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Résister à la chaîne
Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue
Introduction de Michel Pialoux et Épilogue 2010
Édition établie par Julian Mischi
Parution : 17/03/2011
ISBN : 9782748901382
Format papier : 464 pages (12 x 21 cm)
23.00 €

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Pendant quatre jours je t’ai raconté des trucs sur le travail, les lois Auroux, les trente-huit heures… Seulement ça, je vais te le dire, ça crée un déséquilibre complet, parce qu’une semaine comme ça, c’est pas facile de la vivre quand tu travailles en chaîne et que t’as en plus plein de boulot syndical à faire. C’est pas facile.
Alors mes mains, dans tout ça, qu’est-ce qu’elles deviennent, mes mains ? On dit : « Bon, en 1974, il avait mal aux mains. Maintenant ça a l’air de passer. Il est devenu beaucoup plus intellectuel, il n’a plus mal aux mains, il a mal à la tête… » Il est fou, quoi. Seulement, moi, je travaille encore avec mes mains ! Et ça, ça me fait toujours mal. Mais maintenant je me tais. Parce que, pendant dix ans, tu en souffres tout seul. Et en même temps, tu as l’impression d’être une espèce de cobaye… aussi bien de la part des copains… qui veulent surtout pas écrire ce genre de truc avec moi, alors qu’en fait, à mon avis, leur boulot de militant – c’est à eux que je devrais le dire –, ça aurait été de faire ce livre avec moi.

Au début des années 1980, le sociologue Michel Pialoux rencontre Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste chez Peugeot-Sochaux. Ils entament un long dialogue sur le travail à la chaîne, l’entraide dans les ateliers et la vie quotidienne des familles ouvrières. À partir de l’histoire singulière d’un ouvrier, devenu porte-parole de son atelier sans jamais le quitter, sont abordées les difficultés de la constitution d’une résistance syndicale.

> Lire un entretien avec Christian Corouge sur le blog des éditions Agone: « Je suis toujours resté à l’usine ».
> Lire une autre chronique de la chaîne Peugeot : Grain de sable sous le capot. Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972–2003).

Christian Corouge

Ouvrier et syndicaliste à la CGT, Christian Courouge, a travaillé sur les chaînes Peugeot-Sochaux de 1969 à 2011. Dans ce dialogue avec Michel Pialoux il évoque notamment la violence du travail à la chaine et la lutte syndicale.

Les livres de Christian Corouge sur le site

Michel Pialoux

Michel Pialoux est sociologue, a notamment écrit (avec Stéphane Beaud) Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard (Fayard, 1999 / La Découverte, 2012).

Les livres de Michel Pialoux sur le site

Extraits

Ce qu’on attendait, nous, de la gauche. C’était pas demander le paradis… non ! C’était simplement demander un minimum de lois, parce qu’on savait bien, on le sait tous qu’on est incapable de changer une société comme ça, du jour au lendemain. À moins d’une révolution et là, ça devient complètement différent, et personne n’est mûr pour faire ce genre de truc à l’époque actuelle, et c’est pas si simple. Bon, on s’attendait au moins à avoir un minimum de lois-cadres. Regarde, moi, la gauche m’aurait permis… aller à l’université. Et pourquoi que j’aurais pas demandé un congé de trois mois, moi, merde ! Pourquoi j’aurais pas droit à une bourse d’études ? Je me sens pas plus con qu’un fils de toubib, qu’un fils de notable, bon Dieu, quoi ! Et même quitte à reprendre des études ! C’est vrai que j’aurais dû piocher beaucoup plus que les autres. C’est vrai ! Mais pourquoi que j’y serais pas arrivé ? Et pourquoi que ça n’a pas été fait ?
Pour un prolo, c’est dur, il est fatigué, toute la semaine sur une chaîne, il est crevé, surtout un OS qui a gratté sur sa chaîne. Un mec qui a vingt ans, que tu vois son corps, petit à petit, se racornir sur lui-même, ne plus parler, se recroqueviller petit à petit, intellectuellement et puis physiquement. Et ce mec, s’il veut apprendre quelque chose, il est obligé d’aller le samedi, sur son temps de loisir, apprendre, contrairement à tous les autres qui peuvent y aller pendant leurs heures de travail, contrairement à tous, et qui sont payés. Enfin, moi, je trouve ça complètement immoral, mais dégueulasse, et pourquoi personne n’en parle ? Quand t’es OS et que t’arrives dans une usine comme ça, quand tu veux un livre, c’est à Besançon qu’il faut que t’aille l’acheter. Parce qu’ici t’as même pas un libraire qui est dépositaire de bouquins, qui a tous les bouquins. C’est un choix politique de Peugeot, sans doute. Il règne en maître sur cette région. Mais ça n’a jamais été non plus la revendication d’aucune organisation syndicale ou politique. Et alors, si ce n’est pas une revendication, c’est pas comme ça que le rapport de force s’établira, à un moment donné, que Peugeot sera obligé de lâcher du lest…

***

Comment ça a démarré [la grève de 1981] ? Eh bien, Peugeot, pour relever le défi des Japonais – ils parlaient beaucoup des Japonais à l’époque –, a décidé d’augmenter un jour la productivité de 4 %. Seulement, si on parle d’augmenter la productivité, quand on est dans un BM et quand on est sur les chaînes, on reçoit ça différemment. Eux disent qu’il faut augmenter le pourcentage de véhicules construits par salarié : le raisonnement du BM, c’est mathématique. Mais pour nous, sur les chaînes, on sait très bien que, quand Peugeot parle de productivité, il y a trois solutions : ou bien il augmente la vitesse de chaîne, ou bien il supprime des postes, ou bien il bourre les bagnoles les unes sur les autres. Ou encore : on passe de véhicules « chers » à des véhicules moins « chers », parce que les bagnoles sont différentes. Sur une 305, par exemple, il y a un certain volume de travail à faire, alors qu’il y en a d’autres, une 604, par exemple, sur lesquels il y en a peut-être bien le double. Donc tu peux augmenter la productivité en laissant le même nombre de postes de travail, seulement les mecs ils vont gratter du début jusqu’à la fin de la journée ! Eh bien, c’était ça les 4 % que Peugeot prévoyait, c’était ça ! Bien sûr, au début, ça passait mal, c’est pour ça d’ailleurs qu’il avait annoncé la couleur 3 ou 4 mois avant. Tranquillement, il avait expliqué que c’était pour « relever le défi japonais »… Ensuite, il a vu que ça ne passait pas, alors il a promis deux jours de congé comme ça, deux jours supplémentaires si la productivité était augmentée de 4 %.
C’était aussi l’époque où on parlait de la cinquième semaine de congé, qui n’avait pas encore été votée à l’Assemblée nationale et que Peugeot ne voulait pas payer à un taux complet, c’est-à-dire qu’il ne voulait pas y inclure les primes. Dans nos congés payés, y’a beaucoup de primes qui sont liées directement au travail, y’a l’ancienneté, y’a la prime de chaîne, y’a la prime de doublage… Y’a plein de primes. Alors, quand t’es en congé, quand on ne te donne pas tes primes, ça te fait diminuer tes ressources de 20 à 30 % sur ta paye. Donc il ne voulait pas nous les payer, et c’est nous qui avons relancé, à ce moment-là, tous ces mots d’ordre, à savoir qu’on préférait avoir trente-huit heures par semaine et pas de chômeurs. « Trente huit heures et pas de chômeurs ! », c’était une revendication de l’époque qui avait été trouvée comme ça. Et puis il y avait le ras-le-bol ! Les mecs, ils en avaient marre de gratter comme ça. Ils avaient voté à gauche, il fallait que ça pète quoi !

***

C’est complètement différent ! Moi, si tu veux, ce que je trouve, c’est qu’on est revenu au travail à la chaîne du début des années 1970 où il y avait un climat social qui était, je ne peux pas dire bon, parce que les conditions de travail c’est jamais bon, c’est jamais sain, mais ce climat social, il avait au moins le mérite d’exister, alors qu’à la fin des années 1970 il avait été complètement détruit, complètement laminé, complètement supprimé. Tu n’avais plus le droit de faire du café sur le bord d’une chaîne, tu n’avais plus le droit d’avoir un canard, tu n’avais plus le droit de rien du tout, c’était une époque où tu n’avais même pas le droit d’avoir un tract à ton poste de travail, le chef passait, il te le prenait, alors que maintenant, si je vois un chef d’équipe quand je distribue, eh bien, ça ne me gêne pas, je rentre dans le bureau, et je lui en donne. Et souvent, le mec, il est content, et s’il n’est pas content, il n’est pas content et il le fout à la poubelle, c’est son problème, mais tout le monde est servi ! Mais ils ne vont plus t’emmerder, ils ne vont pas te courir après, alors qu’avant c’était la période où ils te couraient tous après, c’était systématique, tu ne pouvais pas faire un mètre quand tu étais délégué sans avoir deux ou trois mecs sur toi. Maintenant, non ! C’est un rapport de force qui a changé.
Peugeot a compris qu’il avait été trop loin, que les 600 cadres, par exemple, qu’il avait amenés un jour, ici, pendant le conflit, pour nous empêcher de bloquer une chaîne, ç’avait été de trop. Et depuis ce jour-là, il y a une haine vis-à-vis des cadres, en carrosserie. Tu ne vois jamais de mecs en cravate circuler sur les chaînes sans qu’il y ait les vieux slogans qui ressortent : « Les cravates à la chaîne ! » Et les mecs ont tellement honte qu’ils se tirent vite. Alors que, la cravate, c’est pas une chose tellement critiquable, tu peux même avoir une cravate et puis être… mais pour les mecs, c’est resté un signe… la cravate, c’est toujours apparu… T’as ceux qui sont bien habillés et qui se glandouillent. C’est pas qu’ils ne travaillent pas mais ils font un autre genre de boulot. Et puis t’as ceux qui sont dans le cambouis jusque-là, et, ceux-là, ils ne travaillent pas en cravate, quoi.

Dossier de presse
Antoine Chollet
Pages de gauche , juillet 2011
Rémy Caveng
EspacesTemps.net , 20/02/12
Célestin Saldana
Monde diplomatique , décembre 2011
Aline Andrey
Syndicom , 11/11/2011
Marie-Claire Calmus
L'Émancipation syndicale et pédagogique , 08/10/11
Étienne Perrot
revue Études , octobre 2011
Nicolas Hatzfeld
La vie des idées , 05/09/2011
Vingtième siècle , août 2011
Ouest France , 07/08/2011
James Tanneau
L'iresuthe , juillet 2011
Marie-Claire Calmus
Mouvements , 11/07/2011
Violaine
Alternative libertaire , juin 2011
Olivier Doubre
Politis , 09/06/2011
Gilles Collas
blog Une image juste , 01/06/2011
Georges Ubbiali
Tout est à nous ! , 21/05/2011
Sylvain Allemand
Alternatives économiques , mai 2011
Nicolas Befort
Liens socio , 15/04/2011
Sophie Labit
Regards , avril 2011
Gilles Collas
blog Une image juste , 10/01/2011
SUR LES ONDES

France Inter – émission Là-bas si j’y suis, « Christian Corouge, résister à la chaîne » (29 juin 2011)

Radio libertaire – émission Chroniques syndicales, entretien avec Michel Pialoux et Christian Corouge (3 juillet 2011)

France culture – émission Les idées claires de Leyla Dakhli (15 novembre 2011)

La condition ouvrière en trois livres

Alors que l’on répète depuis des décennies que la classe ouvrière a définitivement disparu de nos contrées, les travaux qui en parlent sont toujours riches d’enseignements. Voici donc trois ouvrages importants qui montrent quelles étaient les conditions de travail des ouvrières-ers de l’automobile entre la fin des années 1950 et aujourd’hui. Ces trois témoignages sont en même temps bien différents, le premier venant d’un ouvrier militant autogestionnaire (Mothé), le second d’un « établi » (Linhart), et le troisième d’un syndicaliste CGT atypique (Corouge).
Ces lectures racontent des combats difficiles, mais elles sont aussi pleines d’espoir !

SOCHAUX EN 1983
Il y a des livres éblouissants de franchise et de richesse, de ceux qui épargnent la lecture de centaines d’autres. Celui que le sociologue Michel Pialoux a tiré de ses longues discussions avec Christian Corouge au début des années 1980, ouvrier à Peugeot-Sochaux, en fait partie. Si l’on ne sait pas ce que c’est que la condition ouvrière, ses humiliations, ses brimades, mais aussi son combat permanent, ses stratégies pour, à chaque instant, assurer sa survie matérielle et intellectuelle, il faut absolument lire ce livre. Et il faut aussi le faire si on pense qu’on le sait, car Christian Corouge le dit avec une précision, une qualité et une rigueur uniques.
Par exemple, sur la “compétence” des militant-e-s qui est toujours contestée par les hiérarchies syndicales : « Le tract est fait comme ça, c’est un copain qui s’est fait chier, qui a mis une nuit pour l’écrire, on n’a pas à retoucher sa forme. Dire aux mecs : “Bon, ce que tu as écrit, c’est pas du bon français” mais qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Parce qu’il aura jamais de complexe à ce niveau-là si on arrive à le lire. Si on lui change tout son texte, il dira : “Ben, moi je suis un con. Donc à partir de ce moment-là, j’écris plus rien” ».

LE POUVOIR SYNDICAL
Sur les rapports de pouvoir au sein des syndicats, son constat est sans appel, et résonne toujours aujourd’hui : « le pouvoir au niveau syndical, il est sûrement aussi important que le pouvoir patronal. Je crois que c’est pareil au rapport patron/ouvrier, à un moment donné, sans comparer au niveau du profit ni rien de tout ça. Au niveau de la mentalité, je sais pertinemment qu’il y a beaucoup de permanents qui deviennent aussi cons que les patrons ».
Ce qu’il dit avoir toujours cherché à être, c’est en fin de compte « un ouvrier qui essaie de vivre un état d’ouvrier en sachant très bien qu’une autre vie est possible ».

L’ÉMANCIPATION
Corouge montre par sa parole qu’il faut chercher à construire un syndicalisme autogestionnaire qui laisse aux ouvrières-ers le soin de décider de leurs propres luttes, et qu’il faut en même temps une action politique qui n’oublie jamais d’imaginer un monde meilleur. Enfin, il rappelle que celles et ceux qui sont les plus exploité-e-s ne sont pas seulement exploités, mais qu’ils sont des êtres humains qui sentent, pensent, s’émeuvent et se révoltent comme tous les autres.

Antoine Chollet
Pages de gauche , juillet 2011
Retour sur une résistance ouvrière

> voir le site de EspacesTemps.net, revue électronique des sciences humaines et sociales : www.espacestemps.net

Comme le souligne Michel Pialoux (p. 22), ce livre est l’aboutissement d’une longue histoire, celle de vingt-cinq ans d’échanges et de travail entre un sociologue et ce que les ethnographes désigneraient comme son « informateur privilégié », son « allié » au cœur de l’usine et qui, dans le cas présent, est le co-auteur, non seulement du livre, mais également de la recherche dont il est issu. Cette histoire, ceux qui ont suivi le travail mené par Michel Pialoux à Sochaux, soit seul, soit avec Stéphane Beaud, la connaissaient déjà bien au travers de leurs lectures1. Cette histoire, ceux qui connaissent les réalisations des groupes Medvekine puis celles de Bruno Muel peuvent même la faire remonter encore plus loin, quand Christian Corouge, alors tout jeune ouvrier spécialisé fraichement débarqué de sa Normandie natale, s’associe, avec d’autres, au travail d’intellectuels désireux de montrer, par l’image, les réalités quotidiennes de la vie et des luttes ouvrières2. C’est d’ailleurs par le biais de Bruno Muel et de Francine Muel-Dreyfus que Michel Pialoux rencontre Christian Corouge en 1983. Ce livre constitue ainsi un retour sur une trajectoire de recherche, une trajectoire de lutte et une trajectoire intellectuelle. C’est également une sorte de jalon dans l’histoire d’une relation amicale entre un sociologue et un ouvrier. Amitié dont on pouvait penser qu’elle n’allait pas de soi en raison de l’hétérogénéité des dispositions, des temporalités ou des positions politiques. C’est, enfin, la mise à disposition du public d’un riche matériau qualitatif qui, tout en donnant à voir la recherche en train de se faire, livre des éléments empiriques précieux pour tous ceux qui travaillent sur la reconstitution de trajectoires ouvrières, sur les transformations du monde ouvrier ainsi que sur les tensions qui le traversent et les résistances qui s’y développent.

« Résister à la chaîne » peut s’entendre de deux façons : comment mettre en place des tactiques et des stratégies de résistance quand on est ouvrier spécialisé (Os) ; comment faire pour résister physiquement et psychologiquement à des conditions de travail à la fois éprouvantes et répétitives. De ce point de vue, le dialogue entre Michel Pialoux et Christian Corouge montre que résister implique une mobilisation et un combat permanents sur plusieurs fronts.

À un premier niveau, la résistance est, en quelque sorte, intérieure. Il s’agit simplement de tenir son poste et de tenir son corps en sachant qu’il faudra tenir dans le temps. À l’occasion du tournage du film Avec le sang des autres de Bruno Muel, Christian Corouge avait écrit un petit texte dans lequel il parlait de ses mains. Ce texte, qu’il avait ensuite lu, en voix off, sur fond d’images de l’usine Peugeot à Sochaux dit bien ce que la chaîne fait au corps :

C’est pas simple de décrire une chaîne… Ce qui est dur en fin de compte, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi, je vois, je suis ajusteur, j’ai fait trois ans d’ajustage, pendant trois ans j’ai été premier à l’école… Et puis, qu’est-ce que j’en ai fait ? Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger, j’ai du mal à toucher Dominique le soir. Ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. Tu sais, t’as envie de pleurer dans ces coups-là. Ils ont bouffé tes mains. J’ai envie de faire un tas de choses et puis, je me vois maintenant avec un marteau, je sais à peine m’en servir. C’est tout ça, tu comprends. T’as du mal à écrire, j’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne.

Revenant sur cet épisode de sa vie au cours d’un des entretiens retranscrits dans le livre, Christian Corouge semble regretter ces propos ou, plus exactement, il en regrette la réception par le public. Il regrette qu’on ait pu simplement y entendre une sorte de complainte physique et qu’on n’ait pas compris que la condition d’Os à la chaîne fait souffrir corps et âme :

Tout le monde […] a compris que j’avais mal aux pattes. Sauf que tout le monde n’a pas compris que d’avoir mal aux pattes, ça veut dire aussi que t’as mal à ton cerveau, c’est-à-dire que tu travailles aussi avec ton cerveau, que y’a une relation qui se fait avec ton cerveau. (p. 318)

C’est donc contre cette double souffrance qu’il faut lutter au quotidien, pour ne pas lâcher prise, pour ne pas sombrer, comme beaucoup de camarades de Christian Corouge. Comme lui-même d’ailleurs à certaines périodes de sa vie, dans la dépression, l’alcool, le suicide. Et cette lutte ne peut être menée sans ressources, morales notamment. Or, ces ressources, les Os ne les trouvent pas en eux-mêmes, mais dans le collectif de travail, dans la vie qui se déploie autour de la chaîne par de multiples arrangements qui permettent de rompre avec l’ordre de la production en lisant le journal, en fumant une cigarette, en buvant un verre ou encore en trouvant des espaces et du temps pour ne rien faire, ne serait-ce que quelques minutes. Ces ressources se (re)constituent donc dans ces petits actes de résistance engendrés par le collectif et qui, en retour, font que le collectif existe comme force d’opposition face à la direction, l’encadrement (les « cravates »), la maîtrise et les syndicats patronaux qui relaient la violence du pouvoir de direction par la violence physique sur le terrain des luttes sociales. Allant parfois jusqu’à laisser pour morts des militants syndicaux après un passage à tabac.

Comme cela vient d’être évoqué, cette résistance collective se construit. Elle ne surgit pas instantanément de la mise en présence d’ouvriers autour d’une chaîne et qui, parce qu’ils partageraient une même condition et occuperaient une même position dans la division du travail, en arriveraient à identifier, spontanément, un ensemble d’intérêts communs à défendre et élaboreraient, tout aussi spontanément, les modalités d’action adéquates. Christian Corouge en a fait l’expérience en tant que délégué du personnel : la mise en forme d’intérêts propres au groupe des Os passe par un travail de longue haleine, notamment parce que l’existence de quelque chose qui serait un groupe ne va pas de soi. Pour construire une résistance collective, il faut d’abord résister aux tensions qui traversent le groupe ouvrier en raison de l’absence de cette homogénéité, souvent postulée, mais jamais vérifiée tant les origines et les trajectoires de celles et ceux qui le composent sont hétérogènes et génératrices d’oppositions entre « français » et « immigrés », entre « jeunes » et « vieux », entre fractions des classes populaires d’origine urbaine ou rurale, entre sexes, entre statutaires et précaires, etc. Autant d’oppositions propres à aiguiser la mise en concurrence, le délitement des solidarités et la multiplication des points de clivage qui concourent à la difficulté que chacun puisse reconnaître qu’il partage des intérêts communs avec son voisin de chaîne et mènent à la dépolitisation. En l’absence de combat quotidien contre ces tendances centrifuges, le groupe se délite, chacun se repliant sur ses intérêts immédiats, sur le privé et l’individuel :

On a toujours des intérêts communs parce qu’on sait très bien que le patron se fait son profit au détriment de la force de travail de quelques-uns. Mais, au lieu de souder une classe ouvrière, chacun est parti dans son coin en essayant de se sauver le mieux possible. Et moi je vois mal une unité par rapport à ces populations qui sont très différentes, qui n’ont pas les mêmes intérêts. Y a des populations qui ont envie de vivre pleinement leur vie, c’est-à-dire bâtir une carrière, et puis y a ceux qui ont envie simplement d’avoir un job pour pouvoir bouffer. Et là, leurs intérêts, ce sont pas les mêmes […]. On en est là, et c’est pas la classe ouvrière qu’on a rêvée, qu’on a idéalisée (p. 447).

S’il faut résister à l’intérieur du groupe ouvrier pour le faire exister et lui donner les moyens de résister contre le camp d’en face, c’est également au sein de son propre camp syndical que Christian Corouge a dû mener le combat. Tout d’abord pour faire reconnaître la spécificité de la situation des Os dans une organisation qui représentait essentiellement une sorte d’« aristocratie ouvrière » constituée d’ouvriers professionnels, minoritaires à l’usine et étrangers à la chaîne. Donc faire reconnaître que les Os avaient des revendications spécifiques, des besoins spécifiques, liés à leurs conditions de travail et de vie. Mais il ne s’agissait pas seulement de cela. Il s’agissait également d’imposer que les Os se représentent eux-mêmes, portent eux-mêmes ces revendications, qu’ils ne soient pas seulement un groupe objet, parlé et agi par d’autres, mais un groupe sujet qui se dit avec ses mots et agit avec ses propres modalités d’action. Et là aussi le combat était quotidien, qu’il s’agisse de porter la parole des Os dans les institutions représentatives du personnel, sur les piquets de grève, lors des prises de paroles publiques, dans la formulation des mots d’ordre et la rédaction des tracts, etc. Une grande partie du travail militant de Christian Corouge y a été consacré, au prix de tensions permanentes au sein de son propre syndicat ou avec les représentants des autres centrales. Un travail militant pour lequel il n’a jamais accepté de quitter la chaîne pour devenir permanent syndical. Un travail militant qu’il a toujours voulu connecté à la réalité d’une base qui n’était pas représentée et dont il s’est fait le porte-parole. Un travail militant dont il a toujours refusé d’être détourné, malgré des hauts et des bas. Car résister à la chaîne, c’est enfin résister à la fatigue d’être en permanence sur tous ces fronts, c’est résister à l’usure de la lutte, au renoncement face à l’immensité d’une tâche jamais achevée. Et de ce point de vue, la trajectoire de Christian Corouge est marquée par de profonds moments de découragement et de désarroi. Des moments où il baisse les bras, des moments où il affirme ne plus avoir « envie de militer » (p. 399) avant que la lutte ne le rattrape et malgré une aspiration impérieuse à « faire autre chose » en raison d’un rapport à la culture qui semble peu commun en milieu ouvrier.

Une des clés de compréhension de la trajectoire professionnelle et militante de Christian Corouge réside justement dans ce rapport à la culture assez particulier. Comme le souligne Michel Pialoux, ce rapport à la culture est essentiel dans la représentation que Christian Corouge se fait « de lui-même, du sens de la vie, des raisons pour lesquelles il a décidé de lutter dans l’usine et s’obstine à y rester. » (p. 10) Ce rapport à la culture est très concret. Il se manifeste dans son appétit de lecture, dans sa participation aux groupes Medevkine, dans sa pratique de la photographie, dans son investissement au sein d’un centre culturel, etc. Son combat politique et syndical est intrinsèquement lié à un combat culturel : d’un côté sa fréquentation de la culture légitime constitue un appui à son travail militant ; de l’autre, une part de son travail militant est de diffuser cette culture auprès de ses camarades d’atelier de manière à les doter de moyens de s’émanciper. En même temps, ce rapport à la culture ne peut que produire un rapport malheureux à sa condition d’Os qui non seulement ne lui permet pas vraiment de réaliser ce à quoi il aspire, notamment écrire un livre, mais qui, également, fait de lui un Os à part : « ça entraîne beaucoup de solitude, beaucoup de malheur parce que le groupe a toujours tendance à te rejeter comme différent » (p. 455). D’où probablement l’incapacité de décrocher totalement du militantisme, même dans les périodes d’épuisement et de lassitude. D’où peut-être également le fort investissement dans le travail mené avec Michel Pialoux. Et de ce point de vue, on peut estimer que la relation qui a uni les deux auteurs autour d’un projet commun a contribué à ce que Christian Corouge trouve, en partie, les conditions de la réalisation de ses aspirations culturelles et intellectuelles. Comme en témoigne ce livre qu’il a coécrit et dont il n’est pas exagéré de dire qu’il constitue une œuvre rare.

De son côté, Michel Pialoux a trouvé en la personne de Christian Corouge l’informateur idéal et le véritable pivot de la construction d’une démarche ethnographique au long cours lui permettant de concrétiser l’ensemble des préoccupations de recherche qui l’animaient depuis le début de sa carrière. Celles d’un sociologue qui « travaille sur les “problèmes” de la classe ouvrière (et plus particulièrement sur les problèmes de structure interne à cette classe, d’homogénéité et d’hétérogénéité, de relations entre les différents groupes qui la composent, etc.) ; qui les a abordés de multiples façons, à partir de différents points de vue (logement, travail, mode de vie, sociabilité, capacité à utiliser les services offerts par les institutions étatiques d’assistance, etc.) ; et qui a essayé à la fois de prendre sur ces questions un point de vue “objectiviste” (en travaillant avec des statisticiens, des économistes, etc.) et de prêter une grande attention à l’expérience des individus, en les écoutant longuement et en prenant au sérieux les propos qu’ils tiennent » (p. 6). Un sociologue qui, tout en travaillant sur le bassin de Sochaux-Montbéliard et en élaborant une démarche qui lui était propre, n’a jamais cessé de lier la recherche et l’enseignement en faisant profiter les étudiants qu’il a suivis et les jeunes chercheurs qui l’ont côtoyé (à l’université Paris 5, à l’École Normale Supérieure ou au sein du Centre de Sociologie Européenne) de son expérience et de sa posture méthodologique. Au point de laisser une sorte de « marque de fabrique » que l’on retrouve notamment dans les travaux de Stéphane Beaud3 ou dans ceux d’autres chercheurs ayant initié une démarche similaire en milieu populaire4.

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Notes

1 Voir notamment : Christian Corouge, « Chronique Peugeot », Actes de la recherche en sciences sociales, n°52–53, 1984, n°54, 1985, n°57–58, 1985, n°60, 1985 ; Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999 et Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard, 2003.

2 La plupart des films issus de cette collaboration sont disponible dans le Coffret Dvd Les groupes Medevkine, Montparnasse-Iskra, 2006. Lire également : « Un cinéma militant », entretien avec Christian Corouge, Regards sociologiques, n°24, 2003 ainsi que Bruno Muel et Francine Muel-Dreyfus, « Week-ends à Sochaux (1968–1974) », in Dominique Dammame, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai-juin 1968, Paris, Atelier, 2008.

3 On pense notamment ici à Pays de malheur. Un jeune de cité écrit à un sociologue (Paris, Découverte, 2004) coécrit avec Younès Amrani, ouvrage qui restitue les échanges de mail entre ce dernier et le sociologue. Mais c’est également le cas de « 80% au bac » et après ? (Paris, Découverte, 2003) et évidemment des ouvrages écrits avec Christian Corouge (op. cit.).

4 Voir, par exemple, Pierre Rimbert, « Devenir syndicaliste ouvrier », Actes de la recherche en sciences sociales, n°155, 2004.

Rémy Caveng
EspacesTemps.net , 20/02/12
Christian Corouge : « Quand on est en chaîne… »

Plus de quarante années passées sur les chaînes de l’usine Peugeot de Sochaux : un travail éreintant et abrutissant. Mais aussi, toute une vie de luttes et de solidarités. Grâce à celles-ci, Christian Corouge, (presque) éternel OS, a trouvé la ressource pour “résister” autrement, par l’écrit et la parole. Retranscription d’une récente intervention à la librairie l’Atelier (le 20 octobre 2011).

> Lire la retranscription sur le site d’Article XI

Article XI , 09/01/2012
Compte-rendu
Sont ici « couchés sur papier les mots de la langue parlée », des mots simples, parfois brutaux et souvent drôles : ceux de Christian Corouge, ouvrier spécialisé (OS) à l’usine Peugeot de Sochaux et délégué de la Confédération générale du travail (CGT), échangés avec le sociologue Michel Pialoux à l’occasion d’entretiens enregistrés entre 1983 et 1986. Corouge analyse les méthodes Peugeot de gestion de la main-d’œuvre, les techniques de répression des militants ainsi que les stratégies de résistance, la convivialité entre OS, indissociable de la réussite d’une grève. Résister à la chaîne, c’est aussi dépasser l’horizon étroit qu’elle voudrait imposer en formulant un questionnement politique sur la représentation des ouvriers et la délégation de pouvoir, sur le rapport aux intellectuels et à la culture, sur la place des femmes et des immigrés. Vingt-cinq ans après, Pialoux interroge de nouveau son camarade (toujours à l’usine, à quelques mois de la retraite). Corouge résume en quatre pages au scalpel les régressions de la condition ouvrière, mais révèle un état d’esprit inchangé : « Avoir toujours des rêves » et « vivre un état d’ouvrier en sachant très bien qu’une autre vie est possible ».
Célestin Saldana
Monde diplomatique , décembre 2011
Retour sur la mutation de la classe ouvrière

On parle un peu d’eux quand il y a une grève spectaculaire ou une fermeture d’usine. Et surtout quand il y en a trois dans la même semaine, avec Swissprinters, Novatis et Kudelski. Pourtant ils existent, les ouvriers-ères, même si la classe ouvrière a été atomisée, isolée, divisée et désarmée idéologiquement. En France, ils représentent près d’un quart des salarié-e-s actifs-ves. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, deux sociologues français ont étudié ces « ouvriers après la classe ouvrière ». Avec Christian Corouge, ouvrier de Peugeot à la retraite, ils sont intervenus à Genève pour revenir sur les mutations du monde du travail et les enjeux qui en découlent pour les syndicats.

« Parallèlement à la frénésie des événements syndicaux au quotidien, nous avons besoin de nous arrêter pour comprendre et réfléchir… » C’est par ces quelques mots qu’Alessandro Pelizarri, secrétaire régional à Unia Genève, a introduit la première soirée de réflexion publique de la jeune école syndicale d’Unia le 14 octobre dernier. Une soirée qui donnait la parole aux sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux, et à Christian Corouge, employé retraité de Peugeot, militant de la CGT (Confédération générale du travail, principal syndicat en France). Trois spécialistes pour mieux comprendre les réalités ouvrières et ses transformations. Car, si le contexte en France n’est pas tout à fait le même qu’en Suisse, on retrouve certains phénomènes : l’invisibilité du monde ouvrier, la désindustrialisation (à Peugeot Sochaux, il y avait environ 45 000 personnes en 1970, contre 12 000 actuellement) et la précarisation des conditions de travail, notamment avec l’apparition du statut d’intérimaire.

DÉSARMEMENT IDÉOLOGIQUE
Stéphane Beaud a rappelé quelques grandes transformations dès les années 80, comme le pouvoir donné progressivement au marché financier ou l’affaiblissement du Parti communiste. « Avec l’effondrement du marxisme, il y a désarmement idéologique du mouvement syndical et ouvrier », précise le sociologue.
Apparaît également la figure de l’exclu, le sans domicile fixe (SDF), qui change le statut de l’ouvrier. Ce dernier est dès lors perçu, comparativement, comme favorisé, puisqu’il a un emploi et un toit.
Au sein des entreprises, les pratiques managériales, avec la mise en place de mérites et du management participatif, individualisent et déstructurent la classe ouvrière. Hors usine, l’évolution dans le mode d’habitation sépare les vieux ouvriers, devenus propriétaires de pavillons, et les ouvriers immigrés cantonnés dans les HLM. Depuis, « l’État s’est désengagé du travail social qui avait lieu dans ces quartiers », s’indigne l’ouvrier Christian Corouge, la révolte toujours à fleur de peau, même après 40 ans de militantisme.

LE STATUT D’INTÉRIM FRAGILISE LA LUTTE
Le délégué syndical a ainsi évoqué l’intensification du travail à la chaîne à chaque nouveau modèle, et la crise automobile qui a déséquilibré les rapports de force. Le statut d’intérimaire a encore participé à la dégradation générale des conditions de travail et à l’affaiblissement des syndicats. Christian Corouge critique vertement les socialistes qui ont favorisé la mise en place de ce système pervers qui, pour lui, devrait disparaître. « I1 y a des divisions immenses entre les intérims qui veulent en faire un maximum pour être engagés, et les ouvriers engagés qui veulent garder leurs acquis », explique-t-il. « En tant que délégués, nous ne pouvons pas parler avec eux, car c’est leur fermer la possibilité d’être engagés. Nous ne pouvons donc les approcher qu’à l’extérieur de l’usine. » Cette question se retrouve en Suisse, tant il est difficile pour les syndicats de toucher ces employés volatils et dès lors particulièrement fragiles.

LE TOYOTISME À L’ŒUVRE
Christian Corouge a relevé encore l’introduction de l’informatique dans l’usine qui contrôle chaque geste, donc chaque erreur, de l’ouvrier. Un système déshumanisé qui ne permet plus aux délégués de faire pression sur le chef d’équipe pour effacer l’ardoise en fin de journée. Ce contrôle se retrouve aussi dans les espaces de travail. « Dans le nouvel atelier de Peugeot à Sochaux, on supprime les armoires hautes pour avoir toujours un œil sur l’ouvrier, et on lui fait prendre ses repas à côté des chefs », dénonce Christian Corouge. « Dans ces nouveaux locaux, les délégués syndicaux ne peuvent même plus entrer sans être accompagnés. »
Plus généralement, l’ouvrier, depuis peu à la retraite, fustige le toyotisme à l’œuvre : les pièces sont rapprochées pour éviter les déplacements, il n’y a plus de pause possible, la pression de la notation augmente.
Tout comme les injustices « Avant, pour devenir ouvrier professionnel (OP), on passait des épreuves. Maintenant, c’est à la tête du client, s’il porte bien son uniforme, s’il est à l’heure, s’il nettoie son poste, s’il roule en Peugeot… »

DÉCOUVERTE DE « L’EXPLOITAGE »
Pourtant, malgré la dégradation de la condition ouvrière, les différents interlocuteurs gardent espoir dans les mouvements de lutte en cours. Selon eux, la crise mondiale pourrait même augurer un renouveau syndical. Preuve en est qu’il n’y a jamais eu autant de jours de grève en France. Stéphane Beaud : « Les grèves actuelles sont de très courte durée, mais beaucoup plus fréquentes. Elles ne passent donc pas la rampe de la médiatisation, mais elles existent. » Pour le sociologue, les nouvelles formes de luttes ouvrières sont en partie portées par les jeunes immigrés. « Un certain nombre de garçons des cités se rangent
vers 24 ou 25 ans. Ils trouvent du boulot à la chaîne et se rendent vite compte de « l’exploitage » comme ils disent ! Ils se syndiquent et deviennent de bons militants car ils sont habitués à se défendre, même s’ils n’ont aucune culture syndicale ou collective historique. »

Dans la tête d’un ouvrier « enchaîné »

« Résister à la chaîne » est un long entretien de Christian Corouge avec le sociologue Michel Pialoux. De la violence de L’usine aux luttes collectives et individuelles, l’ouvrier se Livre, avec ses propres mots.

« Si je peux faire une belle photo sur la chaîne ou si je peux faire un chouette texte avec toi, c’est quand même une façon de militer. C’est être militant que de le faire, et de crier, de crier une révolte et de penser, et de rêver simplement. Ce qui me gêne, c’est que, dans ces ateliers d’OS (ndlr: ouvrier spécialisé, dont la tâche ne nécessite, paradoxalement, ni diplôme ni qualification), on ne doit pas être nombreux à comprendre ça… » Ce sont les paroles de Christian Corouge à son interlocuteur : le sociologue Michel Pialoux. Un petit morceau choisi dans le prologue du livre « Résister à la chaîne ». Un ouvrage qui donne la parole à cet ouvrier spécialisé atypique qu’est Christian Corouge.
En 1969, c’est les cheveux longs qu’il entre à l’usine Peugeot à Sochaux. Trois années plus tard, à 22 ans, il devient le plus jeune délégué syndical de la CGT. Militant de la première heure, il relève l’importance de sa rencontre avec les groupes Medvedkine. Ce collectif de réalisateurs tourne des films dans les usines, avec l’idéal – malheureusement jamais atteint – de voir les ouvriers s’approprier la caméra pour témoigner.
Dans les années 80, il rencontre Michel Pialoux qui tombe sous le charme de Corouge. « J’ai été fasciné par sa manière de parler de son travail, stupéfait de la passion et de la violence de ses paroles », explique le sociologue. Une parole pourtant si souvent confisquée, voire autocensurée. Christian Corouge : « Chez les OS, il n’y a pas la culture de prendre la parole. Donc, on fait appel à des gens plus capables, mais qui ne disent pas toujours ce qu’on veut et n’utilisent pas le même vocabulaire. Par exemple, non ne disions pas “voiture“, mais “poubelle“. » Critique quant au rapports de pouvoir au sein du syndicat, et à la perte de vue de problèmes quotidiens de l’usine par les permanents, le militant est toutefois fidèle à la CGT depuis 40 ans. Le 1er mai passé, il a pris sa retraite. Une date symbolique pour Christian Corouge qui, malgré les coups durs, n’a pas perdu sa capacité d’indignation et de lutte.

Aline Andrey
Syndicom , 11/11/2011
Un sociologue, un ouvrier : trente ans face à Peugeot Sochaux

En 1983, Michel Pialoux, sociologue, rencontre Christian Corouge, ouvrier sur chaîne et militant CGT à l’usine Peugeot de Sochaux. C’est le début de trois décennies de travail commun sur les transformations de l’usine et du monde ouvrier, couronné par la publication cette année de l’ouvrage Résister à la chaîne, recueil de leurs entretiens dans les années 1983–1986.

Dans Résister à la chaîne, vous racontez que, dans les années 1980, Peugeot décide de maintenir sur la chaîne les ouvriers vieillissants, qui auparavant finissaient leur carrière sur des postes « doux ». Comment s’est passé ce tournant ?

Christian Corouge. Jusqu’aux années 1980, le rapport de forces était assez favorable aux OS (ouvriers spécialisés – NDLR) suite aux grandes luttes qu’ils avaient menées. La direction de Peugeot Sochaux avait décidé qu’à partir de quarante-deux, quarante-trois ans, on pouvait sortir de chaîne. À l’époque, l’usine comptait encore 35 000 salariés et on y fabriquait toutes les pièces des bagnoles, les pare-chocs, les radiateurs, etc. Donc, passé la quarantaine, on était déplacé sur les postes de préparation des pièces qui alimentaient ensuite la chaîne de montage. À partir des années 1980, Calvet (Jacques Calvet, PDG du groupe Peugeot-Citroën de 1984 à 1997 – NDLR) lance la politique de sous-traitance. Pour casser les solidarités du grand centre industriel, il fait bâtir des petites usines autour de Peugeot, où sont embauchés des jeunes, sans syndicat, avec des conventions collectives moins favorables. Petit à petit, le travail de préparation des pièces part chez ces équipementiers et disparaît de la grande usine, où les vieux travailleurs sont réengagés sur les chaînes. Au départ, il reste pour eux des postes un peu moins chargés, mais qui disparaissent avec l’augmentation de la productivité.

Comment Peugeot gère-t-il l’usure 
de ces vieux travailleurs ?

Christian Corouge. Avec les plans de préretraite, Peugeot pouvait faire partir les ouvriers à cinquante-cinq ou cinquante-six ans. Mais depuis qu’il n’y en a plus (le dernier plan de préretraite – à cinquante-sept ans – s’est arrêté en mars 2005 – NDLR), pour se débarrasser d’eux, la direction les convoque systématiquement à partir de cinquante-sept ans pour leur proposer une grosse prime pour partir. La somme correspond au salaire de deux années avec congés payés et primes de retraite, ni plus ni moins. Pendant deux ans, on va toucher le chômage, puis prendre sa retraite. Mais ça veut dire que Peugeot nous propose d’aller piller les caisses Assedic, alors qu’on a un boulot ! L’usure au travail, les employeurs ne veulent pas la payer et se servent des fonds publics pour la gérer. Le problème aujourd’hui, c’est qu’avec le recul de l’âge de la retraite, certains se retrouvent sans ressources après les deux ans de chômage, alors Peugeot leur propose de revenir à l’usine en intérim, pour tenir jusqu’à soixante-deux ans.

Diriez-vous que le travail sur chaîne est plus dur aujourd’hui qu’il y a trente ans ?

Christian Corouge. C’est subjectif, mais je dirais que c’est plus dur. Les charges lourdes des pièces de voitures ont beaucoup diminué, les pièces sont plus près des postes de travail donc il y a moins de déplacements. Les gens ont moins mal au dos ou aux jambes. Mais, en même temps, les déplacements étaient aussi des moments de repos, et de vie sociale car on pouvait discuter avec des collègues. Ces temps-là ont disparu, car pour Peugeot ils n’apportent pas de plus-value. Aujourd’hui, on est rémunéré 7h50 et on travaille 7h50. Sur la chaîne de montage, le stress permanent entraîne des complications sur les articulations, épaules, coudes, poignets, mains. Être sous tension en permanence, ça veut dire que physiquement on s’abîme très vite. D’ailleurs le volet d’intérimaires sert à pallier ça, en 
renouvelant en permanence la main-d’œuvre, la chair fraîche, sur les chaînes.

Face à l’augmentation des cadences, 
est-ce qu’il y a des résistances ?

Christian Corouge. La direction est très attentive aux mouvements d’opposition, elle est plus souple que dans les années 1980 où elle allait au clash en disant « c’est comme ça, on ne change rien ». Aujourd’hui, quand ça gueule parce qu’un poste va être supprimé et la charge répartie sur les autres, elle rajoute quelqu’un pendant deux jours, pour soulager un peu, pour éviter un débrayage sauvage. Ensuite elle l’enlève, mais, ça y est, le truc est passé, on s’est habitué à travailler un peu plus vite. Les cadences augmentent tous les mois. Avec des grands paliers à chaque changement de véhicule. Quand ils installent un nouveau système, ils gagnent beaucoup en productivité.

Les cadences ne sont jamais revues 
à la baisse ?

Christian Corouge. Non. Dans les années 1970–1980, quand il y avait une baisse de la production, il y avait des trous sur la chaîne, on pouvait se reposer. Aujourd’hui, c’est fini. On travaille toujours au même rythme, et la variable d’ajustement quand il y a une mévente, c’est les journées de chômage. Avec l’annualisation (instaurée par les accords sur les 35 heures – NDLR), la direction nous fait rester à la maison, pour produire juste ce dont elle a besoin. Mais ces journées à la maison, il faudra les récupérer quand les ventes reprendront, en venant travailler en samedis obligatoires ! C’est une contrainte très forte parce que des fois on est averti trois jours avant seulement. Avec les 35 heures, on a l’impression de passer sa vie à l’usine.

Dans les années 1970, Peugeot Sochaux emploie autour de 40 000 personnes, il y a 
des foyers Peugeot, des supermarchés Peugeot, l’emprise du constructeur sur cette région rurale est énorme. Aujourd’hui il n’y a plus que 12 000 personnes dans l’usine, l’emploi s’est éclaté chez une myriade de sous-traitants. L’emprise est-elle moins forte ?

Michel Pialoux. Le chômage et la précarité sont une autre forme de pression et de violence. Dans le système ancien, paternaliste, la domination de l’entreprise pesait très lourd, des fractions très importantes du monde ouvrier avaient intériorisé ce paternalisme comme le raconte le livre de Jean-Paul Goux1. Aujourd’hui, ce paternalisme a quasiment disparu, mais l’envie de se faire embaucher chez Peugeot reste très forte. Les gens qui entrent comme intérimaires ont toujours l’espoir de se faire accepter. Même si statistiquement la probabilité d’être pris est très faible, dans leur tête il y a l’idée que ça peut arriver, qu’on peut avoir encore une carrière, ce qui implique de se soumettre à la logique de la promotion.

Christian Corouge. Ce n’est pas forcément de la soumission. On parle de l’usine, mais on ne peut pas faire abstraction de l’environnement. Autour du pôle industriel, on a bâti des villes champignons pour loger la population ouvrière. L’usine a diminué de 42 000 en 1980 à 12 000 aujourd’hui, mais la population de ces grands ensembles n’a pas diminué. Elle se retrouve sans travail, avec du RSA, des enfants, des mauvaises écoles, un avenir qui est bouché parce qu’il n’y a pas de boulot dans la région, et pour ces populations ouvrières c’est très compliqué de partir, de quitter le milieu familial où il y a une solidarité, pour aller où ? Quand les jeunes arrivent à l’usine, ils ont galéré parfois trois ans au chômage, ensuite ils ont eu la période d’intérim où ils ont été jugés, jaugés, moins sur leurs capacités professionnelles que sur leur façon d’accepter le système. Au bout de quelques années en CDI, ils voient que l’horizon se bouche et ils ont tendance à revenir à leurs bases sociales, à rejoindre solidairement le groupe ouvrier. Mais ce n’est pas simple, car la direction de l’usine agite la carotte devant eux et ça marche, avec ces histoires d’endettement. Dès qu’ils sont en CDI, les jeunes s’endettent sur trente ans pour quitter à tout prix le grand ensemble et faire bâtir une baraque. Alors, avec des petits salaires, ça marche, 15 euros d’augmentation si tu réponds toujours présent, si tu fais le boulot sans renâcler. Si tu débrayes, tu ne seras pas augmenté pendant trois ans. C’est des deals qui ne sont pas écrits mais c’est comme ça que ça se passe. Et puis ces jeunes ouvriers n’ont pas eu les mêmes principes d’éducation que nous. Dans les CET (collèges d’enseignement technique, ancêtres des lycées professionnels – NDLR), il y avait une culture d’opposition, très critique par rapport à l’usine ou au système. Les bacs pro et les BEP aujourd’hui, on leur a appris qu’il faut surtout savoir se vendre.

Michel Pialoux. C’est central, le système scolaire, c’est le sens du travail que nous avons mené avec Stéphane Beaud2, avec cette idée de lier l’analyse des changements dans le travail à celle de l’école. La logique de la concurrence au travail est d’autant plus acceptée par les jeunes que l’école les a préparés à ça. Ils sont arrivés dans le système d’enseignement professionnel avec la conviction qu’ils ne pouvaient pas tenir dans l’autre système, un sentiment d’incapacité sociale, de ne pas être à la hauteur pour rester dans ce qui leur apparaît comme le vrai système de promotion. Une fois là, on leur a enseigné, de fait, même si ce n’est pas énoncé en termes moraux, qu’il fallait qu’ils se battent, qu’ils étaient en concurrence, sans notion de solidarité. Quand ils arrivent dans l’usine, chez Peugeot il y a des restes de solidarité, de syndicalisme, avec des figures marquantes de délégués d’atelier. Ce n’est pas le cas chez les sous-traitants.

Il n’y a pas de syndicats chez les sous-traitants ?

Christian Corouge. Il y en a dans certaines boîtes car, contrairement à ce que rêvait le patronat, des jeunes s’organisent en sections syndicales. On ne s’y attendait pas forcément, à cause de la dépolitisation des années 1980–1990. Le problème, c’est de former ces jeunes, de les politiser alors que souvent ils n’ont qu’un espoir, c’est de foutre le camp de la boîte. Dans ces boîtes, ces délégués sont souvent livrés à eux-mêmes. Ils prennent de sacrés coups. Ce n’est pas physique mais on les met sur les postes très rébarbatifs, ou bien on les mute vers des sites très éloignés.

Michel Pialoux. Ce sont souvent des jeunes d’origine immigrée. Ils sont restés très mal classés dans le jeu scolaire, ils se sont retrouvés là, ils participent de ce qu’on peut appeler une culture de rue, avec des habitudes qui sont rudes, mais aussi des formes de solidarité. Quand ils prennent des responsabilités syndicales, ils y investissent une énergie, un dynamisme qu’ils ont appris à cultiver dans d’autres lieux. Ils sont prêts à se bagarrer, des noyaux se forment autour d’eux, ils vont être respectés, admirés. La question de la relation avec l’ancien tissu syndical est complexe, parfois la rencontre se fait, parfois non…

Pouvez-vous revenir sur la grève qui éclate 
à Peugeot Sochaux en octobre 1981 ?

Christian Corouge. C’était essentiellement une grève d’OS, sur les conditions de travail sur la chaîne, qui a éclaté quand Calvet a voulu augmenter la productivité fortement. On venait de passer à gauche donc on avait le sentiment qu’on allait être appuyés, il y avait un espoir, qui a été déçu. Les problèmes qu’on posait, c’est comment on peut maîtriser le flux de voitures ? Quand on est embauché à dix-huit ans comme OS, est-ce qu’on doit finir OS à cinquante-huit ans, au même salaire ? Pourquoi il n’y aurait pas un déroulement de carrière pour les OS comme pour les ouvriers professionnels, pourquoi on considère qu’après dix ans sur une chaîne l’expérience ne doit pas être rémunérée ? C’est toute la bagarre des OS dans les années 1970 qui se concrétise en 1981, dans une plate-forme de revendications très forte.

Dans les mois suivants il y a eu d’autres grèves chez Peugeot-Citroën, à Poissy, Aulnay, Flins, on se souvient d’un premier ministre socialiste parlant de « grève des ayatollahs »…

Christian Corouge. Le problème ne s’est jamais posé de cette façon-là à Sochaux. La population immigrée était importante aussi sur les chaînes, mais moins qu’à Aulnay ou Poissy. Les situations étaient incomparables. À Sochaux, le climat était dur aussi mais la CGT a toujours été majoritaire, même au pire des moments de répression patronale. Contrairement à Aulnay et Poissy, où il y avait la CFT[3], où il y avait une culture militaire, colonialiste presque, qui pesait sur les chaînes. Les copains immigrés n’ont jamais vécu ça à Sochaux. Il y avait une unité, une conformité des revendications, par rapport à la pénibilité du travail sur chaîne et aux classifications, par rapport à un avenir. Mais à l’époque ça a été complètement ignoré ou passé sous silence, tout a été placé derrière les questions d’immigration.

Michel Pialoux. C’est intéressant de voir 
comment, au milieu des années 1980, les problèmes du monde ouvrier ont été rendus invisibles. Peu à peu on les transmue dans un autre vocabulaire, on parle de la question des immigrés, des exclus, des gens qui sont en dehors du système de protection sociale. Ce n’est plus du tout la question des conditions de travail, de ce qui se passe sur une chaîne. Au fond, tout le monde est prêt à admettre le travail à la chaîne, avec l’idée que la chaîne peut être modernisée, avec de l’électronique, qu’on peut enlever les boulots les plus durs, on pense que le modèle japonais a fait faire de grands progrès.

La chaîne dans la peau. L’ouvrage Résister à la chaîne, paru chez Agone en mars dernier, rassemble des entretiens réalisés entre 1983 et 1986 par Michel Pialoux avec Christian Corouge, sur les thèmes du travail à la chaîne, du militantisme syndical (à la CGT) et politique (au PCF), de la place 
de la culture dans la lutte et l’émancipation. La force de ces entretiens tient à la personnalité extraordinaire, au sens propre du terme, de l’ouvrier Christian Corouge. Forte tête, anticonformiste, avide de culture, d’une sensibilité à fleur de peau, il est âgé de trente-deux ans au début de ce travail commun, mais est déjà 
un « vieux » dans l’usine puisqu’il travaille en chaîne depuis 1968. Malgré ses capacités, il a refusé 
de « monter », que ce soit dans l’usine ou dans 
le syndicat, et ne cesse de dénoncer à la fois la condition des OS au travail abrutissant, et leur maintien à l’état de « mineurs » dans un syndicat dirigé par 
des ouvriers professionnels. Meneur de la grève 
de 1981, il traverse au milieu des années 1980 
une grande crise morale, dans laquelle le travail 
avec un intellectuel lui fournit une sorte d’autoanalyse.

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1 Mémoires de l’enclave, de Jean-Paul Goux, 
réédité chez Babel en 2003.

2 Lire Retour sur la condition ouvrière, de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Fayard, 1999, et Violences urbaines, violence sociale, Fayard, 2003.

3 Confédération française du travail, syndicat « maison » proche de l’extrême droite.

Fanny Doumayrou
L'Humanité , 04/11/2011
Compte-rendu

Comme le dit Michel Pialoux dans son bel avant-propos à propos de ce dialogue avec un ouvrier de Peugeot, l’image de Christian Corouge qui se compose tout au long de ces entretiens est celle d’un homme en porte à faux, ou comme il se caractérise lui-même : “le cul entre deux chaises ”.

Corouge a été, en effet, à la fois ouvrier (OS chez Peugeot une bonne partie de sa carrière) et intellectuel,(par ses lectures, sa participation à des films, des débats, des ateliers photos), militant mais critique des partis et des syndicats, en l’occurrence du PC qui l’exclut deux fois de suite (!) et de la CGT dont il refusera de devenir permanent pour ne pas lâcher ceux de la chaîne, et on peut dire sans outrance, pour ne pas trahir sa classe.

Un passé riche de luttes
Ce malaise continu, ce dédoublement épuisant, il n’en sent l’accalmie que maintenant qu’il est retraité, le livre se terminant non pas sur le mot de bonheur mais sur celui de repos :
“Mais tu vois, tu te contentes de peu finalement par rapport à tous les rêves que t’as pu faire quand t’étais jeune… c’est plutôt reposant… Je te le dis, le terme c’est reposant. C’est pas joyeux mais reposant”.
Un repos qui ne signe pas la fin des luttes, celles-ci menées vaillamment au détriment d’un corps harassé (le “mal aux mains” évoqué de façon récurrente ici comme dans le film Avec le Sang des autres, et autres douleurs et atteintes, l’ont conduit, sur avis médical, à changer de poste).
Dans les luttes et évènements évoqués, beaucoup étaient déjà présents dans Grain de sable sous le capot1, dont la grève de 1981.
Sur les conditions matérielles du travail, rien de neuf donc, mais une insistance frappante sur la façon doit la vie de l’OS est soumise au chiffrage : cadences, horaires, salaires, vitesse de la production, budget de l’entreprise et de ce qu’elle consent à lâcher pour l’amélioration de certains postes, jusqu’aux comptes à vérifier du syndicat ! En dépendent le rythme de travail, donc la santé, et les gains – diminuables par les estimations et calculs patronaux à la baisse, et par les mises à pied réprimant la contestation…

La vraie classe ouvrière
Ce sont bien là les coordonnées du système capitaliste : le temps de travail durement compté et le profit accumulé qui mesurent, règlent et aliènent la vie des exploitées et contre lesquels ils et elles continuent de se dresser et de résister, y compris avec leurs capacités créatrices :
“Michel : Au fond la vraie, la seule classe ouvrière, c’est vous les OS…
Christian : À la limite c’est elle qui a été dépossédée de tous les moyens culturels et de production. Elle est incapable d’agir sur sa production, elle est incapable de calculer sa gamme de travail, elle est incapable de calculer les points en fonction des heures de travail parce qu’elle n’a jamais été à l’école. Mais elle est capable de tout inventer dans ces systèmes de production. Je t’ai raconté l’histoire des pinces, des outils que les mecs étaient capables d’inventer” (p. 367).
Domine dans ce livre la tonalité philosophique : faits et évènements nourrissent continûment l’interrogation existentielle, relancée par les questions de Michel Pialoux, et débouchant sur des certitudes : telle la condamnation de la course à la consommation et à la propriété par le jeu des crédits, impulsée par le système, et qui, des années durant, prive l’OS et sa famille de l’essentiel.

L’enjeu culturel
Cette interrogation débouche aussi sur des doutes : essentiellement autour de la notion de culture – que Corouge critique et revendique pourtant non comme une fin mais comme un instrument de lucidité, de progrès, et comme une arme politique. Ce qui est au cœur du lien à la fois étroit et conflictuel qu’il entretient avec le sociologue et qui nous vaut de la part de celui-ci, au chapitre VIII, Relations avec les intellectuels, le courageux compte rendu d’une soirée houleuse à trois : Corouge, son maitre à penser des années 1970 Pol Cèbe et lui-même : “Et puis la culture c’est quoi ? Culture en plus c’est un mot con. Plus je vieillis, plus je pense que c’est con d’en parler. Ce que j’ai fait avec Bruno (Muel) par exemple, c’est tout sauf de la culture… Je trouve que c’est un boulot intelligent mais… qu’on n’a rien prouvé. Bruno a bien filmé, les textes sont bien dits, y a un montage parfait. Mais non y a rien d’original quoi, je veux dire, là-dedans” (p. 427 – 428). Pourtant il reconnaît combien les livres, le cinéma, la photo qu’il pratique régulièrement sont importants “Si on parle d’accès à la culture, je continue à le revendiquer très fort. Je pense que tout homme qu’il soit militant, qu’il soit OS… professionnel, il a besoin de s’alimenter le cerveau. Seule une formation intellectuelle, je ne dis pas importante au niveau du diplôme, mais l’apprentissage de la lecture, la découverte des autres, la découverte du beau, du pas beau, de la peinture, du théâtre, la façon de s’exprimer en public, c’est l’essentiel. La chose la plus importante ce n’est pas tant le capital culturel… c’est l’emploi que tu peux en faire. Les patrons ne se sont jamais trompés : les gosses de cadre, souvent on leur apprend à faire du théâtre, ce qui n’est jamais fait dans les CET, les LEP[2]” (p. 452).
Pour lui la culture sert surtout à donner la force de prendre la parole – ce qui est décisif du côté des dominéEs qui préfèrent souvent s’en remettre et se soumettre aux mots d’ordre et versions des responsables syndicaux, ou rester muetTEs devant le discours patronal.

Une force émouvante
L’humour des regrets de Corouge quant au beau langage, l’académique – le propre pour lui des universitaires et des nantiEs (mais on s’aperçoit que Michel lui-même dans cette conjoncture et ce dialogue sait y faire des entorses, et dispose donc comme chacunE de plusieurs registres de discours) est que c’est ce langage parlé écrit, déjà apprécié chez Durand dans Grain de sable le capot, qui fait pour le lecteur la force émouvante des propos ! Ou plutôt que les deux sont inextricablement liés : et la langue, véhémente, celle d’une classe en révolte, est la révolte en acte contre la ségrégation de classe. Et c’est l’appartenance au peuple qui permet de la manier mieux qu’aucunE écrivainE bourgeoisE ne saurait le faire !
Nous sortons de ces presque cinq cents pages de témoignages, questions et réflexions, à la fois fortifiéEs dans notre conviction que la classe ouvrière, malgré les changements techniques et économiques (comme le rappellent Christian et Michel la division OS-professionnelLEs est désormais remplacée dans les entreprises par celle des précaires et des “stables”), existe fortement dans ses difficultés, sa “mal-vie”, mais aussi sa conscience politique et ses luttes y compris culturelles, et que c’est à ses côtés, quels que soient nos destins personnels, que nous sommes et que nous devons rester.

1 Grain de sable sous le capot. Résistance et contreculture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972–2003) par Marcel Durand (préface de Michel Pialoux), Éditions Agone, 2006.

2 Ce n’est pas tout à fait exact. Voir le film L’Esquive et mon propre travail pédagogique au Lycée technique du Val Fourré, à Mantes-La-Jolie dans les années 80.

fn2.

Marie-Claire Calmus
L'Émancipation syndicale et pédagogique , 08/10/11
Compte-rendu
Ce livre retranscrit les conversations menées dans les années 1983— 1985 entre d’une part Christian Corouge, ouvrier spécialisé resté fidèle malgré son CAP d’ajusteur à ses compagnons non qualifiés, et d’autre part le sociologue Michel Pialoux. La Direction des usines Peugeot à Sochaux est jugée sévèrement, c’était attendu. Ce qui l’est moins, c’est la critique portée par l’ouvrier contre l’appareil du Parti communiste qui semble ne pas croire à son propre combat, et contre la CGT coulée dans une stratification qui défavorise les ouvriers sans qualification au profit des ouvriers professionnels et des techniciens. L’intérêt principal de l’ouvrage tient dans l’itinéraire d’un ouvrier en décalage constant par rapport aux références de son milieu. Qualifié de « cultureux » par ses compagnons de combat qui, finalement l’excluront du Parti pour ce motif, Christian Corouge témoigne d’une certaine indépendance d’esprit.
Étienne Perrot
revue Études , octobre 2011
De la chaîne à la plume

Christian Corouge, ouvrier à la chaîne chez Peugeot, dialoguant avec le sociologue Michel Pialoux, apporte un regard singulier sur les désillusions de la cause ouvrière dans le dernier tiers de siècle. Un cas exemplaire de production intellectuelle partagée entre un artisan de l’intellect et un penseur de l’activité ouvrière.

Ce livre vient de loin. En 1984 et 1985 paraissaient dans les Actes de la Recherche les « Chroniques Peugeot », une série d’articles détonants signés des deux mêmes auteurs. L’essentiel résidait dans la transcription de discussions entre eux, effectuée au plus près de l’expression orale et, surtout, respectant le cheminement de la pensée au fil de la conversation. On y découvrait la réflexion d’un individu appartenant au groupe des ouvriers spécialisés, généralement considérés comme un ensemble indistinct et parfois désignés par la notion d’ouvrier-masse. Inédite et parfois déroutante, elle puisait sa force des situations concrètes dans lesquelles elle s’ancrait. Après cette première salve, Michel Pialoux avait publié différents articles tirés d’entretiens effectués dans les milieux ouvriers de Sochaux-Montbéliard et conçus comme autant de cas, selon le sens que donnent au mot Jean-Claude Passeron et Jacques Revel [2005]. Il avait surtout effectué avec Stéphane Beaud la recherche marquante sur la condition ouvrière et les cités populaires [1999, 2003]. Mais la majeure partie des entretiens originels restait en souffrance. Elle était menacée, comme cela arrive souvent aux œuvres vives de la recherche lorsqu’elles ont laissé la place à des formes d’écriture plus objectivées. Avec l’aide de Julian Mischi, la voici publiée. Vingt-cinq ans plus tard, la rugosité des transcriptions surprend moins, tant le style oral s’est répandu dans les publications. Mais la richesse en est confortée.

L’homme enchaîné

L’importance de l’expérience exposée par Christian Corouge tient à plusieurs types d’imbrication. Tout d’abord, l’ouvrier et le sociologue accordent une grande importance aux interférences entre les vies de famille, de travail et d’engagement militant, auxquelles s’ajoute l’activité culturelle. Ensuite, ces mondes sont vécus tout à la fois de façon intensément personnelle et pleinement collective. À cela s’ajoute un emboitement de temporalités appliqué à un moment sensible de l’histoire politique et sociale récente.

À la base des enjeux se trouve la chaîne, classique, où sont produites les voitures. Sur la contrainte et l’enserrement de l’activité des ouvriers qui y sont affectés, le livre apporte une abondance d’images. Au-delà du principe abstrait de ce système de travail et de son caractère symbolique, il impose une réalité située de façon précise. À cette époque, les robots étaient censés remplacer la peine ouvrière, tandis que le travail en équipe et les cercles qualité devaient tourner la page du taylorisme. Des commissions d’experts considéraient les ouvriers spécialisés de l’automobile, comme des vestiges usés d’un mode industriel obsolète, tandis que des patrons visionnaires annonçaient l’avènement d’usines sans ouvriers. Dans les sciences sociales, ces thèmes focalisaient une grande partie des débats sur l’évolution du travail et des entreprises. Le discours de Corouge bouscule ces prospectives. Il fait état d’un moment particulier d’intensification du travail, que les archives et les témoignages ultérieurs confirmeront. Surtout, lesté d’une quinzaine d’années à l’usine, mais n’ayant pas encore atteint les 35 ans, il exprime déjà la crainte d’un vieillissement prématuré. Celle-ci est liée à la hantise de rester sur chaîne, prise ici dans un sens élargi, c’est-à-dire sur un poste de fabrication soumis à une cadence contrainte. Elle ramène le lecteur à la persistance des visées d’inspiration taylorienne des organisateurs du travail. Elle y ajoute la nocivité d’horaires alternés qui rudoient les rythmes physiologiques et marquent l’intimité comme l’identité sociale des ouvriers de fabrication. Surtout, l’ensemble est ancré dans l’expérience d’une personne qui noue entre eux les pans dont est composée sa vie et que les catégories sociologiques tendent à édulcorer en les séparant. Partant de son point de vue, la réflexion critique donne également une consistance inédite aux incohérences industrielles qui entravent l’estime du travail, au plan personnel comme à l’échelle collective. En outre, elle fait ressortir combien l’usine est une société de pouvoir. Le commandement prend ici un visage concret, l’encadrement exerçant une activité oppressive de manière inacceptable en bien des occasions. Le cocktail s’avère singulièrement agressif pour les travailleurs. Et quand on prend l’affaire au sérieux, comme c’est le cas de Corouge, elle devient redoutablement obsédante. Lorsqu’il raconte être revenu une semaine avant la fin des vacances revoir l’usine en se demandant comment « faire pour démonter ce machin ? », on peut être porté à sourire. On ne s’amuse pas lorsqu’on lit la montée des harcèlements antisyndicaux menés par l’encadrement au cours des dernières années d’avant 1981, qui finirent par provoquer le suicide d’un ami militant. Une grève menée en 1981 par les OS, précisément contre le travail et l’oppression, amorce un changement d’époque. De façon apparemment paradoxale, elle marque aussi le début d’une crise existentielle.

Le militant libéré

Le combat contre le système Peugeot n’est qu’un des constituants du cas Corouge. Il se combine avec une mise en question du militantisme, centrale dans le livre. L’histoire commence par un engagement rapide à la CGT et au PC, concordant avec la matrice familiale et sociale, dans le Cherbourg ouvrier où s’est vécue l’enfance. Au début des années 1970, l’implication de Corouge, parmi d’autres jeunes OS, est précieuse à ce milieu militant agencé par les ouvriers professionnels et qui manque de relais dans les catégories non qualifiées. Mais, limpide dans les premiers temps sochaliens, l’expérience se complique. Les combats des uns ne conviennent pas toujours aux autres : les mots de carrières, d’augmentation de salaire ou de conditions de travail résonnent très différemment dans les deux groupes. Le temps passé à l’atelier n’est pas compté de la même manière, l’usure des corps et des esprits ne pèse pas du même poids. Les modalités les plus élémentaires de l’activité militante, telles que préparer une intervention, rédiger un tract ou consulter les camarades d’atelier, ne s’accordent pas non plus. Progressivement, cela devient un combat d’amener le syndicat à s’intéresser pour de bon au « mouvement [des] OS qui est tellement jeune », voire à envisager qu’ils sont le nouveau cœur d’une « classe ouvrière toute neuve qui a tout à apprendre ». Le projet d’une telle recomposition a été porté par d’autres, hors du PC ou contre lui, sans succès, notamment par la CFDT des années 68 et par l’extrême gauche que Christian Corouge a connue et côtoyée. Son pari à lui, partagé avec d’autres, consistait à faire adopter ce cap par l’organisation communiste. Il a pu penser gagner lorsque les gauchistes se sont raréfiés. Là, dans cette usine qui est la plus grosse de France, au cœur du pôle communiste et cégétiste, il s’emploie à modifier les rapports entre ces groupes ouvriers, à infléchir les pratiques syndicales. Mais il n’aboutit pas vraiment. Leader de la grève de 1981, il est écarté des négociations qui la concluent. Le PC l’a exclu, en catimini comme souvent, quelques années plus tôt. « Il y avait trois camps : y’avait le côté de ceux qu’on appelait les cagoulards du Parti ou du syndicat, y’avait le côté de Peugeot, et enfin y’avait nous. On était au milieu et on savait plus. » Lui-même résiste à la fonction de porte-parole de ses camarades de travail, de « redresseur de torts à la place des mecs ». À sa façon, il sent l’impasse d’une recomposition de la classe. Après des tentatives de suicide et quelques péripéties, Corouge « décramponne », abandonné par l’envie de militer. Mais il n’arrive pas à tourner la page. Il entreprend des formations, forme bien des projets de reconversion, vers l’ergonomie, ou vers la création vidéo. Cependant, il reste à l’usine, sur un poste moins pénible, mais au contact des chaînes de montage et soumis aux horaires alternés. Il continue de lire l’Huma et de le faire lire, de soutenir l’action de la CGT. En fait, il devient témoin actif dans ce monde usinier.

Une coproduction intellectuelle

Une telle posture est rare. Dans l’histoire du témoignage ouvrier, en général, l’expression personnelle traduit une trajectoire militante considérée comme exemplaire ou, au contraire, intervient comme prélude à la sortie du collectif militant et du groupe social. C’est donc une transition singulière que suivent les entretiens. Vécue en partie comme une impossibilité de faire autrement, l’évolution est tout sauf harmonieuse. Les analyses se disjoignent, certains raisonnements se défont tandis que d’autres font écho au système de valeurs ouvrières que Xavier Vigna avait dégagées de son étude des années 68 [2007]. Ces considérations appliquées aux péripéties de la vie ouvrière, à l’usine et en dehors, trouvent une portée particulière dans l’époque, située après l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Elles prennent dans leur crible la mise en œuvre des lois Auroux tandis que s’érodent les espoirs ouvriers, puis le tournant de la rigueur alors que de nouveaux discours prennent le dessus du pavé à gauche, illustrés par l’émission « Vive la crise » de février 1984 conçue par Libération et incarnée par Yves Montand. En deuil d’un projet militant, Christian Corouge produit sur ces différents aspects une pensée autonome au moment même où s’engage une forme d’effacement du monde ouvrier. Situé précisément au moment et au cœur du mouvement de déphasage entre ce monde ouvrier et la Gauche, il exprime une réflexion vivace et réelle sur celui-ci. Avec le recul, et même s’il convient de ne pas généraliser à la légère, l’acuité d’un tel regard porté à chaud sur ce moment n’est pas le moindre apport du livre.

Mais les évolutions de l’usine et la crise du militantisme ne suffisent pas à dessiner l’intérêt de ces entretiens. Il convient d’y adjoindre le processus particulier de coproduction intellectuelle. Au début des années 1970, peu après son arrivée chez Peugeot, Christian Corouge participait au groupe Medvedkine de Sochaux [2006], dans lequel des professionnels du cinéma, une sociologue déjà – Francine Muel-Dreyfus – et des ouvriers coopérèrent longuement à la réalisation de films militants d’une facture inédite. Cette première expérience d’un travail assidu de création ne dura que quelques années. Toutefois, elle laissa à l’ouvrier sochalien l’amitié avec le cinéaste Bruno Muel qui fit le lien avec Michel Pialoux. Plus au fond, elle suscita le besoin de fréquenter des intellectuels, l’aptitude à réfléchir avec eux et l’espoir de trouver là une perspective alternative d’intervention sociale. Un tel type de coopération créatrice s’écarte d’une forme de juxtaposition entre communisme et culture, traditionnelle en France depuis quelques décennies. Dans les entretiens qui s’ensuivent, l’ouvrier apporte ces dispositions remarquables. Mais le sociologue, fort discret dans l’échange, apporte beaucoup lui aussi. Dans la démarche ethnographique alors peu pratiquée en France, il assume la discordance de leurs deux situations. Corouge ne l’ébranle pas lorsqu’il expose la violence de celle-ci, à travers la douleur des retours à l’usine qui suivent les conversations. Pialoux fait face lorsqu’émerge une mise en cause de son rôle d’intellectuel et de ses positions, dans laquelle l’ouvriérisme se mêle au communisme. Une rude controverse sur le mouvement polonais de Solidarnosc est à cet égard un moment d’anthologie. La crise est surmontée. Elle fait ressortir la fermeté du rôle de l’ethnographe, amené à combiner la disponibilité compréhensive dans le travail proprement dit et un positionnement robuste lorsqu’il est interpellé. Embarquant leurs différences, les deux chercheurs œuvrent ensemble à la formulation de cette pensée ouvrière, dessillée tout en restant à sa façon fidèle à elle-même. S’installant au-delà du témoignage par sa réflexivité, la recherche comporte une interférence originale, explicite et tenue, entre aspirations sociales et sciences sociales. Déjà, lors des premières publications, elle avait contribué au renouveau en ethnologie et en sociologie des enquêtes dans la société française, et à ce qu’on pourrait désigner comme mouvement ethnographique français. Au demeurant, on ne peut s’empêcher de supposer une influence du travail de Corouge et Pialoux sur l’entreprise collective de La misère du monde coordonnée quelques années plus tard par Pierre Bourdieu. La publication actuelle livre ce travail dans son ampleur. Elle honore le contrat de fait qui liait les deux partenaires depuis le début de leur relation. La double signature ponctue ce compagnonnage de belle manière.

> “voir le site de La vie des idées:“http://www.laviedesidees.fr/De-la-chaine-a-la-plume.html

Nicolas Hatzfeld
La vie des idées , 05/09/2011
Quand un sociologue rencontrait un ouvrier…
Les entretiens relèvent des pratiques habituelles de la sociologie, pour être ensuite retranscrits et analysés. Mais leur publication est exceptionnelle : entre 1984–1985, Michel Pialoux avait publié quelques-uns de ces dialogues avec un OS de Peugeot-Sochaux, Christian Corouge, dans les Actes de la recherche en sciences sociales. La remarquable collection « Mémoires sociales » des éditions Agone publie aujourd’hui, grâce aux bons soins de Julian Mischi, une bonne partie de ces entretiens. Ils constituent un document passionnant sur ce moment charnière des années 1983–1985, analysés conjointement par deux intellectuels, l’un sociologue, l’autre ouvrier syndicaliste et autodidacte. Ils permettent également de relire à la fois la grande séquence de contestation des années post-68, mais aussi le quotidien ouvrier. Un livre en tous points exceptionnel.
Vingtième siècle , août 2011
Compte-rendu

Christian Corouge a été ouvrier chez Peugeot toute sa vie. Pendant plusieurs années, au début des années 80, ce Cherbourgeois a discuté de son métier, de la violence des rapports de force au sein des ateliers, de la répression, de la solidarité des travailleurs sur les chaînes de montage, de la décomposition du mouvement ouvrier, avec le sociologue Michel Pialoux.

Il a raconté la difficulté qu’il rencontrait à exercer son mandant syndical face à l’ingéniosité des représentants du patronat, à la pression dans les ateliers, à l’incompréhension du monde extérieur. Il a dit aussi le plaisir qu’il avait à travailler en équipe. Ces entretiens viennent d’être publiés. Ils se lisent comme un témoignage de premier plan, très engagé, d’un monde salarié qui s’exprime rarement directement.

Ce témoignage est unique par la force de la parole de Christian Corouge, sa qualité à dire les situations sociales qu’il a traversées avec une franchise percutante.

Ouest France , 07/08/2011
Compte-rendu

Né dans une famille ouvrière de Cherbourg, Christian Corouge ouvrier chez Peugeot à Montbéliard vient de partir à la retraite. Sur la chaine jusqu’il y a dix ans, Il termine sa carrière OP tôlier retoucheur. Il nous parle du mal être, de la mal vie des OS, des ouvriers. Trente ans OS c’est terrible. En 1970 il y avait 45 000 ouvriers, aujourd’hui il n’en reste que 12000.
Ce livre est riche, très riche : ce sont des entretiens entre 1983 et 1986 entre Christian et le sociologue Michel Pialoux, qui travaille sur la classe ouvrière.
En 1981, les OS déclenchent une grande grève, à la CGT, il n y a pas beaucoup de syndiqués mais un fort soutien. La Carrosserie va rester seule dans la lutte. Après la grève, les sanctions pleuvent, Christian est mis à pied, il est interdit de séjour à l’usine.
Pialoux et Corouge parlent des lois Auroux, des 38 heures, mais aussi du mal aux mains des OS ; pour Corouge les immigrés, les intérimaires qui travaillent avec lui sur la chaîne sont des camarades de lutte. Il nous parle aussi de la place des femmes dans l’atelier, dans le syndicat, du rôle du syndicat jaune la CFT, de leurs hommes de mains, de la presse syndicale.
Pour Christian le combat culturel est primordial, il dévore les livres, participe au collectif Medvekine qui fait des films à Sochaux. Pour lui, le Comité d’Entreprise est une Arme au service de la classe ouvrière, il faut développer la bibliothèque, faire du prêt de livre sur la chaîne. La rencontre des Muel et de Paul Cèbe change le cours de sa vie, il va découvrir le cinéma avec un ciné club, le théâtre, Brecht, Prévert, Eluard, ils vont écouter Colette Magny, Leni Escudero.

Un bel hommage aux travailleurs manuels et à la classe ouvrière.

James Tanneau
L'iresuthe , juillet 2011
Compte-rendu

Comme le dit Michel Pialoux dans son bel avant-propos, l’image de Christian Corouge qui se compose tout au long de ces entretiens est celle d’un homme en porte à faux, ou comme il se caractérise lui-même : « le cul entre deux chaises ».
A la fois ouvrier (OS chez Peugeot une bonne partie de sa carrière) et intellectuel – par ses lectures, sa participation à des films, des débats, des ateliers photos – militant mais critique des partis et des syndicats, en l’occurrence du PC qui l’exclut deux fois de suite ! et de la CGT dont il refusera de devenir permanent pour ne pas lâcher ceux de la chaîne, et on peut dire sans outrance, pour ne pas trahir sa classe.
Ce malaise continu, ce dédoublement épuisant, il n’en sent l’accalmie que maintenant qu’il est retraité, le livre se terminant non pas sur le mot de bonheur mais sur celui de repos : « Mais tu vois, tu te contentes de peu finalement par rapport à tous les rêves que t’as pu faire quand t’étais jeune… c’est plutôt reposant… je te le dis, le terme c’est reposant. C’est pas joyeux mais reposant. »
Un repos qui ne signe pas la fin des luttes, celles-ci menées vaillamment au détriment d’un corps harassé (le « mal aux mains » évoqué de façon récurrente ici comme dans le film le Sang des autres, et autres douleurs et atteintes, l’ont conduit, sur avis médical, à changer de poste).
Dans les luttes et événements évoqués, beaucoup étaient déjà présents dans Grain de Sable sous le capot, dont la grève de 1981.
Sur les conditions matérielles du travail, rien de neuf donc, mais une insistance frappante sur la façon dont la vie de l’OS est soumise au chiffrage : cadences, horaires, salaires, vitesse de la production, budget de l’entreprise et de ce qu’elle consent à lâcher pour l’amélioration de certains postes… jusqu’aux comptes à vérifier du syndicat ! En dépendent le rythme de travail, donc la santé, et les gains-diminuables par les estimations et calculs patronaux à la baisse, et par les mises à pied réprimant la contestation… Ce sont bien là les coordonnées du système capitaliste : le temps de travail durement compté et le profit accumulé qui mesurent, règlent et aliènent la vie des exploités et contre lesquels ceux-ci continuent de se dresser et de résister, y compris avec leurs capacités créatrices :
Michel : « Au fond la vraie, la seule classe ouvrière, c’est vous les OS… » Christian : « A la limite c’est elle qui a été dépossédée de tous les moyens culturels et de production. Elle est incapable d’agir sur sa production, elle est incapable de calculer sa gamme de travail, elle est incapable de calculer les points en fonction des heures de travail parce qu’elle n’a jamais été à l’école. Mais elle est capable de tout inventer dans ces systèmes de production. Je t’ai raconté l’histoire des pinces, des outils que les mecs étaient capables d’inventer » (p. 367)
Domine dans ce livre la tonalité philosophique : faits et événements nourrissent continûment l’interrogation existentielle, relancée par les questions de Michel Pialoux. Débouchant sur des certitudes : telle la condamnation de la course à la consommation et à la propriété par le jeu des crédits, impulsée par le système, et qui, des années durant, prive l’OS et sa famille de l’essentiel.
Mais aussi sur des doutes : essentiellement autour de la notion de culture – que Corouge critique et revendique pourtant non comme une fin mais comme un instrument de lucidité, de progrès, et comme une arme politique. Ce qui est au coeur du lien à la fois étroit et conflictuel qu’il entretient avec le sociologue et qui nous vaut de la part de celui-ci, au chapitre VIII, « Relations avec les intellectuels », le courageux compte-rendu d’une soirée houleuse à trois : Corouge, son maître à penser des années 70, Pol Cèbe, et lui-même : « Et puis la culture c’est quoi ? Culture en plus c’est un mot con… Plus je vieillis, plus je pense que c’est con d’en parler. Ce que j’ai fait avec Bruno (Muel) par exemple, c’est tout sauf de la culture… je trouve que c’est un boulot intelligent mais…qu’on n’a rien prouvé. Bruno a bien filmé, les textes sont bien dits, y a un montage parfait. Mais non y a rien d’original quoi, je veux dire, là-dedans. » (p. 427–8).
Pourtant il reconnaît combien les livres, le cinéma, la photo qu’il pratique régulièrement sont importants : « Si on parle d’accès à la culture, je continue à le revendiquer très fort. Je pense que tout homme qu’il soit militant, qu’il soit OS… professionnel, il a besoin de s’alimenter le cerveau. Seule une formation intellectuelle, je ne dis pas importante au niveau du diplôme, mais l’apprentissage de la lecture, la découverte des autres, la découverte du beau, du pas beau, de la peinture, du théâtre, la façon de s’exprimer en public, c’est l’essentiel. La chose la plus importante ce n’est pas tant le capital culturel…c’est l’emploi que tu peux en faire. Les patrons ne se sont jamais trompés : les gosses de cadre, souvent on leur apprend à faire du théâtre, ce qui n’est jamais fait dans les CET,... les LEP ».
Pour lui la culture sert surtout à donner la force de prendre la parole –ce qui est décisif du côté des dominés– ceux-ci préférant souvent s’en remettre et se soumettre aux mots d’ordre et versions des responsables syndicaux, ou rester muets devant le discours patronal.
L’humour des regrets de Corouge quant au beau langage, l’académique – le propre pour lui des universitaires et des nantis (mais on s’aperçoit que Michel lui-même dans cette conjoncture et ce dialogue sait y faire des entorses, et dispose donc comme chacun(e) de plusieurs registres de discours) est que c’est ce langage parlé écrit, déjà apprécié chez Durand dans Grain de Sable sous le capot, qui fait pour le lecteur la force émouvante des propos ! Ou plutôt que les deux sont inextricablement liés : la langue, véhémente, celle d’une classe en révolte, est la révolte en acte contre la ségrégation de classe, et c’est l’appartenance au peuple qui permet de la manier mieux qu’aucun écrivain bourgeois ne saurait le faire !
Nous sortons de ces presque cinq cents pages de témoignages, questions et réflexions, à la fois fortifiés dans notre conviction que la classe ouvrière, malgré les changements techniques et économiques (comme le rappellent Christian et Michel la division OS-professionnels est désormais remplacée dans les entreprises par celle des précaires et des « stables »), existe fortement dans ses difficultés, sa « mal-vie », mais aussi sa conscience politique et ses luttes y compris culturelles, et que c’est à ses côtés, quels que soient nos destins personnels, que nous sommes et que nous devons rester.

Lire sur le site Mouvements.info

Marie-Claire Calmus
Mouvements , 11/07/2011
Compte-rendu

Fruit de nombreuses discussions et échanges entre un ouvrier spécialisé de l’usine Peugeot de Sochaux, Christian Corouge, et un sociologue, Michel Pialoux, enregistrés au cours des années 80, Résister à la chaîne constitue un ouvrage important, en ce qu’il donne à saisir, dans les propos de Christian Corouge, la vie à l’usine, mais aussi la vie hors usine et l’importance des multiples formes de résistances, collectives et individuelles, face à l’ordre usinier. Plus qu’un témoignage, ce dialogue constitue une manière réflexive de retracer les expériences singulières d’un militant ouvrier, ouvrant la voie à une approche située et compréhensive des réalités du travail à la chaîne, mais aussi du travail militant.
L’expérience, au cours des années 70, de la rencontre avec des intellectuels pour la réalisation de films militants, marque Christian Corouge. Il a une conscience aiguë du potentiel émancipateur que peut apporter le combat culturel, et cette conscience marquera sa trajectoire, les formes que revêt son militantisme, et le regard qu’il porte sur les rapports de force à l’intérieur des structures syndicales. On saisit alors l’importance de l’accès à la prise de parole pour les ouvriers spécialisés (OS), mais aussi les immigrés puis plus tard les intérimaires, face aux ouvriers professionnels (OP) au sein de la CGT, en lien avec les divisions statutaires traversant les groupes ouvriers de l’usine. Car si la question de l’autonomie se pose dans le travail, elle se joue également au sein des instances de mobilisation collective, dominées par les OP. Christian Corouge porte alors un regard précis sur les condition de travail à la chaîne, la fatigue physique et la dureté de certains épisodes de répression, avec une préoccupation récurrente, celle des conditions concrètes d’élaboration de revendications qui soient discutées et portées par les OS eux-mêmes. Du durcissement des formes d’encadrement et de contrôle au travail, aux grands mouvements de grève qui mobilisent l’usine, en passant par les difficultés personnelles, ces échanges entre Christian Corouge et Michel Pialoux montrent combien le combat politique est à mener sur tous les fronts.

Violaine
Alternative libertaire , juin 2011
La Révolte n'est pas loin

Christian Corouge, ouvrier, militant syndical CGT, chez Peugeot, à Montbéliard, est en retraite depuis le 1er mai. Une date symbolique. Et le 1er mai, il était à la manif, évidemment.
J’ai donné la parole à Christian Corouge en février dernier. À l’occasion de la parution de Résister à la chaîne, aux éditions Agone, je l’ai à nouveau interrogé sur sa vision de la condition d’ouvrier dans le monde d’aujourd’hui. Je précise que cet entretien date du début du mois de mai, avant qu’éclate le mouvement des Indignés et avant la sortie de DSK de la scène politique par la porte des faits divers.

Retraite, le mot est à double sens. Comment un militant syndical très engagé comme vous le prend-il ?
La retraite, c’est une espèce de libération par rapport aux contraintes d’horaires. Et, en même temps, cela ne va pas changer fondamentalement le mode de vie que j’ai. Je vais m’impliquer davantage dans les sections retraités. Et voilà.

Le combat syndical a toujours un sens aujourd’hui pour vous ?
Oui, bien sûr, il n’y a pas de rupture avec l’arrêt du travail. C’est une autre phase. Les anciens doivent s’impliquer.

La publication d’entretiens vieux de vingt-cinq ans, comment percevez-vous cela ?
Cela fait un peu bizarre de relire ce qu’on avait fait avec Michel Pialloux, il y a 25, 30 ans. Fondamentalement, il n’y a rien de changé. L’accent est beaucoup mis, c’est l’essentiel du livre, sur les mouvements syndical et politique qui sont toujours un peu incapables en France de gérer ces nouvelles populations, les anciens OS et maintenant les intérims. C’est toujours le problème. Comment peut-on faire fonctionner ces personnels, ces couches sociales un peu insaisissables, leur confier des responsabilités pour qu’elles deviennent des acteurs à taux plein du mouvement syndical et politique.

Depuis vingt-cinq ans, la situation sociale et politique a beaucoup changé, mais le mouvement syndical n’a pas trouvé de solution pour défendre efficacement ces travailleurs-là ?
Non, bien entendu. Le mouvement syndical continue normalement sa trajectoire, même si c’est avec une implication plus forte des OS, du personnel permanent sur les chaînes. C’est un truc qui s’est modifié parce qu’on avait réussi à mener ce combat-là, que les OS aient des responsabilités. C’est cette population qui travaille majoritairement en chaîne. Les travaux les plus pénibles sont faits à 80 % par ces intérims et on est confronté à une difficulté d’organisation, de contact avec cette population. On n’arrive pas du tout à rentrer dedans. Et on ne trouve pas de meneur charismatique dans ces gens.
Il y a aussi Peugeot qui, par la durée des contrats, casse systématiquement tout ce qui pourrait être mis en place. J’accuse beaucoup le Parti socialiste d’avoir développé cet intérim pour résoudre le problème d’emploi. C’est un gros pavé qu’il nous a foutu et maintenant, plus personne ne veut s’en occuper.
En même temps, il faut bien voir la situation de l’automobile. D’un côté, il y a un peu la hantise de l’externalisation, à savoir que les bagnoles soient faites ailleurs et donc tout le monde trouve que c’est un pis-aller. Après tout, l’intérim, ce n’est pas bien, mais, bon, dans la conjoncture actuelle, voilà. Et moi, je suis un peu inquiet parce que je pense que les structures syndicales pensent un peu comme ça.

En fait, on a du même côté une organisation patronale efficace et des syndicats qui entrent dans le jeu. Et de l’autre côté, on a des salariés qui ont beaucoup moins le sens du collectif.
Ah oui, il y a les méthodes patronales de management qui y ont été pour beaucoup, qui ont cassé les groupes constitués, on a la disparition des ouvriers professionnels dans les usines, qui étaient quand même des noyaux durs. Les gens en chaîne les plus combatifs ont été mis à des postes un peu en dehors parce qu’ils ont souvent 40, 45 ans. On les met à des postes moins durs et, en même temps, on les isole. Tout ça ne facilite pas le collectif. Ensuite, tout est fait pour que le salarié se trouve en position individuelle devant le patron, c’est la nouvelle forme de management, les nouveaux cadres sont formatés comme ça. Et ça, on n’arrive pas à dépasser le cap.
Mais je pense qu’il y a quand même de l’espoir. Les dernières élections professionnelles qui ont eu lieu en décembre ont montré qu’on progressait beaucoup dans le 2e collège, dans le collège techniciens agents de maîtrise. C’est un combat qui vaut la peine d’être mené puisqu’on arrive à 30 % des voix. Ce n’est pas insignifiant quand on connaît le tri à l’embauche, etc…

Cette situation est spécifique de l’industrie automobile ou c’est un mouvement général au niveau français, voire européen ?
Je pense qu’au niveau français, c’est un mouvement général. Tous les pays européens vivent sous des formes de syndicalisme un peu différent suivant les pays, ont des statuts et une histoire différents. Maintenant, on est tous confrontés à une même réalité, les ouvriers allemands de Mercedes, de Volkswagen, sont dans le même genre de choses. On leur a diminué leur pouvoir d’achat, on les a baisés sur les retraites, la productivité. C’est une attaque réglementée contre le monde ouvrier, ce qu’il en reste.

Pour en revenir aux entretiens qui viennent de paraître chez Agone, j’ai lu une histoire qui date de l’époque Mitterrand, que personnellement j’ai connue, mais qui me paraît extraordinairement ancienne. Comment jugez-vous votre action, votre combat ? Qu’est-ce qui a bien fonctionné ? Qu’est-ce qui a été raté ? Un jugement de ce type est-il possible ?
C’est un peu difficile. Je crois que ce qui a été raté, c’est qu’on n’a pas pu influer sur la démarche du Parti socialiste et qu’on a vu en même temps plein de copains responsables syndicaux tomber dans la course du carriérisme, eux aussi. Ils se sont trouvé élus maires de communes, comme l’ancien secrétaire du syndicat de l’époque. Dans le Doubs, c’est un peu particulier parce que la fédération (du Parti communiste) avait fait scission et était devenue Fédération démocratique de Franche-Comté puisque le PC l’avait exclue. Ces gens-là ont adhéré massivement au Parti socialiste. Au début, c’était la gauche du Parti socialiste et, les années passant, ils sont venus dans le noyau mou du Parti socialiste.
Le bouquin porte beaucoup sur la difficulté de militer. Des copains communistes, j’en connais encore un qui travaille comme retoucheur, sinon, je ne connais plus de militant PC à l’usine. C’est la disparition, l’effondrement du groupe politiquement organisé. C’est un constat amer.
En même temps, je suis un peu optimiste. Je me dis qu’on va reconstruire, le mouvement social est un éternel recommencement. Il y aura autre chose qui va se faire. Avec des tentatives de Front de gauche, autre chose. La situation n’est pas désespérée.

Au niveau politique, nous sommes actuellement dans une situation très particulière. L’irruption du Front national dans les usines, ça vous fait quel effet ?
Ça fait un frisson dans le dos et, en même temps, ça fait longtemps, les coups de gueule que j’ai pu passer étaient liés à ça. Même si Montbéliard, ce n’est pas la région parisienne, autour de cette usine, les grands ensembles ont été construits dans les années 70 pour les travailleurs qui venaient de tous les pays et ça ne posait aucun problème au départ. Au fur et à mesure des années, parce qu’il faut bien remettre dans le contexte, les ouvriers professionnels ont déserté les communes parce qu’ils avaient un peu plus de revenus et sont allés faire bâtir dans les lotissements des villages environnants. Et ceux qui travaillent à deux, même comme OS, ont fait bâtir aussi. Maintenant, les prêts sont tellement importants qu’on endette les gens même avec un petit salaire sur 25 et 30 ans. Et donc, ce tissu social qui existait dans les grands ensembles a complètement disparu, a été laminé. Il ne reste qu’une population socialement très pauvre, avec deux, trois ouvriers encore, avec des familles d’origine immigrée, avec tout ce que cela comporte comme désagréments parce que rien n’est fait, parce que le tissu social s’est complètement éclaté et donc ces gens-là ont du mal et ont l’impression d’être complètement abandonnés par tous les partis politiques de gauche.
Alors, la montée du Front national là-dedans, les usines qui ferment, les stages bidon qu’on fait pour les ouvriers licenciés, ces misères de primes qu’on leur donne en partant, les mauvaises écoles, les mauvaises routes, les mauvais magasins, tout ça, c’est pour eux, et c’est vrai qu’il y a un ras-le-bol collectif d’une partie de ces gens-là. Moi, je suis assez content parce qu’après vingt ans de merde, il n’y a que 32 % qui votent au Front national. Ça aurait pu être 50 %. Il y en a qui résistent encore, mais ça va être de plus en plus difficile. À moins que la Gauche se reprenne.

Il y a une question qui en découle. Aujourd’hui, la population ouvrière est essentiellement une population immigrée qui n’a pas le droit de vote. Percevez-vous une conscience politique et syndicale chez ces ouvriers ?
La conscience syndicale, oui. On voit bien dans les élections professionnelles, dans les ateliers les plus durs, les ateliers d’OS, les ateliers où ça travaille à flux tendu avec une productivité très forte, les gens votent à 90 % pour les élections professionnelles. Il y a une conscience très forte, et ils ne votent pas à FO ni à la CFTC, ils votent à la CGT à 65 %, 67 %.
Avant, l’attitude syndicale, dans les villes ouvrières, c’était aussi à l’extérieur. Maintenant, c’est fini. Il y a l’usine, et, en dehors de l’usine, il n’y a plus rien. C’est un peu le désert. Et donc, pour donner un fond politique, ou une conscience de classe, il faut retravailler dans les communes sur le tissu social. C’est bien là qu’il y a problème parce que les élus n’habitent plus dans ces quartiers, ne sont plus du tout opérants comme cela pouvait être dans les années 60, 70 ou début des années 80.

Tous les investissements publics, toute la politique sociale de la ville, c’est du pipeau ?
C’est carrément du pipeau, oui, les rénovations de quartiers, les budgets mis en plus dans les écoles, dans les mauvaises écoles, c’est du pipeau. Les mauvaises écoles restent des mauvaises écoles, avec des enseignants, souvent, qui font ce qu’ils peuvent, mais un peu démotivés. Et avec des parents d’élèves qui ont déjà pour la plupart loupé l’école et ne tiennent pas du tout à avoir à nouveau une confrontation leur rappelant leur échec. Donc, il n’y a pas de relais mis en place, il n’y a pas de médiateurs. Les gosses, ils ne connaissent la ville que pour y aller traîner le soir, ils ne connaissent pas la ville comme lieu de sociabilisation. Bien sûr, ça coince. Les gens ne sortent plus de leur propre commune, de leur propre quartier, alors que ces gamins-là ont besoin de découvrir tout à fait autre chose.

Cela rejoint un aspect de vos propos dans le livre, celui de l’engagement culturel populaire. Où en est-on aujourd’hui ?
On n’en est pas loin. Je crois qu’on recule. Dans le mouvement ouvrier, j’ai toujours posé la question de la culture comme primordiale. Je pense que, déjà, les échecs répétés dans la scolarité qui nous emmènent à travailler sur une chaîne, ce n’est pas terrible. Si en plus, on n’ouvre pas le cerveau aux gens. Il faut les aider à découvrir des gens qui écrivent sur différents sujets, une façon de parcourir le monde à travers la littérature ou le cinéma, mais qui soit politique, qui ne soit pas Eddy dans la montagne. On n’a même plus le même cadre de référence. Moi, je crois que c’est très dangereux. Dans une concentration ouvrière comme le pays de Montbéliard, voir Johnny Hallyday arriver et avoir 25 000 personnes à guichets bloqués, ça rend triste, on se dit que le combat culturel n’a pas été gagné du tout. Et je crois que maintenant, la Gauche se dirige vraiment vers une forme élitiste de culture, où les pauvres auront droit à un feu d’artifice au 14 juillet et de temps en temps une galette des Rois avec les vieux. Et le reste du temps, il ne se passe rien.

Vous sentez de l’abattement, de la passivité ou de la révolte ?
Je ne sais pas trop comment analyser ça, je ne suis pas psychosociologue, mais, à force d’être abattu de cette façon-là, la révolte n’est pas loin. À un moment donné, à force de trop presser le citron, ça n’ira plus. Il y a, pas de la violence, mais une agressivité. Il y a des recommandations de la direction d’Automobiles Peugeot d’être un peu plus cool avec les intérims parce qu’on ne sait pas comment ils vont réagir. Eux sentent peut-être davantage que nous, ce climat qui se développe de dire : un jour, il faudra tout péter pour se faire entendre.

Avez-vous l’impression que l’échéance politique de 2012 fonctionne comme frein social, avec une sorte d’espoir que cela va aller mieux après, qu’on va pouvoir changer en changeant de président ?
Je pense que c’est plutôt l’effet inverse. La conscience ouvrière ces temps-ci, c’est de dire à peu près : Sarkozy, Strauss-Kahn ou Royal, qu’est-ce que ça change ? Cela explique en partie ces gens qui vont directement au Front national. Sur ce qu’ils ont vécu depuis 1981 jusqu’à maintenant, que ce soit la Droite ou la Gauche, ils ont eu du mal à compter les points. Pour eux, ça n’a pas été que des avantages. Les gens sont dans la confiture jusqu’au cou, dans la glu, bien ancrés dans leur petit truc individuel.
Il faut avoir un rapport de forces. La Gauche, elle sera ce qu’on en fera. Comment créer le rapport de forces, avec qui ? Pour le moment, tout est bien établi, tout est bien découpé par les médias. Il faudrait bien parler de ce phénomène de médias, de presse. Plus les portables se démocratisent, plus il y en a, plus il y a de téléviseurs, plus il y a Internet et plus on a l’impression qu’on vit dans le mouvement, que cela ne sert qu’à picorer les merdes de films, toutes les conneries du monde. Mais, il n’y a pas d’évolution intellectuelle par rapport à ceux qui l’utilisent, dans le milieu ouvrier je parle. Il faut rediscuter d’une Gauche, avec des valeurs de Gauche, et savoir ce que c’est vraiment la Gauche, ce qu’on peut espérer. Pour moi la Gauche, c’est fondamental, doit s’occuper des moins bien lotis, changer la conscience sociale et arriver à une redistribution, quitte à faire la peau aux patrons.
En même temps, on a vécu dans l’histoire des moments pires que ceux-là. Le problème, c’est à quel moment le point de rupture va être atteint, à quel moment ça va saturer, à quel moment les gens vont en avoir ras le bol.
Punir les pauvres, c’est tout à fait d’actualité. Une anecdote parmi tant d’autres, la proposition de ne pas faire rentrer les automobiles les plus polluantes dans les centres-villes de certaines villes de France, c’est punir les pauvres. Les bagnoles qui polluent le plus, c’est les bagnoles des mecs qui n’ont pas de fric. Donc, ils n’auront même plus accès aux centres-villes. On ne dit pas démocratiquement les pauvres sont foutus dehors, mais cela revient au même. C’est quand même dramatique d’en arriver là. Si on ne veut plus de pollution dans les villes, et bien, on arrête de faire entrer les bagnoles. Mais là, non, on cible une population, tout le temps la même. Et ça, c’est pris d’une façon très humiliante et en même temps révoltante par rapport à ces élus qui se permettent ce genre de choses.
Je pense qu’il risque d’y avoir un moment de révolte. À quel moment, le point de rupture aura lieu, je ne sais pas. Le problème de la révolte, c’est que la Gauche en tant que telle, telle que moi je l’entends, n’est pas prête à réfléchir sur ces sujets. Je ne fais pas confiance à Hollande, encore que Hollande n’est pas le plus déplaisant ces temps-ci, ni à Royal, ni à Strauss-Kahn, ni à Moscovici pour régler ce genre de problèmes.

Et pourtant, nous sommes condamnés à faire un choix dans une élection politique
J’ai plein de copains, les choix au premier tour vont être assez simples, parce qu’il y a quand même des gens à gauche qui sont différents. Au deuxième tour, le choix va devenir plus compliqué. On va aller vers une abstention, des votes nuls. Moi-même, je ne voterai plus jamais socialiste de ma vie, comme le Parti socialiste est actuellement.

> Lire en ligne sur le blog Une image juste
> Un premier entretien avait eu lieu en janvier 2011 et avait été publié sur le même blog sous le titre : La classe ouvrière n’ira pas en enfer

Gilles Collas
blog Une image juste , 01/06/2011
Itinéraire d'un OS

Le livre de Christian Corouge est un grand et important ouvrage. Il représente sans doute le meilleur de ce qu’une sociologie critique est en mesure d’apporter à un public large, curieux et engagé. Comme le sous-titre l’indique, il s’agit de la retranscription d’un dialogue entre un sociologue (Pialoux) et un ouvrier, OS durant toute sa vie de travailleur. L’essentiel est composé par la retranscription des entretiens conduits durant les années 1983–1986, auxquels s’ajoute une postface réalisée, toujours sous forme de dialogue, en novembre 2010, quelques mois avant que Corouge ne parte en retraite. Ces entretiens avaient donné lieu à un rapport de recherche pour le ministère du Travail (« Le militantisme ouvrier aux usines Peugeot-Sochaux dans les années 1970–1980 », 600 pages) qui est demeuré à l’état de littérature grise. Une partie avait été publiée sous la forme d’une « Chronique Peugeot » en 1984–1985, dans la revue de sociologie, Les actes de la recherche en sciences sociales, éditée par Pierre Bourdieu.

On l’a compris, l’essentiel de ce travail remarquable porte sur une période bien antérieure à l’actuelle, la fin des années 1970 et le début des années 1980. Une bonne trentaine d’années après, au-delà de l’indéniable aspect archéologique, quel est alors l’intérêt de cet ouvrage, si tant est qu’il en présente un ? Si l’on prend la peine de présenter en détail le livre, le lecteur doit se douter que la réponse est de l’ordre du positif. Plusieurs aspects doivent être mentionnés. Tout d’abord, le lieu dans lequel se déroule le récit se situe en périphérie de l’histoire ouvrière, telle qu’elle s’est constituée dans l’Hexagone.

En effet, tant la sociologie que l’histoire qui se sont penchées sur cet aspect ont privilégié les usines Renault. Et ce pour de multiples raisons : il faut mentionner que le site historique, celui de Billancourt, sur l’Île-Saint-Louis, est situé à Paris même. Il est plus facile aux érudits de franchir la Seine que de traverser la France. Ensuite, en tant qu’usine nationalisée à la Libération, Renault a servi de laboratoire pour bon nombre de modifications du processus de travail (mensualisation des salaires, allongement des congés payés, par exemple). Ces transformations ont donné lieu à d’importants travaux, références incontournables de la sociologie du travail (par exemple L’évolution du travail aux usines Renault de Alain Touraine, 1955). Le site de Peugeot à Sochaux (Doubs, dans l’est de la France) a toujours joué un rôle périphérique dans l’intérêt des enquêteurs, même si un mouvement de rattrapage s’est effectué ces dernières années1. Avec ce livre, c’est la vie ouvrière dans la plus grande usine de France qui est abordée.

Le second intérêt repose sur la méthode choisie tout au long de l’ouvrage. En effet, le livre se présente comme un dialogue, ce qui permet un accès très aisé pour le lecteur. Le texte est écrit dans une langue fluide et accessible, bien que le fond du propos soit très sérieux. Cela renvoie à la conception de la sociologie illustrée ici : celle d’un rapport égalitaire entre l’enquêteur et l’enquêté. Le sociologue ne se prétend pas en position de surplomb à l’égard de l’ouvrier, dispensateur d’informations. C’est bien un échange, sur un pied d’égalité, où la connaissance et l’analyse surgissent de l’interaction entre les deux personnes. La rencontre avec le sociologue permet à l’individu Corouge d’accéder à un statut d’analyste de son propre parcours. Le sociologue joue ainsi le rôle que la psychanalyse joue dans d’autres groupes sociaux, souvent éloignés des milieux populaires. Cette approche de nature ethnographique permet ainsi d’aborder ce qu’il y a de plus intime dans l’existence d’un homme, d’un militant.

Le thème qui parcourt l’ensemble du livre est celui des conditions d’engagement pour un ouvrier qui, bien que muni de diplômes professionnels, va effectuer toute sa vie comme OS. Là aussi, il s’agit d’un déplacement important, car l’essentiel des travaux portant sur le militantisme ouvrier repose sur la catégorie des ouvriers qualifiés (OQ). Résultat, ce que rapporte Corouge est bien souvent éloigné d’une histoire magnifiée du mouvement ouvrier. À travers son parcours, c’est un pan de l’histoire ouvrière méconnu, pour ne pas dire nié, qui se révèle. En effet, après un premier engagement au sein de la CGT, puis dans foulée du PCF, dans la période de l’après-68, son histoire personnelle va se brouiller. En 1984, son destin bascule. Corouge avait déjà été exclu du PCF en 1974 pour « activités fractionnelles ». Il avait participé à la diffusion d’un film, Septembre chilien, tourné par Bruno Muel, quelques jours après le coup d’État de Pinochet en septembre 1973. Dans ce film, une protagoniste du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) déclarait aux spectateurs français qu’il fallait se méfier de la bourgeoisie et qu’en cas d’accession de l’Union de la gauche au pouvoir en France, il faudrait vraisemblablement envisager des formes de défense armée. Sacrilège pour le PCF qui ostracisa le film. Pour s’y être opposé, Corouge fut exclu. Mais en 1984, la rupture s’étend aussi au syndicat. Se déroulent alors plusieurs années où le destin de Corouge sombre dans le rouge. Le rouge de l’alcool, du désespoir à l’égard des engagements de la gauche qui ne remplit pas ses promesses. Corouge s’éloigne, pendant plusieurs années, de tout engagement. À travers son destin singulier, c’est l’histoire de la gauche, du mouvement ouvrier, du déclin du PCF qui sont ici abordés. Ce que l’ouvrier témoin raconte par le menu de la vie au travail, des rapports qui se nouent sur la chaîne, des relations à la hiérarchie, du travail épuisant, répétitif et destructeur de la santé, c’est le hiatus (pas comblé à ce jour) entre les aspirations populaires et la représentation politique incarnée par la gauche institutionnelle. On regrettera d’ailleurs que ce témoignage passe complètement à côté de la dissolution de la fédération du Doubs du PCF au milieu des années 1980 par la direction Marchais, cas rare dans l’histoire du courant communiste d’une fédération où l’opposition interne avait réussi à gagner la majorité. Durant ces années, Corouge vit une crise existentielle qui l’amène au vertige de l’alcoolisme, de la dépression et des tentatives de suicide. Crise très violente où le privé est ici directement politique. Il est rare de voir ainsi, sous une forme réflexive et non dans une espèce de pathos d’auto-apitoiement, côtoyer l’abîme d’un homme du commun.

Cependant, Corouge finira, bien des années plus tard, par « reprendre du service », acceptant de nouveau d’être délégué du personnel dans son atelier, tout en élargissant ses activités au-delà de l’usine (FCPE comme parent d’élèves ou responsable dans une association de locataires). En effet, ainsi que le lecteur le comprend, il y a dans son parcours un « accident », exceptionnel, mais qui va lui fournir des ressources rares étant donné son milieu social. En effet, comme il le raconte longuement, Corouge va faire la connaissance dans le courant des années 1970 d’un personnage décisif pour lui. À cette période, une rencontre improbable a lieu entre des intellectuels et des ouvriers militants, parallèlement à Besançon dans le prolongement de la grève de 1967 de la Rhodia et à Sochaux. Avec l’aide de cinéastes, les groupes Medvedkine vont voir le jour et réaliser plusieurs films militants (voir le DVD, Les groupes Medvedkine, Montparnasse-Iskra, 2006, ainsi que le témoignage du couple Muel2). Corouge participe activement à ce mouvement (il joue dans plusieurs des films du groupe Medvedkine), gagnant par là même une émancipation culturelle et un accès à la réflexion intellectuelle. Cette rupture dans son parcours l’amène à questionner les rapports du groupe des OS aux autres catégories ouvrières et à s’interroger, notamment, sur la question de délégation. Pourquoi les OS n’accèdent-ils que trop rarement à la parole? Comment faire, dans la pratique syndicale, pour que la parole syndicale puisse être appropriée par les plus démunis parmi les groupes ouvriers? Autant de questions essentielles, qui sont évidemment d’une brûlante actualité si l’on envisage que la rupture avec l’aliénation capitaliste doit être l’œuvre des opprimés eux-mêmes. On le constate, par le retour réflexif sur son parcours, grâce à la dynamique d’entretien, l’OS pose des questions qui sont au cœur d’une stratégie d’émancipation.

Ce livre dense nous plonge au cœur de l’évolution, des difficultés et des contradictions d’une pensée ouvrière, plus vivante que jamais si l’on en juge par les récentes grèves de l’automobile dans l’usine Toyota à Onnaing. Cette lecture renvoie donc à l’actualité la plus récente.

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1 Haztfeld Nicolas, Les gens d’usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d’histoire, Atelier, 2002 ; Hatzfeld N., Durand J.-Pierre, La chaîne et le réseau. Peugeot-Sochaux, ambiance d’intérieur, Pages deux, 2002.
Sur le mouvement ouvrier, on lira la thèse d’histoire, non publiée, de Claude Cuenot, Ouvriers et mouvement ouvrier dans le Doubs de la première guerre mondiale à la fin des années cinquante, Université de Dijon, 1993 ; le travail sociologique de Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, 10–18, 2005 ; le témoignage de Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, Agone, 2006, initialement publié aux éditions La Brèche ou, enfin, sous une forme romanesque, l’émouvant livre de Goux J.-Paul, L’enclave, Actes Sud, 2003

2 Muel Bruno, Muel-Dreyfus Francine, « Week-end à Sochaux (1968–1974) », in Dammame D., et alii, dir., Mai-juin 1968, Atelier, 2008. Lire aussi l’entretien de C. Corouge, « Un cinéma militant », Regards sociologiques, 2003, n° 24, disponible en ligne.

Georges Ubbiali
Tout est à nous ! , 21/05/2011
Compte-rendu
L’ouvrage est le fruit de vingt-cinq ans de dialogue entre un ancien OS à l’usine Peugeot de Sochaux et un sociologue, spécialiste de la classe ouvrière. Ce qui en fait tout l’intérêt, même si le parti pris de conserver l’oralité des échanges en rend la lecture parfois roborative. Les conditions de travail telles qu’elles sont dépeintes semblent appartenir à autre siècle. Pourtant, Christian Corouge est entré chez Peugeot en 1968, à l’âge 17 ans ; il vient seulement d’accéder à la retraite. Entre-temps, trois grandes grèves, des sanctions, un divorce, deux tentatives de suicide… Le système Peugeot, avec son « mélange de répression pouvant aller jusqu’à la férocité et d’inculcation de l’esprit “maison” par l’octroi d’avantages matériels et la promesse d’avancement » n’est pas seul en cause. Les oppositions internes au monde ouvrier, entre OS et OP, et les dissensions entre syndicats finissent par le décourager. Depuis, les OS sont en voie de disparition, mais l’histoire recommence avec, cette fois, la figure de l’intérimaire, dont ces mêmes syndicats peinent à représenter les intérêts spécifiques.
Sylvain Allemand
Alternatives économiques , mai 2011
Compte rendu

Résister à la chaîne est l’aboutissement de nombreuses années d’entretiens entre le sociologue Michel Pialoux et Christian Corouge, ancien ouvrier des usines Peugeot de Sochaux. « Résister à la chaîne », le titre indique très justement qu’il est ici question du combat syndical quotidien de Christian Corouge. Cependant, à partir du militantisme au sein de l’usine, c’est une réflexion sur l’identité ouvrière qui est menée. Le langage, le comportement et les relations à la culture et avec les intellectuels en sont les pôles majeurs.

Le début de l’ouvrage est centré sur la résistance en tant que telle. La réflexion concerne la construction des rapports de force, en réaction aux conditions de travail, mais aussi l’intégration des travailleurs immigrés et des femmes dans les usines. Le questionnement sur la « résistance » ouvrière permet de mettre en avant le manque de considération envers les Ouvriers Spécialisés (OS). En effet, Christian Corouge rappelle que la condition de ces derniers a longtemps été ignorée tant des dirigeants de Peugeot, que de la direction de la CGT. C. Corouge doute de la réelle efficacité des lois Auroux pour améliorer les conditions de travail. Face à un syndicat que l’ouvrier décrit comme centré sur des problématiques générales, Corouge propose alors une autre forme de militantisme en affirmant l’importance d’un militantisme de terrain. Il remet dès lors en cause le rôle des « permanents ». Selon lui, ces derniers, en quittant les usines perdent de vue les problèmes quotidiens que rencontrent les travailleurs. La critique du travail des permanents du syndicat passe aussi par une intéressante réflexion sur le langage. C. Corouge revendique l’utilisation du vocabulaire des OS, y compris dans la rédaction des tracts. Il lui importe, par exemple, que les tracts soient rédigés par les membres du syndicat et non plus uniquement (exclusivement) par les délégués. Le questionnement sur la place des militants dans le syndicat est fondamental au cours des entretiens et constitue un point nodal pour comprendre le parcours de Christian Corouge. En effet, sa condition d’OS relève d’un choix certes professionnel mais avant tout personnel. La possibilité de quitter les chaînes de carrosserie de l’usine de Sochaux est évoquée à de nombreuses reprises.

Le retour sur le cheminement personnel de l’ouvrier permet de saisir ses choix. Issu d’un milieu militant de Cherbourg, titulaire d’un CAP d’ajusteur, Christian Corouge a quitté sa famille afin de se « libérer » d’une pression familiale certaine. L’évocation de son parcours personnel laisse apparaître un vif attrait pour la culture. Ainsi, ses débuts à l’usine de Sochaux ont-ils été marqués par la participation à un centre culturel associatif. Il s’agissait de permettre aux ouvriers de l’usine d’accéder à différents champs culturels : littérature, photographie, cinéma, théâtre…L’organisation d’activités lui a permis de rencontrer différents intellectuels. La question de la place de ces derniers est très sensible dans la relation entre le sociologue et l’ouvrier jusqu’à être à l’origine de tensions. M. Pialoux propose par exemple à C. Corouge de regarder un débat télévisé sur le communisme. Ne supportant pas le discours tenu par les participants (tant au niveau des propos que du langage), C. Corouge est irrité de ne pas comprendre ni de pouvoir répondre aux arguments évoqués. Il ne supporte pas de ne pouvoir porter plus loin la cause des OS. Il explique alors que ce n’est pas lui qui a « fait le travail » de l’ouvrage mais bien Pialoux. Ce dernier devient alors « l’interprète » des conditions de vie des OS de Sochaux. Tel serait alors l’un des rôles des intellectuels : être capable de transmettre, de faire voir ou comprendre les conditions de vie des soumis, y compris ceux qui sont soumis au « système Peugeot ».

Au-delà de l’intérêt intrinsèque que présente ce récit de vie, la richesse de l’ouvrage de M. Pialoux est de nous donner accès aux pensées d’un ouvrier portant un regard incisif sur sa condition. « C’est peut être là qu’il est le vrai problème, le problème culturel : le droit à l’expression » (p. 435). Finalement, le sociologue a donné à l’ouvrier un espace pour s’exprimer et pour faire résonner sa parole. Sa grande force est de savoir l’écouter et d’en être le passeur. Dès lors, ce serait une erreur que d’affirmer qu’il en est le traducteur tant ses commentaires restent rares et discrets. Il sait rester de bout en bout le guide de l’entretien.

Autour de la question du militantisme se cristallisent en effet les problématiques liées à la construction de l’identité ouvrière. L’ouvrage, en traitant des conditions de vie des OS dans les usines conduit à plusieurs réflexions. Dans un premier temps, c’est le syndicalisme centralisé qui est remis en question. Puis, l’évocation du suicide d’un des collègues de Christian Corouge rappelle que l’amélioration des conditions de travail est un problème ancien. L’ouvrage se conclut avec le départ à la retraite de C. Corouge. S’il paraît plus apaisé, il n’en demeure pas moins insatisfait.

Nicolas Befort
Liens socio , 15/04/2011
Une vie de luttes
Voici un livre qui retrace un dialogue engagé en 1983 entre le sociologue Michel Pialoux et Christian Corouge, ouvrier spécialisé et militant CGT à l’usine Peugeot de Sochaux. Commencée il y a plus de vingt-cinq ans, cette discussion sur le quotidien du travail à la chaine, la vie dans les ateliers ou encore les rapports de force avec le patronat ne s’est jamais vraiment interrompue. Pour preuve, fin 2010, les deux hommes reprennent leurs enregistrements, histoire de faire le point sur les évolutions du travail à l’usine mais aussi d’aborder de nouvelles thématiques, comme celle de la retraite. Tout un programme.
Sophie Labit
Regards , avril 2011
La classe ouvrière n'ira pas en enfer

Je publie le script d’un entretien téléphonique réalisé ce matin avec Christian Corouge, ouvrier chez Peugeot depuis 1969. Un homme qui n’a rien perdu de son idéal de progrès social après quarante ans d’usine. Une voix comme on n’en entend plus, et qu’il faut absolument écouter. Elle nous dit la réalité de ce monde du travail qui n’apparaît plus dans les journaux, à la télévision, et qui est toujours le socle de notre société.

Je suis parti à Sochaux en 1969. J’avais fait des études au CET du Maupas, à Cherbourg. Peugeot, Citroën, Moulinex embauchaient les gens qui sortaient de formation professionnelle. Les sergents recruteurs de l’époque faisaient les tours des CET. J’avais 18 ans. Je me suis installé dans un foyer de jeunes travailleurs, le cursus normal d’un jeune ouvrier déplacé à l’époque. Je suis devenu militant un mois et demi après être entré à l’usine. J’y suis resté parce que le militantisme me paraissait plus important que le reste, c’était une époque, après 68.
J’ai eu une chance dans ma vie, c’est à partir de 1969, de travailler dans le Groupe Medvekine. Je reste un des membres encore présents à l’usine, je suis le dernier, je crois. J’ai traversé toute cette période de ma jeunesse, jusqu’à 30 ans, avec ces gens, cinéastes, techniciens du cinéma, ce qui m’a permis d’avoir des rencontres différentes de celles d’un jeune ouvrier normal. J’avais beaucoup plus de contacts vers l’extérieur. J’ai milité, j’ai été longtemps élu comme délégué du personnel. J’ai arrêté de militer de cette façon-là parce que je m’y sentais à l’étroit. J’ai commencé à travailler avec Michel Pialoux et Stéphane Beaud sur des études sociologiques. Cela s’appelait Chroniques Peugeot. On faisait ça dans Actes de la recherche sociale, de Bourdieu. J’ai travaillé avec tous ces gens. Je continue encore à travailler avec eux puisque nous avons un livre qui doit paraître en mars, qui s’appelle Résister en chaîne, chez Agone.

Je suis toujours resté à l’usine. Il y a eu des moments où j’ai eu envie de la quitter, où on m’a proposé de la quitter pour travailler dans des conseils généraux, dans ces trucs à trajectoire militante normale de l’époque. J’ai toujours refusé. J’ai une espèce d’attachement à cette usine, pas sentimental, mais je fonctionne bien intellectuellement dedans, c’est mon cadre, c’est là que la vie se passe. Je n’ai pas trop mal vécu l’usine. L’histoire de l’usine, c’est une histoire de haine et d’amour. J’aime bien l’usine dans ses rapports sociaux, ce qu’on peut faire comme découverte, et, en même temps, je hais l’usine dans ses moments répressifs où cette pression considérable, qui s’exerce forcément sur les plus petits, ceux qui ne sont pas diplômés, ceux qui sont en bas de l’échelle. Il y a cette haine de l’usine et cette tendresse pour ce milieu ouvrier que j’aime bien.
Je suis passé ouvrier professionnel tôlier retoucheur il y a une dizaine d’années. Tant qu’il y avait la répression syndicale féroce, j’étais resté OS. Je travaillais toujours en chaîne. Il y a une dizaine d’années, quand il y a eu des grands procès pour discrimination syndicale, on m’a proposé de passer professionnel. Pendant trente ans, j’ai été OS sur les chaînes. C’est terrible de travailler en chaîne. Mais ce n’était pas terrible parce qu’on savait pourquoi, parce qu’on avait un engagement syndical. Je n’étais pas en mission, je ne suis pas prêtre. Mais je savais très bien qu’en militant, c’était comme ça.

L’usine à Sochaux en 1970, c’est 45 000 personnes. En 2011, on n’est plus que 12 000. Tout est passé à la sous-traitance. Si on regarde le nombre d’emplois sur le bassin industriel du Pays de Montbéliard, à 5 000 près, il y a autant de personnes qui travaillent. Sauf que les gens qui travaillaient à l’usine travaillent maintenant chez les sous-traitants, avec des salaires amoindris, beaucoup d’intérim, et des libertés syndicales, politiques et même de déplacement à l’intérieur de leur propre usine très réduites. La pression est très forte. Il y a beaucoup d’immigration, beaucoup de femmes isolées, des horaires de travail impossibles. C’est comme cela que s’est traduit la transformation du tissu industriel dans la région. Et en même temps, on a assisté à une espèce de ringardisation des ouvriers. Il arrivait des militants dans la Gauche traditionnelle, très différents, très carriéristes. Les ouvriers, on les a mis en marge dans les prises de décisions, on ne les a même plus consultés, en disant qu’on ne comprenait plus rien, dépossédés par la technique, par l’informatique qui se mettait en place.
Chaque homme porte en lui une somme de révolte. Révolté par ce qu’on voit, ces attaques répétées sur les plus pauvres, les plus démunis. Faire payer les pauvres, c’est ça le vrai problème. Il est déjà dans la mise en route de cette Europe qu’on nous a bien vendue comme étant un lieu social. Or, on s’est aperçu qu’il s’agit de faire baisser nos salaires pour augmenter un peu ceux des pays de l’Est, des pays asiatiques. Et tout cela avec un désengagement de l’État.
Moi, je suis resté dans une logique où l’État doit être protecteur parce que lui seul peut réguler un marché qui est dans une recherche de profit épouvantable. Ce mouvement de révolte, les organisations comme le Front de Gauche en sont un peu l’aiguillon qui permet d’emmener un débat un peu différemment. Je ne suis pas adhérent au Front de Gauche, je ne suis pas adhérent au PC. Politiquement, je ne suis engagé nulle part. Je participerai (NDLR: au débat organisé par le Front de Gauche à Cherbourg le jeudi 13 janvier) parce que cela me semble nécessaire qu’il y ait des paroles ouvrières qui soient données parce que cela fait longtemps que le Parti socialiste a abandonné l’idée des ouvriers. Les socialistes préfèrent même, à la limite, que les ouvriers n’aillent pas voter et rester entre eux, petits technocrates, petits énarques, tranquilles, en faisant leurs salades, tout ça en oubliant la réalité sociale du mal-être, du mal-vie. Moi, cela me rend profondément triste.

La difficulté est créée par un type de société qui a été mis en place, l’endettement des ménages, cette façon de prêter du fric facilement aux gens et les tenir coincés par un crédit. On dégrade l’habitat social. Dans le Pays de Montbéliard, il y a des grands ensembles qui ont été bâtis dans les années 70, 75, pour accueillir tous ces ouvriers, on les a laissés se dégrader d’une façon épouvantable, on a mélangé tous les travailleurs qui pouvaient venir, Marocains, Turcs, Yougoslaves, et on a permis à ceux qui travaillaient encore un peu de bâtir une maison, pas un château, une petite maison. Mais il faut rembourser et ça, c’est la corde au cou. D’une classe ouvrière qui était locataire dans les années 70, on est passé à une France de petits ouvriers propriétaires de petites maisons, mais avec un endettement considérable. Ils ne peuvent plus se permettre de manquer seulement une journée de travail, de débrayer une heure parce que la pression est trop forte. Le système du mérite a été mis en place, il ne faut pas manquer, il faut toujours être servile pour pouvoir bénéficier d’une petite augmentation de 15 ou 20 €, ce qui permet de mettre un peu de beurre dans les épinards. C’est toute la société qui est transformée. Cela ne s’est pas opéré comme ça, indépendamment de tout. Il y a eu une réflexion politique pour arriver à cet état de fait. On endette les ouvriers. Les gens sont très révoltés et ne voient plus comment s’organiser.
En même temps, on a bien vu pour les retraites que rien n’était si simple, on a assisté à des mobilisations importantes, avec des soutiens populaires importants des gens qui ne pouvaient pas faire grève qui étaient tout à fait solidaires. Ce que je crains plutôt, avec l’attitude de Sarkozy et du Parti socialiste, c’est qu’on arrive à un vrai vote d’extrême droite. Ce qui fait très peur. Chez les ouvriers, à force de voir le Parti socialiste s’entre déchirer entre des Vals et des Hollande, des Royal et des Strauss-Kahn, on se dit « tous pourris, autant voter extrême ». C’est ça le danger, c’est pour ça que le Front de Gauche a son intérêt, qui est de contrebalancer toutes ces idées préconçues. Avoir des valeurs de Gauche, c’est avoir des valeurs de solidarité, sentimentales, éthiques, qui sont complètement différentes.

J’ai 60 ans, je pars en retraite au mois de mai. À Montbéliard, il y a un grand musée sur l’automobile. Peugeot présente ses merdes, ses vieilles bagnoles, aux touristes. Il m’a toujours semblé anormal qu’il n’y ait pas un musée de l’histoire sociale de l’usine. C’est bien joli les bagnoles, mais il y a eu des centaines de milliers de gens qui y ont travaillé dans cette usine. J’aimerais bien qu’un jour leur histoire sociale y soit montrée, développée, analysée, toute cette histoire de grèves, de malentendus, de répression, de collaboration pendant la guerre. On va mettre au point cette histoire sociale du Pays de Montbéliard.

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> Une suite à cet entretien, réalisée aux premiers jours de mai, juste après le départ en retraite de Christian Corouge a été mise en ligne sur le même blog le 1er juin sous le nom : La Révolte n’est pas loin.
> Lire l’article en ligne sur le blog Une image juste

Gilles Collas
blog Une image juste , 10/01/2011
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