(Gazette éditoriale n° 12 — automne 2011)


GRANDPUITS & PETITES VICTOIRES OU L’APPRENTISSAGE DES LUTTES

Il faut d’abord remercier le camarade Sarkozy sans qui ce film n’existerait pas. Avec ses mensonges et son arrogance, c’est lui qui a réussi à réveiller et à soulever profondément la France en octobre 2010. Voilà des décennies qu’on n’avait pas vécu un tel élan populaire contre la domination des riches.
Mais soyons juste, il n’est pas seul. Il n’est qu’un exécutant de l’oligarchie qui partout aujourd’hui, au nom de la crise, force les peuples à payer les orgies planétaires des banquiers et des rentiers. Destruction des services publics, de la sécurité sociale, des emplois, de la santé, de l’éducation…
Certes, Nicolas Sarkozy a réussi à faire passer en force sa réforme des retraites. Mais en force. C’est comme un joueur de foot qui marquerait un but avec un revolver à la main. Le mérite du mouvement d’octobre 2010 c’est d’avoir mis en évidence toute la violence de ce pouvoir. Violence du refus de tout dialogue, violence policière, violence de l’appareil médiatique.
Une victoire par la violence mais une défaite morale et une défaite politique. Au moins sept fois de suite, en moyenne deux millions de Français sont descendus joyeusement dans la rue. Jusque dans les petites villes, on s’est mobilisé pour des raisons et des horizons bien plus vastes que l’âge de la retraite. Les manifs d’Octobre en France, annonçaient le mouvement du printemps en Espagne, en Grèce comme au Portugal.
Les salariés des dépôts pétroliers et des raffineries ont été en pointe. La lutte des salariés de Total, à Grandpuits, a été la proie de l’effervescence médiatique. Des millions de mots et d’images mais comme de la mousse aussitôt envolée. Rien de nouveau, les médias sont là pour faire oublier.
D’où l’utilité du film d’Olivier Azam qui raconte cette lutte et qui montre toute l’énorme puissance de la machine capitaliste braquée sur les silhouettes incertaines de quelques grévistes dans la nuit autour d’un brasero.
En octobre 2010, les Français sont remontés un instant sur la scène de leur histoire et ils ne sont pas prêts de l’oublier. Pas prêts d’oublier la jubilation de la lutte, pas prêts d’oublier le goût de la dignité retrouvée, pas prêts d’oublier les battements des cœurs solidaires.

Daniel Mermet, 20 juin 2011




LA STRATEGIE DE LUTTE

Au début des années 1980, le sociologue Michel Pialoux rencontre Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste chez Peugeot-Sochaux. Ils entament un dialogue sur le travail à la chaîne, l’entraide dans les ateliers, la vie quotidienne des familles ouvrières, les difficultés de la constitution d’une résistance syndicale.

Pendant le conflit, on voulait aussi éviter de faire perdre trop de fric aux mecs, alors y’a eu tout le débat sur le thème « Doit-on faire une grève-bouchon, atelier par atelier, une fois peinture, une fois garniture ? Ça éviterait à beaucoup de gens de perdre trop de fric. » C’est toujours un problème vachement compliqué : y’a la perte de fric. Nous, il se trouvait qu’on était délégués, donc on avait des heures, donc on pouvait pas se faire baiser à ce niveau-là. On avait la possibilité de quitter la chaîne pour discuter, pour avancer des propositions. Et donc nous, on voulait, pendant une période, faire des grèves-bouchon et on avait réuni quinze cents mecs en assemblée générale. On s’est battu pendant une heure ou une heure et demie avec tous les copains, on parlait tous le même langage en disant : « C’est ça qu’il faut faire, c’est ça qui nous permettra de perdre le moins de fric. » Y’avait quinze cents gars et y’a eu vote à main levée, et les quinze cents gars ont refusé. Carrément. Y’a eu un rejet total de ce genre d’action. C’est vrai que…

Attends… Vous, les militants, vous proposiez quoi ?

Nous, on proposait de débrayer une heure en garniture au début du cycle de production. Et puis, deux heures après, c’était peinture qui allait prendre le relais, deux heures après, c’était châssis et, après, finition, ce qui mettait un désordre total dans la production, y’avait pas une bagnole de sortie. Ça tenait la route notre proposition. En une heure de débrayage, on peut bloquer une usine. Chacun perdait une heure par jour, mais y’avait plus une bagnole. Mais les gars n’ont pas suivi si tu veux, c’était un conflit tellement massif, t’avais quinze cents personnes d’OS, de chaîne, de fabrication, si bien que, quand tu les enlèves, y’a plus personne, y’a plus une bagnole sur les chaînes. À quinze cents, t’as une impression de force, quoi. Et puis y’avait le chahut aussi. Tu fais moins de bruit à cent personnes qu’à quinze cents. Et puis y’avait les ­sifflets, y’avait les chants, y’avait tout ça. Alors, les gars ont refusé complètement de détacher, de décomposer le ­mouvement. Pour eux, les quinze cents devaient rester ensemble. Ils ne voulaient pas débrayer atelier par atelier : « On a tous les mêmes revendications, on a commencé ensemble, on doit finir ensemble, on va au casse-gueule mais on y va ensemble. » Pour eux, les grèves-bouchon, non. Et les gens voulaient surtout pas se retrouver individualisés dans leur petit atelier à eux. Y’avait ça et puis y’avait des mecs qui nous disaient aussi : « Écoutez, faut pas déconner, on veut pas faire grève dans notre atelier parce que c’est le seul moment de notre vie chez Peugeot où on peut visiter toute l’usine. » Et ça, c’était vachement important. On allait se balader à l’emboutissage, y’avait des mecs qui n’avaient jamais vu les presses. Ils avaient des copains qui travaillaient aux presses, mais ils n’avaient jamais vu. Tu peux pas te déplacer comme ça quand t’es en chaîne, je veux dire. Un mec hors chaîne, lui, il peut, il a ce privilège aussi de pouvoir, pendant une demi-heure, foutre le camp dans un autre atelier. Quand t’es bloqué avec tes bagnoles tu peux pas. Alors pour nous c’était un plaisir, tu vois. Et moi, avec Cuny de la CFDT, on connaissait bien la boîte, puisqu’on était à la commission ACT [Commission d’amélioration des conditions de travail], et donc on les promenait dans toute l’usine. Et c’était d’ailleurs assez marrant : « Tiens, ça se fait comme ça ? Ah bon. » Y’avait un tas de réflexions, les mecs ont appris, ils ont vu la boîte. Ce qui, d’ailleurs, explique le mécontentement de la direction qui, dans les lettres de sanction qu’elle nous envoyait, disait : « Vous avez, je sais plus à quelle date, vous êtes, contrairement aux consignes de sécurité, passé devant des machins dangereux. » C’est vrai qu’on faisait passer des mecs, à l’emboutissage, entre deux presses, c’est vrai. Mais c’était marrant, quoi.
D’ailleurs, y’a pas eu d’accident. Mais là, ça gênait Peugeot. Là, tu vois, ça a gêné vraiment la direction que les gens voient qu’à l’emboutissage, c’était pas particulièrement la gloire, qu’en mécanique le mec sur une machine s’amusait pas. Pour les mecs de carrosserie, c’était quand même un truc qu’ils n’auraient jamais pensé… Ils sont vachement isolés en carrosserie, ils voient la voiture finie, ils voient un moteur arriver, mais ils ont jamais vu un moteur comment c’est fabriqué. Et ça, c’était un peu une découverte, surtout de la part des jeunes embauchés, qui aimaient bien : « C’est quand ? Quand est-ce qu’on se promène ? » Tu vois, y’avait tout ça. Et alors à quinze cents, tu peux aller te promener, à cent, tu vas plus te promener dans une usine.
Et puis après tout ça, donc, on est revenus à la grève perlée à une heure ou deux de débrayage, mais à des plages fixes de la journée, où on pouvait mettre la production en danger pour Peugeot. Alors là, ça a été tout un débat parce qu’en fait on s’est vite aperçus qu’on connaissait pas du tout la boîte, la façon de procéder, les relations entre emboutissage et mécanique. On connaissait rien du truc. Il fallait tout apprendre et chercher, quoi. Il fallait courir à l’embout, prendre les fiches signalétiques, savoir à peu près à quel moment la bagnole sortait de l’embout, à quel moment elle arrivait en carrosserie, et les moteurs de mécanique. C’est un boulot qui a duré à peu près deux jours. Pendant deux jours, on n’a pas appelé à débrayer, tu vois, pour se donner le temps, justement, de préparer quelque chose. Et on était tombés sur une heure donc pour débrayer après le casse-croûte, par exemple, ou à cinq heures l’après-midi, juste avant le casse-croûte, et là y’avait plus de bagnoles jusqu’au soir, quoi. Ça allait… les bagnoles recommençaient à venir vers neuf heures le soir. Et encore, il manquait des sièges, des correspondances de couleur. Et pour le matin, c’était dix heures le matin, alors là, en débrayant simplement une heure, à dix heures, ­t’allais jusqu’à une heure et quart. Avec des défauts de couleur, avec plein de trucs t’étais obligé d’arrêter, quoi. Bon, on avait compris le truc, mais Peugeot a vraiment senti le danger, et l’inspecteur du travail aussi, parce que là ils ont eu leur rôle à jouer, je veux dire, toutes ces instances… le sous-préfet de Montbéliard… ils nous ont fait asseoir autour d’une table de négociation. Et bon, alors là, ça s’est plus ou moins bien passé…
Et puis, petit à petit, il y a eu des conneries qui ont été faites parce que la CFDT a signé : y’a eu le commencement de la division syndicale ! La CFDT a signé le protocole de fin de conflit, qui reconnaissait… qui reconnaissait rien, en fait. Et ça, c’était le problème de la CFDT qui signait, qui continue d’ailleurs à signer n’importe quoi. Et FO a signé aussi. Toutes les organisations syndicales ont signé, en fait. Il n’y avait plus que nous, la CGT, qui ne signait pas. Et puis, il y avait quand même la lassitude des mecs parce qu’un mois et demi à trimbaler une grève… Sur trente mille, on n’était resté que carrosserie dans la grève, alors que, sur d’autres secteurs, on aurait pu occuper, comme à Aulnay par exemple. Ça n’aurait pas été un problème et il n’y aurait pas eu démobilisation. Mais tu ne peux pas occuper seulement la carrosserie, une usine dans une usine, c’est pas possible, pour des questions matérielles, le ravitaillement, les questions pratiques. La direction d’ailleurs s’était énormément méfiée ; elle avait fait sceller des verrous sur toutes les portes de carrosserie. Donc, on s’est cassé la gueule, en partie, parce que les autres secteurs n’ont jamais vraiment bougé, tu vois…

Christian Corouge & Michel Pialoux
Extrait de Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Agone, 2011




« Les revendications, c’était d’abord la baisse des cadences, le droit de n’être plus surveillé, la suppression du DIPO [système de fichage], les augmentations au choix. Ça remettait directement le système Peugeot en cause. Et puis, il y avait les trente-huit heures, etc., tous les trucs classiques que tu rajoutes à la fin d’un tract. Mais au départ, l’essentiel c’était ça : la suppression du DIPO, l’arrêt du flicage, l’arrêt des médecins patronaux, l’arrêt du contrôle médical. Et c’est là aussi qu’on a commencé à avancer ce droit qui a été depuis repris chez Talbot, chez Citroën et à Flins : le droit de contrôler les cadences. La revendication, c’était que chaque travailleur puisse contrôler ce qu’il fait dans sa journée. Ça a été une revendication qui a été élaborée comme ça, avec les mecs. Bien sûr, la direction n’a pas répondu là-dessus. En fait, nous on avait deux solutions : soit envoyer les délégués négocier seuls, soit envoyer des gars à la table de négociation avec les délégués, je veux dire des gars qui soient représentatifs, qui ne soient pas syndiqués mais qui soient grévistes pour, justement, voir comment c’est une direction et comment on peut discuter avec… Et on a envoyé cinq mecs, comme ça, au hasard. Moi, j’en connaissais deux ou trois, des chouettes copains, pas syndiqués, tu vois… Pas syndiqués, mais qui étaient pour la CGT. Il y avait deux délégués de la CGT, elle savait qu’ils n’étaient pas syndiqués, et puis la CGT voyait les choses comme ça, y’a pas de raison, y’a pas beaucoup de syndiqués, donc on n’est pas représentatifs de tout le monde. Et les cinq ont fait le plus beau meeting de leur vie, à savoir que, quand ils sont sortis de la table de négociation, ce n’est plus nous, les délégués, qui avons pris la parole, c’est eux qui l’ont prise en disant que cette direction, c’était une bande de cons et qu’il fallait continuer. Ce n’était plus les délégués qui le disaient, c’était les mecs eux-mêmes, et je crois que ça a été une bonne expérience que les mecs en ressortent comme ça. Et surtout, tout ça, ça a permis ­l’expression d’un langage de revendications de chaîne »

Un livre des éditions Agone, en librairie
464 pages — 23 euros — ISBN : 978–2-7489–0138-2






La chanson des mutins de Grandpuits

Sur un air de « Jeanneton prend sa faucille »

Sarkozy prend sa faucille
La retraite, la retraite
Sarkozy prend sa faucille
Pour faucher le droit de grève

En chemin, il ramène
La retraite, la retraite
En chemin, il ramène
Des copains pas bien malins

Le premier un peu timide
La retraite, la retraite
Le premier un peu timide
A signé un arrêté

Le deuxième un peu moins sage
La retraite, la retraite
Le deuxième un peu moins sage
A envoyé les condés

Le troisième encore moins sage
La retraite, la retraite
Le troisième encore moins sage
La réforme a fait voter

Ce qui fit le quatrième
La retraite, la retraite
Ce qui fit le quatrième
N’est pas dit dans la chanson

Si vous voulez l’faire craquer
La retraite, la retraite
Si vous voulez l’faire craquer
Dans la rue y faut y aller

La morale de cette histoire
La retraite, la retraite
La morale de cette histoire
C’est qu’on nous prend pour des cons













Comment les grévistes ont réagi au film sur leur grève

Les premiers spectateurs du film en ont été les « acteurs ». Six mois après la grève, l’ambiance est un peu retombée, le boulot a repris, la grève n’a pas encore été digérée et la discussion s’ouvre après la projection. Voici un extrait de la discussion :

Olivier (délégué syndical) : À un moment donné, dans le film, tu dis que ce sont toujours les plus forts qu’on met en avant. Mais qui sont les plus forts aujourd’hui ?

Olivier (réalisateur) : Vous vous sentez un petit peu affaibli maintenant ?

Olivier (délégué syndical) : Oui, complètement. Nous, on pense que les réquisitions vont tomber aussi vite que les préavis de grève.

Un autre gréviste (acquiesçant) : Le préfet prend la décision, la feuille arrive par motard – et puis c’est bon !

Fabrizzio (pas d’accord) : Franchement, on n’a pas moins ni plus de pouvoir qu’avant. S’il y avait juste la raffinerie de Grandpuits en grève, tu ne faisais rien ! Au niveau national, ça a donné ce grand mouvement parce que ça a suivi et il ne manquait pas grand chose… Les routiers par exemple. Dans l’idéal, même les gens réquisitionnés, s’ils sont soutenus par la population, on leur fera quoi ?

(Silence dans la salle. Tout le monde gamberge.)

Fabrizzio (reprenant) : Avant ou après la réquisition, on n’est pas plus fort ou moins fort, le souci est toujours le même, c’est seulement ensemble qu’on arrivera à faire quelque chose. Il n’y a pas à tortiller, ça sera toujours comme ça !

Olivier (délégué syndical) : Oui, c’est vrai. Mais il faut un déclencheur.

Roro : La deuxième réquisition [le 22 octobre, quand les gardes mobiles sont envoyés pour les faire entrer de force] a fait prendre conscience à la population beaucoup de choses. C’est à partir de là que les gens se sont dits qu’on bafouait le droit de grève à coup de matraques – et là ça a vraiment démarré… Seulement dix jours après la première réquisition. Dans le film, on ne le voit pas, mais, quand on a poussé contre les gendarmes, avec nous il y avait même un policier de la préfecture (un syndiqué CGT). Et quand tu vois ça, tu te dis vraiment que ça démarre !
Les autres (en chœur) : Et le cadre de la Tour… [Du siège, à La Défense.]

Roro (reprenant) : Oui, parmi les dons, on a même reçu de l’argent d’un cadre de Total, qui l’avait ramené de la Tour !

Olivier (réalisateur) : Est-ce qu’avec le recul des six mois, vous voyez les choses différemment sur la façon dont aurait pu se dérouler la grève ?

Olivier (délégué syndical) : On était tellement dedans que, même après six mois, c’est pas évident de prendre du recul. Comme on le voit dans le film, on a voté la reprise et ça a repris tout de suite. On a repris le boulot et nos activités syndicales ; et on est reparti dans une routine sans avoir eu vraiment le temps d’y réfléchir. Mais c’est sûr que, ce qu’on a vécu, pour des gens de notre âge, autour de la trentaine, c’était nouveau et exceptionnel.

Roro : On a parfois l’impression que c’est tombé sur nous par hasard…

Olivier (délégué syndical) : Non, tu le sais bien, on ne va pas chez Total par hasard !

(Rires dans la salle.)

Grandasse (qui n’a pas desserré les dents depuis le générique) : Moi, en tout cas, je ne regrette rien. Si c’était à refaire, on referait pareil !

Propos recueillis le 28 juin 2011 au cinéma L’Apollo à Pontault-Combault.






Résumé de Grandpuits & petites victoires

Octobre 2010. Le gouvernement veut faire passer en force sa réforme des retraites. L’attaque d’un des acquis sociaux les plus importants de l’histoire populaire de France réveille une partie du pays qui descend dans la rue… Après l’enlisement de la situation, les dépôts et raffineries de pétrole sont bloqués. Situation inédite depuis Mai 68.
Malgré eux, les grévistes de la raffinerie de Grandpuits en Seine-et-Marne vont alors se retrouver sous les projecteurs des médias parisiens et devenir le symbole de ce mois d’octobre, le fer de lance de la lutte. Réquisitions, charges policières, propagande, le pouvoir concentre sa charge contre les raffineurs pour briser le conflit dans son ensemble, ce qui aura pour conséquence de créer un grand mouvement de solidarité nationale et internationale.
Les “mutins de Grandpuits”, portés par l’enthousiasme de cet immense soutien (financier et moral) mènent alors une lutte remplie d’enseignements et de petites victoires qui resteront gravés dans leurs mémoires…
Ce film qui raconte cette lutte de l’intérieur, pointe les leçons de l’Histoire des luttes et les petites victoires qui sont souvent minimisées et oubliées. Un outil de débat sur les luttes sociales et syndicales.

Le DVD (version longue avec de nombreux compléments) est disponible en souscription sur lesmutins.org ; et en vente, après la sortie au cinéma, en librairie (diffusion Arcades). En achetant nos DVD et notre tee-shirt « Grogne générale » vous ­soutenez la coopérative de production Les Mutins de Pangée et permettez la realisation de nouveaux projets en toute indépendance.





DEPOSSEDER LES POSSEDANTS

La grève générale exprime que le temps des révolutions de politiciens est fini. Elle nie le gouvernement de la bourgeoisie capitaliste. Les partisans de la grève générale entendent faire disparaître tout ce qui avait préoccupé les anciens libéraux : l’éloquence des tribuns, le maniement de l’opinion publique, les combinaisons de partis politiques. Ce serait le monde renversé, mais le socialisme n’a-t-il pas affirmé qu’il entendait créer une société toute nouvelle ?

Les témoins des manifestations du printemps 2003 à l’automne 2010 se souviennent sans doute encore de la présence, au sein des cortèges, du mot d’ordre de grève générale, repris par des dizaines de milliers de personnes, lesquelles, au mépris des porte-parole des « grandes » organisations syndicales, retrouvaient comme spontanément une consigne d’action dont beaucoup ignoraient à coup sûr l’importance qui fut la sienne dans la création du syndicalisme ouvrier français, même si nombre des manifestants qui en appelaient à ce vieux mot d’ordre de la lutte des classes dominées ne pouvaient – ni ne souhaitaient peut-être – lui donner le sens dont il était investi à l’origine.
C’est peu dire que le syndicalisme français des origines est peu et mal connu. Ce mouvement ouvrier, qui se distingue en tout des mouvements existants dans les autres pays européens, émerge vers le début des années 1890 et entre dans une crise profonde dès 1908. Revenir à ce moment inaugural, c’est aussi, et du même mouvement, revenir à l’émergence de l’idée de grève générale ou, pour reprendre un terme créé par Jules Guesde – le premier et le plus acharné de ses adversaires –, de l’idée « grève-généraliste » dans un mouvement ouvrier qui se reconstitue peu après l’échec de la Commune de Paris, et dont la création (ou plutôt la redécouverte1) de l’idée de grève générale est en grande partie une tentative originale de réponse à cet échec. Si les militants du syndicalisme révolutionnaire français s’affirment orgueilleusement « grève-généralistes, antimilitaristes et antipatriotes », ce n’est pas minimiser l’importance de ces autres points de la doctrine syndicaliste que de dire qu’ils sont dérivés par rapport au thème de la grève générale, lequel est véritablement la pierre angulaire du mouvement syndical qui surgit en France vers le début des années 1890, et le distingue en tout du trade-unionisme anglais ou du mutualisme allemand. Comme il est d’usage, ses porte-parole vont bientôt le désigner en usant du néologisme même – « grève-généralisme » – par lequel leurs adversaires guesdistes ont voulu le stigmatiser.
Faire l’histoire de la renaissance du mouvement ouvrier français après la Commune – principalement entre les années qui vont de la fondation de la Fédération des Bourses du travail (1892) à la fusion de celle-ci avec la CGT (1902) – revient à faire l’histoire de l’idée de la grève générale dans ce mouvement. Et faire celle-ci équivaut à faire l’historique de la naissance et des premiers pas du syndicalisme français.
Pour réfléchir aux causes profondes de l’irruption du grève-généralisme dans le mouvement ouvrier français de la fin du xixe siècle, il nous faut partir de la constatation de l’existence, dans la fraction la plus consciente et combative de la classe ouvrière française – c’est-à-dire celle qui a précisément conscience qu’il existe quelque chose comme une classe ouvrière –, d’un attrait tout particulier pour une solution révolutionnaire à la « question sociale », un état d’esprit qu’on ne retrouve pas dans les classes ouvrières des pays où se développera le courant social-démocrate.
En général, on s’accorde à voir dans la grève générale comme pierre d’angle de l’édifice syndicaliste une alternative révolutionnaire purement ouvrière à la stratégie de conquête des pouvoirs publics conduite sous l’égide des partis politiques. Cela est incontestable, mais omet un autre aspect, plus oublié, de l’idée grève-généraliste, à savoir qu’elle représente aussi une alternative à la stratégie « barricadière » des révolutionnaires du xixe siècle, à la prise d’armes dont le siècle a offert tant d’exemples qui, tous, finirent par la confusion et la déroute des forces ouvrières. Ce sont là les deux aspects sous-jacents à la doctrine de la grève générale, qui donnent les clés de son apparition et de ses premiers succès au sein de la classe ouvrière française : elle naît certes de la conviction que l’émancipation ouvrière doit être le fait des ouvriers eux-mêmes et ne pas être laissée aux professionnels de la politique, mais elle procède également de la constatation de l’inutilité des anciennes tactiques insurrectionnelles qui ont débouché sur les massacres de la Commune de Paris. Et c’est pourquoi elle est conçue comme l’« outil suprême qui doit se substituer victorieusement aux luttes parlementaires et aux barricades », selon la définition qu’en donnent les Comités de la grève générale de la CGT et du POSR dans la brochure qu’ils signent en commun en 1898. « La guerre des rues, les barricades, les coups de fusil, écrit Pelloutier en 1893, tout cela n’est plus qu’une amusette historique. La guerre civile, n’en déplaise aux révolutionnaires classiques, est devenue impossible le jour même où les ingénieurs militaires ont substitué au fusil Chassepot le fusil Lebel et la poudre sans fumée. […] Quand Guesde parle de détruire le monde capitaliste avec l’aide d’une minorité prolétarienne suffisante qu’il précipiterait contre les ­artichauts2 du Palais-Bourbon, il oublie trop facilement les progrès qu’a faits depuis quinze ans l’art de tuer et sa tactique ressemble étrangement à la science militaire de feu Madier de Montjau.3 »
On n’en finirait pas de citer les phrases par lesquelles les grève-généralistes font le deuil des vieilles formules insurrectionnelles auxquelles Jules Guesde et ses partisans ont marqué, un temps, leur attachement, avant de s’engager résolument sur la voie parlementaire et y ­rencontrer leurs premiers succès.
Très tôt, toutefois, les syndicalistes se sont fait un devoir de répliquer aux multiples critiques suscitées par la forme qu’a revêtue à l’origine l’idée de grève générale. Cette démarche les mène à la conception de la grève générale expropriatrice, qui pare à l’objection selon laquelle la « grève des bras croisés » ne pourrait déboucher que sur l’affamement des ouvriers, mais elle les conduit aussi vers l’acceptation d’un recours, aussi minime qu’il soit, à la violence révolutionnaire, dans le même temps que s’estompe l’idée primitive d’une grève générale universelle. Et ce n’est certainement pas un hasard si ce sont les libertaires qui insistent le plus sur l’impossibilité d’un mouvement pacifique, à l’instar de Georges Yvetot ou d’Émile Pouget, qui n’hésite pas à recourir à la fameuse affirmation de Marx sur la force comme « accoucheuse des sociétés ».
Si le rejet pratique de la violence révolutionnaire par le parti de Jules Guesde met au second plan la critique de la stratégie insurrectionnelle, en revanche, l’autre aspect « polémique » de l’idée grève-généraliste ne se dément jamais depuis la première formulation de l’opposition entre la stratégie syndicaliste de l’émancipation ouvrière par la grève générale et la doctrine la plus pure du socialisme politique qui ne voit de salut pour les travailleurs que dans la conquête des pouvoirs publics par leurs représentants parlementaires. Contre la volonté affichée de la social-démocratie de « transporter sur le terrain politique » un combat « qui ne peut être qu’une défaite sur le terrain économique », le syndicalisme souhaite garder le conflit sur le terrain familier aux ouvriers, le terrain de l’atelier, de l’usine, etc., et entend s’adresser au travailleur en tant que producteur sans qu’il soit obligé de se mettre sous la tutelle de ses « représentants », politiciens de profession et autres intellectuels aspirant à exercer le pouvoir en son nom. En vérité, il est assez aisé de voir que ces deux aspects de la stratégie grève-généraliste – ou du « mythe social » de la grève générale – se réduisent au fond à une seule et même idée : dans un cas comme dans l’autre, ce dont il s’agit, c’est toujours du refus que signifie le syndicalisme à toute tentative d’instaurer une sorte de « socialisme par délégation », qui ferait jouer au prolétariat le rôle de masse de manœuvre ou de chair à canon d’un état-major révolutionnaire ou, plus simplement, de clientèle électorale d’un parti politique.
___________

1 L’idée de grève générale naît au sein du chartisme anglais, mais les syndicalistes français qui, tels Pelloutier ou Pouget, en font l’histoire omettent toute référence à ce moment inaugural, dont l’héritage a, du reste, été oublié par la classe ouvrière de Grande-Bretagne de la fin du XIXe siècle.

2 « Pièce de fer hérissée de pointes et de crocs dont on garnit une clôture pour en empêcher l’escalade. » Le Petit Robert.

3 L’Avenir social, 9 novembre 1893.

Extraits de la préface à de Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895–1906), Agone, 2008



Pour organiser une projection de Grandpuits & petites victoires, contacter Les Deux Rives : fddr@grandpuits-lefilm.fr ou au 06 22 31 80 67

Si vous souhaitez organiser une projection dans votre ville avec votre salle de cinéma, votre association, votre syndicat, votre organisation politique, votre groupe d’amis ou toute autre organisation collective, vous pouvez joindre les Films des Deux Rives.
Une série de débats en avant-première est prévue en octobre 2011 à Montpellier, Sète, Béziers, Perpignan, Alès, Labastide-Rouairoux, Toulouse, Lavelanet, Figeac, Decazeville ; et les mois ­suivants à Tours, Saint-Denis, Vitrolles, Charleville Mézières, Dunkerque, Nîmes, etc.
Pour connaître l’activité des Films des Deux Rives, qui distribue notamment Bernard, ni dieu, ni chaussettes de Pascal Boucher et prépare la sortie en janvier 2012 de Essaha-La Place de Dahmane Ouzid, consultez le site des Films des deux rives.




Réalisation : William Dodé