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Retour à l’Ouest
Chroniques (juin 1936 - mai 1940)
Préface de Richard Greeman
Textes inédits, choisis et annotés par Anthony Glinoer
Parution : 21/05/2010
ISBN : 9782748901252
Format papier : 400 pages (12 x 21 cm)
23.00 €

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En un quart de siècle, l’Européen d’aujourd’hui a vu la guerre mondiale, des révolutions victorieuses, des révolutions vaincues, une révolution dégénérée, les fascismes, la crise économique, le réveil de l’Asie, de nouvelles guerres coloniales… On comprend qu’il soit las et inquiet. On se souvient qu’il a beaucoup écopé dans tout ceci. Et pourtant, on voudrait lui crier que ce crépuscule d’un monde a besoin de lui, besoin de chacun de nous ; que plus les heures sont noires et plus il faut de fermeté à considérer les choses en face, à les nommer par leurs noms, à accomplir malgré tout le simple devoir humain.
Le nouveau Moyen Âge, où nous plongent les soubresauts du capitalisme finissant, nous impose la plus grande lucidité, le plus grand courage, la solidarité la plus agissante. Aucun péril, aucune amertume ne justifient le désespoir – car la vie continue et elle aura le dernier mot. Aucune évasion véritable n’est possible, sauf celle de la vaillance.

Victor Serge

Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution après avoir participé en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. En 1941, il réussit à fuir la France et rejoindre l’Amérique centrale avec son fils Vlady grâce au Centre américain de secours (Varian Fry, Marseille). Il meurt à Mexico en 1947.

Les livres de Victor Serge sur le site

Foreign Rights

English notice

Back to the West

Chronicles (June 1936 – May 1940)

Victor Serge (1890–1947) returned to Russia when the Revolution was announced. Imprisoned first before being expelled for criticising the regime, he arrived in Brussels in April 1936. A Belgian newspaper, La Wallonie, published his weekly column; a hundred or so of these are collected together in this volume.
In his role as as a writer, and without despair, Victor Serge became the chronicler of the counter-revolutions operating in a Europe moving towards a second world war.

L’ensemble des 202 chroniques publiées dans La Wallonie est consultable en ligne sur le site Les livres en ligne des éditions Agone.
Dossier de presse
Charles Jacquier
Tout est à nous ! , avril 2012
Samuel Bon
Lire à Chalons , 31/03/12
E.S.
Site du collectif Smolny , décembre 2010
Romain Felli
Pages de gauche , décembre 2010
C. Goby
Silence n°380 , novembre 2010
Hélène Fabre
Gavroche n°164 , octobre-novembre 2010
Daniel Blanchard
Courant alternatif , octobre 2010
Frédéric Thomas
Dissidences , octobre 2010
Sylvain Boulouque
L'OURS , octobre 2010
François Forestier
Le Nouvel Observateur , 16/09/10
Jacques Franck
La Libre Belgique , 06/09/10
Offensive , septembre 2010
Victor Keiner
À contretemps n°38 , septembre 2010
Apis
Médias citoyens Diois , 17/08/10
Bruno Colombari
blog Métaphores , 03/08/10
Jean-Jacques Marie
La Quinzaine littéraire , 1-15/07/10
Samuel Bon
Royaliste n°974 , juillet-août 2010
Jean Birnbaum
Le Monde des livres , 08/07/10
Jacques Dubois
Médiapart , 21/06/10
Fabrice Nicolino
Bakchich , 01/06/10
Patsy
Blog le monde comme il va , 01/06/10
Victor Serge, « Il y a vingt ans »

Expulsé d’URSS en avril 1936, l’écrivain militant Victor Serge (1890–1947) est boycotté par la presse du Front populaire en France. Il écrit pour quelques revues d’extrême gauche (comme La Révolution prolétarienne de Pierre Monatte) ; et seul le quotidien socialiste et syndical de Liège, en Belgique, La Wallonie, lui offre une tribune régulière. À partir de juin 1936, Victor Serge donne un article par semaine à La Wallonie sur les sujets les plus divers, de l’actualité internationale aux recensions d’ouvrage en passant par des chroniques d’histoire sociale ou des évocations des luttes passées. Ainsi en mars 1937, dans un article intitulé « Il y a vingt ans », il rappelle les débuts de la Révolution russe et l’effondrement soudain d’un régime vieux de trois siècles, réputé éternel et indestructible. Son évocation de l’aveuglement des classes dominantes et de leur incapacité à comprendre une situation nouvelle pour l’affronter caractérise bien ce moment rare où les dominants ne savent plus faire face, tandis que les dominés refusent de subir plus longtemps et prennent en main leur destin. De même, son invitation finale à méditer sur la chute des empires apparemment les plus solides – alors que les régimes totalitaires dominaient le monde et allaient bientôt l’entraîner dans la guerre – résonne comme une invitation à la résistance et à la lutte dans les conditions les plus difficiles qui soient. Dans de sombres jours, l’évocation des luttes du passé apparaît, selon les mots de Walter Benjamin, comme un appel à « devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant [du] péril » afin de hâter le moment où « les mauvais jours finiront ».

Lire sur le site les livres en ligne des éditions Agone la chronique de Victor Serge « Il y a vingt ans » publiée par la revue Tout est à nous !

Charles Jacquier
Tout est à nous ! , avril 2012
Lire Victor Serge

Victor Serge a-t-il vraiment existé ? Si l’on se contentait de chercher dans le Robert des noms propres les traces de son bref passage sur Terre, on pourrait en douter. En effet, ce dernier, pas plus que de nombreuses encyclopédies dont on taira le nom par charité, ne comporte d’entrée à son nom. On ne saurait donc trop remercier les Éditions Agone d’avoir pris la peine d’exhumer une partie presque oubliée de l’œuvre de ce révolutionnaire trop peu connu.
Né en Belgique de parents russes, le 30 décembre 1890, Serge fut d’abord anarchiste et n’adhéra au parti communiste russe qu’en mai 1919, peu après avoir fait le choix de soutenir la Révolution russe, à laquelle il participa activement jusqu’à son exclusion du PCUS, en 1928, pour « activités fractionnelles », c’est-à-dire, en clair, pour avoir eu la « mauvaise idée » de s’opposer, aux côtés de Trotsky, à la prise en main du nouvel État soviétique par Joseph Staline.
Désormais dans le collimateur du futur « Petit Père des peuples », Serge se retrouve alors placé sous surveillance, puis emprisonné et, en 1933, déporté dans l’Oural. Se rendant compte que la situation devenait on ne peut plus critique pour lui, Trotsky, qui avait momentanément réussi à échapper aux griffes de Staline, mena en sa faveur, depuis la France, une campagne internationale finalement couronnée de succès puisqu’elle aboutit à la libération de Serge, en 1936, peu de temps avant les procès de Moscou…
Banni de la “patrie du socialisme”, Serge, accompagné d’une femme « rendue folle par les persécutions de l’URSS » et de ses enfants, s’envola pour Bruxelles, où il arriva le 17 avril 1936. Bien que sa réputation d’excellent journaliste professionnel ne fût plus à faire, les portes des journaux socialistes, en raison de ses positions à l’égard de l’URSS et de Staline, lui restèrent fermées. « Seule La Wallonie [quotidien socialiste appartenant à des organisations syndicales de la région de Liège] lui ouvr[it] ses colonnes », ce qui permit à ce paria qu’était devenu Serge de faire vivre sa famille de juin 1936 à mai 1940.
Durant cette période, Serge donna au canard liégeois 203 articles, qu’il publia dans l’édition du samedi-dimanche. « Voilà maintenant soixante-dix ans que ces chroniques se morfondaient dans les archives du quotidien (…) conservées à la Bibliothèque royale de Bruxelles ». Fort heureusement, Anthony Glinoer, qui a choisi et annoté les 93 textes du recueil que viennent de publier les Éditions Agone, n’a pas résisté à l’envie de les soumettre « à tous ceux qui sont soucieux de mieux comprendre une époque charnière de l’histoire du point de vue du témoin probe, lucide et engagé que fut Victor Serge ».
Parmi les chroniques qui ont retenu l’attention de l’enseignant à l’Université de Toronto, et parce qu’il est impossible, en quelques lignes, de parler de toutes, on attirera tout particulièrement l’attention des lecteurs sur les magnifiques portraits que tire Serge de certaines des étoiles de sa « constellation des frères morts », notamment ceux des très émouvants « Adieu à Gramsci » et « Mort d’un ami ». On leur recommandera aussi de ne pas manquer ses magistrales notes de lecture, celle sur le Bagatelles pour un massacre de Céline (« Pogrome en quatre cent pages ») comme celle sur le Terre des hommes de Saint-Exupéry (« Terre des hommes »).
Après, quoi qu’il choisisse de lire, le lecteur ne sera pas jamais déçu. En effet, dans chacun des textes qu’il daignera savourer, le talent de « journaliste populaire et de pédagogue marxiste » bien informé que fut Victor Serge se déploie si bien que l’on ne saurait guère faire moins qu’être subjugué par ce que nous a légué cet homme admirable, bien qu’ignoré de nombre de dictionnaires et d’encyclopédies.

Samuel Bon
Lire à Chalons , 31/03/12
Compte-rendu

Victor Serge enfin libéré écrit au fil de l’eau, au fil du temps. Un journal belge lui a ouvert ses colonnes alors que tant d’autres s’étaient fermées, à quelques exceptions près comme La Révolution prolétarienne. Ces chroniques sonnent justes et rendent toujours un accent de vérité et d’honnêteté intellectuelle, éminemment rares en cette période où selon le propre titre de son plus célèbre roman, « il est minuit dans le siècle ». On peut bien entendu discuter de sa solidarité sans faille avec les premières années du pouvoir bolchevik, mais là n’est pas l’essentiel. Car plus encore que la pertinence et l’intelligence qui surgissent immanquablement de page en page, c’est souvent l’émotion qui nous saisit quand Serge s’efforce encore et toujours de redire ce que fut la lutte révolutionnaire, ce que fut et était encore le destin tragique des femmes et des hommes emporté(e)s dans ces combats par la contre-révolution, qu’elle prenne les traits de Franco, Hitler ou Staline. Par la force des choses, il doit défendre des absents que d’autres, socialistes et communistes du Front « populaire » par exemple, oublient ou pire, calomnient quand ils ne contribuent pas à leur traque. Les pages sur Ernst Toller ou Cronstadt sont poignantes. Son témoignage est souvent bouleversant et naturellement, comme celui de Ciliga par exemple, il fut assez peu entendu. Aujourd’hui encore, les néo-staliniens sont à l’oeuvre dans une belle continuité avec les exploits de leurs ancêtres pour gommer toute histoire vivante et sensible de cette opposition qui fut l’honneur du prolétariat vaincu.

Alors, gardons sous la main ce merveilleux recueil de textes. Pour une raison ou une autre, un mot, une idée, un nom, un écho du passé, qui s’inviterait aujourd’hui au détour d’une conversation, d’un débat, d’une réflexion, ouvrons au hasard ou cherchons ce qu’en disait Victor Serge : nous apprendrons toujours quelque chose de ce qui fait le véritable courage. Le devenir éditorial de ce livre devrait être simple : « épuisé ». Tout autre état serait incompréhensible.

Lire l’article sur le site du collectif Smolny

E.S.
Site du collectif Smolny , décembre 2010
Victor Serge, une figure majeure

Victor Serge, une figure majeure

Victor Serge (1890–1947), militant de l’opposition de gauche au stalinisme, au retour de son emprisonnement en URSS en 1936 se trouve dans une situation humaine difficile. Bien que de nombreuses-eux intellectuel-le-s se soient mobilisés pour le faire tirer des geôles staliniennes, une grande partie de la gauche ne lui pardonne pas son opposition résolue au régime soviétique et ses travaux sont quasiment boycottés par la presse du Front populaire, qui vit à l’heure de l’union entre communistes et socialistes. Un journal socialiste liégeois, La Wallonie, propose d’accueillir ses chroniques hebdomadaires, qui constituent l’origine des textes du volume présenté par les éditions Agone.
L’éditeur en a sélectionné une centaine, qui rend compte de l’acuité politique immense de Victor Serge. La tragédie de la guerre d’Espagne, les crimes du stalinisme, mais aussi l’actualité littéraire et culturelle figurent parmi les sujets traités par lui au fil de ces chroniques élégamment écrites, et qui maintiennent toujours le souci d’une écriture accessible. Une lecture hautement recommandable donc, non seulement pour sa valeur historique, mais aussi pour le plaisir qu’elle procure.
Nous avons posé deux questions à son préfacier, responsable des archives Victor Serge à Montpellier et militant de gauche, Richard Greeman.

L’internationalisme semble être au cœur de la pensée et de la pratique politique de Serge. Pourquoi est-ce si important chez lui ?

Né apatride de parents russes, exilé-e-s anti-tsaristes, Serge n’a jamais connu le poison du nationalisme. Imprégné de culture socialiste dès l’enfance, sa seule patrie c’est l’intelligentsia et ses valeurs universalistes. Et puis, il a connu les prisons de cinq pays, les unes pires que les autres, et deux guerres impérialistes mondiales.

Critique du capitalisme et du stalinisme, Serge est une voix isolée au sein de mouvement ouvrier à la fin des années trente. Quel écho trouvent ses analyses ?

Marginalisés depuis toujours par son opposition au stalinisme et au capitalisme, les idées et les livres de Serge semblent revenir à la surface chaque fois que les mouvements de masses surgissent dans l’histoire. Ce fut le cas dans les années 1960 avec la nouvelle gauche à laquelle j’ai participé, et voilà maintenant qu’on parle de nouveau de Serge et qu’on le publie dans beaucoup de pays.

Romain Felli
Pages de gauche , décembre 2010
Compte-rendu

Trente mille métallurgistes étaient abonnés collectivement au journal socialiste belge La Wallonie où Victor Serge, journaliste professionnel, traçait, plume rouge des portraits émouvants dans l’encre noire, et écrivait une chronique hebdomadaire après sa libération du pays du Mensonge déconcertant, cette URSS aux prises avec l’ogre Staline, paranoïaque plénipotentiaire qui purgeait du pays tous les bolchéviques de la première heure ; abattant les trotskistes, alors « agents de la Gestapo », et les anarchistes jusqu’en Espagne. Victor Serge évoque sans complaisance la situation à Moscou, comme à Barcelone avec une saine clairvoyance. Ses hommages et nécrologies, telles celles de Gramsci, Gorki ou Garcia Llorca sont d’une grande force et parlent comme un tableau. L’assassinat des frères Rosseli sur une route déserte de Normandie, par les spadassins de l’Italie fasciste indignera encore. L’évocation du Birobidjan, cet état juif en bordure du fleuve Amour laissera songeur comme la tentative finlandaise en 1918 de créer une nouvelle démocratie. La vague de suicides en Autriche après l’Anschluss, les camps de concentration en Allemagne, le chroniqueur se saisit de tout après que « Vienne était rouge, magnifiquement ouvrière, gérée par une municipalité socialiste qui en avait fait l’entreprise d’utilité publique la plus florissante d’Europe. » Agone a réuni là les meilleures chroniques d’un révolutionnaire.

> À lire en ligne sur le blog de Goby

C. Goby
Silence n°380 , novembre 2010
Compte-rendu

« L’incapacité de comprendre les événements nous met en état d’infériorité sitôt que nous sommes obligés d’y intervenir » : s’il existe un recueil d’articles propre à remédier à notre impuissance et à l’ignorance récurrente des nouvelles générations sur cette période, Retour à l’Ouest est celui-là.
De « l’euphorie du Front populaire à la Défaite de l’An quarante », une sélection de 93 articles parus dans le journal socialiste et syndical belge, La Wallonie, dégage les événements internationaux de leur chape de propagande et d’intérêts partisans.
S’exprimant dans la presse radicale depuis sa jeunesse d’anarchiste bruxellois, Victor Kibaltchitch, dit le Rétif, puis Victor Serge, a traversé comme acteur et comme témoin les bouleversements majeurs de la première moitié du XXe siècle dans cinq pays différents. Il a connu la propagande par le fait à Paris du temps de la bande à Bonnot, puis la prison pour avoir refusé de renier ses camarades malgré leurs désaccords ; il devint typographe à Barcelone durant la tuerie de sept à huit millions de paysans et d’ouvriers de 1914–1918 ; à partir de 1919, il a été un protagoniste de la révolution et de la guerre civile en Russie, suivie de la contre-révolution masquée en U.R.S.S…
En avril 1936, libéré par exception des geôles pré-tombales de Staline, il décrypte pour ses lecteurs l’énigme des disparitions ou des exécutions des vieux bolcheviks, le mystère des procès de Moscou et de leurs aveux en service commandé, les épurations dans l’Armée rouge et l’industrie : le régime élimine son passé « car il n’est pour lui ni pire reproche ni pire danger que ce simple rappel ». À l’occasion de l’anniversaire de l’insurrection de Cronstadt (1921), il assume les égarements du comité central du PC de l’URSS : « Cronstadt marque la première victoire sanglante de l’Etat bureaucratique sur les masses laborieuses. » Ce libre examen critique et le souci d’un pouvoir sous contrôle démocratique, souvenirs de ses principes libertaires n’équivalent pas à une condamnation de la Révolution et des travailleurs russes : « Les heures sont venues de la fidélité la plus vraie, puisque tout est à refaire ».
Entre 1922 et 1926, il travaille comme journaliste et agent du Komintern en Allemagne et en Autriche. Dix ans plus tard, il analyse le national-socialisme comme « un parti de déclassés, financé par le gros patronat et guidé par “un puissant faux prophète” » ; son idéologie irrationnelle exploite la haine au moyen de boucs émissaires : « L’antisémitisme s’efforce de canaliser vers le capitaliste juif le sentiment anticapitaliste des masses pauvres et en premier lieu des déclassés. »
En juillet 1936, un coup d’état militaire contre le gouvernement républicain embrase l’Espagne : « Vouloir une société “plus juste, plus humaine et plus rationnelle”, ce crime, aujourd’hui comme en 1871, mérite la mort aux yeux des dictateurs militaires… ». L’auteur comprend que de l’issue de ce combat dépend l’avenir de la paix et le sort du mouvement ouvrier : « C’est donc bien les destinées de la civilisation occidentale, représentées le mieux par le socialisme international, que défendent aujourd’hui les milices ouvrières de là-bas. » Mais ses appels n’empêcheront pas la minorité privilégiée d’assassiner la majorité en quête de justice sociale. « Plutôt Ludendorff que Liebknecht », le mot d’ordre des classes possédantes lancé par Foch lors du traité de Versailles se diversifie : plutôt Franco que la CNT, plutôt Mussolini qu’une Italie socialiste, mais le raisonnement demeure identique. Avec le fascisme en « expédient suprême », la bourgeoisie subordonne l’intérêt général à ses intérêts privés en « une trahison permanente ».
En dépit de sa lucidité et de sa rigueur, Victor Serge se refuse à croire à la Deuxième Guerre mondiale qui vient parce qu’il la juge absurde… Une attitude qui semble justifier l’hypothèse d’Arthur Koestler qui, à la même période, écrit dans La Lie de la terre : « La raison la plus profonde de la faillite des socialistes, c’est qu’ils ont essayé de conquérir le monde par la raison ».
De nombreux portraits d’hommages et d’adieux – la « constellation des frères morts » –, des textes sur l’histoire, les livres, les idées achèvent de constituer ces chroniques en un précieux document historique et littéraire intemporel.
De nos jours où l’avidité sans limites du capital nous entraîne vers un naufrage planétaire, le nouveau Moyen Âge annoncé par Victor Serge ressemble plus que jamais à notre avenir : « Une civilisation s’en va, sans invasions de barbares, parce qu’elle a ses propres barbares, d’autant plus inconscients et cruels qu’ils sont ses maîtres… »

Hélène Fabre
Gavroche n°164 , octobre-novembre 2010
Compte-rendu
En avril 1936, Victor Serge et sa famille arrivent en Belgique, après trois années passées en déportation à Orenbourg, dans l’Oural. Serge laisse derrière lui la « Patrie du socialisme » qu’une dictature toujours plus féroce et socialement inique a transformée en tombeau de la révolution et retrouve en Europe occidentale en Belgique, en France, en Espagne… – un prolétariat combatif, en pleine effervescence, dont il peut penser un moment qu’il rouvre la perspective révolutionnaire. Serge reste un militant et il a à cœur d’apporter au mouvement ouvrier la contribution de ses connaissances, de son expérience, de sa pensée. Dès le mois de juin, il inaugure une collaboration au journal La Wallonie, organe de l’aile gauche des syndicats belges, qui prend la forme d’une chronique hebdomadaire dont la première s’intitule « Retour en Occident » – et qui se poursuivra jusqu’en mai 1940. Des 203 articles ainsi publiés, Agone en reprend 93, répartis sur ces quatre années. Quatre années terribles, évidemment outre la retombée des luttes en France et en Belgique, c’est en Italie et en Allemagne le déchaînement de la répression sociale et politique et des persécutions antisémites ; c’est, en Russie, la série des procès iniques et la destruction des vestiges du mouvement révolutionnaire ; c’est l’écrasement de la révolution espagnole ; c’est la collusion entre Staline et Hitler et la marche inexorable vers une nouvelle guerre, vingt et un ans à peine après la fin de la boucherie de 14–18. Ce livre est bien plus qu’un document d’époque : c’est un texte instructif, passionnant, émouvant. Tous ces événements, auxquels Serge réagit sur le vif, et sur lesquels il apporte souvent des informations de première main, c’est comme si nous les vivions, les revivions nous aussi avec sa sensibilité, sa passion, son intelligence. Son écriture limpide et ferme nous les rend présents en même temps que sa personne, avec son expérience et ses convictions de militant révolutionnaire inentamable, ses attachements passionnels, sa lucidité, et aussi ses points aveugles ou sa foi dans un sens de l’histoire qui conduirait infailliblement à l’émancipation prolétarienne. Dans la présente édition, le texte de Serge est très utilement précédé d’une préface de Richard Greeman qui en définit avec précision le contexte, accompagné de notes qui rappellent certains faits supposés connus et suivi de notices biographiques sur la plupart des personnages mentionnés.
Daniel Blanchard
Courant alternatif , octobre 2010
Compte-rendu

Il semble qu’avec la publication, par Zones, en 2009, de Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression et L’affaire Toulaev (ce dernier également réédité chez Lux – voir les notes de lecture pour ces deux ouvrages sur le site de Dissidences), et avec ce recueil-ci, les écrits de Victor Serge (1890–1947) obtiennent enfin une reconnaissance et un intérêt plus larges – plus larges et justifiés – que par le passé1. De fait, de l’anarchisme individualiste contemporain de la Bande à Bonnot à la Révolution russe et l’Opposition de gauche, des romans aux essais historiques et littéraires, Serge fut un acteur, un témoin et un intellectuel exceptionnels de son temps.

Retour à l’Ouest rassemble près de la moitié des chroniques écrites par l’auteur de 1936 à 1940 pour le quotidien syndical belge (de Liège) La Wallonie, annotés et suivi d’un glossaire des noms propres. Expulsé d’URSS – suite à une intense campagne de soutien en France et en Belgique – où il était depuis des années en butte à la censure et la répression, Serge arrive en Belgique à la mi-avril 1936 et commence à livrer régulièrement des articles au journal dès le mois de juin. Dans l’intéressante préface, Richard Greeman présente ce recueil comme « un authentique document historique et littéraire » (page XXIII). Il a raison, doublement raison même : parce que ces années sont riches en événements et tragédies, et parce que Serge offre un point de vue critique unique. Greeman montre que les articles de Serge se distribuent autour de 8 thèmes : l’URSS et les procès de Moscou ; la Guerre d’Espagne ; le fascisme et la menace de guerre ; la culture ; les portraits de révolutionnaires et d’intellectuels ; la Chine ; la France ; l’antisémitisme. Il rend compte par ailleurs de la spécificité du quotidien liégeois et de l’autocensure partielle dont fait preuve l’auteur de L’affaire Toulaev. Outre une erreur ponctuelle – en 1928, Barbusse n’a pas fermé les colonnes de Clarté à Serge (page VIII), simplement parce que Barbusse ne contrôlait plus la revue depuis des années et que celle-ci, sous l’influence de Marcel Fourrier et Pierre Naville, allait en 1928 disparaître et devenir La lutte de classes –, regrettons que ne soient pas développés, d’une part, le champ politico-culturel franco-belge « dissident » (revues, rassemblements, groupes politiques), et, d’autre part, une comparaison des articles données par Serge à La Wallonie avec d’autres donnés ailleurs (principalement la Révolution prolétarienne). Cela aurait permis de constituer une microsociologie du réseau des relations de Serge, de son évolution (la rupture entre Serge et Trotsky intervient durant ces années) et de mieux cerner les différences d’accents et de thématiques selon qu’il s’adressait à tel ou tel public, en France ou en Belgique2.

Dès la première chronique de juin 1936, ce qui étonne, c’est la disposition à l’optimisme de Serge. Disposition sur laquelle il revient un an plus tard : « C’est l’époque qui est ainsi et elle exige qu’on la regarde en face. Nous étions là des rescapés de plusieurs dictatures totalitaires, et pourtant pleins de confiance en l’avenir des hommes » (page 91). Cet optimisme semble tenir au sens accordé à l’Histoire, au refus de ne pas céder, de ne pas abandonner le combat, au lieu de publication (d’autres écrits contemporains – par exemple, la postface à Destin d’une Révolution, qui date de 1937, sont plus critiques et plus sombres), et constitue comme le pendant d’une certaine retenue. Celle-ci est particulièrement à l’œuvre durant la Guerre d’Espagne. En juillet 1937, à propos de l’assassinat par les staliniens à Barcelone de l’anarchiste italien Camillo Berneri, Serge écrit qu’il « n’ouvre pas un débat sur sa tombe » (page 100). À la même époque pourtant, il signe deux articles dans la Révolution Prolétarienne aux titres autrement explicites : « Victoire et défaite à Barcelone » (25 mai 1937) et « Crimes à Barcelone » (25 juin 1937). De la volonté de préserver quelque peu le lecteur de La Wallonie, Serge s’explique tout en y mettant un terme à la fin de la guerre d’Espagne, en mars 1939 : « Tant que l’espoir d’une victoire subsista pour la République espagnole – et avec elle pour les travailleurs de la péninsule – nombreux furent ceux qui, connaissant les péripéties intérieures de la tragédie, hésitèrent à en parler autrement qu’entre initiés. Je fus de ceux-là, bien que le devoir du silence – ou du demi-silence – m’ait souvent été lourd » (page 244).

Au fil des mois, de la défaite espagnole à la succession des procès de Moscou, la condamnation du stalinisme, parallèlement à une réflexion plus critique et fouillée du léninisme, se précise, abandonnant définitivement toute retenue. Ainsi, à la différence de Trostky, Serge parle à propos de l’URSS non d’ état ouvrier dégénéré, mais d’un état totalitaire « aussi dur que les régimes fascistes » (page 276). Et d’affirmer : « le stalinisme a tué le marxisme sous des milliers de tonnes d’insipides publications totalitaires (…) ; tué le marxisme en tuant les marxistes à coups de revolver dans la nuque, de la façon la plus littérale (…) ; tué le marxisme en couvrant de ses drapeaux tant de crimes en Chine, en Espagne, en Pologne, en Allemagne que des républiques en sont mortes ; tué le marxisme soviétique en le prostituant à Hitler… » (page 292). Centré sur la priorité de la lutte et l’internationalisme, l’autocritique et la condamnation définitive du capitalisme où tout est faussé, Serge tente de mettre en avant un communisme libertaire dont « Le souvenir de Cronstadt 1921 » (pages 314–317) dessine les contours et constitue l’une des principales sources du conflit, puis de la rupture avec Trotsky.

Certes, Serge ne fut pas toujours prophète et s’est parfois trompé comme le rappelle Greeman. Cependant, son démontage minutieux des procès de Moscou, de la fascisation des sociétés européennes et, à travers elle, des mécanismes de contrôle et de propagande est d’une lucidité impressionnante. De même en va-t-il de ses articles sur la culture, la littérature et les intellectuels : « Musée du soir… » (pages 87–90) sur Paris et la littérature prolétarienne ; « Qu’est-ce que la culture » (pages 117–120) et « Défense de la culture » (pages 205–208) sur les mobilisations d’intellectuels autour de ce thème ; « Pogrome en quatre cent pages » (pages 143–147) sur Céline ; « Terre des hommes » (pages 259–263) et « Le courage d’un homme » (pages 302–305) opérant des rapprochements saisissants entre certaines aventures, expériences et l’action révolutionnaire ; … Là où peut-être, il fut prophète et, en tous les cas, se distingue de la majorité des communistes de l’époque, c’est dans l’attention précoce et la mesure du danger spécifique que fait peser, sur l’intelligence et l’Europe, l’antisémitisme. Enfin, il y a cette série de portraits d’intellectuels, révolutionnaires, écrivains, qui constitue comme une « constellation des frères morts ». Elle libère Serge d’une vision finaliste de l’histoire, creusant sa fidélité envers ses camarades, leurs idéaux et luttes communs. En faisant se croiser les vivants et les morts, la Révolution française, la Commune, la Révolution russe et les combats contemporains, il adopte un positionnement étonnement proche de celui de Benjamin : « Les grands faits d’hier et d’avant-hier changent à nos yeux au fur et à mesure que les perspectives présentes se modifient ; et ce n’est pas fini, ce ne sera jamais tout à fait fini. Pour la jeune génération socialiste, la révolution russe n’apparaît plus qu’à travers le prisme sanglant du stalinisme. Comment la comprendre dès lors, comment y retrouver des exemples et des sources de confiance ? On ne les retrouvera qu’aux tournants de l’avenir, quand le cauchemar sera dissipé » (page 315).

Quelques mots pour finir sur le style de Serge. Certaines pages où se confondent le journaliste, l’essayiste et le romancier, brillent d’un éclat particulier, constituent en quelque sorte le terreau sensible de l’intensité et de l’exactitude des événements dont ils se veulent l’écho.

Certes, sur les procès de Moscou, la Guerre d’Espagne, etc., les articles ici rassemblés n’apportent pas d’éléments nouveaux, mais ils montrent au moins qu’une certaine lucidité était alors possible, que tous ne furent pas aveugles, lâches ou impuissants. Au-delà du document historique et littéraire, ces chroniques développent également une interrogation toujours d’actualité sur le rôle, la responsabilité et la puissance de l’écriture, du journaliste, du poète, de l’écrivain.

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1 Espérons qu’un éditeur ait la bonne idée de rééditer le recueil Littérature et révolution de Serge.

2 Nous pensons par exemple au traitement différent des événements de mai 37 à Barcelone dans la Révolution prolétarienne et dans La Wallonie (voir plus loin).

Frédéric Thomas
Dissidences , octobre 2010
Compte-rendu

Rassembler les écrits de Victor Serge après son expulsion d’URSS est une excellente initiative. Le travail réalisé par Anthony Glinoer permet de mesurer et de voir l’évolution de sa pensée durant les quatre années de son séjour en Belgique avant le départ aux Etats-Unis. Il s’agit d’un choix, les autres textes doivent être prochainement mis en ligne. L’essentiel y figure cependant. Ses articles sont accueillis par le journal socialiste et syndicaliste belge La Wallonie. Ils permettent de retrouver les axes majeurs de la pensée de Serge. En 1936, il pense voir la classe ouvrière montrer enfin sa puissance, l’espoir d’une révolution dans les sociétés occidentales l’anime. Ensuite, la guerre d’Espagne devient l’une de ses préoccupations majeures, la place prépondérante prise par le PCE et les conseillers soviétiques est vue avec l’œil d’un connaisseur. La compréhension des intérêts internationaux de l’URSS est également fort bien mise en valeur, la description du l’alliance germano soviétique en est une des preuves. Enfin, Serge fait preuve d’une réelle compréhension du système communiste, dénonçant un par un tous les crimes des staliniens.
Il y a un hiatus cependant : plus on progresse dans la lecture, plus l’examen critique devient important mais s’agissant de la responsabilité des fondateurs du régime, quand Serge remonte le temps pour en arriver aux massacres des marins de Kronstadt, il reste empli d’amitiés et d’admiration pour ses camarades du Parti et avec guère de compassion pour tous les autres qui n’en étaient pas. Plus le temps passe, plus l’impression qu’il est minuit dans le siècle prend de la force sous la plume de Serge. Les ténèbres partout l’emportent. Le seul problème c’est qu’il oublie que la nuit est tombée à partir d’octobre 1917.

Sylvain Boulouque
L'OURS , octobre 2010
Relire Victor Serge

Rassemblées dans « Retour à l’Ouest » (Agone, 376 p., 23 euros), les chroniques de Victor Serge pour le journal « la Wallonie », entre juin 1936 et mai 1940, sont d’une lucidité exceptionnelle. Infatigable militant révolutionnaire, analyste aux yeux clairs, opposant impitoyable de Staline et du Parti communiste, il commente ici le voyage d’André Gide en URSS, la résurgence des « Protocoles des sages de Sion », l’écrasement de Barcelone, la publication de « Bagatelles pour un massacre », le silence des intellectuels de gauche devant les exécutions à Moscou, la mort de Boukharine…
Victor Serge ne se trompe jamais : il déchiffre l’époque avec pugnacité. L’écriture est toujours fine, droite. L’auteur des magnifiques « Mémoires d’un révolutionnaire », mort à Mexico en 1947, considérait que la chronique est une arme de lutte. À lire pour se souvenir de ce que doit être un intellectuel insurgé.

François Forestier
Le Nouvel Observateur , 16/09/10
Victor Serge, agent communiste et rebelle

Une sélection de ses articles dans La Wallonie de 1936 à 1940 voit le jour.

Une équipe de chercheurs français propose une sélection (93 sur 203) des articles hebdomadaires que Victor Serge donna de 1936 à 1940 au quotidien syndical belge La Wallonie. Leur existence était connue, mais ils somnolaient à la Bibliothèque royale de Bruxelles. En voici une partie exhumée. Mais qui était Viktor Lvovitch Kibaltchich, dit Victor Serge (1890— 1947) ?
Charles Plisnier, qui en a fait un personnage de Faux Passeports, l’a défini comme « un errant de la lutte illégale sur tous les chemins de l’Europe et sur tous ceux de l’exil ». Né à Ixelles d’un étudiant russe en médecine qui se débattait dans une extrême pauvreté, il se plaça très tôt en opposition avec la société : à 15 ans, il donnait une conférence sur la grève générale d’octobre 1905 en Russie, à la tribune des Jeunes Gardes socialistes d’Ixelles. Vivant seul dès l’âge de 13 ans, suite aux voyages et à la mésentente de ses parents, il publiait aussi des articles dans les journaux et brochures du petit mouvement anarchiste belge. En 1909, il partit pour Paris, où il s’acoquina avec les anarchistes de « la Bande à Bonnot », ce qui lui valut cinq ans de prison pour complicité.
Expulsé de France en 1917, il partit pour Petrograd dès l’annonce de la révolution bolchevique. Il y collabora bientôt au service de presse de la nouvelle Internationale communiste, fut envoyé par elle à Berlin et Vienne pour exporter la révolution, publia des chroniques en France sur la vie culturelle dans la Russie des Soviets. En 1928, tout s’effondra : un article sur le fiasco de la politique de Staline à Canton provoqua son expulsion du parti, tandis que les journaux communistes européens lui fermaient leurs portes. Bientôt, il fut envoyé au Goulag.
Expulsé d’URSS par Staline après trois ans, mais apatride, il reçut en 1936 un permis de séjour belge grâce aux interventions notamment de Plisnier et d’Emile Vandervelde. Mais il lui fallait vivre. Seule, La Wallonie, propriété des organisations syndicales de la région de Liège, située à la gauche du Parti socialiste et du journal Le Peuple, lui ouvrit ses portes. Pendant quatre ans, il y commentera l’actualité – la guerre d’Espagne, le Front populaire, les procès de Moscou qui éliminent la vieille garde bolchevique et décapitent l’Armée rouge – et dénoncera les crimes et la politique de Staline.
Le choix d’articles proposé atteste un grand journaliste, qu’il dénonce « l’abdication de toute dignité, de toute intelligence » d’André Malraux devant les crimes staliniens, commente les victoires de Mao, stigmatise dans « Pogrome en 400 pages » l’antisémitisme délirant de Bagatelles pour un massacre de Céline, évoque ses souvenirs de Rosa Luxembourg, Gramsci, Lénine ou encore Maxime Gorki, le romancier des Bas-Fonds. Cet autodidacte savait écrire !
Prisonnier toutefois d’une grille de lecture idéologique, il ne reniera jamais le système fondé par Lénine, malgré les tueries, les famines, l’étouffement de la liberté, malgré le massacre des marins de Cronstadt (il le justifie), malgré la Guépéou créée par Lénine et Trotsky pour anéantir toute opposition. Victor Serge ne la dénonça que lorsqu’il en devint la victime. C’est tout de même un peu court.
En 1940, il s’enfuit de Bruxelles pour le Mexique. Il y mourut en 1947.

Jacques Franck
La Libre Belgique , 06/09/10
Compte-rendu
Anarchiste rallié aux bolcheviks lors de la révolution russe, Victor Serge (1890–1947) fut également un opposant de la première heure au stalinisme, d’abord proche de Trotski – ce qui lui valut emprisonnements et relégation en URSS. Libéré à la suite d’une longue campagne de solidarité internationale, il arriva à Bruxelles en avril 1936. Boycotté par la presse du Front populaire en France, il se vit confier une chronique hebdomadaire dans le quotidien syndicaliste belge, La Wallonie. C’est une sélection d’environ la moitié de ces textes que propose ce volume. Œuvre d’un écrivain-militant, ces articles abordent les grands problèmes de l’époque (la répression stalinienne et la situation en URSS, la guerre d’Espagne, la progression du fascisme) comme pouvait les traiter un analyste à contre-courant des mensonges dominants. Victor Serge excelle aussi dans le portrait des écrivains de son temps comme des militants qu’il a côtoyés, victimes de toutes les répressions. Enfin, il sait aussi faire œuvre de pédagogue, profitant de l’actualité pour évoquer les luttes sociales du passé afin de les enraciner dans une indispensable continuité historique.
Offensive , septembre 2010
Chroniques wallonnes

Quand Victor Serge arrive à Bruxelles, le 17 avril 1936, après son expulsion d’URSS, où il vient de passer trois années de captivité à Orenburg, ce n’est pas au repos qu’aspire l’expatrié. Tout le contraire. Par la plume, il veut poursuivre son combat de révolutionnaire, et d’abord témoigner de ce qu’il a vécu, dix-sept ans durant, en ce pays où, avait-il pensé en des temps d’illusions lyriques, la vie devait « recommenc[er] à neuf ». C’est donc armé de cette certitude qu’il lui faut dire, pour que ça serve, la tragédie d’une révolution se dévorant elle-même, que l’écrivain militant redécouvre cet Occident où la classe ouvrière « arrive à l’orée d’une époque de lutte et de travaux dans laquelle elle se montrera sans doute autrement plus puissante et capable qu’elle ne l’était naguère encore, avant d’entrer en convalescence ». Tout Serge est là, dans le maniement simultané de la conviction et du doute, comme si, au fond de lui-même, il voulait toujours y croire, tout en sachant que la pendule de l’Histoire avançait inexorablement vers son heure zéro.
Les temps n’étaient pas à la vérité… Ils ne le sont jamais, d’ailleurs, quand cette vérité, simplement énoncée, taraude les mythes fondateurs. Mais ces temps d’avant-guerre l’étaient encore moins tant l’idée qu’on se faisait, à gauche, du combat antifasciste exigeait qu’on la tût, cette vérité, au nom des intérêts supérieurs de l’unité. Dire, alors, que la Patrie du Socialisme avait tué dans l’œuf l’idée même de révolution relevait du pire des crimes contre la classe ouvrière, y compris chez ceux qui le savaient. Car telle était bien la ligne générale que seuls contestaient quelques rares esprits libres, au nombre desquels on comptait Boris Souvarine, qui conseilla à Serge : « La vérité toute nue, le plus fortement possible, le plus brutalement possible ! Nous assistons à un débordement d’imbécillité dangereuse ! » Ce qu’il fit, mais ailleurs que dans la presse parisienne du Front populaire.
C’est un quotidien liégeois – La Wallonie –, journal « de classe » à tirage conséquent dont les propriétaires étaient les organisations syndicales de la région et le directeur Isador Delavigne, qui aura l’insigne honneur d’offrir à Serge la tribune dont il avait besoin. De 1936 à 1940, il y publiera, avec une totale liberté d’expression, deux cent trois chroniques, dont quatre-vingt-treize ont été retenues par Anthony Glinoer pour figurer dans cette indispensable anthologie que nous offrent les Éditions Agone. Indispensable pour au moins trois raisons : la première, c’est que ces chroniques n’avaient jamais été réunies en volume ; la seconde, c’est qu’elle le sont comme il le faut, c’est-à-dire sérieusement annotées et complétées d’un glossaire des noms propres ; la troisième, c’est qu’elle révèle un Victor Serge littérairement souverain se livrant à un exercice particulièrement difficile : l’analyse in vivo d’un monde se défaisant.
Si recenser c’est choisir ce qu’il faut par-dessus tout garder d’un livre, ce coup-ci, la tâche est, avouons-le, inatteignable, tant ces chroniques sont riches, immensément riches, de fulgurances interprétatives, de portraits fraternels, de colères froidement contenues, de complicités agissantes et d’exaspérations solitaires. Mais il le faut tout de même, en ayant bien pris soin, comme on l’a fait, de marquer la limite de l’exercice et en répétant que rien n’est à jeter, dans ces chroniques, pas même les erreurs de diagnostic ou les illusions qui percent sous la plume de leur auteur. Après tout, elles font preuve que la pensée est faillible et que l’humaine condition a besoin d’espoir.
Parlant de Gide, insulté par les plumitifs staliniens pour n’avoir pas voulu partager la complicité des bourreaux à son retour d’URSS, Serge écrit : « Qu’il s’arme de courage, d’ironie et surtout de mépris ! […] Puisse-t-il dans ce combat acquérir la trempe du militant. Les vieux socialistes, obscurs ou connus, ont tous passé par de semblables épreuves et savent bien que l’injure impuissante les suivra toute leur vie. Ils ont appris de bonne heure à hausser les épaules. Ils enjambent la boue et continuent leur chemin. » Ce mépris pour l’insulte, mais aussi pour le mensonge, c’est la force de Serge, celle qui lui permet de comprendre, bien avant les experts de son temps, ce qui se trame derrière les aveux de Moscou, l’assassinat des compagnons de Lénine et la décapitation de l’état-major de l’Armée rouge. C’est ainsi que, le 26 juin 1937, il écrit, annonçant ce que sera le Pacte infâme : « La disparition de ces hommes, en accentuant l’évolution du pays vers un régime totalitaire, pourrait bientôt faciliter de nouveaux rapports entre Hitler, Mussolini et Staline. » Il fallait, pour le cas, une indubitable capacité de résistance aux mensonges bien rodées des propagandes pour être capable d’entrevoir, avec un telle sagacité, l’au-delà du miroir.
L’URSS sous la botte stalinienne occupe, évidemment, une grande place dans ces chroniques wallonnes, mais Serge en accorde autant aux menaces de guerre, au fascisme et à l’antisémitisme, « l’un des expédients les plus efficaces de la réaction ». Sur ce chapitre particulier de l’horreur des temps, mention spéciale mérite « Pogrome en quatre cents pages », un remarquable éreintement de l’ordure Céline et de ses Bagatelles pour un massacre. Et puis, s’imposant comme première urgence, il y a l’Espagne, cette fière, héroïque et insoumise Espagne qu’un sort contraire et beaucoup de lâchetés conjuguées conduiront à périr dans le pire des désastres. Pour l’avenir du monde, s’entend.
L’Espagne, Serge connaissait. Il en admirait le prolétariat, dont il avait vu naître la force, en 1917, quand il exerçait comme typographe à Barcelone, du temps de la splendeur militante de Salvador Seguí. De ces chroniques sur l’Espagne – une trentaine –, on retiendra l’espoir qui fut le sien quand, aux premiers jours de l’été 1936, les « vieilles terres brûlées d’Ibérie » donnèrent des « exemples de grandeur » révolutionnaire, mais aussi sa douleur, son extrême douleur, quand, poignardée dans le dos par le stalinisme et ses alliés de la bourgeoisie, il la sut perdue, tant il savait qu’ « on ne peut demander à la classe ouvrière de se faire tuer uniquement pour la défense de la République ». Au fil de ses chroniques espagnoles, Serge, dont les sympathies pour le POUM ne se démentirent jamais, se pose rarement en donneur de leçons, ce qui ne l’empêche pas de dire ce qu’il pense, notamment des anarchistes qui, « ne voulant pas “faire de politique”, en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise ». C’est ici le marxiste qui parle, celui-là même qui, évoquant dans un magnifique article d’avril 1940, « le souvenir de Cronstadt 1921 », reconnaît pourtant, et pour la première fois peut-être avec autant de sincérité, que c’est à cette tragédie « qu’il faut remonter pour voir la révolution russe changer de visage » et adopter celui du « pouvoir absolu ». Comme quoi les bolcheviks, qui savaient « faire de la politique », eux, en firent, du temps où Serge les soutenait, non seulement de la « fort mauvaise », mais aussi de la très sanglante.
L’Espagne fut la dernière lumière avant la nuit. Sa défaite ouvrit le temps de l’attente. « Quel que soit l’événement, écrivait Serge dans une chronique d’octobre 1938, il nous appartiendra d’y faire face en pleine conscience. Si les haines, les mensonges de guerre, les instincts de la brute lâchée sous le casque et le masque déforment à nouveau le visage humain, il nous appartient de n’y point céder. De ne consentir à aucun aveuglement. De n’avoir en les pires jours que le souci essentiel de sauver ce que tout homme peut sauver par ses propres moyens de l’intelligence, de la dignité, de la vérité, de la solidarité des hommes… » Le siècle approchait, désormais, de minuit, l’heure de tenir, encore et plus que jamais.

Victor Keiner
À contretemps n°38 , septembre 2010
Les combats de Victor Serge, journaliste révolutionnaire

Les éditions Agone ont publié une centaine de chroniques de Victor Lvovitch Kibaltchitch, alias Victor Serge (1890–1947), parues dans le quotidien syndical belge La Wallonie entre juin 1936 et mai 1940. Une formidable plongée dans les tourments de l’Histoire depuis le Front populaire jusqu’à la débâcle.

Dans sa jeunesse, Kibaltchitch, ami de Raymond Callemin (alias Raymond-la-Science), signait Le Rétif ses articles dans Le Communiste, journal bruxellois. En 1909, à Paris, le même Rétif était rédacteur de l’hebdomadaire L’Anarchie. Il défendait alors ce que la presse à sensations appelait les « bandits tragiques ». Ce qui lui valu de figurer sur le banc des accusés lors de l’affaire dite de la « bande à Bonnot ») et d’être condamné à cinq ans ferme, bien qu’étranger aux faits incriminés, pour son refus de collaborer avec la police.

Expulsé de France en 1917, Victor devint typographe à Barcelone. Il écrivit aussi pour l’hebdomadaire anarchiste Tierra y Libertad où le nom de Victor Serge apparaîtra pour la première fois. En 1919, à Pétrograd, Zinoviev l’associa à la création des services de presse de l’Internationale communiste (IC). Entre 1921 et 1923, Serge sera journaliste à Berlin et à Vienne pour l’IC. En France, ses articles passaient dans le Bulletin communiste, dans La Révolution prolétarienne, dans Clarté. Un article sur les meurtres de Staline à Canton provoqua son exclusion du Parti communiste russe en 1928. Suivront huit ans de persécution, dont trois années de déportation dans l’Oural. Grâce à une campagne internationale, Victor Serge, figure de l’opposition de gauche animée par Léon Trotsky, fut libéré. Un événement. Le régime soviétique relâchait rarement les opposants…

Victor Serge arriva à Bruxelles le 17 avril 1936. Il était accompagné de sa femme (rendue folle par les persécutions staliniennes), de son fils et de sa fille âgés de seize et un an. Accueillis par l’anarchiste russe Nicolas Lazarévitch, ils prirent leur premier repas à la soupe populaire municipale. Un festin comparé à ce qu’ils avaient connu. « Libre », Serge était toujours traqué par le Guépéou. Des membres de sa belle-famille furent même pris en otage en URSS pour tenter de le museler. En vain. Les calomnies pleuvaient aussi, reprises par de nombreux journaux dont L’Humanité. Il en fallait plus pour faire taire le journaliste, poète et écrivain révolutionnaire.

Tous les journaux du Front populaire boycottèrent Victor Serge. Seul un quotidien socialiste de Liège, La Wallonie, lui offrit ses colonnes. Les sujets ne manquaient pas dans cette période troublée : le Front populaire, les monstrueux procès de Moscou, la tragédie de l’Espagne républicaine, la guerre de Chine, le pacte germano-soviétique, l’antisémitisme… Serge y intercalait des propos sur la Révolution française, la Commune de Paris, la Révolution russe, la douleur de Cronstadt en 1921 (« C’est là qu’il faut remonter pour voir la révolution russe changer de visage »), des biographies (Gorki, Lénine, Antonio Gramsci, Camillo Berneri, Rosa Luxembourg, Andres Nin, Léon Sedov…), etc.

La qualité des chroniques a fait souffrir les éditeurs au moment du choix (les articles non présents dans le livre seront mis en ligne sur le site des éditions Agone). Parmi les 93 – sur 203 – retenues, nous serions bien en peine également de mentionner plus particulièrement l’une ou l’autre. Quelques phrases sur la responsabilité des intellectuels, écrites en septembre 1939, donnent cependant une idée du climat qui régnait du temps des beaux jours du stalinisme. « Nous sommes quelques témoins, presque désespérés de solitude, à clamer ce que nous savons, ce que nous avons vu et vécu. Nous apportons à la presse occidentale une documentation irréfutable et irréfutée sur la condition de l’ouvrier, de la femme, de l’enfant en régime de dictature stalinienne. (…) Mais nul ne veut nous entendre. Les publications se ferment devant nous, les éditeurs se montrent réservés, la critique fait silence sur nos livres. (…) Comment se fait-il que tous ces hommes qui paraissent savoir penser, dont beaucoup sont, au fond, honnêtes, qui ont parfois, dans leurs œuvres, trouvé de beaux accents, comment se fait-il qu’ils ne veuillent ni voir ni entendre ni comprendre ? qu’ils persévèrent dans cette voie pestilentielle, buvant toute infamie, se faisant complices des pires fourberies et des pires atrocités ? Comment se fait-il ? (…) Maintenant les voilà, pour la plupart, éclairés. Un peu tard ! Il a fallu que le canon de Hitler se mît à sonner sur la Vistule après que l’on eut vu, en première page des journaux, M. Staline, tout souriant, mettre sa main dans celle de M. von Ribbentrop, tout souriant aussi. » Un questionnement toujours brûlant aujourd’hui.

Autre brasier, autre désert, la guerre d’Espagne où il assiste au massacre des camarades du POUM et de la CNT-FAI. Les balles sont fascistes, mais aussi et encore staliniennes. André Malraux est malmené avec son livre L’Espoir qu’il aurait été préférable, selon Victor Serge, de nommer Le Désespoir… « Ce n’est pas une République, ce n’est pas une classe laborieuse que Staline poignarde aujourd’hui dans le dos, c’est l’Europe entière et les plus aveugles, et les plus complaisants ne peuvent pas ne point le voir. »

Les chroniques publiées par La Wallonie constituent un témoignage personnel et historique considérable. Avec un grand sens humain, une connaissance et un vécu hors du commun, un talent journalistique et littéraire troublant, les écrits de Victor Serge ravivent une mémoire capitale. Son souffle, mêlant marxisme et anarchisme, se battit pour qu’arrête de couler le sang des meilleurs. Il décèdera en 1947 à Mexico après avoir fui la France en 1941 grâce au réseau mis en place à Marseille par un autre journaliste, l’antifasciste américain Varian Fry.

Paco
Le Mague , 18/08/10
L' autre mémoire : Victor Serge

Victor Serge, la conscience de minuit.

(Bruxelles,30 décembre 1890 – Mexico,17 novembre 1947).

« L’avalanche roule sur nous, nous la voyons venir, nous ne pouvons rien. Nous sommes à l’âge des États, des machines, des masses, livrés à cette triple puissance qui nous enserre et peut, d’un instant à l’autre, nous broyer, nous broyer en masse. J’ai vu ces jours-ci des hommes blêmir de désespoir sous cet accablement. Ne rien pouvoir à pareille heure ! Ne rien pouvoir si demain… Aux hommes, aux femmes que cette angoisse-là étreint, on voudrait dire que notre nullité n’est pas si complète qu’elle le paraît ; que nous pouvons en réalité quelque chose de grand et pourrons davantage chaque jour ; que, pouvant, nous devons. Le moment est venu de faire appel à nous-mêmes – avec la certitude de travailler pour l’avenir. Quel que soit l’événement, il nous appartiendra d’y faire face en pleine conscience. De ne consentir à aucun aveuglement. »

Né en Belgique de parents russes réfugiés. En 1909, il s’installe à Paris et milite dans les rangs anarchistes. A ce titre, refusant de collaborer avec la police qui recherche “la bande à Bonnot”, il sera condamné à 5 ans de prison. A sa libération, il part en Espagne. En 1917, il tente de rejoindre la Russie via la France mais est arrêté. Il n’arrivera à Moscou qu’en 1919. Lors du soulèvement de Cronstadt, Serge se prononce contre les excès de la Tchekha et en 1923, il est des fondateurs de la première opposition dirigée par Trotski. C’est en 1928 qu’il est exclu du P.C. et il est incarcéré en 1933. Une campagne internationale initiée par un groupe d’amis (Magdeleine Paz, Marcel Martinet, Henry Poulaille, Panaït Istrati, Paul Signac, Maurice Dommanget…), rejoints par Romain Rolland et André Gide, arrache sa libération en 1936. Mais il rompt rapidement avec Trotsky, en désaccord sur nombre de questions – notamment son “sectarisme”. En 1940, il quitte l’Europe pour Mexico où il meurt dans la pauvreté.

Au printemps 1936, Victor Serge, expulsé d’URSS, trouve refuge en Belgique. Un journal syndical, La Wallonie (Liège), lui ouvre ses colonnes alors qu’en France, la presse du Front populaire, dominée par les staliniens et leurs compagnons de route, refuse sa collaboration. Chaque semaine et durant quatre ans, Victor Serge va lui fournir une chronique. 93 d’entre elles ont été rassemblées dans un volume intitulé Retour à l’Ouest, publié ce printemps par les éditions Agone.

Victor Serge n’est pas un théoricien, mais comme il le dit lui-même en ouverture de sa première chronique, un « écrivain militant ». Son arme, c’est la plume. Ses sources d’inspiration, sa vie mouvementée, ballottée, inscrite dans les combats politiques et sociaux dans lesquels il s’est impliqué depuis trente ans. Pas de textes théoriques donc, mais un ensemble de réactions à l’actualité. Et des portraits. Portraits de ceux, célèbres ou anonymes, qui sont morts en changeant le monde ou que la contre-révolution stalinienne, bourgeoise ou fasciste s’est chargée d’éliminer. Il évoque le syndicaliste espagnol Angel Pestana, l’anarchiste italien Francesco Ghezzi déporté par Staline, l’antifasciste Carlo Rosselli réfugié en France et liquidé par l’extrême-droite, l’écrivain russe Boris Pilniak tombé en disgrâce, Edouard Berth, l’ami de Georges Sorel, le communiste Antonio Gramsci, mort en déportation, ou encore Léon Sedov, fils de Léon Trotsky.

Portraits touchants, sensibles, jamais vindicatifs alors que Victor Serge aurait pu vilipender le vieux Gorki, anti-bolchevik en 1917 et serviteur de la cause stalinienne à la fin des années 1920. Mais il sait comment fonctionne la machine stalinienne et il connaît l’univers mental des milieux bolcheviks. Sur Gorki, il écrit : « Il finissait sa vie dans une sorte de rêve éveillé (...) son visage exprimait je ne sais quel dessèchement intérieur, une foi désespérément volontaire, une force presque élémentaire née de la douleur. » Et quand il évoque les grands procès de 1936–1937 qui conduisirent au bûcher tant de vieux bolcheviks de la première heure, ces procès incroyables où l’on vît les coupables s’accabler des pires maux, se baptiser fascistes, espions impérialistes, saboteurs et comploteurs ; quand il évoque ces procès donc, il explique la logique poussant ces révolutionnaires intransigeants à passer de tels aveux. Par peur ou lâcheté ? Non, « par dévouement et par calcul (...) Il s’agit pour eux de se donner à ce prix une faible chance de survivre. Un jour peut-être, la révolution aura autrement besoin d’eux, non plus pour les avilir et supplier, mais pour leur donner l’occasion tant attendue de racheter leurs pires palinodies (...) A quoi leur servirait-il d’être héroïques et dignes pour disparaître dans des ténèbres totales. »

Héroïsme et dignité. Héroïsme des antifascistes espagnols luttant avec leur armement de bric et de broc contre Franco. Victor Serge suit avec passion la guerre d’Espagne. Il parle de la lâcheté des bourgeoisies occidentales qui se refuse à soutenir la République en danger alors que le camp des séditieux peut compter sur l’aide allemande et italienne. Il condamne également la politique stalinienne, celle qui s’oppose au processus révolutionnaire en défendant la propriété privée, celle qui règle ses comptes violemment avec les anarchistes et les “trotskystes” du POUM.

Et il y a la guerre. Victor Serge s’accroche à l’idée que démocraties bourgeoises et Etats totalitaires, par instinct de survie, ne s’affronteront pas, trouveront un modus vivendi sur le dos des peuples. Par devoir sans doute plus que par conviction, Victor Serge s’accroche à l’idée que les classes ouvrières occidentales non encore défaites, comme le prolétariat français qui s’est illustré en 1936 en occupant les usines, sauront trouver la voie de l’unité à la base et que le mirage soviétique cessera d’aveugler les communistes sincères qui les composent. Il espère qu’elles seront en mesure alors d’imposer un nouveau compromis social à leur bourgeoisie, même s’il sait qu’entre Révolution et Réaction, la tentation est grande pour les bourgeoisies nationales de choisir l’Ordre. Hitler et Mussolini n’ont-ils pas « reçu le pouvoir » des mains des classes dominantes plus qu’ils ne l’ont conquis ?

Le 7 mai 1940, trois jours avant que les armées allemandes n’envahissent le pays, La Wallonie publie la dernière chronique de Victor Serge. Une chronique qui parle des soldats russes occupant la Pologne, découvrant un pays qui ne connaît pas comme l’URSS la pénurie des biens de consommation et l’absence de pluralisme politique. Alors qu’il est minuit dans le siècle, Victor Serge fonde de grands espoirs sur la capacité de ces hommes, idéalistes, à comprendre que le stalinisme est un système reposant sur la répression et le mensonge, un système qui les trompe mais n’est pas encore parvenu « à les aveugler. » Volontariste, Victor Serge, à sa façon, oeuvrait à déciller les yeux de ses contemporains, persuadé qu’« aucun péril, aucune amertume ne justifient le désespoir – car la vie continue et elle aura le dernier mot.

Apis
Médias citoyens Diois , 17/08/10
La vie continue et elle aura le dernier mot

Une centaine d’articles écrits par Victor Serge pour le journal La Wallonie entre 1936 et 1940 : une fois de plus, les éditions Agone dénichent une pépite littéraire, du même niveau que les chroniques de George Orwell. A lire de toute urgence.

La deuxième partie des années trente, ça vous paraît loin, la période de vos arrières-grands parents, en quelque sorte. Et pourtant. En lisant les chroniques que tenait chaque semaine Victor Serge pour le journal belge La Wallonie1 — entre 1936, année du Front populaire, de la guerre d’Espagne et des procès de Moscou, et 1940, juste avant le déclenchement de l’offensive allemande à l’ouest — on se dit que la pensée des grands écrivains traverse les époques sans difficulté.

Ce Retour à l’ouest, que l’on doit une fois de plus au remarquable travail éditorial des Marseillais d’Agone, a la densité et la richesse du recueil A ma guise de George Orwell. Le parcours des deux hommes est dissemblable, l’Anglais venant de l’aristocratie, le Russe de l’anarchisme, mais ils se rejoignent dans une vision libertaire du socialisme et une soif profonde de vérité et de justice.

Pendant ces quatre années qui séparent son exil d’URSS (où la pression internationale en sa faveur lui permettent de revenir de déportation au bout de trois ans) de son départ vers le Mexique via Marseille, Victor Serge ne cesse d’écrire. L’actualité est tellement dense que les sujets viennent d’eux-mêmes, depuis le front de la guerre civile espagnole où les staliniens se retournent contre les anarchistes et les trotskistes jusqu’à Moscou où les têtes des vieux révolutionnaires tombent sans arrêt2.

S’il y en a bien un que le pacte de non-agression germano-soviétique ne surprend pas, c’est lui : le 25 août 1939, il rappelle ses propos tenus au mois de mai, où il voyait très bien ce qui allait se passer. Lui qui avait décrit la dérive totalitaire de l’Union soviétique, la fascination de Staline pour les méthodes de Hitler (éliminer préventivement tous ceux qui peuvent lui faire de l’ombre) et la faiblesse tragique de l’Armée Rouge, décapitée par les procès de Moscou.

Pourtant, dans cette litanie de catastrophes où les massacres succèdent aux disparitions d’amis très chers, Victor Serge se cramponne avec courage à sa vision de l’émancipation de l’homme :

« Ils peuvent causer des souffrances sans nombre, ils se trompent sur un point capital : l’histoire est un fleuve dont nulle force ne saurait faire remonter les flots vers sa source… Ce qui est semé germera. »

Dans un texte terrible et magnifique, intitulé Nouveau Moyen-Age3 (30 avril 1938), il lance, dans une profession de foi qui annonce celle des grands résistants :

« Le nouveau Moyen Age, où nous plongent les soubresauts du capitalisme finissant, nous impose la plus grande lucidité, le plus grand courage, la solidarité la plus agissante. Aucun péril, aucune amertume ne justifient le désespoir — car la vie continue et elle aura le dernier mot. Aucune évasion véritable n’est possible, sauf celle de la vaillance. »

————-

1 93 sont éditées dans ce recueil, sur 203. Les autres seront publiées prochainement sur le site des éditions Agone

2 sur ce point, lire son roman, L’affaire Toulaev

3 Il faut saluer ici le talent de Victor Serge pour les titres : Pogrome en quatre cents pages, Mécanisme des catastrophes, _S’il est minuit dans le siècle_…

> À lire en ligne sur le blog Métaphores

Bruno Colombari
blog Métaphores , 03/08/10
Un document historique et littéraire

Libéré par Staline, soucieux peut-être de répondre à une demande de Romain Rolland et d’intellectuels français dont il avait besoin pour sa propagande et sa politique du Front populaire, Victor Serge, opposant de gauche exilé depuis trois ans dans l’Oural, arrive à Bruxelles le 17 avril 1936. Dès juin 1936, mois marqué par la grève générale en France et par une puissante vague de grèves en Belgique, il publie dans le quotidien syndical belge La Wallonie une série de chroniques qu’il rédigera sans relâche jusqu’à la débâcle de mai 1940 : au total 203 ! Les éditions Agone publient une large sélection (93) de ces chroniques.

Victor Serge évoque d’abord ce que le préfacier, reprenant le titre d’un poème de Serge, appelle la « constellation des frères morts » (ceux qu’il a connus tombés sous les coups du Guépéou ou des fascistes, Pilniak, Boukharine, Meyerhold, Ivan Smirnov, Léon Sedov, Rosselli…) ; à partir souvent de cette évocation il aborde un très large spectre de questions : le premier procès de Moscou qui envoie à la mort les dirigeants bolcheviks Zinoviev, Kamenev, Smirnov ; la mort de Gramsci dans sa cellule en Italie ; la disgrâce du metteur en scène soviétique Meyerhold chassé de son théâtre, dénoncé par le petit bureaucrate Jdanov pour ses « plates jongleries et trucs de basse qualité » avant d’être torturé et exécuté ; la révolution espagnole ; les bombardements de Barcelone ; la farce de la république autonome juive du Birobidjan ; l’anniversaire de l’assassinat de la mort de Rosa Luxemburg par les corps francs au service du gouvernement social-démocrate d’Ebert et Noske ; les Protocoles des sages de Sion ; l’anniversaire tragique de l’écrasement des milices social-démocrates autrichiennes (le Schutzbund, dont il ne sait pas que les réfugiés en URSS seront en majorité liquidés comme « espions ») et le bombardement des quartiers ouvriers de Vienne en février 1934 par le régime « catholique social » du chancelier Dollfuss ; un portrait de Lénine ; ses souvenirs sur l’antifasciste italien Carlo Rosselli assassiné en France par les sbires de Mussolini ; l’évocation de l’écrivain Boris Pilniak ; un article assassin sur Céline…
Un tiers environ de ces chroniques concernent l’URSS, le stalinisme et ses dégâts matériels et surtout humains : là il parle en témoin tout autant sinon plus qu’en analyste ; mais au-delà de l’URSS c’est tout un pan de l’histoire de ces années que déroule Victor Serge. Ces chroniques se lisent aisément, car outre son talent de plume, Victor Serge a le souci manifeste d’être compris par tous alors qu’il évoque des événements souvent lointains et dont les tenants et les aboutissants sont loin d’être toujours évidents. Aussi organise-t-il le plus souvent ses chroniques sous la forme d’un récit ou d’un portrait de la victime qu’il a connue et dont il évoque le souvenir en débouchant sur l’analyse politique qui leur donne leur plein contenu.

Serge nous donne là un panorama original de ces années, aux antipodes des visions officielles qui se sont succédé et dont les nouvelles ne valent pas mieux que les anciennes. Certes ce qu’il écrit alors sur la liquidation du maréchal Toukhatchevski, sur le Birobidjan, sur le double jeu de Staline lors de la signature du Pacte germano-soviétique, sur la guerre d’Espagne n’ajoutent rien à ce qui est depuis longtemps connu. Le contraire serait pour le moins surprenant.

En revanche ses portraits, ses souvenirs et ses analyses littéraires gardent toute leur richesse. En deux pages il donne une image extrêmement précise de la conception du théâtre du metteur en scène Meyerhold et du climat historique, aujourd’hui systématiquement caricaturé et déformé, dans lequel cette conception s’est ancrée. « Après la prise du pouvoir par l’insurrection ouvrière, écrit Victor Serge avec un lyrisme qui amplifie certes la réalité mais ne la truque pas, Meyerhold, rallié de bonne heure aux Soviets, se mit à l’œuvre pour des foules nouvelles, telles que le théâtre n’en avait encore jamais accueillies. Les faubourgs dévastés par la guerre civile, les relèves des tranchées, les cavaliers rouges venus de fronts lointains, des paysans, des bergers, des chasseurs du Nord ou de l’Orient, des délégués de congrès gouvernementaux qui étaient tout cela à la fois, envahissent les théâtres, les remplissant d’une avidité naïve et virile, exigeant des émotions et des idées, exigeant qu’ “on les fît communier avec eux-mêmes et l’univers”. (…) Il fallait redécouvrir en quelque sorte le drame antique sur des scènes pauvres en matériels, en décors, en accessoires avec des acteurs qui souvent avaient faim. » Et pour ce public nouveau étranger au théâtre traditionnel, Meyerhold brise l’héritage des conventions. « La scène tournait, s’effondrait, se désaxait, couverte d’échafaudages ou de plans superposés, parfois cassés, donnant à peine à l’esprit du spectateur quelques indications sommaires, car il ne s’agissait pas de combler sa vue paresseuse, mais de débrider son imagination, fût-ce en l’irritant un peu. (..) Les trucs du cirque tout à coup se combinaient avec un jeu dramatique sans défaut. »

Rien d’étonnant à ce qu’il ait vu dans Voyage au bout de la nuit un chef-d’œuvre, mais dès Mort à crédit il suspecte « un style violent et brutal devenu du procédé » marqué par un « jaillissement d’exclamations après les points de suspension ». Il supporte encore plus mal Mea culpa, ses « petits points d’exclamation » et « l’abondance de salive qui lui est propre » (à Céline). Il qualifie Bagatelles pour un massacre de « pogrome en quatre cents pages », mais plus que l’indigence de la pensée (si on peut utiliser un tel mot pour ce qu’il appelle à bon droit des « mornes sornettes »), il insiste sur le recours par Céline à « un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline à tant la page après une heure d’apprentissage ». Qu’aurait pu ajouter Serge après avoir lu – s il l’a lue – L’École des cadavres qui reproduit ad nauseam le procédé mécanique inlassablement répété ?
Richard Greeman affirme en conclusion de sa préface : « L’ensemble des 203 chroniques de La Wallonie constitue un authentique document historique et littéraire. » Le choix des 93 retenues, souligne-t-il, n’a pas été facile. Sans doute. Il ajoute in fine pour consoler le lecteur : « les lecteurs soucieux de connaître les autres chroniques pourront progressivement les consulter sur le site des éditions Agone ». Tant mieux.

Jean-Jacques Marie
La Quinzaine littéraire , 1-15/07/10
Trouvaille historique

Victor Serge a-t-il vraiment existé ? Si l’on se contentait de chercher dans le Robert des noms propres les traces de son bref passage sur Terre, on pourrait en douter.

En effet, le Robert, pas plus que de nombreuses encyclopédies dont on taira le nom par charité, ne comporte d’entrée à son nom. On ne saurait donc trop remercier les éditions Agone d’avoir pris la peine d’exhumer une partie presque oubliée de l’œuvre de ce révolutionnaire trop peu connu.
Né en Belgique de parents russes, le 30 décembre 1890, Serge fut d’abord anarchiste et n’adhéra au parti communiste russe qu’en mai 1919, peu après avoir fait le choix de soutenir la Révolution russe, à laquelle il participa activement jusqu’à son exclusion du PCUS, en 1928, pour activités fractionnelles, c’est-à-dire, en clair, pour avoir eu la mauvaise idée de s’opposer, aux côtés de Trotski, à la prise en main du nouvel État soviétique par Joseph Staline.
Désormais dans le collimateur du futur « Petit Père des peuples », Serge fut alors placé sous surveillance, puis emprisonné et, en 1933, déporté dans l’Oural. Se rendant compte que la situation devenait on ne peut plus critique pour lui, Trotski, qui avait momentanément réussi à échapper aux griffes de Staline, mena en sa faveur, depuis la France, une campagne internationale finalement couronnée de succès puisqu’elle aboutit à la libération de Serge, en 1936, peu de temps avant les procès de Moscou…
Banni d’URSS, Serge, accompagné d’une femme « rendue folle par les persécutions de l’URSS » et de ses enfants, s’envola pour Bruxelles, où il arriva le 17 avril 1936. Bien que sa réputation d’excellent journaliste professionnel ne soit plus à faire, les portes des journaux socialistes, en raison de ses positions à l’égard de l’URSS et de Staline, lui restèrent fermées. « Seule La Wallonie [quotidien socialiste appartenant à des organisations syndicales de la région de Liège] lui ouvr[it] ses colonnes » ce qui permit à ce paria qu’était devenu Serge de faire vivre sa famille de juin 1936 à mai 1940.
Durant cette période, Serge donna au canard liégeois deux cent trois articles, qu’il publia dans l’édition du samedi-dimanche. « Voilà maintenant soixante-dix ans que ces chroniques se morfondaient dans les archives du quotidien (…) conservées à la Bibliothèque royale de Bruxelles » écrit Richard Greeman dans la préface. Fort heureusement, Anthony Glinoer, qui a choisi et annoté les quatre-vingt-treize textes du recueil qui vient d’être publié [2], n’a pas résisté à l’envie de les soumettre « à tous ceux qui sont soucieux de mieux comprendre une époque charnière de l’histoire du point de vue du témoin probe, lucide et engagé que fut Victor Serge ».
Parmi les chroniques qui ont retenu l’attention de l’enseignant à l’Université de Toronto, et parce qu’il est impossible, en quelques lignes, de parler de toutes, on attirera tout particulièrement l’attention des lecteurs sur les magnifiques portraits que tire Serge de certaines des étoiles de sa « constellation des frères morts », notamment ceux des très émouvants « Adieu à Gramsci » et « Mort d’un ami ». On leur recommandera aussi de ne pas manquer ses magistrales notes de lecture, celle sur le Bagatelles pour un massacre de Céline (« Pogrome en quatre cent pages ») comme celle sur le Terre des hommes de Saint-Exupéry (« Terre des hommes »).
Après, quoi qu’il choisisse de lire, le lecteur ne sera pas probablement jamais déçu. En effet, dans chacun des textes qu’il daignera savourer, le talent de « journaliste populaire et de pédagogue marxiste » bien informé que fut Victor Serge, se déploie si bien que l’on ne saurait guère faire moins qu’être subjugué par ce que nous a légué cet homme admirable, bien qu’ignoré de nombre de dictionnaires et d’encyclopédies.

Samuel Bon
Royaliste n°974 , juillet-août 2010
Victor Serge, la conscience de minuit

Connaissez-vous les hommes de minuit ? Ce sont des âmes rebelles, qui ont fait l’expérience de l’exaltation absolue et du plus extrême désarroi. Ces deux sentiments, ils les ont vécus non pas coup sur coup, selon un schéma où la déception chasse l’enthousiasme, mais simultanément. D’un seul et même élan, ils ont traversé les grands soirs qui chantent et les petits matins glauques.
Leur destin s’est fixé dans l’Europe des années 1930. Parmi tant d’autres, ces révoltés avaient jeté leurs forces dans la lutte pour une justice sans frontières. Ils voulaient changer le monde, ils étaient impatients. Très vite, pourtant, le constat s’imposa : partout la terreur triomphait au nom de la révolution. Que faire ? Tandis que certains abandonnaient l’espoir, d’autres se laissaient aveugler par les nouvelles tyrannies. Une poignée refusa cette alternative : voilà les hommes de minuit.
En 1939, Victor Serge leur consacra un roman magnifique, S’il est minuit dans le siècle (Grasset). L’écrivain les présentait comme des consciences déchirées, tiraillées entre le dégoût et l’envie d’y croire encore, malgré tout. Il savait de quoi il parlait. Né à Bruxelles en 1890, ce journaliste libertaire aura été de tous les combats. Adolescent, il signait déjà des articles sous le pseudonyme « Le Rétif ». Et en 1947, peu avant sa mort, il déclarait à un confrère venu l’interroger dans son exil mexicain : « Je vous parle en idéaliste ? Parbleu ! Il n’y a plus en présence que les idéalistes, les démissionnaires et les totalitaires. Par où commencer ? J’estime d’abord qu’il faut repousser les philosophies du désespoir… »
Entre-temps, Serge a connu la prison, d’abord en France comme « bandit » anarchiste, puis en Russie comme élément « contre-révolutionnaire ». Longtemps compagnon de route des bolcheviks, il entre peu à peu en dissidence. Exclu du parti puis déporté, il est libéré en 1936 grâce à une campagne internationale menée par Romain Rolland, André Gide ou André Malraux.
Mais il n’est pas au bout de ses peines. Car au moment où il retrouve l’Europe, la gauche occidentale ne ménage guère les hommes de minuit. C’est l’heure du front antifasciste, et les progressistes ne veulent plus entendre critiquer la lumineuse patrie du socialisme. Une à une, les portes se ferment devant Victor Serge. Le seul journal qui lui ouvre ses colonnes est le quotidien belge La Wallonie. Il y tient une chronique hebdomadaire de 1936 à 1940, c’est-à-dire du Front populaire à la débâcle. Jusqu’ici inédites, une centaine de ces chroniques viennent de paraître sous le titre Retour à l’Ouest.
Ce qui frappe chez Victor Serge, c’est donc ce mélange d’accablement et d’optimisme. Côté désespoir, il y a l’embarras du choix, à une époque où « le prix du sang continue de tomber sur le marché mondial » : au fil des semaines et des années, le chroniqueur commente l’expansion des idées nazies à travers l’Europe, l’écrasement de la gauche autrichienne, la victoire des franquistes en Espagne, la mascarade des procès de Moscou… Ces observations, il les fait en dialecticien, capable de relier les événements planétaires d’un trait de plume. Mais il décrit aussi le monde en homme de lettres, obsédé par le souci des mots, hanté par le destin des noms.
Les mots, d’abord : en juillet 1938, Serge fustige les écrivains antifascistes qui se réunissent à Paris pour la « défense de la culture »… sans faire la moindre allusion à la traque dont sont victimes les esprits libres en Russie. « Quelle hideuse complicité avec une tyrannie, et quelle dérision que cette façon-là de défendre la culture ! », tranche le journaliste.
Les noms, ensuite : Serge conçoit l’écriture comme un outil de remémoration fraternelle, comme un moyen de saluer les amis disparus. Par-delà les hommages à Rosa Luxemburg ou au marxiste italien Antonio Gramsci, il honore les héros anonymes tombés en Russie, en Espagne ou en Italie. Pour lui, veiller sur la dignité des mots et des morts représente un geste éminemment politique. À ses yeux, toute quête d’émancipation exige une fidélité au passé, et d’abord à la mémoire des vaincus : « Nous ne pouvons que peu de chose pour le salut de tous ces vaillants : que du moins leurs noms et leur exemple nous soient sans cesse présents à l’esprit. Car nous vivons aussi pour la justice. »

Âpre lucidité

La justice, Victor Serge ne la perd jamais de vue. Même au cœur des ténèbres, alors que la liberté est partout bafouée, il continue à en brandir le flambeau. Avec cette conviction que le meilleur reste à venir, et qu’un jour l’homme finira par « s’évader de la bête ». Cet optimisme n’a rien de niais. Au contraire, il se nourrit aux sources d’une âpre lucidité à l’égard du temps présent, et surtout à l’égard de son propre camp. Ne rien céder à la complaisance, pour l’écrivain libertaire, c’est ouvrir les yeux sur le scandale qui touche son espérance à la racine : les crimes du communisme « réellement existant ». Voilà pourquoi il fustige la lâcheté des « menteurs en service commandé » qui croient protéger l’idée socialiste en taisant son avatar meurtrier. Citant un article de revue qui affirme la « compatibilité » entre stalinisme et liberté de penser, Serge ne cache pas son indignation : « Confrontée avec les faits, les faits, les faits sanglants, les faits criants, cette énormité implique une improbité intellectuelle. Avant de prendre ainsi, avec une stupéfiante ignorance, la défense du régime le plus totalitaire et le plus inhumain qui soit aujourd’hui ici bas, l’auteur de ces lignes eût dû, honnêtement, se renseigner quelque peu. »
Il convient de bien peser ce passage. Car il témoigne d’une réalité cruciale : la notion de « totalitarisme » ne fut pas bricolée pour les besoins de la guerre froide, elle n’est pas née dans le cerveau de quelques intellectuels à la solde de la CIA, dans le seul but de discréditer les pensées d’émancipation. Dès les années 1920 et 1930, au contraire, cette notion fut forgée par ceux qui voulaient nommer un despotisme de type nouveau, où la toute-puissance du parti étouffait chaque liberté. Par la suite, le concept de « totalitarisme » fut critiqué, on souligna ses failles et ses limites. Reste qu’il fut d’abord mobilisé par les femmes et les hommes de minuit, c’est-à-dire par ceux qui voulaient demeurer optimistes.
Parce qu’elle a massivement refoulé cette réalité, la gauche contemporaine a oublié la leçon de Victor Serge : si l’on veut garder l’espoir, il faut avoir le courage de la vérité. Faute de quoi, on demeure condamné aux ténèbres. À jamais.

Jean Birnbaum
Le Monde des livres , 08/07/10
Victor Serge, de la Belgique à l'Oural

De son vrai nom Viktor Lvovitch Kibaltchiche, Victor Serge fut tout ensemble, dans la première moitié du XXe siècle, une figure révolutionnaire impavide et un journaliste de grand talent. Les éditions Agone ont la bonne idée de rééditer aujourd’hui tout un pan de ses chroniques parues dans des conditions singulières, comme on va voir.
Que l’on sache d’abord que, Russe d’origine, Serge est né à Bruxelles dans une famille qui avait fui le régime des tsars. Il fréquente très tôt à Bruxelles et Paris les milieux de l’anarchie et est entraîné dans le procès de la bande à Bonnot qui lui vaut plusieurs années de prison. Libéré, il rejoint la Russie au lendemain de la révolution d’Octobre et, journaliste au service du Parti, s’occupe de politique internationale. Appartenant à l’aile gauche trotskiste, il se voit bientôt persécuté par le régime puis déporté dans l’Oural. Suite à une large campagne menée en sa faveur, il est un des rares «déviationnistes» que l’URSS libère et ce en 1936. Il retrouve alors Bruxelles et, reprenant la plume, va suivre de près les grands événements de l’époque: purges staliniennes, montée des fascismes, Front Populaire en France, guerre civile d’Espagne. C’est dans ce dernier événement qu’il s’implique le plus, prônant la coalition des communistes avec le POUM et les anarchistes tout en sachant que les premiers tireraient dans le dos des autres, et pas seulement au figuré. En 1940, au moment de la guerre, il se réfugie à Mexico, où il mourra en 1947 dans le dénuement.

Dans la période intense de l’avant-guerre, Victor Serge se retrouve en fait sans tribune. Pourtant, à Liège, un quotidien soutenu par le mouvement socialiste «officiel» lui ouvre ses colonnes de façon quelque peu imprévue. La Wallonie n’a que 30.000 lecteurs mais fait montre d’une grande liberté de ton et de pensée qui lui vaut l’estime de beaucoup et son directeur, Isi Delvigne, ose engager un collaborateur qui sent le soufre. En quatre années, Victor Serge va publier dans le journal pas moins de 200 chroniques. C’est à peu près la moitié d’entre elles que reprend aujourd’hui Agone sous le titre de Retour à l’Ouest.

Dans La Wallonie, Serge aborde tous les sujets de l’heure, qui certes ne font pas défaut. Engagé, son journalisme veille cependant à garder ses distances et à combattre pour la vérité. Ainsi ses condamnations du stalinisme sont sans réserve mais toujours en recherche d’une explication de cette monstruosité que fut l’élimination violente des compagnons de la première heure.

En fait, sans l’avoir voulu, Serge récapitule un demi-siècle d’histoire dans un tableau d’une grande vigueur. De cette toile de fond se détachent de fort beaux portraits. Ceux de grandes figures disparues : Lénine, Gramsci, Toukhatchevski. Ou ceux d’écrivains qui ont marqué l’époque: Gorki, Gide, Plisnier. Par-dessus tout, il y a chez Serge un style et cette volonté de croire en l’homme que démentent pourtant les événements d’alors et qui n’est plus guère de notre temps.

Jacques Dubois
Médiapart , 21/06/10
Nous avons besoin de Victor Serge !

Rien à voir avec l’écologie ? Eh non. Mais si. Je vais tâcher d’expliquer. Les éditions Agone publient un livre merveilleux fait de chroniques écrites par Victor Serge entre juin 1936 et mai 1940.
Serge a eu la vie d’un révolutionnaire professionnel. Anarchiste au début du siècle passé, à Paris, il fréquente les membres de la bande à Bonnot, ce qui lui vaut cinq ans de prison, alors qu’il réprouve leur action. Devenu bolchevique après la révolution d’Octobre, il gagne la Russie et devient l’un des cadres supérieurs de l’Internationale communiste. Oui, mais Serge est un honnête homme. Dès 1926, il est dans l’opposition à Staline. Et en prison en 1933. Une campagne d’intellectuels français le sauve in extremis et, en 1936, Serge débarque à Bruxelles.
Alors, pendant quatre années, il écrit des chroniques pour un journal de Liège, la Wallonie. Il faut aimer la période, et la connaître un peu. Mais à cette condition, on peut parler d’un chef-d’œuvre de la liberté. Il n’est pas vrai que l’on ne savait pas. Il n’est pas vrai qu’il fallut attendre Soljenitsyne pour découvrir la barbarie régnant en Union soviétique. Exaltant de lucidité, Serge dénonce, comme George Orwell à la même époque, et le fascisme, et le stalinisme. Il est aux côtés de l’Espagne en guerre contre cette affreuse baderne de Franco. Mais attaque aussi l’effroyable politique des communistes, de Valence à Barcelone en passant par Madrid. Il voit clair. Il dit juste. Et il écrit fort bien.
Bien entendu, il écrit également son lot de sottises. Mais au regard des faits massifs de son temps, on peut le tenir pour un magnifique visionnaire. Nul ne peut prétendre savoir ce que penserait aujourd’hui Victor Serge. Évidemment. Mais la situation, mutatis mutandis, ne commande-t-elle pas les plus grandes audaces intellectuelles ? Que reste-t-il des imbéciles qui fêtaient la « paix » munichoise de la Toussaint 1938 ? Que reste-t-il des idiots qui croyaient la ligne Maginot imprenable ? Serge est là, intact, quand tous les autres ne sont plus que poussière. La crise écologique en cours, si lourde de menaces sans précédent dans l’histoire humaine, réclame, exige, commande l’apparition de nouveaux Victor Serge. Mais où sont-ils ?

Fabrice Nicolino
Bakchich , 01/06/10
Compte-rendu

Au printemps 1936, Victor Serge, expulsé d’URSS, trouve refuge en Belgique. Un journal syndical, La Wallonie (Liège), lui ouvre ses colonnes alors qu’en France, la presse du Front populaire, dominée par les staliniens et leurs compagnons de route, refuse sa collaboration. Chaque semaine et durant quatre ans, Victor Serge va lui fournir une chronique. 93 d’entre elles ont été rassemblées dans un volume intitulé Retour à l’Ouest, publié ce printemps par les éditions Agone.

Victor Serge n’est pas un théoricien, mais comme il le dit lui-même en ouverture de sa première chronique, un « écrivain militant ». Son arme, c’est la plume. Ses sources d’inspiration, sa vie mouvementée, ballottée, inscrite dans les combats politiques et sociaux dans lesquels il s’est impliqué depuis trente ans. Pas de textes théoriques donc, mais un ensemble de réactions à l’actualité. Et des portraits. Portraits de ceux, célèbres ou anonymes, qui sont morts en changeant le monde ou que la contre-révolution stalinienne, bourgeoise ou fasciste s’est chargée d’éliminer. Il évoque le syndicaliste espagnol Angel Pestana, l’anarchiste italien Francesco Ghezzi déporté par Staline, l’antifasciste Carlo Rosselli réfugié en France et liquidé par l’extrême-droite, l’écrivain russe Boris Pilniak tombé en disgrâce, Edouard Berth, l’ami de Georges Sorel, le communiste Antonio Gramsci, mort en déportation, ou encore Léon Sedov, fils de Léon Trotsky.

Portraits touchants, sensibles, jamais vindicatifs alors que Victor Serge aurait pu vilipender le vieux Gorki, anti-bolchevik en 1917 et serviteur de la cause stalinienne à la fin des années 1920. Mais il sait comment fonctionne la machine stalinienne et il connaît l’univers mental des milieux bolcheviks. Sur Gorki, il écrit : « Il finissait sa vie dans une sorte de rêve éveillé (…) son visage exprimait je ne sais quel dessèchement intérieur, une foi désespérément volontaire, une force presque élémentaire née de la douleur. » Et quand il évoque les grands procès de 1936–1937 qui conduisirent au bûcher tant de vieux bolcheviks de la première heure, ces procès incroyables où l’on vît les coupables s’accabler des pires maux, se baptiser fascistes, espions impérialistes, saboteurs et comploteurs ; quand il évoque ces procès donc, il explique la logique poussant ces révolutionnaires intransigeants à passer à de tels aveux. Par peur ou lâcheté ? Non, « par dévouement et par calcul (…) Il s’agit pour eux de se donner à ce prix une faible chance de survivre. Un jour peut-être, la révolution aura autrement besoin d’eux, non plus pour les avilir et supplier, mais pour leur donner l’occasion tant attendue de racheter leurs pires palinodies (…) À quoi leur servirait-il d’être héroïques et dignes pour disparaître dans des ténèbres totales ? »

Héroïsme et dignité. Héroïsme des antifascistes espagnols luttant avec leur armement de bric et de broc contre Franco. Victor Serge suit avec passion la guerre d’Espagne. Il parle de la lâcheté des bourgeoisies occidentales qui se refusent à soutenir la République en danger alors que le camp des séditieux peut compter sur l’aide allemande et italienne. Il condamne également la politique stalinienne, celle qui s’oppose au processus révolutionnaire en défendant la propriété privée, celle qui règle ses comptes violemment avec les anarchistes et les “trotskystes” du POUM.

Et il y a la guerre. Victor Serge s’accroche à l’idée que démocraties bourgeoises et États totalitaires, par instinct de survie, ne s’affronteront pas, trouveront un modus vivendi sur le dos des peuples. Par devoir sans doute plus que par conviction, Victor Serge s’accroche à l’idée que les classes ouvrières occidentales non encore défaites, comme le prolétariat français qui s’est illustré en 1936 en occupant les usines, sauront trouver la voie de l’unité à la base et que le mirage soviétique cessera d’aveugler les communistes sincères qui les composent. Il espère qu’elles seront en mesure alors d’imposer un nouveau compromis social à leur bourgeoisie, même s’il sait qu’entre Révolution et Réaction, la tentation est grande pour les bourgeoisies nationales de choisir l’Ordre. Hitler et Mussolini n’ont-ils pas « reçu le pouvoir » des mains des classes dominantes plus qu’ils ne l’ont conquis ?

Le 7 mai 1940, trois jours avant que les armées allemandes n’envahissent le pays, La Wallonie publie la dernière chronique de Victor Serge. Une chronique qui parle des soldats russes occupant la Pologne, découvrant un pays qui ne connaît pas comme l’URSS la pénurie des biens de consommation et l’absence de pluralisme politique. Alors qu’il est minuit dans le siècle, Victor Serge fonde de grands espoirs sur la capacité de ces hommes, idéalistes, à comprendre que le stalinisme est un système reposant sur la répression et le mensonge, un système qui les trompe mais n’est pas encore parvenu « à les aveugler. » Volontariste, Victor Serge, à sa façon, œuvrait à déciller les yeux de ses contemporains, persuadé qu’« aucun péril, aucune amertume ne justifient le désespoir – car la vie continue et elle aura le dernier mot. »

Patsy
Blog le monde comme il va , 01/06/10
Rencontre "Retour à l'Ouest"
Le samedi 2 octobre 2010    Marseille (13)

Rencontre avec Charles Jacquier, directeur de la collection Mémoires sociales, autour du livre Retour à l’Ouest de Victor Serge.

17h. Local du CIRA, 3 rue Saint-Dominique.
Visiter le site du CIRA

Réalisation : William Dodé