S’il existe aujourd’hui une ligne de partage entre « l’indépendance » éditoriale et l’asservissement aux intérêts du profit économique et idéologique à court terme, ce n’est pas celle qui oppose, d’un côté, un groupe aux positions de monopole sans précédent, et, de l’autre, un quarteron de gros éditeurs qui se prétendent « indépendants » pour la seule raison qu’ils n’appartiennent pas encore à Hachette-Matra-Lagardère. En rachetant le groupe d’édition Vivendi Universal Publishing (VUP), le 24 octobre 2002, le marchand d’armes a réuni sous sa coupe 80 % du livre de poche, 80 % de l’édition scolaire et 70 % de la distribution de livres ; mais l’explosion des « économies d’échelle » pratiquées aux dépens de ceux qui continuent à faire des livres, de ceux qui les lisent et des libraires qui les leur vendent n’est pas la prérogative exclusive de ce groupe tentaculaire. Ce n’est pas parce que le capital de Gallimard, du Seuil, d’Albin Michel, de Flammarion et d’Actes Sud échappe à Hachette qu’ils ne se plient pas à la même logique de marchandisation illimitée. Ceux qui ont confié depuis longtemps le choix de leurs titres à des managers et adopté les listes de best-sellers des magazines comme ligne intellectuelle ne défendent qu’une seule création, celle des capitaux.

Il y a peu de temps encore, Vivendi était admiré pour ses audacieux projets d’écoulement de l’édition dans les tuyaux : la clé multimédiatique allait ouvrir les vannes d’un marché planétaire de consommateurs tous égaux devant l’écran. Le rêve de Jean-Marie Messier, premier éditeur français, émoustillait ses concurrents, tel le jeune Arnaud Lagardère (Hachette) : « Sur le multimédia, nous disposons d’une arme absolue : les contenus. Nous sommes éditeur et nous le resterons, l’objectif étant de nous adosser, de plus en plus, à des distributeurs et à des diffuseurs, afin de proposer sur le marché des produits et des services sur tous les supports : du papier au numérique, de la télévision à Internet. Tout comme nous briguons la place de numéro un mondial sur les marchés de la femme – à travers nos magazines et la télévision. » (L’Express, 27.01.00)
Il aura fallu le bradage brutal – ordonné par des banquiers en quête de liquidités – du pôle édition de Vivendi, et son absorption spectaculaire par le deuxième groupe d’édition français, Hachette, poussant la concentration à un degré inégalé, pour que la situation du livre devienne pendant quelques semaines un sujet médiatique. Car à elle seule, la gestion du livre en flux de consommation n’en était pas un. Ce n’est qu’alléchés par la « crise » de l’automne 2002 que les journalistes ont fabriqué à la hâte deux ou trois « débats » censés opposer des adversaires irréductibles, que réunit pourtant une seule et même manière de concevoir et de vendre des livres.
Un syndicaliste de l’édition, qui voulait « attirer l’attention des médias sur les conséquences de la gestion de groupe et l’avenir du livre », relate comment il a vu ses propos coupés par des journalistes et recadrés d’autorité dans une antithèse aguicheuse (le Français Hachette ou l’abandon de « notre patrimoine » à la finance internationale) : « J’ai fait une interview de vingt minutes pour Europe 1. Tout a été coupé pour réduire le problème à “nous voulons rester français”. Pareil avec un article qu’on a écrit à plusieurs pour Le Monde. Le seul sujet que les médias acceptent, c’est la défense du patrimoine culturel français. J’ai été interviewé sur France 3, ils ont gardé onze secondes dans lesquelles je gueulais contre les groupes étrangers. » Cette focalisation médiatique a préparé utilement le succès de la candidature d’Hachette et son identification à une « priorité nationale », soutenue par le président de la République. L’intérêt de l’État à voir des pans entiers de l’édition et de la presse aux mains d’un groupe industriel par ailleurs tributaire de ses commandes d’armes ne fait aucun doute1. Mais ce cas de collusion ostensible entre pouvoir politique et intérêts patronaux ne doit pas faire oublier que les effets de soumission aux intérêts des dominants s’exercent plus ordinairement sans l’intervention téléphonique d’un ministre, de même que les censures ne prennent pas nécessairement la forme de listes établies par des fonctionnaires bottés. L’arbre monopolistique de Lagardère cache mal la forêt des censures les mieux partagées, qui ont pour elles l’évidence des « lois » du marché.
Les modes de cadrage de l’opinion qui ont cours dans les médias, observe encore ce syndicaliste, sont exactement les mêmes que ceux qui dictent la sélection des produits de l’édition : « La presse, en fait, c’est la même logique que pour nous. Ils nous disent “Ça n’intéresse pas les gens” comme les managers de Vivendi nous le disaient quand on proposait un projet de livre. » Tout comme la délimitation d’un périmètre de « sujets porteurs » et d’auteurs « vendables », la définition pré-établie des termes d’un « débat » n’a même pas besoin d’être énoncée en amont ; elle est incorporée par l’ensemble de ceux qui se battent aujourd’hui pour occuper les « créneaux » de visibilité qui sont, indissociablement, des créneaux de profits économiques et de ciblage idéologique. L’organisation de l’édition en fonction de la distribution, qui commande désormais toute la chaîne de fabrication des livres, fait de la nature intrinsèque des contenus un élément plus que jamais secondaire par rapport à l’imposition de titres, de thématiques, d’auteurs et de maisons d’édition fonctionnant comme autant de marques dans les grandes surfaces de la médiatisation et du commerce culturels. En fait de « patrimoine », les maisons d’édition ne gèrent plus guère que leur nom, en jouant sur l’inertie d’un capital d’image hérité du passé : qu’elles soient évidées au rythme des rachats et fusions – comme les maisons de Vivendi-Hachette –, qu’elles restent familiales en devenant l’éditeur de Harry Potter – comme Gallimard –, ou qu’elles s’ajustent aux polémiques promotionnelles d’un Pierre Rosanvallon – comme le Seuil.
Apparue dans un contexte d’inflation des déclarations « d’amour du livre », l’opposition entre des éditeurs qualifiés « d’indépendants » et les filiales d’Hachette ne saurait recouvrir des divergences d’attitude à l’égard de la logique de groupe : les trois éditeurs qui se sont portés candidats au rachat du groupe Vivendi – Gallimard, Le Seuil et La Martinière – constituent eux-mêmes des groupes nés du le rachat d’un nombre croissant d’autres maisons. Cette prétendue antithèse ne concerne pas davantage la distribution : comme VUP et Hachette, ces éditeurs sont simultanément les distributeurs et les diffuseurs d’autres maisons d’édition, qu’ils ne dédaignent pas d’absorber le moment venu. Beaucoup de ceux qu’on appelle les « petits éditeurs » sont ainsi des filiales de Gallimard ou du Seuil – ou craignent de le devenir.
Que faut-il dès lors entendre par « éditeur indépendant » ? Ce concept a été lustré dans les panégyriques offerts par les journalistes à ceux qui, il ne faut pas le négliger, sont aussi leurs éditeurs2. Ainsi le PDG de Gallimard fut-il présenté dans Libération comme « un des derniers éditeurs indépendants en France » (24.10.02). Dans le contexte « d’effet de souffle3 » qui, le jour de la vente de VUP, décoiffait les mises en plis de l’édition française, « éditeur indépendant » signifiait « qui n’a pas encore été racheté par Hachette » – soit 3 300 des 3 500 éditeurs répertoriés en France. Or, pas plus d’une dizaine d’entre eux (parmi lesquels on retrouve invariablement Gallimard, Le Seuil, Albin Michel, Bayard et La Martinière…) ne furent alors cités par les grands médias. Quelle sinistre magie a donc fait disparaître 90 % des maisons d’édition de l’analyse des journalistes lorsqu’ils célèbrent, unanimes, « les derniers éditeurs indépendants » ? L’énormité du chiffre d’affaires, la concentration en groupe capitaliste, la capacité à saturer le marché avec un minimum de 500 nouveaux titres par an et une politique salariale digne de McDonald’s sont de toute évidence les critères retenus par la presse aux ordres pour décerner le label d’« indépendance ».
Depuis le rachat de VUP par Hachette, le groupe Gallimard est le deuxième éditeur français en chiffre d’affaires. Pourtant, la vieille mystification parisienne a toujours cours : la maison Gallimard (900 nouveautés par an), humble entreprise artisanale, serait le foyer de la création littéraire, le refuge des poètes contre la marchandisation du livre ; une perle de culture qui échapperait aux visqueux tentacules de la pieuvre Hachette. On pouvait lire dans Télérama, quelques jours plus tôt : « Les créateurs qui défendent notre identité culturelle et font vivre la langue française sont édités au Seuil, chez Gallimard et dans une myriade de petits éditeurs, P.O.L., Métailié, Losfeld [trois filiales de Gallimard et du Seuil…] Ils ne le seront jamais par les gros Vivendi et Hachette. » (18.09.02)
En fait de création, il en va surtout de celle des bénéfices. Seul le gigantisme de son concurrent flétrit Antoine Gallimard : « Mon groupe est minuscule par rapport à Hachette plus VUP. Je deviens le deuxième éditeur mais je suis la France d’en bas. » S’il a déposé, avec d’autres « indépendants », un recours contre Hachette devant la commission de Bruxelles, sous couvert d’empêcher la dévotion obligée des librairies aux seuls produits Hachette (notamment des Relay et Virgin, propriétés de Lagardère), c’est d’abord pour conserver le droit de les inonder des siens, explique-t-il au même journaliste : « Avec d’autres éditeurs indépendants, dont le Seuil et La Martinière, nous allons instruire un dossier à Bruxelles pour monopole et abus de position dominante. […] Certains éditeurs arrivent difficilement à imposer leurs ouvrages ; moi-même, j’ai des difficultés à imposer mes Folio ou mes guides de voyage. »
Le marchand de canons et les marchands de prix littéraires ne se distinguent que par leur taille.

Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent

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1 Sur les liens entre l’État et Lagardère, lire Le Rire, n° 49, mars-avril 2003.

2 Sur les liens de connivence entre journalistes et éditeurs, lire PLPL, n° 11, octobre 2002.

3 Formule d’Antoine Gallimard interrogé sur RTL.

La conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle survient ce livre est sans doute des plus défavorables : l’amalgame entre recul de la critique marxiste du capitalisme et effondrement de l’Union soviétique. Un amalgame bien utile pour ruiner toute croyance en la possibilité d’une organisation sociale fondée sur le bonheur du plus grand nombre plutôt que sur la « liberté individuelle » de faire des profits et de s’accomplir dans la seule consommation.
La fausse opposition, sur fond de nationalisme, entre pro et anti-américanisme prend ici une tout autre signification : le pro-américanisme n’est plus que l’admiration de la mise au pas d’un peuple par le capitalisme d’État, et l’anti-américanisme la résistance à cette gestion de la population et le refus d’une démocratie où il ne fait bon vivre que du côté du manche.
Si ce livre atteind son objectif, s’il nous permet d’accomplir une conversion du regard, alors nous ne mettrons plus que du désespoir dans nos principales institutions (les grands médias, les partis politiques qui gèrent l’alternance du capitalisme, les syndicats de la cogestion patronale) pour réserver ailleurs (et autrement) nos efforts et nos rêves de transformation sociale.

Ce livre doit plus à la contre-information qu’à la vulgarisation : plutôt qu’une actualisation des versions au service des pouvoirs économiques et politiques, Howard Zinn en propose le contre-modèle, l’antidote qui nous soigne de l’histoire écrite par les dominants pour désespérer les dominés de tout changement.
Howard Zinn ne tient pour histoire que l’histoire du plus grand nombre. Il prend acte du fait que seule la mémoire des défaites (souvent) et des victoires (rares) des dominés nous enseigne correctement le monde tel qu’il va. Au contraire de la mémoire des États, qui n’est qu’une mémoire déformée selon les exigences idéologiques (ou les modes publicitaires), version aplatie d’un présent toujours renouvelé qui nie l’impact du passé sur le présent et le futur, Howard Zinn propose de rendre à l’histoire son potentiel de subversion, forçant le lecteur à tirer les leçons du passé.

Un antidote à l’histoire écrite par les dominants pour désespérer les dominés de tout changement

Pour croire qu’un autre monde est possible, ça aide de savoir que d’autres en ont rêvé avant, et que leur échec n’a rien d’inéluctable mais, au contraire, qu’il fut l’objet d’une mobilisation de tous les instants par ceux qui avaient des intérêts bien concrets à ce que rien ne change : questions d’argent, de pouvoir, de confort dans un ordre social soutenu par les lois, la manipulation de l’opinion et la force physique.
La synthèse que constitue cette histoire s’appuie sur les recherches accomplies depuis les années 1970 sur l’esclavage, sur la période révolutionnaire, sur la formation du capitalisme d’État, sur l’expansion territoriale – que l’on connaît sous le beau nom de « conquête de l’Ouest » mais qui constitue bel et bien la première étape de l’impérialisme américain. Une synthèse qui exprime clairement le point de vue – habituellement occulté – de l’opprimé, que l’histoire officielle traite en figurant : l’Indien, le Noir, le Chicano, le Portoricain, le simple soldat, le prisonnier politique, le gréviste, le sans-travail, la femme.
Prenons un condensé de domination, citons la parole d’une femme noire et pauvre, du temps où le féminisme n’était pas récupéré par la bourgeoisie blanche et l’antiracisme par la propagande sociale-démocrate ; du temps où l’on établissait un lien entre la question féministe et la nécessité de changer fondamentalement la société : « La révolte de la femme noire et pauvre, ce marais de la hiérarchie sociale dont on n’a jamais parlé jusqu’ici, pose la question de savoir ce qu’elle exige et pour quel type de société elle est prête à se battre. Pour commencer, elle exige de pouvoir jouir du contrôle des naissances au même titre que les Blanches et la femme noire de la petite bourgeoisie. Elle est également consciente que le processus d’oppression se joue à deux et que, comme les autres pauvres, elle ne veut plus jouer. Elle est l’alliée de tous ceux qui, à travers le monde, ne possèdent rien, et elle soutient leurs luttes révolutionnaires. Les conditions historiques l’ont contrainte à soustraire ses enfants à la domination masculine, à les élever et à subvenir seule à leurs besoins. De ce fait, la domination et l’exploitation de la femme par l’homme s’est sérieusement affaiblie. En outre, elle a conscience que ses enfants sont voués à servir – comme tous les enfants pauvres de toute éternité – de mercenaires misérables et sous-payés dans le seul but de maintenir et de promouvoir une élite toute-puissante. […] Comprenant tout cela, elle a d’ores et déjà commencé à remettre en question la domination masculine et la société de classes qui la sous-tend : le capitalisme. »
Loin de tout dogmatisme, Howard Zinn propose toutefois quelques grandes lignes pour rendre compte de l’évolution des relations sociales en termes de conflit de classes, de races, d’origines ethniques et de sexes. Ainsi se succèdent au long des siècles une variation sur le thème de la division des intérêts des dominés, du développement des fragmentations sociales dans un pays où les distinctions de classe recoupent celles des origines nationales, des races et des sexes. Un usage habile, par les élites, de la désunion des dominés (Blancs pauvres contre Indiens puis Noirs puis étrangers) : « Le résultat évident de tout cela a été de convaincre le Noir américain que son plus grand ennemi n’est pas le patron qui le volait mais son collègue blanc. » [W. E. B. Du Bois, 1913.]

Dévoiler l’usage par les élites de la désunion des dominés

Puisqu’il ne s’agit que de faire l’histoire du plus grand nombre, Howard Zinn tisse principalement son récit du portrait des mouvements populaires et de leur mode d’action : grèves paysannes et ouvrières, boycottage par des locataires et des consommateurs, formes multiples de désobéissance civile (notamment dans l’armée), organisations de base, alternative au bipartisme, luttes syndicales et actions communautaires, etc.
Voyons comment ce livre s’y prend pour inverser cette image d’une histoire tissée de figures héroïques et de hauts faits d’armes, de scènes édifiantes et de personnalités exemplaires. Prenons trois héros martiaux du Panthéon américain de la Seconde Guerre mondiale : MacArthur, Eisenhower et Patton. Ils font leur première apparition dans l’histoire américaine au printemps et à l’été 1932 : « La colère des vétérans de la Première Guerre mondiale, qui se retrouvent au chômage sans pouvoir nourrir leurs familles, est à l’origine de la marche de la Bonus Army sur Washington. Les anciens combattants, brandissant les certificats gouvernementaux qui leur garantissaient des indemnités (ou bonus), réclament qu’on les leur verse sur-le-champ tant ils en ont désespérément besoin. Seuls ou accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants ; au volant de vieilles voitures épuisées ; en passagers clandestins à bord des trains de marchandises ou en auto-stop, ils arrivent de partout à Washington. Des mineurs de Virginie-Occidentale ; des tôliers de Columbus (Géorgie) ; des chômeurs polonais de Chicago. Une famille – le mari, la femme et leur enfant de trois ans – met trois mois, passant d’un train de marchandises à l’autre, pour venir de Californie. Chief Running Wolf, un Mescalero sans travail, arrive du Nouveau-Mexique en costume traditionnel, avec arc et flèches. Ils sont plus de vingt mille à camper sur l’autre rive du Potomac, en face du Capitole, dans les marais de l’Anacostia. Le décret destiné à autoriser le paiement des fameuses indemnités est voté par la Chambre puis rejeté par le Sénat. Certains vétérans, découragés, lèvent le camp. La plupart restent sur place, les uns occupent des bâtiments officiels, les autres demeurent dans les marais de l’Anacostia. Finalement, le président Hoover ordonne à l’armée de les chasser. Quatre escadrons de cavalerie, quatre compagnies d’infanterie, une batterie de mitrailleuses et six tanks se regroupent près de la Maison-Blanche. Le général Douglas Mac Arthur est chargé de l’opération, secondé par le major Dwight Eisenhower. Parmi les officiers, un certain George Patton. Après avoir fait parader ses troupes le long de Pennsylvania Avenue, MacArthur utilise les gaz lacrymogènes pour expulser les vétérans des vieux bâtiments qu’ils occupaient avant d’y mettre le feu. L’armée traverse ensuite le pont pour rejoindre Anacostia. Des milliers d’anciens combattants s’enfuient avec femmes et enfants pour échapper aux bombes lacrymogènes. Les soldats incendient quelques baraques ; tout le campement est bientôt la proie des flammes… »
De Mac Arthur et de Patton, on n’entendra plus parler. Quant à Eisenhower, son retour est l’occasion d’évoquer le rejet de la demande de grâce pour les époux Rosenberg, l’expédition de soldats au Liban au service des intérêts économiques américains, puis, au printemps 1960, l’entraînement des exilés cubains anticastristes en vue d’une invasion – un programme mené à bien (si l’on peut dire) par Kennedy…

« Nous ne renoncerons pas à jouer notre rôle dans la mission civilisatrice à l’égard du monde que Dieu lui-même a confiée à notre race »

Que veut dire « l’impact du passé sur le présent et le futur » dans une histoire qui « force le lecteur à tirer les leçons du passé » ? Quelques exemples éclairent les engagements américains promus ces dernières années au rang de « guerre humanitaire ».
— Les États-Unis se sont opposés à la révolution des Haïtiens pour obtenir leur indépendance. C’était le début du XIXe siècle, et l’établissement d’une république noire inquiétait la toute nouvelle mais durablement esclavagiste nation américaine.
— Les États-Unis provoquent en 1846 une guerre avec le Mexique à l’issue de laquelle ils gagnent la moitié du territoire mexicain.
— Sous prétexte d’aider Cuba à se débarrasser de la tutelle espagnole, les États-Unis y imposent une base militaire, leurs investissements financiers et un droit d’intervention dans les affaires intérieures du pays.
— Dans l’élan des victoires contre l’Espagne, les États-Unis se sont également approprié Hawaii, Porto Rico et Guam.
— Les États-Unis ont mené une guerre sans merci aux Philippins, à propos de laquelle Albert Beveridge, s’exprimait ainsi devant le Sénat, le 9 janvier 1900 : « Monsieur le président, la franchise est maintenant de mise. Les Philippines sont à nous pour toujours. […] Et à quelques encablures des Philippines se trouvent les inépuisables marchés chinois. Nous ne nous retirerons pas de cette région. […] Nous ne renoncerons pas à jouer notre rôle dans la mission civilisatrice à l’égard du monde que Dieu lui-même a confié à notre race. Le Pacifique est notre océan. […] Vers où devons-nous nous tourner pour trouver des consommateurs à nos excédents ? La géographie répond à cette question. La Chine est notre client naturel. […] Les Philippines nous fournissent une base aux portes de tout l’Orient. Nulle terre en Amérique ne surpasse en fertilité les plaines et les vallées de Lusón. Le riz, le café, le sucre, la noix de coco, le chanvre et le tabac… »
— Les États-Unis ont ensuite « ouvert » le Japon au commerce américain à grand renfort de navires de guerre et de menaces. Ils ont instauré la politique de la « porte ouverte » en Chine, de manière à s’assurer de bénéficier des mêmes opportunités que les autres puissances impérialistes dans l’exploitation des ressources chinoises.
— Alors qu’ils exigent que les marchés asiatiques soit totalement ouverts au commerce, les États-Unis insistent en revanche pour que l’Amérique latine reste un marché fermé – fermé à tous sauf aux États-Unis, évidemment. Puis ils suscitent une révolution en Colombie et inventent l’État « indépendant » du Panamá afin de permettre la construction – puis de s’assurer le contrôle – du canal du même nom.
Passons au-dessus de la très légitime Seconde Guerre mondiale. Quelles interventions désintéressées trouvons-nous ensuite ?
— Ni en Grèce en 1947 pour aider les Britanniques à contrôler une guérilla de gauche qui se développe contre la dictature de droite qu’ils y ont instaurée.
— Ni en 1950 en Corée dans une guerre qui fit deux millions de morts. Ni en 1953 en Iran, où un coup d’État orchestré par la CIA installe le Chah.
— Ni en 1954 au Guatemala, où des mercenaires, entraînés par la CIA au Honduras et au Nicaragua, renversent avec l’aide de l’aviation américaine le gouvernement le plus démocratique que le Guatemala ait jamais connu.
— Ni en 1958 au Liban, où des milliers de marines sont envoyés pour empêcher le renversement du gouvernement pro-américain et protéger ses intérêts économiques dans une région connue pour ses richesses en ressources pétrolières.
— Ni en 1961 à Cuba, où plus de mille exilés cubains, armés et entraînés par la CIA, débarquent dans la baie des Cochons avec l’espoir de provoquer une rébellion contre le gouvernement castriste.
— Ni entre 1961 et 1972 au Vietnam, au Laos, au Cambodge, puis en Indonésie, puis en République dominicaine.
— Ni dans les années 1970 et 1980, dans divers coins du Proche-Orient, au Chili puis au Salvador et au Nicaragua et sur la minuscule île de la Grenade.
Passons encore sur quelques « détails ».
— Nous voici en 1991, quand les États-Unis volent au secours du Koweït et déclarent la guerre à l’Irak : pour garantir une souveraineté sans rapport avec le contrôle d’une partie des ressources pétrolières du Golfe ?
— Puis nous voilà en 1999, avec une guerre officiellement « humanitaire » : le bombardement en mars de cette année-là, par l’OTAN, du Kosovo et de la Serbie…
À lire la presse américaine depuis janvier, il ne s’agirait plus de poser la question de la guerre mais de l’heure de sa déclaration… En Europe, on semble ne plus attendre que le moment où la France reniera ses positions pour suivre les autres nations. Demandons-nous alors « si la motivation officielle de l’entrée en guerre des États-Unis [fut jamais] le souci de défendre » un quelconque principe moral.

Thierry Discepolo
(Extrait de la présentation par l’éditeur de Une histoire populaire des États-Unis dans quelques librairies, hiver 2002–2003)

De la guerre comme politique étrangère des États-Unis

D’aucuns prétendent que le terrorisme est un mal « absolu » et qu’il mérite donc d’être traité en retour selon la « doctrine absolue de la réciprocité ». Ce qui signifie le recours à de féroces opérations militaires répondant à la théorie de Bush : « Si vous protégez un terroriste, vous êtes un terroriste ; si vous aidez et assistez un terroriste, vous êtes un terroriste – et vous serez traité comme tel. » Ceci reflète l’opinion des Occidentaux cultivés, pour qui la réponse anglo-américaine est appropriée et même parfaitement « calibrée ». Mais l’amplitude de ce consensus semble singulièrement limitée si l’on en juge par les données disponibles.
De manière générale, il est assez difficile de trouver quelqu’un qui accepte l’idée que des bombardements massifs constituent une réponse appropriée aux crimes terroristes – que ce soient ceux du 11 septembre ou d’autres encore pires, qui ne sont malheureusement pas difficiles à trouver. Du moins si l’on adopte le principe de l’universalité : si ce que fait autrui est mal (ou bien), c’est également mal (ou bien) lorsque c’est nous qui agissons. Ceux qui ne se plient pas à cette exigence morale minimale – qui consiste à appliquer pour soi-même les principes que l’on applique aux autres, voire plus rigoureusement encore – ne méritent décidément pas d’être pris au sérieux lorsqu’ils parlent du caractère approprié de la réponse au terrorisme, ou même de ce qui est juste ou injuste, voire du Bien et du Mal.
Pour illustrer notre propos, considérons un cas qui, loin d’être le plus extrême, n’en a pas moins le mérite de ne souffrir aucune controverse – au moins de la part de ceux qui affirment respecter la loi internationale et les traités auxquels ils se sont soumis. Personne n’aurait soutenu le bombardement de Washington par le Nicaragua après que les États-Unis eurent rejeté la décision de la Cour internationale de justice leur ordonnant de mettre fin à leur « usage illégal de la force » à l’encontre de ce pays et de lui payer des dommages et intérêts substantiels. Au lieu de cela, les États-Unis décidèrent d’intensifier les actes de terrorisme international et même de les étendre – officiellement – en s’attaquant à des cibles civiles sans défense. Ils opposèrent également leur veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies demandant que tous les États respectent le droit international. Les États-Unis rejetèrent la décision de la Cour internationale de justice sous prétexte que d’autres nations n’étaient pas d’accord avec eux et qu’ils devaient en conséquence se « réserver le pouvoir de décider [eux-mêmes] des cas particuliers dans lesquels la Cour peut [leur] imposer sa juridiction » et ceux qui relèvent « fondamentalement de la juridiction proprement américaine ». Dans le cas dont nous parlons, il s’agissait d’agressions terroristes contre le Nicaragua. […]
Durant toutes les années 1980, le terrorisme d’État peut être considéré comme un terrorisme international aussi bien par le rôle décisif qu’y jouaient les États-Unis que par ses objectifs exprimés dans certaines occasions de la façon la plus claire. À l’évidence, il devrait donc s’ensuivre que seuls ceux qui soutiennent l’idée de bombardements sur Washington pour punir ces crimes de terrorisme international – c’est-à-dire absolument personne – acceptent la « doctrine absolue de la réciprocité » en réponse aux atrocités terroristes ou considèrent que les bombardements massifs y répondent de manière appropriée et même parfaitement « calibrée ». […]
La seconde cible importante de la première « guerre contre le terrorisme » fut le Proche-Orient. Le plus grand crime commis dans cette région fut sans conteste l’invasion du Liban par Israël en 1982, qui fit près de 20 000 morts. Comme les attaques meurtrières et dévastatrices de 1993 et de 1996 ordonnées par Rabin et Peres, l’invasion de 1982 ne pouvait guère se justifier par une quelconque nécessité de se défendre. Le chef d’état-major israélien, Rafael Eitan, ne fit qu’exprimer clairement ce que tout le monde savait lorsqu’il annonça que l’objectif de cette invasion était de « détruire l’OLP en tant que partenaire possible dans des négociations concernant la Terre d’Israël ». Illustration quasi littérale du terrorisme tel qu’il est officiellement défini. […]
Ces opérations qui furent menées avec l’aide militaire et le soutien diplomatique cruciaux des administrations Reagan et Clinton entrent donc dans la définition du terrorisme international. Les États-Unis furent aussi directement impliqués dans d’autres crimes terroristes qui frappèrent la région au cours des années 1980 : attentat à la voiture piégée organisé avec l’aide de la CIA à Beyrouth (80 morts et 250 blessés) ; bombardement de Tunis (75 morts), ordonné par Shimon Peres, encouragé par les États-Unis et fort prisé par le secrétaire d’État George Schultz, bien qu’unanimement condamné et qualifié par le Conseil de sécurité des Nations unies d’« agression armée » (les États-Unis s’abstenant) ; et, toujours sous l’égide de Peres, les opérations lancées contre les « villages terroristes » au Liban, qui atteignirent de nouveaux records de « brutalité calculée et d’assassinats arbitraires », selon les propres termes d’un diplomate occidental familier de la région, propos amplement confirmés par les témoignages directs. Répétons-le, tout cela relève du terrorisme international sinon du crime de guerre aggravé.
Cette histoire a d’autant plus de signification que certains acteurs de la nouvelle « guerre contre le terrorisme » jouaient un rôle important dans la précédente. Le versant diplomatique en est actuellement confié à John Negroponte, ambassadeur de Reagan au Honduras, qui servit de base arrière aux crimes terroristes pour lesquels le gouvernement fut condamné par la Cour internationale de justice. Ces activités firent des « années Reagan, la plus terrible décennie qu’ait vécue l’Amérique centrale depuis la conquête espagnole ». Quant au versant militaire de la nouvelle guerre contre le terrorisme, il a été confié à Donald Rumsfelf, envoyé spécial de Reagan au Moyen-Orient aux pires moments qu’ait vécus cette région en matière de terrorisme initié ou soutenu par les États-Unis. […]
Pour des gens comme nous, relativement privilégiés dans des sociétés relativement libres, rien de tout cela n’est inévitable. Les crimes les plus terribles se commettent si nous permettons qu’on les commette. Nous ne parlons pas de choses qui arrivent sur Mars, ni des crimes commis par Attila, mais bien de crimes commis par des troupes armées qui sont, en principe, sous notre contrôle si nous voulons vraiment les contrôler. Il ne s’agit pas de loi naturelle, mais de choix et de volonté. On ne peut pas refaire l’histoire, mais au moins confrontons-nous au présent. Nous pouvons choisir de le regarder en face avec honnêteté, d’en tirer les leçons et d’utiliser ces leçons pour agir sur le futur.

Noam Chomsky
(Extrait de De la guerre comme politique étrangère des États-Unis)

« L’opinion, ça se travaille… »

Et puis ça a recommencé. La dramatisation, l’unanimisme, le manichéisme, l’autosatisfaction. Un massacre de masse avait réveillé l’instinct de croisade. Dans un livre publié après 1945, on remarquait déjà que « l’unanimité des hommes en guerre est comme un banc de poissons qui attaque, simultanément et apparemment sans que personne n’en donne l’ordre, dès que l’ombre d’un ennemi apparaît. Comme une invasion de sauterelles qui, en une seule et même impulsion, s’abat sur les récoltes ». L’observation précédait toutefois des décennies d’information critique et pédagogique exercée par un contre-pouvoir libéré de la tutelle de l’État. Tout avait forcément changé depuis la mise à nu du « bourrage de crâne » de la Grande Guerre, l’effondrement des fascismes, la fin des régimes communistes, Internet. Apparemment pas. Les greniers de l’esprit critique n’ont cessé d’être mâchouillés par les sauterelles de l’unanimisme. […]
Pouvons-nous comprendre quand les conséquences n’ont presque jamais de cause ? Les causes sont si souvent ennuyeuses, fatigantes même ; ce qui conduit des médias racoleurs et ivres de notre repos à piocher sans cesse dans le registre enfantin des maléfices personnalisés (« Saddam Hussein », « Milosevic », « les talibans », « Ben Laden ») et des sauveurs providentiels (la « démocratie », les « alliés », l’OTAN, l’Amérique, le marché). Avec l’Occident – américain ou israélien en particulier –, les compteurs sont sans cesse remis à zéro sitôt conclu un acte meurtrier diligenté par Washington ou Jérusalem. Ainsi le 11 septembre sembla à son tour n’être né de rien. Ni du soutien américain au fondamentalisme islamique en guerre contre les armées soviétiques (le mollah Omar perdit un œil lors de ces combats) ; ni du bombardement d’une usine soudanaise et de camps afghans par l’aviation des États-Unis en août 1998 après deux attentats contre des ambassades américaines (avant ces « représailles » qui soudèrent Al-Qaida et les talibans, Oussama Ben Laden était en passe d’être extradé en Arabie saoudite où il encourait la peine de mort) ; ni de l’humiliation permanente d’un monde arabe trop souvent caricaturé sous les traits de bédouins, de barbus et de bandits. Alimenté par rien d’autre qu’une juste colère, le fleuve de la rhétorique auto-justificatrice de l’Occident put se diriger tranquillement vers la guerre. Les choses étaient simples, au fond : pourquoi nous détestent-ils, nous qui sommes si bons ? Parce qu’ils sont méchants et appartiennent à l’« axe du Mal ». […]
Désormais, pour comprendre n’importe quel conflit sans gaspiller le peu de matière grise qu’un torrent d’images et de sons nous laisse, mieux vaut donc prendre son parti de ce que la cause du terrorisme se résume à l’existence de terroristes, le fondamentalisme à la présence de fondamentalistes, la guerre à la persistance du Mal. Si l’agression à laquelle on riposte était à son tour la riposte à une autre agression, on ne pourrait plus aussi commodément faire l’économie d’un peu d’histoire et même de géographie. Les bons, le Mal, serait-ce tout de même un peu court ? Les doutes de ce genre furent balayés au prétexte que chercher à comprendre revenait à vouloir justifier. Le Monde nous le rappela en citant le Premier ministre d’alors : « C’est Lionel Jospin qui a donné l’exemple : “Le terrorisme ne s’explique pas, et se justifie encore moins, par les inégalités qui divisent le monde et par les conflits qui le bouleversent.” » (05.10.01)
On en prit son parti. Et on prit parti. On eut d’abord recours aux vieilles ficelles du vocabulaire de guerre. À nouveau, on entendit parler de ces « frappes chirurgicales » qui conduisaient les opérés plus souvent à la morgue qu’aux maisons de convalescence. À nouveau, les victimes civiles, « innocentes » quand elles étaient américaines, devenaient « accidentelles » quand elles n’étaient qu’afghanes. Mais, au-delà, on clama, cette fois très explicitement, qu’on avait bien rejoint l’un des deux camps, qu’une carte de presse se portait plus fièrement encore dans une pochette de treillis. […]
Et, en réalité, au-delà même de la récupération cynique des attentats du 11 septembre par les dominants de la planète et par leurs ménestrels médiatiques, il y a bien un lien entre mondialisation capitaliste et politique impériale des États-Unis. Ce lien entre le néolibéralisme et la guerre, l’un des éditorialistes les plus influents du New York Times, Thomas Friedman, l’avait formulé ainsi, juste avant le début des bombardements de l’OTAN contre la Yougoslavie : « Sans les hommes en colère surpuissants d’une Amérique forte, le monde serait infiniment moins stable. L’intégration économique de la planète requiert la disposition de la puissance américaine à utiliser sa force contre ceux qui, de l’Irak à la Corée du Nord, menaceraient le système de mondialisation. La main invisible du marché ne peut pas fonctionner sans un poing caché – McDonald’s ne peut pas prospérer sans McDonnell Douglas, qui construit les F-15. Et le poing caché qui rend le monde sûr pour les technologies de la Silicon Valley s’appelle l’armée, la force aérienne, la force navale et les marines des États-Unis. » […]
Le travail des grands médias avait été « extraordinaire » pendant la guerre du Golfe, « exemplaire » pendant celle du Kosovo. Au moment des opérations américaines en Afghanistan, il fut « remarquable ». En tout cas, c’est ainsi que le jugea le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, ancien journaliste de télévision, ancien député UDF. […]
Comme toujours, Le Monde fut très content du Monde, la télévision se jugea remarquable, la radio manqua de souffle pour clamer ses propres louanges. Et, dès lors qu’après le 11 septembre les journaux avaient pulvérisé leurs chiffres de vente et les télévisions leurs records d’audience, tous s’estimèrent plébiscités par le public, c’est-à-dire par la vérité du marché. Ils avaient ouvert la voie à une guerre sans fin contre « le terrorisme » du jour que désignerait Washington, ils avaient idéologiquement contribué au resserrement de l’emprise américaine sur l’humanité tout entière. Mais cela n’était plus leur affaire.
C’était devenu une vieille habitude. La prochaine guerre la confirmera.

Serge Halimi et Dominique Vidal
(Extrait de « L’opinion, ça se travaille… » Les médias et les « guerres justes » : du Kosovo à l’Afghanistan)

Réalisation : William Dodé