(Gazette éditoriale n° 4 — septembre 2004)


« Tôt le matin, un dimanche de la fin de l’été 1930, on avait sonné à la porte. J’enfilai en vitesse mes vêtements et allai ouvrir. Un homme se tenait là, l’un des plus trempés que j’ai jamais vus. C’était Harry Martinson, “notre nouveau grand poète”. Il était devenu en un temps incroyablement bref le poète à la mode. Ce qui pouvait peut-être le tourmenter, c’est qu’en même temps il était devenu le chouchou de la bourgeoisie, le playboy des rombières d’Östermalm, leur petit rayon de soleil. Tous le trouvaient charmant. Ses formules sur la misère du monde étaient si mal comprises et si mal interprétées qu’on les gravait comme des sentences poétiques à l’eau de rose sur les frises des cheminées des grands immeubles cossus de Strandvägen. Mais deux ans plus tôt seulement, il était logé dans un asile de pauvres. Le destin a de ces retournements… »
Ivar Lo-Johansson (1901–1990), qui a brossé ce portrait plein d’humour de la fulgurante ascension de Harry Martinson, livrera en 1987 les quelques réflexions suivantes sur ce mouvement d’écrivains suédois issus du prolétariat et sur les enjeux toujours actuels de cette prise de parole.

En 1920, l’histoire de la littérature suédoise s’est enrichie d’un mot nouveau, celui d’écrivain prolétarien. Il est dû à un universitaire : Richard Steffen. Celui-ci n’avait aucune mauvaise intention. Il voulait simplement désigner par ce terme un certain nombre de travailleurs manuels et d’autodidactes ayant fait paraître des livres de fiction. Certains d’entre eux acceptèrent l’épithète. Mais d’autres, en particulier les poètes, la rejetèrent. Ils voulaient être de « vrais poètes ». Pourtant, le terme s’est imposé et, dix ans plus tard, cette catégorie était représentée, en Suède par au moins une vingtaine de noms – ce qui commença à indisposer les représentants de la culture dominante. Les poètes n’étaient guère dangereux mais les prosateurs eurent souvent à subir de rudes attaques, lorsqu’ils n’étaient pas victimes d’une conspiration du silence encore plus fatale.
Il existait toujours en Suède un large fossé entre les classes sociales et, lorsque la littérature prolétarienne se mit à menacer de prendre la place de l’ancienne littérature bourgeoise, il fallut veiller au grain. En toute hâte, on qualifia les écrivains prolétariens de communistes. Outre la pratique consistant à déprécier leurs œuvres sur le plan esthétique, on prit l’habitude d’expliquer qu’ils singeaient la littérature soviétique. Par ignorance on avait en Suède qualifié cette tendance de « social-réalisme ». C’était une grave erreur mais elle n’est toujours pas totalement éliminée. Il n’a jamais existé en Suède de littérature de fiction de cette sorte, dirigée par l’État.
En Union soviétique, on parlait, depuis le congrès des écrivains de 1934, de « réalisme socialiste » – et non de « social-réalisme », comme le croyait la critique suédoise. C’est Gorki qui avait utilisé cette expression, déjà en usage depuis quelques années. L’Union soviétique considérait qu’elle n’avait pas de prolétaires puisque tout citoyen de ce pays était propriétaire de son sol et de ses machines et ne pouvait donc être qualifié de prolétaire au sens strict du terme, qui implique que l’on ne possède rien. En revanche, un État capitaliste comme la Suède avait des prolétaires, ce qui justifiait qu’on y parlât d’écrivains prolétariens.
Le terme devait s’imposer dans l’histoire de la littérature. On finit certes par l’adoucir en parlant d’« écrivains ouvriers » et de « littérature ouvrière ». « Écrivain prolétarien » devint une insulte et est resté péjoratif. Il était manifeste que la Suède avait honte de ses écrivains d’origine ouvrière. Évidemment, le fait qu’il fût difficile de préciser le contenu du mot « ouvrier » lui-même ne facilita rien. La plupart des habitants de ce pays avaient bien une occupation quelconque et la frontière entre travailleurs manuels et personnes exerçant un métier moins dur n’était pas toujours évidente. La plupart des écrivains ouvriers suédois ont d’ailleurs abandonné le travail manuel en devenant écrivains. Si, en même temps, ils s’adaptaient au goût du public bourgeois, ils étaient naturellement accueillis à bras ouverts de ce côté-là. Les écrivains prolétariens repentis se virent portés aux nues. Dans leurs propres rangs en revanche ils furent considérés comme des déserteurs. […]
La Suède est le seul pays au monde à posséder une littérature ouvrière aussi abondante mais également importante sur le plan social et esthétique. On l’a qualifiée à la fois de décadence et de « plus grand événement de la littérature suédoise du XXe siècle ». Pourtant, elle est encore fort peu étudiée chez nous. On a bien voulu reconnaître la stature de certains de ces écrivains pris individuellement – le plus souvent ceux qui ont renié leur classe d’origine – mais, en tant que phénomène collectif, on l’a le plus souvent passée sous silence ou bien dépréciée. On a ainsi fréquemment eu l’impression qu’il était impossible, pour un écrivain ouvrier, de se voir reconnaître par l’institution littéraire bourgeoise sans avoir à rougir. […]

« Lorsque la littérature prolétarienne se mit à menacer de prendre la place de l’ancienne littérature bourgeoise, on qualifia les écrivains prolétariens de communistes »

Pendant longtemps, la classe ouvrière n’a joui d’aucune possibilité de s’exprimer par les livres – et nul ne s’attendait d’ailleurs à ce qu’elle le fasse. Personne n’aurait pensé qu’elle puisse avoir une quelconque importance sur le plan culturel car elle n’avait jusque-là laissé aucune trace derrière elle : ni châteaux, ni meubles, ni livres. On pouvait parler d’une culture paysanne mais il ne pouvait en exister d’autre en dessous d’elle. Vers 1930 encore, les grands bourgeois des villes avaient presque peur si un ouvrier les approchait de trop près. Celui-ci représentait pour eux une espèce humaine pratiquement inconnue. Il n’y avait guère que les professions libérales (écrivains et artistes) qui aient commencé à éliminer les barrières de classe.
Un membre très cultivé des couches supérieures de la société m’a un jour demandé conseil, tout à fait par hasard, avant de faire venir un ouvrier chez lui pour réparer quelque chose : Pouvait-il rester seul avec lui dans la maison ? Devait-il lui offrir à boire ? De la bière ou bien de l’alcool ? Une canette de bière était peut-être ce qui convenait le mieux mais ne la boirait-il pas à la bouteille ? Serait-il offensant de sortir des verres ? Il est vrai qu’il ne m’a pas demandé si l’ouvrier essaierait de voler quelque chose dans l’appartement. Mais je me suis dit que, peu auparavant, la question était de celles qu’on se posait dans ce milieu. Dans les manuels de conversation en allemand ou en français que les touristes suédois emportaient avec eux on trouvait des phrases du genre : « Mes bottes sont-elles bien cirées ? » « Vous n’avez pas volé de linge, n’est-ce pas ? » […]
De nos jours, les différences de classe existent encore, même si on ne les remarque plus aussi facilement à l’allure de chacun. L’ouvrier porte parfois des lunettes, voire, quand il s’endimanche, la même chemise bleue et cravate que le directeur de sa société. (Mais ceci vaut également pour les Premiers ministres de la plupart des États africains. Comment expliquer que la chemise bleue ait connu un tel succès international ?) L’ouvrier ne descend plus dans le fossé pour laisser passer son maître. Mais ses yeux peuvent toujours briller de haine. C’est le signe qu’il existe bien une hostilité, ou tout du moins une relation d’étrangeté entre les deux cultures. Chacune des deux classes a son code et celui-ci s’apprend très tôt dans la vie, sans qu’il soit besoin de mots pour cela.

« Nous aurons besoin de nouveaux écrivains radicaux pour prendre la place des anciens écrivains ouvriers et inciter les opprimés à se révolter »

Ni ma grand-mère paternelle, ni mes grands-parents maternels, ni même mon père ne savaient écrire. Il n’y avait, chez eux, d’autre livre que la Bible et le psautier, qu’ils n’avaient d’ailleurs jamais lus. Nous ne recevions aucun journal. Le fossé entre riches et pauvres était tellement grand qu’on n’y pensait même pas. C’était comme la pluie et le beau temps : on n’y pouvait rien. Il en a été ainsi jusqu’à très récemment. Ce sont bien souvent les pauvres qui se sont montrés le plus conservateurs. Cela se manifestait, entre autres, par le désir de voir leurs enfants suivre leurs traces. Mes parents, par exemple, me considéraient comme un raté parce que j’écrivais dans les journaux et que, petit à petit, j’ai même tenté de faire paraître des livres. C’était se comporter de façon anormale que de ne pas suivre le même chemin qu’eux. Pendant des années, on m’a interdit d’installer une étagère à livres dans la maison, bien qu’elle n’eût que cinquante centimètres de large et ne prît guère de place. C’était le signe d’une peur de ne pas être fidèle à la pauvreté. […]
Il n’est pas facile de savoir si, à l’avenir, il existera encore des ouvriers au sens où nous l’entendons actuellement. Quant à la littérature ouvrière, ce n’est pas une fin en soi. Mais ce n’est pas une raison pour nier qu’elle ait existé et semble même devoir continuer à exister, en dépit de circonstances plus difficiles. En revanche, il existera toujours des oppresseurs et des opprimés. Nous aurons donc besoin de nouveaux écrivains radicaux, pour prendre la place des anciens écrivains ouvriers et inciter les opprimés à se révolter. Sur le plan technique, les outils des écrivains évolueront. Mais le sens de ce qu’ils veulent exprimer restera le même.

Ivar Lo-Johansson
(in Philippe Bouquet (dir.), L’Écrivain et la société, troisième volet de La Bêche et la plume, Plein Chant, 1988)



Harry Martinson appartient à la génération des écrivains prolétariens qui ont renouvelé les lettres scandinaves, et dont les noms – Ivar Lo-Johansson, Vilhelm Moberg, Eyvind Johnson, etc. – sont associés au grand « bond en avant » de la Suède. Issue de la « percée démocratique », la société suédoise moderne s’est constituée dans les années 1910 autour d’une solide tradition d’engagement politique, structuré par de puissants mouvements populaires. Syndicats, mouvements d’éducation et de tempérance, Hautes écoles populaires vont contraindre le gouvernement à tenir compte des revendications du peuple et ouvrir la voie à des conquêtes sociales qui transformeront profondément le pays.
Cette tradition « réformiste » va nourrir l’exceptionnelle longévité de la social-démocratie suédoise, au pouvoir sans interruption de 1932 à 1976. En outre, la neutralité de la Suède lui évite de participer aux deux guerres mondiales, lui permettant, entre 1910 et 1960, de passer de la queue du peloton des nations européennes à la tête de celui-ci sur le plan social et économique.
Né en 1904 dans une famille de petits commerçants puis abandonné à l’âge de six ans par sa mère devenue veuve, Martinson connaît la pauvreté et l’exploitation avant de s’enfuir de Suède au début des années 1920. Il navigue alors sur toutes les mers du globe, « non en dilettante, en touriste ou en simple curieux, mais en prolétaire qui joue sa vie, ses forces et tout son être aux surprises du travail et de l’aventure1 ». Harry Martinson va exercer durant dix ans tous les métiers réservés aux pauvres : « mousse, chauffeur, soutier et gâte-sauce à bord de dix-huit navires », il est aussi, à terre, « poseur de rails2, ouvrier de plantation, vendeur de journaux, etc. » – comme il le raconte dans la courte biographie1 qu’il envoie à Bonniers, l’éditeur de son premier recueil de poèmes, Spökskepp (Vaisseau fantôme, 1929).
Atteint de tuberculose, Martinson revient en Suède en 1927, où il décide de se consacrer à l’écriture. Il vit un temps dans la rue et fréquente la jeunesse socialiste et anarchiste. C’est alors qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme, Moa Martinson, et il travaille un temps pour divers journaux.
Écrits dans une langue surprenante, ses premiers poèmes et récits sont immédiatement repérés par une critique qui les éreinte, « effrayée par ce salmigondis planétaire de mots hirsutes, d’argots bizarres, de termes qui sentent la saumure et le goudron* ». Mais ses livres se vendent et le public le suit. C’est la période où, profitant du développement d’un réseau de bibliothèques publiques gratuites, qui entraîne une forte demande du lectorat populaire, l’édition suédoise invente le livre de poche, initié dans les années 1930 par les éditions Folket i bild et ses « livres à une couronne ».
Il n’est pas rare alors, pour un pays qui compte moins de cinq millions d’habitants, que les tirages atteignent les 100 000 exemplaires. Les deux volets de son roman autobiographique, Même les orties fleurissent (1935) et Il faut partir (1936), vont bénéficier de ce contexte et connaître un véritable succès populaire, qui impose Martinson comme l’un des auteurs les plus importants de sa génération.
En 1948, lorsque paraît en Suède La Société des vagabonds, son dernier livre en prose, c’est donc un écrivain reconnu qui cherche à faire partager ses doutes et sa révolte contre une société qui génère l’exclusion. Le livre, qui s’ouvre sur la description très détaillée du métier de cigarier qu’exerce Bolle, nous plonge dans la Suède de la fin du XIXe siècle, au moment où le capitalisme pousse un million d’individus (plus d’un tiers de la population) à émigrer vers l’Amérique et jette sur les routes plus de 60 000 vagabonds : « Il n’y avait plus d’ouvrage pour eux. Le coup de main et la dextérité acquis au cours de longues et pénibles années d’apprentis-sage ne pouvaient plus leur servir qu’à faire de grands signes de la main. »
Si les intempéries sociales suffisent à expliquer comment on devient vagabond, ce que Martinson tente de creuser, ce sont les raisons qui poussent ces laissés-pour-compte à le rester : à devenir cet homme qui « refuse simplement les directives », un genre d’homme qui est appelé « paresseux » quand il mène « une grève purement physiologique contre le travail obligatoire conçu comme un tourment, contre une hypocrisie qui s’est donné le nom d’honneur dans le travail ». À cette charge contre la morale bourgeoise du travail vient s’ajouter la destruction du mythe romantique de la liberté du vagabond. Martinson constate en effet qu’« il n’y a pas de liberté sur les routes, seulement la perpétuelle adaptation à la peur, la sienne et celle des autres. […] La joie de la route ne se manifeste que par bribes : quelques mètres de chemin doré, douze pas ou une portée de pierre à la fois et puis terminé ».

Samuel Autexier

1 Préface de Paul Morand à Voyages sans but, 1938.




Sandemar faisait visiter la briqueterie à un certain nombre d’invités, étudiants en sociologie qui avaient eu l’idée vraiment excellente d’aller voir les vagabonds dans leur repaire. Ils entrèrent d’abord dans le grand four à poux où les trimardeurs étaient étendus sur de vieilles portes, pantelants dans la poussière brûlante.
Les étudiants se mirent à haleter eux aussi.
— Diable, dirent-ils. C’est l’enfer, là-dedans.
— Bien sûr que c’est l’enfer, dit Sandemar.
Il les conduisit à une autre voûte, encore plus torride. Elle était également remplie de chemineaux.
— C’est intolérable, dit l’un des visiteurs en se précipitant dans un autre couloir, où la chaleur était un peu plus supportable.
— Ne vous brûlez pas contre les murs, avertit Sandemar.
— La poussière brûle aussi les pieds. Il y en a une couche épaisse d’un pouce. Et elle est brûlante.
— On parle du sable brûlant du désert, mais ceci est encore pire !
— Sable brûlant et ténèbres en même temps, dit Sandemar.
— On ne peut pas rester immobile dans cette poussière une demi-minute, la chaleur perce tout de suite la semelle de vos souliers. C’est intolérable.
— C’est pour ça qu’on couche sur des panneaux de bois. Des « portes », comme on dit parmi nous.
— On ne peut pas dire ce qui est le plus intolérable, ici – la poussière, la chaleur ou l’obscurité. Et pourtant, les vagabonds y couchent. Comment est-ce possible ?
— Et il y a des gens qui croient qu’ils prennent la route pour être tranquilles. Il y en a même des milliers qui estiment que c’est par désir de jouissance.
— De bien dormir et de bien manger. Et de coucher avec des femmes.
— Sur des édredons, dans les granges et les briqueteries.
— Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Être vagabond dans ces conditions, c’est un enfer dans lequel on tombe à cause d’un faux pas, comme dans celui de l’alcoolisme. Mais il y a une sensible différence. C’est qu’à la longue l’homme ne supporte pas d’être alcoolique. Il s’effondre, il est même parfois obligé de partir se faire « décrasser », briser les fers de l’eau-de-vie par un traitement de choc et se dégoûter de l’alcool par une méthode radicale. Vous savez, le genre d’endroit où on boit au rythme d’un métronome ?
Oui, ces messieurs savaient. Ils en avaient entendu parler. L’un d’eux se détourna.
— Je voudrais aller au frais. Sinon, je vais m’évanouir, dit l’un des visiteurs.
— C’est possible, dit Sandemar. Venez.
Ils s’engagèrent dans un couloir perpendiculaire à celui dans lequel ils se trouvaient et arrivèrent dans un hall où un homme soulevait une sorte de mortier et enfonçait une tige de fer dans des trous profonds d’où jaillissaient des flammes.
— Ne restons pas là. Ce sont les fours de la section ouest.
Ils le suivirent dans un véritable labyrinthe. Il faisait nuit presque partout et leurs paroles, répercutées par la voûte, se transformaient en une sorte de brouhaha. On ne pouvait savoir qui disait quoi. Certains reconnaissaient les diverses voix, les autres non.
— Avez-vous pensé que bien des choses sur terre ressemblent à l’enfer ?
— Bah, le modèle vient de la terre. On a seulement ajouté la mention : « À perpétuité. »
— Nous arrivons dans la partie froide, dit Sandemar. On ne la chauffe pas cette année, parce qu’on est en train de construire une autre voûte latérale, qui sera rattachée à un autre four, plus moderne, à allumage automatique.
Ils suivirent encore un long couloir et, à mesure qu’ils avançaient, l’air se faisait de plus en plus frais. La poussière de brique ne brûlait plus sous les semelles. Au bout d’un moment ils sentirent même qu’elle commençait à être froide, sous les pieds.
— Nous approchons de la voûte glacée, dit l’un, qui parut soulagé.
— Oui, c’est ici, dit Sandemar en s’engageant dans un autre couloir.
— Voici l’impasse de l’ouest, désormais livrée au froid.
Petit à petit, ses compagnons s’habituèrent à l’obscurité qui régnait en ce lieu et ils virent qu’il y avait là aussi des vagabonds étendus sur le sol.
— Nous étions tout à l’heure auprès de ceux qui étouffent de chaleur, dit Sandemar. Nous voici maintenant chez ceux qui ont froid.

« Un monde comme ça, c’est l’enfer. Il mérite qu’on le fuie, qu’on fasse la sourde oreille, qu’on refuse de coopérer avec lui et de lui faire cadeau de sa force. »

Les invités regardèrent autour d’eux. Il avait raison. Ceux qui étaient couchés là grelottaient de froid. Ils avaient ôté leur veste pour s’emmitoufler les épaules, les bras et la tête.
Aucun d’eux n’ôta cette protection. Ils ne voulaient pas laisser échapper le peu de chaleur qu’elle leur procurait. Toute curiosité aggravait le froid, ici. Ils préféraient donc rester immobiles, le visage caché, et se contenter d’écouter ce qu’on disait. Tous étaient couchés sur leur « porte », jambes repliées, dans la position du fœtus. Leur veste leur servait de coiffe et ils se refusaient à la soulever.
— Ils ne supportent ni la chaleur des autres voûtes ni le courant d’air poussiéreux des couloirs tièdes, dit Sandemar. Ils préfèrent être ici, malgré les maladies qu’ils attrapent. On peut parler de chaud et froid, ici, non ? Y en a-t-il encore parmi vous qui pensent qu’ils prennent la route par désir de jouissance ?
— On dirait plutôt que c’est le contraire, répondit l’un des visiteurs.
— Ce n’est pas ça non plus, dit Sandemar. C’est plus simple ou, du moins, ça le paraît. Ces hommes-là sont égarés. Et on leur reproche leur égarement. De ce fait, ils adoptent une attitude de défi. Ils bravent le travail en le refusant. Ils ont fait une découverte sur laquelle les autres hommes édifient tout au plus – très rarement – des théories mais ils ne l’ont pas faite personnellement. C’est qu’il y a une part de sadisme dans l’obligation faite à l’être humain de travailler. « À eux d’en tâter aussi ! dit-on. De sentir l’effet que ça fait de damer le macadam ou de tailler des pavés ! Que ces canailles sachent ce que c’est que de faire bouillir l’asphalte et de se balader au soleil auprès de cette marmite infernale ! » Ici les hommes font la grève pour de bon. Ils ne la font pas pour des raisons d’ordre économique ou social. Non, ils refusent simplement les directives, ce goût de la torture qui est inséparable de l’obligation de travailler. Ce que nous appelons paresse est de leur part une grève purement physiologique dirigée contre le travail obligatoire conçu comme un tourment, contre une hypocrisie qui s’est donné le nom d’« honneur du travail ». Les hommes qui sont couchés là avec leur veste sur la tête sont paresseux, déprimés et égarés. Mais ce sont des hommes. Et ils ne sont pas paresseux, déprimés et égarés parce que c’est amusant de l’être. Ils le sont parce qu’ils se sentent mal à l’aise. Ils sont vagabonds par malaise. Et ils fuient ce malaise. Ils espèrent un miracle. Ils sont trimardeurs par impuissance. Et les gens osent les attaquer et leur faire des reproches chaque jour et à chaque instant parce qu’ils sont relativement peu nombreux et que le vagabondage est un phénomène assez inoffensif car il ne donne pas à ceux qui blâment l’impression d’être eux-mêmes aussi impuissants que ceux à qui ces blâmes s’adressent. Mais les guerres sont acceptées par des millions et des millions d’hommes uniquement parce que les hommes se sentent impuissants devant elles. Ici on a jeté les haches à la mer. Au lieu de cela, on s’en prend à des vagabonds. On ose faire ça. Et c’est pour cette raison que je vous ai amenés ici. Pour que vous voyiez que le désir de jouissance ne s’y livre pas précisément à des orgies.
Quand le monde sera devenu un chaos organisé, rempli de machines se combattant les unes des autres, la paresse et l’apathie seront choses importantes en comparaison. Ce sera la paille dans l’œil d’autrui. Un monde comme ça, c’est l’enfer. Il mérite qu’on le fuie, qu’on fasse la sourde oreille, qu’on refuse de coopérer avec lui et de lui faire cadeau de sa force. Supprimez la guerre, le chômage, et délivrez le travail de ce culte de la torture qu’on célèbre en son nom. Et si vous ne pouvez pas le faire, alors vous êtes des incapables. Vous ne pouvez que dire des bêtises, faire rouler le tonneau géant de la technique, ce génial tonneau bardé de clous, multiplier les analyses les plus subtiles à propos de cette invention géniale, mais ensuite rien d’autre : vivre aussi longtemps que ce sera possible. C’est ce qu’on a toujours fait. Ce n’est pas une nouveauté. On a toujours vécu ainsi. Messieurs, la visite est terminée. Vous n’avez rien vu, direz-vous peut-être, qu’une poussière glacée dans des fours glacés et une poussière brûlante dans des fours brûlants. Et des vagabonds un peu partout. Eh bien, à la place, écoutez la messe des égarés !

« Pourquoi marchez-vous sur les routes ? Parce que mes muscles ne veulent pas travailler. »

À l’instant où Sandemar prononçait ces paroles, les membres de la secte se mirent à psalmodier les textes qu’il leur avait appris. Et des voix s’élevèrent de l’obscurité de ces voûtes et de la poussière de ces labyrinthes, tel un concert de poussière et de ténèbres, du théâtre dans un four nocturne.
— Mon apathie, ma paresse me tourmentent.
— Moi aussi.
— La paresse, c’est une tristesse dans les mains.
— Une peine dans le corps.
— Un doute et une absence de foi dans les membres.
— Telle est la paresse.
— Le visage du paresseux s’allonge quand il travaille.
— Les muscles sont sur leurs gardes.
— Ils refusent de croire au sens de cette entreprise.
— Les muscles se mettent à être plus intelligents que les cerveaux.
— Les muscles ont ressenti l’ardeur qu’on met…
— À détruire.
— Ils savent comment les maisons sont bâties.
— Pour mieux être détruites.
— Et comment les navires sont construits.
— Pour être coulés à leur première traversée.
— Nous chantons en travaillant.
— Pour couvrir la voix de notre doute.
— La fourmi laborieuse recule.
— Elle a déjà reculé dix mille fois.
— Tout le monde l’évite.
— Tout en elle exhale une lassitude révoltée.
— Elle déteste le travail.
— Parce qu’il est lié avec les œuvres de mort et favorise les forces destructrices.
— Ma paresse est refus d’obéissance.
— Mon apathie, la peine de mes muscles.
— Pourquoi marchez-vous sur les routes ?
— Parce que mes muscles ne veulent pas travailler.
— Ils désobéissent.
— Mes mains et mes doigts de même.
— Et vous avez le front de nous dire ça ?
— Oui, en pleine figure !
— Trois grains d’hellébore dans la cafetière.

Harry Martinson
(Extrait de La Société des vagabonds)



Dans la Suède de la fin du XIXe siècle, Bolle, artisan cigarier, voit son métier menacé par l’invasion des machines à cigarettes. Son savoir-faire devenu inutile, et parce qu’il ne peut se résoudre à aller lui aussi « prendre place dans le vacarme des usines », il se fait vagabond. Pourquoi fait-on le choix d’une existence aussi inconfortable ? Harry Martinson, prix Nobel de littérature 1974 et lui-même ancien trimardeur (l’autre nom des vagabonds), n’a pas trop de tout un roman pour tenter de répondre à cette question. Sous les pas de ces hommes, écrit-il, « le chemin devient un fleuve de promesses qui s’engouffre par leurs yeux et ressort par leurs talons, un fleuve de promesses qui est son propre but : l’accomplissement de soi-même ». Mais cette vie n’est pas avare en duretés : elle nécessite de renoncer à l’amour (ou presque) ; elle oblige à vivre sans cesse avec la peur que l’on inspire, et à subir la réprobation des habitants des maisons chez qui on mendie sa nourriture : « On disait qu’il y avait soixante mille vagabonds dans le pays et ce chiffre faisait frisonner. Mais soixante mille, ce n’est pas beaucoup sur une si grande surface. La tartine de morale distribuée avec le pain était en revanche si lourde que, si on avait pu en faire un seul bloc de pierre, elle aurait écrasé un million d’individus, à la manière d’une meule gigantesque. » Ils ont déjà pris la route parce que, dans un monde qui marche sur la tête, ils préfèrent marcher sur leurs pieds.
C’set peut-être ce qui fait de Bolle un personnnage aussi attachant et inoubliable : son refus résolu de tous les tourments dont il est possible de se dispenser. Il a fait le choix de vie qui lui paraissait le plus juste, et il ne se prive pas d’en savourer les bienfaits : « Parfois Bolle avait l’impression qu’il avait pris la route uniquement pour cela, pour que la joie d’exister lui vienne directement du soleil et de la lune. Ce qui ne lui était jamais arrivé du temps où il était ouvrier du tabac et cigarier à façon. » Mais il assume aussi avec sérénité les désagréments qu’il implique. « Je ne veux pas de ce que les gens appellent la réalité », dit Bolle pour expliquer le genre de vie qu’il mène.
La Société des vagabonds est un roman obsédé par la dialectique du rêve et de la réalité. « C’est mon jour de réalité », commente le trimardeur qui décide de s’approcher d’une agglomération pour aller mendier. « C’est mon jour de rêverie », lui répond son compagnon qui s’en abstient. Harry Martinson a des images d’une sublime ironie pour commenter les temps nouveaux qui s’anoncent en cette fin de XIXe siècle livrée à la frénésie de l’industrialisation et du progrès : « À quelque endroit qu’une légende tente de renaître, qu’il s’agît de Vikings, de fées ou de nymphes, la réalité vous sautait au visage comme les murs ambulants de l’Inquisition de Tolède et la légende se faisait toute petite, de plus en plus menue, et suppliait la réalité à genoux en disant :
— Chère et bonne Réalité, je ne le ferai plus. Je promets de rentrer dans un petit livre de contes et d’y rester. Et je promets de ne plus jamais m’aventurer au-dehors dans le but d’exister par moi-même.
Et la réalité sera ma loi.
Et la réalité sera ma loi.
Béni soit le nom du Seigneur-Réalité. »

Mona Cholet
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Réalisation : William Dodé