Dans la nuit du 29 au 30 mai 2002, à Gasny (Normandie), le hangar des Belles Lettres a été détruit par un incendie. Près de trois millions de livres sont partis en fumée, dont 92 % du stock des éditions Agone (52 000 livres). Aussitôt cette annonce rendue publique, les manifestations de soutien ont été nombreuses et d’un enthousiasme à faire oublier tous les malheurs du monde ! Merci aux lecteurs, auteurs libraires et médias qui ont relayé les appels à soutien pendant l’été.

Les éditions sont issues d’une revue née à Marseille en 1990 et ont pris leur essor en 1998. Leur singularité réside dans la construction conjointe d’une ligne éditoriale engagée et d’un mode de gestion résolument non capitaliste.
Dès ses premiers titres, Agone a refusé la logique du marketing mais aussi la politique de beaucoup d’éditeurs qui prétendent financer la création sur la base de bénéfices accumulés dans un logique commerciale. Ceux-ci parviennent en fait à se fabriquer une image valorisante d’éditeur de qualité alors que l’essentiel de leur catalogue est constitué de marchandises culturelles. Contre les prétendues nécessités du compromis, le pari est de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule « actualité ».
Au moment moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés dont la durée de vie est toujours plus courte, Agone a opté, au contraire, pour une politique de fonds. Ce projet éditorial sans concession – qui n’est partagé aujourd’hui que par quelques structures modestes telles que les éditions de L’Éclat, L’Insomniaque, Syllepse, Macula, L’Atalante, Champvallon, Ivréa… répond aussi et surtout à un projet politique : proposer des œuvres capables de nourrir des révoltes.

À l’écart de toute allégeance académique, la ligne contestataire d’Agone œuvre à la diffusion de ce que la science peut contenir de subversion. En faisant connaître la littérature prolétarienne (collection « Marginales »), elle revalorise la culture populaire, à l’opposé de la version populiste inventée par la bourgeoisie culturelle pour mieux la mépriser. Elle associe à la mémoire écrite des luttes les armes de nouveaux combats. La Dictature du chagrin revient sur les pièges d’une social-démocratie régie par le spectacle de la guerre et de la paix ; Les Chiens de garde, de Paul Nizan, rappelle les intellectuels à leur devoir de dissidence ; Europe Inc. établit concrètement la connivence entre milieux d’affaires et institutions européennes ; La Guerre au vivant montre comment le danger des OGM est avant tout celui d’une agriculture industrielle tout entière soumise au profit capitaliste… De la radicalité de ces choix dépend la cohérence d’une parole critique, dans un cadre où aucun auteur ni aucun titre n’est l’alibi des compromis d’un autre.
Cette production à fort rendement politique est aussi une production à faible rendement économique. Jusque dans la répartition des tâches, l’égalité des salaires au sein de l’équipe et le temps consacré à la réalisation des ouvrages, Agone a pris le parti d’une gestion militante. Alors que les deux tiers des maisons d’édition françaises rachetées par deux grands groupes – Matra-Hachette et Vivendi-Universal – sont aujourd’hui contraintes de produire les bénéfices qu’exige leur asservissement aux actionnaires, les revenus d’Agone n’alimentent que la lutte pour la diffusion des idées. Une ancienne maison militante comme La Découverte sert aujourd’hui de caution à une multinationale qui a le projet d’inonder la planète de camelote culturelle (Vivendi) et rentabilise à bon compte l’héritage du fonds Maspero réduit à des fac-similés. Aux antipodes de ces récupérations, Agone préserve une indépendance qui seule assure sa crédibilité critique.

Le pouvoir exercé par les leaders de l’édition sur la commercialisation du livre et leur stratégie de réseau menace la diversité d’expression et en particulier la diffusion d’œuvres contestataires dans des lieux de vente eux-mêmes fragilisés ou emportés par une logique de concentration. Lorsqu’un marchand d’armes, Matra-Hachette, possède à la fois des structures éditoriales, une société de diffusion et de distribution, une chaîne de grandes surfaces spécialisée (Virgin) et des points de vente omniprésents (Relay), la variété de l’assortiment n’est plus qu’un leurre. Sans maîtrise de la diffusion, l’autonomie éditoriale ne peut être que relative. Associées à d’autres petits éditeurs, les éditions Agone ont mis en place une structure de diffusion autonome, Athélès. Ce groupe auto-diffusé peut décider d’augmenter ou de réduire sa production en dehors des seules lois du marché. Enfin, Agone refuse toute collaboration publicitaire avec les médias dominants. La plupart des maisons dites indépendantes qui ont depuis longtemps sacrifié leur politique de fonds pour donner la priorité à celle des « coups » commerciaux, publiant jusqu’à 900 nouveautés dans l’année (Gallimard, en 2001), peuvent compter, dans la presse et dans les émissions de télé-achat, sur la servilité d’une équipe de laquais. Les louanges se troquent contre quelques strapontins de grande marque. On trouve immanquablement, parmi les promoteurs d’une aubaine commerciale, plusieurs auteurs ou éditeurs de la maison d’édition ou confrères journalistes de l’auteur journaliste, etc. Loin des débats mondains et des fausses audaces branchées, Agone a banni de ses pratiques celle du service de presse. Elle ne compte que sur le dynamisme de la presse alternative et des réseaux militants, et sur la capacité des lecteurs à exercer leurs choix indépendamment des pressions médiatiques.

La destruction des stocks d’une petite maison d’édition comme Agone aurait pu entraîner la disparition de la structure elle-même. La perte ne se chiffrait pas seulement en valeur de stock, mais s’exprimait également par l’incapacité à alimenter les réseaux de diffusion et à préserver, sans campagne publicitaire, sans le soutien de la grande presse, une place durement acquise dans les rayons des librairies. Face à cette catastrophe, la solidarité des lecteurs ne sauve pas seulement une maison d’édition : elle sauve une logique éditoriale dont cette solidarité est aussi le produit, dans un univers où la logique économique détruit plus sûrement le livre que tous les incendies.

Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent



Un bon livre est un livre brûlé

Et des larmes de crocodiles se sont mises à couler à flots… Du plus loin, on a pu entendre renifler et se moucher les grands médias qui sonnaient le tocsin. Rendez-vous compte : un hangar qui brûle, des (petits) éditeurs menacés de disparaître et la culture, la littérature, la pensée en péril… Alors, il a fallu en parler. Parler de livres dont ils n’ont pas parlé quand ils ont paru, de livres qu’ils ne lisent jamais et d’éditeurs dont ils ne découvrent l’existence que de loin en loin, quand il faut bien briser la routine et fabriquer un peu de diversité.
La disparition de la collection « Budé » des Belles Lettres, dont ils n’ont jamais suivi l’actualité, fit bramer Le Figaro et Le Monde (07.06.02) ; puis Télérama (12.06) évoqua plein d’émotion La Toison d’or, saga d’un grand écrivain serbo-croate, Borislav Pekic, paru deux mois plus tôt et tout autant ignoré que les autres romans de la collection parus depuis quatre ans. Libération (13.06) et Le Nouvel Observateur (04.07) ont mentionné les écrits politiques de Pierre Bourdieu – le quotidien en avait ignoré la parution, préférant commenter un petit livre sur le sociologue et citer en passant tous les autres livres parus depuis sa mort (02.05) ; le magazine, pour une fois sobre et précis, dut faire figure d’aventurier pour ses lecteurs habitués aux dossiers tapageurs.
Quand ceux qui ont toujours parlé de ces livres accompagnaient le travail de fourmi qui permit aux lecteurs de nous aider, à quoi servirent le lyrisme imbécile de Libération et de Télérama ou les tartufferies du Figaro et du Monde ? Tout entiers absorbés par la production sur mesure de l’industrie du livre, ces médias-là ne savent plus traiter que d’événements : campagne de communication orchestrée ou incendie malheureux se valent bien alors pour faire semblant de parler d’idées, de littérature.
Mais enfin, le bruit est derrière nous, les choses vont vite rentrer dans l’ordre, de la rentrée littéraire justement, et du business des prix. Les pages littéraires des médias officiels vont retomber pour nous dans leur inexistence. Et nous allons pouvoir reprendre tranquillement notre travail.

TD

Réalisation : William Dodé