameux Jeu de Marseille surréaliste était né.

L’héroïsme et l’efficacité de Varian Fry n’étaient pas appréciés par l’ERC. Sa dérive vers l’action clandestine et les moyens illégaux qui en découlaient fut condamnée par ses mandataires et par le Département d’État. Le consul des Etats-Unis lui confisquera même son passeport. Finalement, le gouvernement de Vichy expulsera ce redoutable emmerdeur accusé d’avoir « trop protégé les Juifs et les antinazis ».

De retour aux USA, fin 1941, rongé par la tristesse de ne pas avoir pu aider encore plus de monde, Varian Fry voulu alerter l’opinion publique sur le sort des juifs en Europe. « Maintenant, je sais et je veux que d’autres le sachent avant qu’il ne soit trop tard », disait-il avant de publier, en décembre 1942, dans The New Republic, un article clairement intitulé Le massacre des Juifs en Europe. Dans le même temps, presque sur le vif, Fry écrivit un livre sur son action en France. L’ouvrage, Surrender on Demand, ne sera publié qu’en 1945, en partie censuré, parce que l’auteur dénonçait la politique criminelle de l’Amérique en matière de visas. Ce livre ne sorti en France qu’en 1999, chez Plon, sous le titre La Liste noire. C’est ce témoignage capital, agrémenté d’un glossaire précieux, que reprennent les éditions Agone avec Livrer sur demande…

A l’occasion du centenaire de la naissance de Varian Fry (né en 1907), le beau musée de la Halle Saint-Pierre présente par ailleurs une exposition-hommage alliant art et histoire. Témoignages photographiques, écrits, documents administratifs, peintures, dessins collectifs, sculptures… se côtoient. On y trouve des œuvres signées Jean Arp, Hans Bellmer, André Breton, Victor Brauner, Camille Bryen, Marc Chagall, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, Jacques Lipchitz, Alberto Magnelli, André Masson, Roberto Matta, Ferdinand Springer, Sophie Taeuber, Wols…

En 1995, bien après sa mort survenue en 1967, Varian Fry deviendra le premier américain, et le seul, à être reconnu comme « Juste parmi les Nations » par Yad Vashem de Jérusalem. Parmi les personnes aidées par Varian Fry, figurait Siegfried Kracauer. L’historien disait qu’une vieille légende juive assure que chaque génération comporte trente-six Justes qui maintiennent le monde dans l’existence. « Si ces Justes n’existaient pas, le monde serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît. Eux-mêmes ignorent que c’est leur présence qui sauve le monde de la perte. Pour moi, la quête impossible de ces justes cachés – y en a-t-il vraiment trente-six par génération ? – me paraît être l’une des plus excitantes aventures que puisse tenter l’histoire. »

Varian Fry, « lueur vive dans la nuit », ignorait qu’il était un Juste. Nous, nous le savons et nous le saluons.

Varian Fry, Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’Albert Hirschman. 416 pages, collection Mémoires sociales, éditions Agone. 23€. En annexe, des articles de Fry (dont Le Massacre des Juifs) sont proposés avec 34 illustrations.

Varian Fry, Marseille 1940–1941 et les artistes candidats à l’exil, exposition présentée jusqu’au 9 mars 2008 à la Halle Saint-Pierre (2 rue Ronsard, Paris 18ème). Tous les jours de 10h à 18h. Un catalogue, Varian Fry, Marseille 1940–1941, 250 pages couleurs, est disponible à la librairie du musée. 45€.

Atelier. Après des ateliers sur le Cadavre Exquis et la fabrication de faux papiers ( !), la Halle Saint-Pierre propose un atelier sur le Jeu de Marseille aux enfants (à partir de 6 ans). Rendez-vous du 25 au 29 février et du 3 au 7 mars, de 14h30 à 16h. Infos au 01 42 58 72 89.

Colloque. Dans le cadre de l’exposition, la Halle Saint-Pierre organise un colloque, le 16 février, à 14h, sur le thème Enseignement et transmission de la Shoah. Des interventions de Stéphane Hessel, Georges Bensoussan, Elisabeth de Fontenay, Richard Prasquier et Sylvie Courtine-Denamy sont annoncées. Le colloque sera suivi par une lecture de textes de Varian Fry, d’Hannah Arendt, de Benjamin Fondane, de Benjamin Péret, d’André Breton, de Walter Benjamin… dits par Pierre Katuszewski.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4478

Paco
Le Mague, 12/02/2008
Varian Fry, le Juste des surréalistes

Berlin, 1935 : un journaliste américain de 27 ans, Varian Fry, est dans un café. Deux jeunes nazis entrent, avisent un homme et, en manière de jeu, lui cloue la main à la table d’un coup de poignard. L’homme est un juif. Plus tard, Fry racontera cette scène pour expliquer comment il s’est trouvé, en août 1940, à Marseille, envoyé de l’American Rescue Committee, association privée créée pour aider à l’émigration d’intellectuels et d’artistes persécutés par le nazisme. Son rôle a été capital dans le sauvetage de ceux qui avaient fui la Wehrmacht et la Gestapo.
Ce rôle, qui a valu à Fry d’être le seul citoyen américain honoré du titre de Juste parmi les nations, a fait l’objet de deux expositions, à Marseille et à Aix-en-Provence, en 1986 et en 1999. Celle qui se tient à Paris, Halle Saint-Pierre (jusqu’au 9 mars 2007), pour le centenaire de la naissance de Fry, réunit à son tour les artistes qui étaient à Marseille en 1940 et 1941.

La liste est une anthologie du surréalisme : Ernst, Masson, Bellmer, Brauner – et Breton évidemment, qui, à la villa Air-Bel, organisait travaux et jeux collectifs pour que le surréalisme ne meure pas. “Cadavres exquis” dessinés à plusieurs mains, cartes du tarot dit “de Marseille” réinventé à cette occasion, œuvres sur tous supports et documents : l’effort d’évocation est sensible, même si l’accrochage de l’exposition, trop confus, n’aide pas à reconstituer l’action de Fry.

Celui-ci s’installe à l’hôtel Splendide le 15 août 1940, reçoit les premiers réfugiés le 16 et dépose les statuts du Comité américain de secours (CAS) le 28. Le 1er septembre, il ouvre son bureau au 60, rue Grignan. L’afflux est immédiat. Il y a ceux qui sont réputés trotskistes ou anarchistes (les surréalistes en particulier), et surtout ceux, juifs et antinazis de langue allemande, “apatrides” et “subversifs”, qui fuient le Reich et les camps français d’internement.

Le consulat des Etats-Unis refuse de les aider pour ne pas déplaire à Pétain – Pearl Harbor et l’entrée en guerre sont encore loin. La Gestapo transmet des listes à la police de Marseille et à la surveillance du territoire, qui font du zèle. Les gendarmes surveillent les prisonniers du camp des Milles, parmi lesquels Ernst, Wols et Bellmer. Les 3 et 4 octobre, Vichy édicte les premières mesures sur le “statut des juifs”, le 24 Pétain rencontre Hitler à Montoire. Le 22, les locaux du CAS ont été perquisitionnés.
Fry et son équipe de bénévoles cosmopolites (dont le futur acteur Charles Fawcett) ne peuvent compter que sur des aides officieuses et des fonctionnaires qui tamponnent des visas sans poser trop de questions. Ceux qui permettent de passer en Espagne et au Portugal sont précieux : au-delà des Pyrénées, il y a des ports, Lisbonne surtout, des hydravions et des bateaux pour l’Amérique. Mais il y a aussi la police franquiste, très hostile, à cause de laquelle Walter Benjamin se suicide à Port-Bou et Carl Einstein près d’Oloron.

Fry monte des filières avec l’aide d’un jeune avocat nommé Gaston Defferre. En janvier et février 1941, quatre cargos mixtes quittent Marseille vers les Antilles. Se sauvent ainsi Breton, Ernst, Duchamp, Masson, Lipchitz, Serge, Lévi-Strauss et Chagall, pour ne citer que quelques noms célèbres.

Mais Fry, privé de son passeport par le consul des États-Unis, a de moins en moins de marge de manœuvre. Il finit par partir à son tour en septembre 1941, avec la conviction qu’il n’a pu sauver qu’un petit nombre de victimes, aux alentours de 2 000 personnes.
Il ne put rien en effet pour Brauner, qui se cacha dans un village des Alpes, ni pour Bellmer, réfugié près de Castres. Ni, surtout, pour les centaines d’anonymes raflés à Marseille, déportés à Drancy, exterminés à Auschwitz. En décembre 1942, il publie dans The New Republic un article intitulé “Le massacre des juifs en Europe”. Le récit de son action n’en est pas moins censuré en 1945, parce qu’il dénonce l’attitude des États-Unis jusqu’à Pearl Harbor. Avant ou après la visite, il faut lire Livrer sur demande (Agone, février 2007), ses mémoires.

Philippe Dagen
Le Monde, 01/12/2007
Le samedi 7 juin 2008    Marseille 3 (13)
Présentation Varian Fry

Dans le cadre des Rencontres des éditions indépendantes, présentation par Charles Jacquier (directeur de la collection Mémoires sociales) du livre de Varian Fry Livrer sur demande dont il a réalisé la préface.

16h. Bibliothèque départementale (Salle d’actualité), 20 rue Mirès
Informations : 04 91 08 62 16

Le vendredi 18 avril 2008    Marseille 1<sup>er</sup> (13)
Débat varian Fry

Dans le cadre du programme d’échanges autour du 50e anniversaire du jumelage entre Marseille et Hambourg

16h30. Centre régional de documentation pédagogique, 31 Boulevard d’Athènes
Débat avec Thierry Discepolo autour de Livrer sur demande

18h. Projection de 2 documentaires :
Assigment Rescue, réalisé par Richard Kaplan (version française).
Passages, Marseille realisé par Gesa Matthies (Portraits de Pierre Seghers, Lenka Reinerova et Julius Rosenberg – version française)

Du lundi 17 septembre au dimanche 9 mars 2008    Paris 18 (75)
Exposition Varian Fry, Marseille 1940-1941 et les artistes candidats à l'exil

La Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard
(Métro : Anvers, Abbesses)
Information : 01 42 58 72 89
info@hallesaintpierre.org
fr.hallesaintpierre.org

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D