(Gazette éditoriale n° 10 — mars 2009)



MANGER, DORMIR, VAQUER À NOS OCCUPATIONS, CELA NE FAIT PAS DE NOUS DES CONTEMPORAINS

… Les personnes qui lisent la presse quotidienne et d’autres sources consacrées à l’actualité, qui s’informent de ce qui se passe dans le monde, peuvent éventuellement se qualifier de contemporains. On participe à des discussions, on tient ses idées toutes prêtes. Mais peu de temps après on les remet en poche et on retourne travailler. Les élections tous les quatre ou cinq ans n’y changent absolument rien. Il se peut bien que nous ne fassions jamais partie de ceux qui font l’histoire, de ceux qui un jour se retrouvent dans une situation décisive. Cette abstinence historique du soi en fait peut-être souffrir quelques-uns.
Il est difficile de trouver par le biais de la théorie un accès à l’histoire qui nous plonge dans les événements. L’accès privilégié est la révolution. Les chameaux avides d’action qui voulaient passer par le chas de cette aiguille, ceux qui lisaient Marx et Lénine dans les années 1870 et 1880, ressentaient le besoin de faire l’histoire. La révolution attire, elle promet l’engagement immédiat, le combat en ses différents fronts ne laisse aucun repos et exige des décisions à tous les niveaux. La révolution est un commencement radical, idéal pour les débutants, univoque… un saut dans l’histoire. On devrait s’y entraîner.
Le meilleur livre sur la révolution est d’Alfred Döblin. Il s’appelle Novembre 1918 et a été écrit en exil. Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. Il assemble superbement faits, fictions, événements, vécu, histoire, philosophie de l’histoire, politique, poésie, analyses et drames, monde vécu et conception de la vie. Voilà le bain où doit se tremper celui qui désire savoir ce que ça fait d’être en plein dans la révolution, en plein dans l’histoire. Il y a beaucoup à apprendre de ce livre. Dans cet ouvrage de plus de deux mille pages, le lecteur apprend surtout ce que cela signifie pour un acteur de l’histoire de mettre la main à la pâte. Pendant la révolution allemande de 1918–1919, lire le journal en prenant son petit-déjeuner n’a avancé personne.
On ne peut attendre davantage d’un roman historique que de plonger le lecteur dans un enchevêtrement de décisions dont il ne peut se défaire aussi facilement qu’en enlevant le bouchon de la baignoire. Le changement radical est excitant, épineux, menaçant et historiquement intense. Ce type d’appréhension artificielle de la réalité est peut-être bien l’essence de ce qu’on nomme « roman historique ». L’œuvre monumentale de Döblin Novembre 1918 appartient à la catégorie malheureusement fatiguée de la « littérature engagée ». Ce roman sur l’échec d’« une révolution allemande », commencé à Paris dans les années 1930, endosse impeccablement la forme d’une narration décisionnelle au plus près de la réalité. Mais ce manuel du passage à l’acte n’a pas trouvé de successeurs. Il force à la prise de parti et à l’introspection, plonge dans les événements et dans l’empathie. Chacun est obligé de choisir son camp.

Eberhard Rathgeb, Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung, 23 novembre 2008 (traduit de l’allemand par Lucie Roignant)


KARL CHERCHE ROSA

… Il ne semble pas le moins du monde affecté. Il la rassure : « Verse de l’huile sur ces flots déchaînés, Rosa. C’est toi qui vas parler en dernier. Nous allons les reprendre en mains. J’attends tout de toi. »
Elle sait qu’il n’est pas franc.
Elle lui demande d’un ton direct : « De moi, Karl ? »
Il cite : « Rassemble tes forces, la joie et aussi la douleur, il s’agit aujourd’hui de toucher le cœur de pierre du roi. » Et de faire une mimique aimable en direction des délégués.
Elle s’étonne : des poèmes en tête à un moment semblable ! Elle s’assied à l’écart, pose un journal devant elle et prend un crayon pour qu’on ne la dérange pas. Mais elle tremble. Elle n’arrive pas à se calmer. C’est bizarre. Mais mes idées sont claires. Qu’est-ce qui m’a énervée ainsi ? À ce moment seulement son esprit comprend ce que son intuition a déjà perçu : c’est une terrible défaite, le sort de la révolution tout entière en dépend peut-être. Qu’arrivera-t-il s’ils veulent vraiment passer à l’attaque, sans nous et contre nous, faibles et désorganisés comme ils sont ? qu’arrivera-t-il si on l’apprend et qu’on les provoque ?
Voici l’heure du discours de Rosa, son chant du cygne. Mais qu’a-t-elle donc ? Ne voit-elle pas, elle non plus, cette victoire que la révolution a remportée et qui a fait trembler le gouvernement et ses généraux ? Ne comprend-elle pas, elle non plus, qu’il faut harceler l’ennemi vaincu ? Elle, si claire, si précise – même en ce moment, son esprit est vif et profond. Elle voit tout – et elle refuse. Elle n’y croit pas. Elle est contre la théorie. Elle ne croit pas aux victoires et aux défaites qui ne sont pas dues à un bouleversement économique. Or ce bouleversement n’a pas encore eu lieu. Il ne s’est pas encore emparé du pays. La situation n’est pas encore mûre… Les délégués regardent ce petit bout de femme, vieille, toute pâle. Ils la regardent avec amour et émotion, même ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. Ils savent qu’elle est la flamme qui brûle pour eux depuis des décennies. Elle est à présent épuisée, fragile. La prison l’a affaiblie, comme ces heures passées ici, dans le bâtiment du Landtag. Elle parle, elle est dans son élément. Elle dit toute la vérité. La voix de Rosa résonne, claire et précise :
« Nous ne devons pas continuer à nourrir l’illusion de la première phase de la révolution, croire qu’il suffit, pour continuer la révolution socialiste, de renverser le gouvernement capitaliste et de le remplacer par un autre. Nous devons agir à la base et cela correspond au caractère de masse de notre révolution, dont les objectifs visent les fondements mêmes de la constitution sociale.
» C’est à la base, là où chaque employeur fait face à ses esclaves salariés, c’est à la base, là où tous les organes exécutifs de la classe politique dominante font face à ceux qui subissent cette domination, c’est là que nous devons, pas à pas, arracher aux gouvernants les instruments de leur pouvoir. Je crois qu’il est bon que nous envisagions clairement les difficultés et les complications de cette révolution.
» Mon intention n’est pas de prédire combien de temps ce processus prendra. Qui de nous compte ? Qui s’en préoccupe, du moment que nos vies suffisent à aller jusque-là ? »
Elle avait parlé. On l’avait laissée parler. D’une façon ou d’une autre, c’était Rosa, l’amie de tous, la vaillante combattante.

Alfred Döblin, extrait de Karl & Rosa (Novembre 1918, tome IV, traduit de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann)







LA RÉSISTANCE DES SPARTAKISTES DANS LA PRÉFECTURE

À la porte cochère, en face du métropolitain, le calme régnait. De la paille était répandue, plusieurs hommes couchés par terre dormaient. Friedrich et Heinz s’assirent côte à côte. Heinz regarda Becker, l’air rayonnant : « Monsieur le professeur, je ne peux toujours pas croire que c’est vous. Que vous êtes venu vous aussi. Je ne saurais vous dire combien j’en suis heureux. La décision a dû être plus difficile pour vous que pour moi. Si je m’attendais à ça ! »
Becker, profondément ému et en même temps déconcerté, ne sut que répondre. Il demanda comment Heinz lui-même en était venu à rejoindre les spartakistes à la préfecture, il n’avait jamais exprimé une intention de cet ordre auparavant.
« Et pour cause, dit Heinz en riant. D’où me serait venue une idée semblable ? Je ne connaissais rien, sauf l’école, ma maison et quelques camarades. Alors j’ai traîné dans les rues. Avec la colère jusque-là. Plein de haine à cause de la bassesse des gens, à cause de l’enterrement, à cause de la lâcheté des professeurs incapables de manifester le moindre signe de compassion quand leur directeur est battu à mort. Aucun ne lui a envoyé ne serait-ce qu’un petit mot à la clinique. Ils n’ont pas osé. Et ces gens-là sont supposés nous apprendre quelque chose ? Je ne voulais plus rentrer. Ça m’a arrangé que ma mère me mette à la porte. Seulement je ne savais pas où aller. »
Il s’arrêta. Becker attendit.
Heinz : « Ce n’est pas facile de trouver du travail, monsieur le professeur. J’ai cinquante marks à la caisse d’épargne mais c’est ma mère qui a le livret. J’ai demandé à des gens dans la rue où je pourrais trouver du travail. Alors quelqu’un m’a dit qu’on pouvait se présenter au Reichstag, qu’ils payaient bien, ils cherchaient des soldats pour le gouvernement. »
Des hommes arrivèrent, la plupart avec des fusils, et se jetèrent sur la paille. Ils ne se connaissaient pas. Ils se serraient les uns contre les autres.
Heinz chuchota : « Il faut se tutoyer. Sinon on va se faire remarquer.
— Mais je t’en prie, mon garçon. »
Heinz  : « Merci, et je vous demande pardon.
— Et après, Heinz ? Comment es-tu arrivé ici ?
— Dans la Blumenstraße il y avait des gens qui discutaient, et j’ai écouté. Tous râlaient contre Ebert et Noske2, disaient que tout allait redevenir comme avant et que s’ils pouvaient ils feraient revenir l’empereur et les officiers. Et une femme a rouspété : ça commençait déjà dans son école communale, et il n’y avait rien à manger, seuls les profiteurs faisaient du lard. Alors je me suis dit : pourquoi est-ce que j’irais au Reichstag me battre pour eux ? Alors que je sais déjà par ailleurs combien ils sont corrompus et mauvais. Surtout ceux qui jouent les superpatriotes ! Voilà pourquoi je suis venu ici. »
Il saisit le bras de Becker : « J’avais raison, non ? Regarde un peu autour de toi, les filles et les garçons ici. J’en avais encore jamais vu des comme ça. Et maintenant tu es là, toi aussi. Becker, combien j’en suis heureux ! Il y a longtemps que tu es là ?
— Une heure.
— Formidable qu’ils t’aient laissé passer. Du coup, je suis doublement content d’être ici. Et puis tu sais tirer, on a besoin de gens qui savent. Moi je ne sais pas.
— On ne m’a pas encore demandé.
— Va le dire. Et tu sais commander. Attends, je reviens tout de suite avec quelques camarades. »
Becker : « S’il te plaît, Heinz, ne dis pas qui je suis.
— Ça ne changerait rien. Mais comme tu veux. »
Une fois seul, Becker laissa tomber les épaules. Une défaite totale, une honte sans précédent, une histoire rocambolesque. Et pourquoi, dans quel but ? Sauver Heinz. Il avait été conduit jusqu’ici, oui. Comment comprendre tout cela ?
Dehors les fusillades avaient cessé. Becker dressa l’oreille. Que les tirs aient cessé n’était pas bon signe. Quelque chose se préparait. Pourvu que Heinz ne revienne pas maintenant et le voie dans sa détresse.
Mais Heinz revint, rien ne lui était épargné.
Heinz avait amené un autre jeune gars, petit, aux cheveux longs. Becker ne sut trop que penser de ce visage dans l’obscurité. Les deux jeunes, chargés de pain et de bouteilles de bière, s’assirent sans cérémonie dans la paille, à côté de lui. Ils étalèrent par terre tout ce qu’ils avaient. Tous deux étaient en sueur et avaient soif. Les chuchotements reprirent.
Quand Becker refusa la bouteille de bière que Heinz lui proposait (non merci, Heinz, c’est une prime pour les travailleurs de force !), l’autre gars, qui avait une voix étonnamment haut perchée, l’exhorta à boire. Qu’il boive, y avait des réserves. Heinz fit les présentations : « C’est Minna, Friedrich. Elle travaille comme deux hommes. »
Becker la regarda, étonné. C’était une jeune fille ou une femme, en blouse d’ouvrier et pantalon de cycliste. Les cheveux lui tombaient en désordre sur le front. Elle avait de petits yeux vifs au regard inquisiteur. Elle mâchait son pain et en rompit un morceau pour Becker, qui accepta. Il ne remarquait que maintenant combien il était faible, n’ayant rien avalé depuis le matin. Elle l’observa : « Tu es un intellectuel. Tu fais des études avec Heinz ? »
Heinz acquiesca : « Nous sommes bons amis. »
Minna, Imker de son nom de famille, dit : « Nous n’avons pas beaucoup d’intellectuels ici. Au Vorwärts, ils étaient chargés de la propagande2. Tu connais Moeller ou Fernbach, camarade Becker ? Non ? Eux aussi ils les ont battus à mort. Faut pas se faire d’illusion sur ce qui nous attend quand on sera tombé dans leurs mains. Ces types n’ont rien d’humain. »
Ils mangèrent en silence. Minna donna un second morceau de pain à Becker et sourit : « T’as faim ? J’imagine. Pour vous non plus y a pas de travail. J’aimerais juste savoir ce que les intellectuels attendent du capitalisme pour ne pas le lâcher alors que les capitalistes ne les utilisent que pour cirer leurs bottes. Mais je vais te donner la réponse, camarade : c’est parce que les intellectuels ne sont pas si intelligents que ça. Et qu’en plus ils sont lâches. » Elle but une gorgée de bière à la bouteille puis resta là, avachie, jambes repliées.
« Fatiguée ? » demanda Heinz.
Ses épaules tressaillirent, quelques tics firent trembler ses lèvres, lui donnant la réponse : quelle question, tu sais bien.
Elle lança à Becker un regard triste : « Mon frère aussi était au Vorwärts. Il était à la guerre toutes ces années. (Elle respirait avec peine.) Et toi, camarade, pourquoi tu viens si tard, et pourquoi t’en as pas amené d’autres ? On a besoin de gens. T’en as mis du temps avant de comprendre ce qu’il en était ! »
Becker regarda Heinz, désemparé.
Minna : « Tu voulais pas hein ? Enfin, peut-être qu’il en viendra d’autres en voyant comment ils ont traité nos amis au Vorwärts. Ils vont peut-être encore venir. Simplement c’est bien tard. »
Heinz : « Il a été malade, blessures de guerre. »
Minna : « Ça se voit. Mais t’en connais qui sont rentrés sains et saufs de la guerre ? Et ils n’ont qu’une envie, c’est de remettre ça, si c’était possible. Debout, Heinz. Il est temps. »
Elle se leva, Heinz prit encore une grande gorgée à la bouteille. Puis elle se tourna vers Becker tout en arrangeant ses cheveux derrière les oreilles : « Toi aussi tu penses qu’on est fichus, camarade Friedrich ? Hier Karl était ici et il n’a pas cessé de répéter : “Tenez bon, ne flanchez pas, la révolution gagne dans le Reich, et à Berlin les choses s’arrangent pour nous ; à cause des assassinats dans la caserne des dragons, toute la classe ouvrière fait bloc.” Aujourd’hui Karl n’est pas venu. Rosa, elle, n’est jamais venue. Et il paraît qu’Eichhorn est parti. Je n’arrive pas à le croire. Il faudrait flinguer tous ceux qui veulent mettre leur foutue vie en sûreté. »
Elle tendit la main à Friedrich : « Au revoir. J’envoie Heinz dès qu’on aura fini. »
Obligé d’attendre, Becker s’assit, seul dans son coin. La jeune fille le méprisait. Quelle souffrance sur son front, dans ses yeux, autour de ses lèvres. Il se disait : ma situation empire de minute en minute, je suis perdu. Maintenant on va me donner un fusil et il va falloir que je tire. Ses mains tremblaient. Il ne savait pas ce qui lui arrivait.
Heinz réapparut pour dire qu’on lui avait donné l’ordre de chercher une fenêtre libre au deuxième étage et de s’y poster. Heinz murmura avec malice : « J’ai raconté des histoires. J’ai dit que nous savions tirer tous les deux. Je vais chercher les fusils. »
Lorsqu’il revint avec deux fusils, Becker lui en prit un sans mot dire et gravit l’escalier à sa suite. Beaucoup de gens avec armes ou sans armes, hommes et femmes, montaient et descendaient.
Dehors le calme régnait toujours, on mettait les canons en batterie.
Au deuxième étage, Heinz et Becker demandèrent où ils devaient aller. Les bureaux étaient déjà plus ou moins occupés par des tireurs. Ils finirent par trouver une petite salle d’archives avec une fenêtre haute donnant sur l’Alexanderplatz.
Becker réprimait toute pensée. Il agissait comme un automate. Il essayait de se mettre en veilleuse et de se conduire comme un soldat dans la bataille, qui a une certaine mission à remplir. De temps en temps des pensées, des interrogations surgissaient, spontanément et à son corps défendant. L’impression désagréable de s’être fait piéger l’alerta, il se secoua et se consacra à son fusil et à la rue.
Debout à la fenêtre ouverte, ils observaient, en face, l’autre côté de l’Alexanderstraße, jusqu’ici toujours dégagé, une rangée de maisons particulières à plusieurs étages dont on avait tiré depuis les toits juste avant. Il fallait, leur avait-on dit, avoir particulièrement à l’œil l’intersection Kaiserstraße-Alexanderstraße. Il était évident que l’attaque partirait de là.
Une flambée d’horribles pensées l’incendia. Pourquoi n’était-il pas mort ! Car il n’avait surmonté toutes les affres des mois passés que pour se retrouver maintenant quelque part avec un fusil, tirer et tomber.
Parallèlement, un autre Becker avait étudié la situation, en militaire, et déclaré à Heinz que rester ici à regarder par la fenêtre n’avait aucun sens. D’ici on ne voyait rien, il fallait aller vers le nord. Ils enfilèrent donc un long couloir et arrivèrent à une salle bourrée de tables et d’armoires dont presque toutes les fenêtres étaient déjà occupées. Mais ils finirent par trouver une fenêtre libre et, s’inspirant de ce que faisaient ceux de l’autre côté, ils s’abritèrent derrière des armoires.
Heinz voulut savoir comment on se servait d’un fusil. Becker dit qu’il faudrait plus d’un quart d’heure pour apprendre, qu’il ferait mieux d’y renoncer. Mais Heinz insista. Ils s’allongèrent alors par terre, derrière une armoire, et à la lumière de sa lampe de poche Becker fit la démonstration du maniement d’un fusil.
Heinz écoutait avidement et suivait bien.
Ma vie est détruite, pensait Becker. Je suis irrémédiablement retombé dans la guerre. C’est 1917. Et je croyais pouvoir me sauver.
Soudain de fortes détonations. L’artillerie d’en face lançait les premières grenades sur l’immeuble. Quelque part des mitrailleuses crépitèrent. Heinz se mit en position et tira. Impossible de l’arrêter. Becker lui donna des instructions. Des fenêtres à côté ils tiraient comme des fous, à l’aveuglette, sans trop savoir sur quoi. Ils réclamèrent des munitions. Heinz posa son fusil et courut en chercher.

Alors Becker s’ébranla lui aussi. S’il devait combattre ici, il voulait au moins savoir ce qui s’y passait et ce qu’il pouvait faire. D’un pas lent mais ferme il prit le couloir. Descendit l’escalier. Le bruit de la cour intérieure monta jusqu’à lui. Et voilà la cour : le même tableau que tout à l’heure, un grouillement d’hommes, des voitures, du matériel. Becker était sur le point de se frayer un passage lorsqu’il y eut un terrible bruit d’impact, une explosion. Silence de mort, cris horribles. Une grenade était tombée dans la cour près de la rue. Il y eut des appels au secours, on se précipita sur les lieux du sinistre d’où s’élevaient les cris perçants et les gémissements effroyables des blessés.
Des ouvriers infirmiers accoururent avec des civières, on leur fit place. Les cris cessèrent et reprirent. Ils passèrent tout près devant Becker avec leur première effroyable cargaison : sur la civière, un tas confus – quelque chose qui n’avait pas forme humaine, des vêtements, du sang. Puis d’autres civières suivirent avec des gens allongés qui gémissaient.
Deux hommes traînaient par les bras et les jambes un soldat dont la tête pendillait. Et qui donc ce grand soldat à la barbe grise portait-il dans les bras, seul, et tout en portant le corps pleurait, suppliait « Laissez-moi passer » ? Le sang de ce corps léger suintait sur sa tunique, ses pantalons, ses bottes. On n’avait pas à chercher le chemin de la cave, une rigole de sang y menait. Une civière vint enfin à la rencontre du vieil homme. On lui prit le corps, l’installa avec précaution et partit en vitesse.
« Tu es un intellectuel ? Tu fais des études avec Heinz ? Il n’y en a pas beaucoup ici, il y en avait plus au Vorwärts. Et toi, camarade, pourquoi viens-tu si tard ? Tu en as mis du temps ! Tu voulais pas, hein ? »
C’était Minna. Son petit pantalon de cycliste, son petit visage à présent livide, ses longs cheveux noirs.
« Tu en as mis du temps. Les intellectuels ne sont pas si intelligents que ça. »
Le bruit avait repris dans la cour comme avant.
Qu’est-ce que je fais ici à bayer aux corneilles ? Il s’ébranla, grimpa les escaliers.
Elle s’est sacrifiée. Et toi tu te caches et tu n’as pas honte ? Je voulais sauver Heinz. C’était absurde.
Son cerveau travaillait comme un fou en tous sens, mais ses sentiments allaient plus vite que ses pensées.
La façon dont elle m’a donné un bout de pain, dont elle m’a toisé. Elle me connaissait mieux que je ne me connais moi-même.
Je voulais sauver Heinz mais il a compris avant moi. Ce sont de pauvres gens. Ils cherchent de l’aide. Ils ne connaissent pas d’autre chemin. Quoi qu’ils fassent, qu’ils se trompent ou pas, ce sont mes frères, ils sont comme moi, et je ne suis pas mieux loti qu’eux.

Alfred Döblin, extrait de Karl & Rosa (Novembre 1918, tome IV, traduit de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann)

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1 Friedrich Ebert (1871–1925), président du parti social-démocrate allemand (SPD), responsable du Conseil des commissaires du peuple, premier président de la République de Weimar, est pour Döblin le « traître en chef » dans l’opération de reprise en mains de l’Allemagne par la bourgeoisie.
Gustav Noske (1968–1946) assuma le rôle du boucher, du « Bluthund » – littéralement, « chien sanguinaire » –, écrasant sur ordre d’Ebert le soulèvement spartakiste de janvier 1919 à Berlin.

2 Du 8 au 15 janvier 1919, les ouvriers retranchés dans le bâtiment du Vorwärts (organe de presse du SPD), sont massacrés par les troupes gouvernementales.




LE COMMANDANT ET LA VIEILLE COMTESSE

La vieille comtesse se fit conduire jusqu’à sa chaise devant le poêle par sa dame de compagnie. Elle caressa la main de Schleicher : « Vous m’avez manqué. Qu’est-ce que vous avez ? »
Il se racla la gorge. Sa voix eut ensuite un son étrange : « Des choses graves se sont produites à Berlin.
— Des révoltes ?
— L’armée se disloque. Nos deux divisions se sont volatilisées. Ceci, madame la comtesse, est la fin de l’armée allemande. Nous n’avons plus d’armée. »
À ce point, la voix de Schleicher se mit réellement à trembler, il ne se contrôlait plus. La vieille comtesse frappa dans ses mains et chargea la dame de compagnie d’apporter du cognac. Quand le plateau fut là, elle désigna du doigt un verre à liqueur et ordonna à Schleicher : « Servez-vous ! »
Il but d’un trait. Elle lui en ordonna un second. Son très vieux visage était sévère : « Von Schleicher, ayez la bonté de m’expliquer ce qui se passe à Berlin. L’armée se disperse et – que faites-vous ? Il n’y a pas de cour martiale ? Pourquoi les meneurs ne sont-ils pas exécutés ?
— Ce n’est pas une révolte, madame la comtesse. Ils filent tous chez eux.
— D’eux-mêmes ?
— Oui.
— Alors – c’est comme si nous étions déjà morts. »
Et elle partit d’un rire effroyable, des gloussements comme il n’en avait encore jamais entendus. Il prit peur. Elle lui dit en riant – d’un rire bestial : « C’est bien fait pour vous. C’est parfait. Vous voyez, il y a encore une justice en ce monde. On n’a pas à attendre le jugement dernier. »
Comme pour se reposer, la tête s’inclina de nouveau sur la poitrine puis se redressa instantanément : « Vous mourez sûrement tous de peur, n’est-ce pas ? La maison s’effondre sur vos têtes. Ne vous avais-je pas dit qu’une maison ne tient pas si on lui enlève ses poutres ? Vous voudriez encore vous plaindre ? »
Il vaut mieux que je parte, pensa Schleicher.
« Vous ne vous sentez pas bien. Vous n’êtes pas monté pour vous éclipser ensuite. Que va-t-il se passer ?
— Nous n’entrevoyons pas encore de solution.
— C’est moi qui suis vieille et c’est vous qui jouez les vieilles femmes. Pourquoi ne plaisantez-vous pas ? Vous aimez cela pourtant. Riez donc de ces prétendues troupes qui n’en étaient pas. Ne prenez pas cette tête d’enterrement. Je vous l’ai déjà dit : une armée que l’on forme, comme on le fait de nos jours, en s’appuyant sur un service militaire obligatoire que personne n’a vraiment envie de faire, n’est pas une armée. Que voulez-vous, qu’un Schmidt ou un Müller comprenne à l’État ? Que leur importent l’empereur et le Reich ? Ça ne songe qu’à son échoppe de savetier ou de tailleur ! C’est évident qu’ils sont rentrés chez eux en courant ! »
Schleicher : « Ces gens ont combattu avec courage, et jusqu’à la dernière minute.
— Ils ont lâché au beau milieu de la bataille. Le plus dur restait à faire. L’armée a disparu, et ses capitaines aussi. (Elle se remit à glousser.) C’est votre Ludendorff qui a commencé. Il a appelé à l’aide. Quiconque crie à l’aide ne vaut rien. Et puis vous avez comploté contre l’empereur – au lieu de le protéger de vos épées. Aucun d’entre vous n’aurait pu trouver de mort plus enviable. »
Schleicher était assis devant elle, fasciné. Elle disait ce qu’il pensait.
La vieille dame : « Réjouissez-vous d’être débarrassé de ces prétendues troupes. Les voilà tous bien au chaud auprès de leur petite femme et de leurs enfants. Maintenant vous pouvez agir sans avoir à tenir compte d’eux ! »
La comtesse lui sourit. Ils étaient à nouveau alliés. Il lui demanda l’autorisation de prendre congé. Elle acquiesça, tout en exigeant qu’il se manifestât au plus tard le lendemain.

Alfred Döblin, extrait de Retour du front (Novembre 1918, tome III, traduit de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann)







UNE IMAGINATION EXACTE

En dehors du cercle étroit des spécialistes, que sait-on d’Alfred Döblin écrivain ? Bien sûr, son nom est accolé à Berlin Alexanderplatz, roman classé parmi les grands textes de la « modernité » ; cela est considérable, évidemment, mais n’épuise pas une œuvre qui ne se résume pas à cette seule formule. La raison du décalage entre l’accueil et l’importance réelle de cette œuvre vient de loin : c’est que Döblin est lui-même, justement, un auteur en décalage, parce qu’il n’a jamais cessé de tromper les attentes ordinaires, esthétiques, idéologiques, politiques, du lectorat et de la critique. Il y a bien sûr chez lui un goût de la provocation, mais c’est une insolence salutaire, qui naît de l’aversion pour la médiocrité, quand elle tient le haut du pavé ou prétend régir le travail de l’écrivain. La méfiance à l’égard de Döblin est consubstantielle à l’idée particulière, et particulièrement haute, qu’il se fait de la littérature. Car la littérature n’est pas pour lui un divertissement, elle ne se donne pas non plus pour rôle de fournir des leçons de morale, ou de faire de l’agitation politique, elle n’est pas non plus le lieu « où l’auteur malheureux vide son cœur », un « cabinet pour exhibitionnistes, un WC littéraire », comme il le dit plaisamment, et comme c’est tellement à la mode aujourd’hui. La littérature est pour lui une « manière de penser », et l’auteur de fictions est « une espèce particulière de savant ». Il est cet explorateur infatigable dont la tâche est de s’interroger sur l’homme, sur la nature, sur l’histoire, et sur l’homme dans l’histoire. Et qui, comme romancier, doit le faire avec des moyens spécifiques : une certaine disposition non utilitaire du langage, un jeu souverain avec les éléments de la réalité, une confiance totale dans les pouvoirs de l’imagination. Pas n’importe quelle imagination, cependant. Car, de même, dit-il, que « les auteurs se distinguent en veilleurs et en endormis flottant dans les nuages », de même « il existe une imagination exacte et une imagination inexacte. [...] La littérature suppose un regard anormalement aigu et un sens pour la vérité de la science. Sans un grand investissement de l’esprit, la littérature n’est pas possible. L’activité littéraire exige un regard très aigu sur la réalité. Avant de chanter, Homère avait ce regard aigu ».
On comprend qu’une ambition aussi haute lui ait interdit de confondre jamais l’activité littéraire avec un plan de carrière, et que sa vie durant il ait dédaigné de travailler à sa gloire ; lui qui, jusqu’à ce que les nazis le chassent, est resté médecin dans les quartiers pauvres de Berlin, et qui a tiré de cette activité ce rapport familier et lucide avec la réalité sociale et la réalité allemande ; on comprend aussi que son exigence entre en collision avec ceux, écrivains et critiques, qui entendent parquer la littérature dans la sphère étroite de l’esthétisme, y compris quand celui-ci porte le nom d’avant-garde. Mais on comprend aussi qu’il ait refusé toute sa vie d’asservir la littérature sous quelque dogme, esthétique ou politique, et pour quelque tâche partisane que ce soit, ce qui l’engagea dans de vives polémiques avec les tenants du réalisme socialiste, mais ce qui lui valut aussi une grande indifférence, de l’autre côté, dans la RFA d’après-guerre.

La littérature döblinienne ne se laisse pas enrôler. Mais le gain de cette liberté obstinément revendiquée est immense. Écrit contre la routine romanesque – avec ses intrigues bien ficelées et ses personnages corsetés dans des rôles prévisibles –, un roman döblinien est une aventure surprenante. Il abandonne les boudoirs, les salons bourgeois et les maisons patriciennes, largue les amarres, pour s’en aller dans des contrées lointaines et exotiques ou bien au contraire très loin en avant de nous, dans les siècles à venir. Il y a du Hugo chez cet homme-là, dans cette conjonction d’un imaginaire du temps et de l’espace et d’un imaginaire d’événements parfois extravagants, cimentés par la langue, cette « force productive », une « langue vivante » qui n’a rien à voir avec la langue léchée, polie et policée des grands stylistes patentés.
Conjuguant le plaisir de raconter et les expérimentations de la modernité, s’abandonnant tantôt au simple récit et tantôt inventant les structures narratives les plus complexes, accueillant les parlers populaires mais sachant exploiter aussi toutes les ressources poétiques de la langue, introduisant dans le roman les régimes textuels les plus divers, du document brut jusqu’au poème en prose, abolissant les frontières entre le haut et le bas, le tragique et le comique, et s’ouvrant à toutes les formes du rire, de l’ironie la plus sophistiquée au burlesque le plus débridé, l’œuvre romanesque d’Alfred Döblin est d’une ampleur, d’une variété et d’une inventivité incomparables. Mais s’il y a des styles, et si chaque livre possède une figure singulière, il y a bien, au bout du compte, une tâche unique : comprendre le monde, l’homme dans le monde et dans l’histoire. Il n’est ainsi guère d’auteur qui se soit colleté plus près, avec autant de pugnacité et de véhémence, d’indignation et de vigueur dénonciatrice, autant de clairvoyance aussi, avec la réalité historique et en particulier avec ce qui réchauffait de longue main « le ventre d’où cela est sorti » (pour parler comme Brecht) ; c’est le thème majeur de son roman Novembre 1918 – un « monument unique », selon ce même Brecht. Il n’en est pas un non plus qui ait avec autant d’obstination que lui, dans chacun de ses livres, y compris dans ceux qui semblent le plus éloigné des préoccupations contemporaines, cherché des réponses à la question qu’en tant qu’humaniste il n’a jamais cessé de poser et de se poser : comment rendre la société des hommes plus humaine ? plus accueillante à l’individu ? Et comment empêcher le triomphe constant des puissants sur les faibles ? Enfin, il n’en est pas qui ait su mieux que lui faire surgir la confrontation entre l’histoire et le monde social sur les questions touchant aux relations entre les êtres et affectant leur vie au plus intime, rendant si caduc le clivage ordinaire entre réalisme social et réalisme psychologique.

La grandeur de l’écrivain Döblin, c’est cela : la mobilisation d’un regard aigu sur le monde, aux fins de tester des réponses aux défis d’un siècle monstrueux à bien des égards. « Pour des raisons liées à leur science, [les écrivains] ont davantage accès à la réalité et accès à davantage de réalité que beaucoup d’autres, qui ont pour seule réalité leur petit peu de politique, d’affairisme et d’action », écrit Döblin. C’est là la meilleure défense et illustration de son œuvre. Quelques-uns de ses pairs ne s’y sont pas trompés, ni Apollinaire ni Brecht, qui a dit à plusieurs reprises sa dette et dont le « théâtre épique » n’existerait peut-être pas sans les impulsions fournies par la lecture des essais théoriques et des œuvres de Döblin ; ni, plus près de nous, Grass, voyant en Döblin son maître. Ce sont là, je pense, des cautions suffisantes pour que l’on considère enfin que Döblin n’est pas un écrivain allemand parmi d’autres, mais, pour reprendre les mots de Gottfried Benn, « un écrivain gigantesque, [qui], avec le seul petit doigt de sa main droite, en fait plus que la plupart des autres romanciers ».

Michel Vanoosthuyse, salons de l’hôtel de ville de Paris, 30 octobre 2007

Réalisation : William Dodé