(Gazette éditoriale n° 5 — février 2005)


Rédigée de début mai à septembre 1933, la Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits. Pour la première fois traduit en français, ce livre dense et labyrinthique travaille, sous la surface, des événements qui échappent à l’attention de l’historien ; Kraus convoque la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intellect au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité. La vie de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874–1936) se confond avec l’infatigable bataille qu’il mena dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) contre la corruption de la langue et donc de la morale.

On sait que l’auteur de la Troisième nuit de Walpurgis a, non seulement pour la documentation qu’il utilise dans le livre mais également pour les jugements qu’il formule sur le nazisme, fait des emprunts importants à des périodiques allemands, y compris ceux qui paraissaient depuis 1933 en exil, en particulier Das Neue Tage-Buch, qui avait émigré de Berlin à Paris. Sur le rapport que les nazis et les intellectuels qui les approuvent entretiennent avec la littérature et la culture allemandes, Karl Kraus et Friedrich Roth sont évidemment en complet accord et dénoncent le même genre de trahison complète. Dans un article paru en 1934 à Prague, Roth écrit : « Même si l’on entretient les tombes de Lessing et de Schiller dans les cimetières, on n’en est pas pour autant, et de loin, les héritiers de Lessing et de Schiller. L’Acropole se dresse encore à Athènes. Il ne vient à personne l’idée de prétendre que le Parlement grec d’aujourd’hui est l’héritier de l’agora. Pourquoi accorder à l’Allemagne actuelle le crédit que lui vaudraient ses ancêtres depuis longtemps reniés par elle, pis encore : falsifiés à force de mensonges ? Un peuple dont Goebbels devient le Lessing a encore moins de parenté avec la vieille Allemagne que les Nouveaux-Hellènes avec Agamemnon ! »
Ce serait cependant une erreur complète de supposer que le problème principal, aux yeux de Kraus, est la défense de la culture menacée par l’espèce de retour à la préhistoire qui est en train de s’effectuer. Ce qui devrait susciter en premier lieu la protestation des représentants de l’esprit n’est pas ce qui est sacrifié dans l’ordre de la culture, mais les souffrances physiques et morales provoquées et les pertes en vies humaines. Kraus n’a pas de mots assez durs pour les intellectuels, incapables une fois de plus de se sentir concernés par autre chose que leurs propres affaires, et les journalistes qui se mobilisent pour la défense de biens culturels qu’ils ont contribué plus que n’importe qui d’autre à dévaloriser.
Les intellectuels qui se sont ralliés au nouveau régime acceptent sans états d’âme l’idée qu’un bouleversement révolutionnaire comme celui qui est en cours ne peut pas s’effectuer sans que le sang coule et qu’il y ait des morts. Officiellement, bien sûr, aucune violence n’est commise, mais en même temps on concède qu’il n’y a jamais eu de révolution sans que quelques excès regrettables soient commis. Selon une déclaration faite à la radio que cite Kraus (c’est évidemment lui qui souligne), « si […] l’on étudie la révolution allemande, on ne doit pas se laisser conduire par certains actes de violence qui ont eu lieu à des conclusions fausses. Dans toute révolution le peuple perd la maîtrise de soi et des actions dépourvues de sens sont commises. N’avons-nous pas vu un bon nombre de méfaits de cette sorte pendant la Révolution française, mais également pendant l’insurrection américaine ? Le soulèvement de la nation sous la conduite de Hitler est une grande et authentique révolution ».

« Kraus n’a pas de mots assez durs pour les intellectuels, incapables une fois de plus de se sentir concernés par autre chose que leurs propres affaires, et les journalistes qui se mobilisent pour la défense de biens culturels qu’ils ont contribué plus que n’importe qui d’autre à dévaloriser. »

La réponse de Kraus à la dernière affirmation est, comme on pouvait s’y attendre : « Justement non ! » Il s’agit de tout ce qu’on veut sauf d’une révolution. Mais la terreur est, pour sa part, bien réelle et a pris une forme qui n’avait encore jamais été observée auparavant. Kraus se scandalise qu’un bon nombre d’intellectuels n’aient pas flairé immédiatement l’escroquerie, mais également que ceux d’entre eux qui ont été capables de le faire se méprennent aussi souvent sur ce qui est le plus grave et le plus intolérable. Quand ils proclament leur hostilité au nazisme, ils ont malheureusement tendance à minimiser, eux aussi, de façon narcissique, la réalité de la violence, sous sa forme la plus élémentaire, et à s’indigner beaucoup plus des torts causés à la culture que des vies humaines détruites. Kraus défend, sur ce point, une position qui, même s’il passe généralement pour un défenseur intransigeant et exclusif des acquis de la grande culture, ne devrait pas surprendre, puisqu’elle était déjà la sienne à l’époque de la Première Guerre mondiale : la valeur qui passe avant toutes les autres et dont un intellectuel ne peut en aucun cas s’arroger le droit de disposer est la vie humaine, y compris et même, d’une certaine façon, surtout celle des plus humbles. Cela résulte du fait que, comme il le dit, les existences même les moins intellectuelles, quand elles sont victimes de la violence, ont plus de rapport avec la vie de l’esprit que ce qui subsiste des affaires de l’esprit.

Jacques Bouveresse
(extrait de la préface à la Troisième nuit de Walpurgis)



Troisième nuit de Walpurgis

Et si surtout la perte de la culture n’était pas achetée au prix de vies humaines ! La moindre d’entre elles, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. L’industrie intellectuelle bourgeoise se berce d’ivresse jusque dans l’effondrement lorsqu’elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu’aux martyres des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide, à côté d’une industrie qui remplace la solidarité par la sensation et qui, aussi vrai que la propagande sur les horreurs est une propagande de la vérité, est encore capable de mentir avec elle. Le journalisme, qui juge mal de la place à accorder aux phénomènes de la vie, ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel jusqu’à héroïser des théâtreux magouilleurs, jusqu’à se livrer à une analyse en profondeur de la psyché des bailleurs de fonds. Le journal de 6 heures lutte pour la libération de l’Autriche, mais sait-on ce que fera Otto Preminger en automne ? Alors qu’on est sur le point d’être avalé par un dragon, on se pose la question de savoir si le festival de Pallenberg sera parfait. Si, autour de la charlatanerie de quelqu’un qui n’a rien à dire, les murmures sur le « génie du Führer » deviennent de plus en plus ardents, c’est peut être qu’il y a un besoin pressant de trouver un ersatz pour ce que la foi aryenne a trouvé dans la mise en scène de Hitler. Mais il est quand même tragique que l’on puisse être détourné de ses effets par de telles niaiseries. Maintenant, les journaleux de la culture ont trouvé une activité annexe qui paie bien : ils sont parvenus à réunir les sphères et à donner aux bavardages de coulisse une perspective politique. La surestimation de ce bien vital, que l’on croyait déjà parvenue au zénith de toutes les possibilités, se révèle encore de façon particulière par confrontation avec le Troisième Reich : celui qui a fait faillite là-bas perd la surévaluation de son talent, et ceux qui, par renversement, jouent les gardiens de la race ne manquent pas non plus de culot. Ce procédé d’un journalisme dont la spécificité résisterait à toutes les mises au pas est développé jusqu’à l’intronisation dans des affaires de concurrence les plus visqueuses et jusqu’au montage de ces fameuses cabales d’affaires qui d’ordinaire n’étaient destinées qu’après coup à notre diète intellectuelle. Les gens en vue, qui rampent là où ils trouvent gage et critique, ne changent pas de conviction mais se recommandent de celle qu’adoptent leurs supérieurs, directeurs et journalistes ; et il est certain que le bouleversement de la situation de la culture, à côté de la médiocrité autrefois soutenue par la presse et maintenant par la race, à côté de la canaille qui se costume maintenant en plein jour pour enlever des rôles à des collègues, a aussi touché ceux qui montraient plus de courage et de dévouement que bien des professionnels qui vivent de leurs ennuis. Même si une hardie force de décision ne lui avait pas ravi son effet d’annonce et l’avait au contraire augmenté à la puissance dix, le journalisme ne serait à la hauteur d’aucune catastrophe car il est lié à toutes. Sa réclamation sur un patrimoine culturel altéré, qui détourne foncièrement de l’essentiel, se fonde sur la notion d’une solidarité où l’humanité est réduite à l’appartenance. Mais vu l’ampleur de la calamité qui s’est abattue sur les participants de professions exposées à moins de problèmes, face à la misère et la mort, face à l’extermination de tant d’existences sociales et physiques, le dommage culturel disparaît et ne redevient considérable que par la méthode et l’essor de ceux qui se sortent de tout, par l’horreur du dédommagement dans cette révolte des petits comparses et des dilettantes. Que signifie donc, face à la fête nationale de la journée du boycott, cette mascarade d’autodafé qui était sûre de récolter un grand éclat de rire de la part de l’Europe, même s’il le devait plus à la méthode ou à l’insuccès qu’à la barbarie des bourreaux ou à la publicité ainsi faite pour les victimes ! Elle était bien propre à apostropher le pathos des collègues et même des personnes concernées. Pourtant, la façon dont la littérature qui est passée à travers a profité de la panique ; la façon dont elle a tiré des leçons du tort fait aux autres; comment elle a tout fait pour persister dans le déshonneur – voilà qui pourrait amener l’instinct des vandales (s’il n’était pas aussi abandonné de Dieu que proche de la nature) à soupçonner qu’il n’a pas attrapé les bons. Ce qu’ont osé affirmer les intellectuels contre un malheur qui frappait bien plus qu’eux-mêmes n’était que la crainte du chat échaudé ou pas encore échaudé. Les personnalités qui, par profession, expriment plus souvent un point de vue qu’elles n’en ont, ont toujours occupé un espace public plus large que celui qui correspondait au besoin social. Cela devient plus fâcheux quand l’expression fait défaut, alors qu’elle serait indispensable, quand il y a suspicion de partialité secrète et de lâcheté publique et qu’il faut ensuite produire des explications qui brouillent ce qui est ambigu…

Karl Kraus
(extrait de la Troisième nuit de Walpurgis)



Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. Les spectateurs de ce monde-ci n’y résisteraient pas. Car il est fait du sang de leur sang, et son contenu est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité. L’action éclatée en centaines de tableaux ouvre sur des centaines d’enfers, elle est, elle aussi, impossible, dévastée, dépourvue de héros. L’humour n’est que le reproche à soi-même de quelqu’un qui n’est pas devenu fou à la pensée d’avoir gardé le cerveau intact en témoignant de cette époque. Seul lui, qui livre à la postérité la honte de sa participation, a droit à cet humour. Quant à ses contemporains, qui ont toléré qu’adviennent les choses décrites ici, qu’ils relèguent le droit de rire derrière le devoir de pleurer. Les faits les plus invraisemblables exposés ici se sont réellement produits, j’ai peint ce qu’eux, simplement, ont fait. Les conversations les plus invraisemblables menées ici ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations. Des phrases dont l’extravagance est inscrite à jamais dans nos oreilles deviennent chant de vie. Le document prend figure ; les récits prennent vie sous forme de personnages, les personnages dépérissent sous forme d’éditorial ; la chronique a reçu une bouche qui la profère en monologues ; de grandes phrases sont plantées sur deux jambes – bien des hommes n’en ont plus qu’une. Des voix fusent, fulminent à travers l’époque et enflent, choral de l’acte sacrilège. Des gens qui ont vécu parmi l’humanité et lui ont survécu, acteurs et orateurs d’un présent qui n’a pas de chair mais du sang, pas de sang mais de l’encre, sont reproduits sous forme d’ombres et de marionnettes et réduits à la formule de leur inconsistance active. Des larves, des lémures, masques du carnaval tragique, sont pourvus de noms vivants ; or il doit en être ainsi car dans cette existence temporelle déterminée par le hasard rien n’est dû au hasard. Cela ne confère à personne le droit de considérer tout cela comme une affaire locale. Quiconque a les nerfs fragiles, bien qu’assez solides pour endurer l’époque, qu’il se retire du spectacle. Il ne faut pas s’attendre à ce que l’époque qui a permis cela prenne l’horreur devenue verbe pour autre chose qu’une plaisanterie, surtout là où elle résonne dans les douces profondeurs des dialectes les plus horrifiants, et qu’elle prenne ce qu’elle vient de vivre, ce à quoi elle vient de survivre, pour autre chose qu’une invention. Une invention dont elle honnit le contenu. Car plus grande que la honte de la guerre est celle des hommes qui ne veulent plus rien en savoir : ils admettent qu’elle est mais pas qu’elle a été…

Le Râleur à son bureau (lisant) : « Désirant établir le temps exact nécessaire pour qu’un arbre qui se dresse dans la forêt se transforme en journal, le patron d’une papeterie a eu l’idée de procéder à une expérience fort intéressante. À 7 heures 35, il fit abattre trois arbres dans le bois voisin et, après écorçage, les fit transporter à l’usine de pâte à papier. La transformation des trois troncs d’arbre en cellulose de bois liquide fut si rapide que, dès 9 heures 39, le premier rouleau de papier d’impression sortit de la machine. Ce rouleau fut emmené immédiatement à l’imprimerie d’un journal à quatre kilomètres de là, et dès 11 heures du matin, le journal se vendait dans la rue. Il n’a donc fallu que trois heures et vingt-cinq minutes pour permettre au public de lire les dernières nouvelles sur un matériau provenant des arbres sur les branches desquels, le matin même, les oiseaux gazouillaient encore. »
Il est donc cinq heures. La réponse est là. L’écho de ma démence sanglante… Comment ? Nous serions les commis-voyageurs des usines d’armement, censés témoigner non pas avec leur bouche des performances de leur entreprise mais avec leur corps de l’infériorité de la concurrence ? Là où les voyageurs furent nombreux, il y aura beaucoup d’éclopés ! Qu’ils transforment les secteurs de vente en champs de bataille, soit ! Qu’ils aient eu le pouvoir de mettre les plus nobles d’esprit au service de la crapulerie, le diable même n’aurait osé imaginer une telle consolidation de son pouvoir. Et si on lui avait susurré que dès la première année de la guerre une raffinerie de pétrole ferait 137 % de bénéfice net sur la totalité du capital en actions et David Fanto 73 %, le Creditanstalt 19,9 millions de bénéfice net, et que les trafiquants en viande, en sucre, en alcool à brûler, en fruits, en pommes de terre, en beurre, en cuir, en caoutchouc, en charbon, en fer, en laine, en savon, en huile, en encre, en armes seraient dédommagés au centuple de la dépréciation du sang d’autrui, le diable lui-même se serait prononcé en faveur d’une paix par renonciation ! Et c’est pour ça que vous avez rampé pendant quatre ans dans la gadoue, c’est pour ça que furent entravées les lettres qui vous étaient destinées, retenus les livres qui devaient vous consoler. Ils voulaient que vous restiez en vie car ils n’avaient pas encore assez volé dans leurs Bourses, pas encore assez menti dans leurs journaux, pas encore assez malmené les gens dans leurs bureaux, pas encore assez affolé l’humanité, pas encore assez tiré prétexte de la guerre pour justifier leur incapacité et leur sadisme — ils n’avaient pas encore fini de danser dans ce carnaval tragique où des hommes mouraient sous les yeux de reporters de guerre du sexe féminin et où des bouchers devenaient docteur ès lettres _honoris causa_… Des hommes d’État, appelés en pleine déchéance uniquement pour refréner les pulsions bestiales de l’humanité, les ont débridées ! Sous le manteau de la technique, l’hystérie prend d’assaut la nature, le papier commande aux armes. Nous fûmes invalides par l’action des rotatives avant que les canons fassent des victimes. Tous les domaines de l’imagination n’avaient-ils pas déjà été évacués ? À la fin était le Verbe. Celui qui tua l’esprit n’eut plus d’autre choix que d’engendrer l’action. Et c’est la presse qui a fait cela, elle seule, elle qui a corrompu le monde par sa putasserie. Ce n’est pas elle qui a mis en action les machines de mort : mais d’avoir vidé notre cœur au point de ne plus pouvoir nous imaginer le résultat probable, voilà sa responsabilité dans la guerre !…
Et vous, les sacrifiés, vous ne vous êtes pas insurgés contre ce projet ? Vous ne vous êtes pas défendus contre l’obligation de mourir et contre l’ultime liberté : devenir incendiaires ? Contre cette ruse diabolique d’exiger, sous les drapeaux du pathos moral, le sacrifice au bénéfice du marché de la laine !… Et la gloire et la patrie dans tout cela ? Vous étiez nus comme devant Dieu et votre bien-aimée, face à une commission de bourreaux et de salauds ! La patrie, nous l’avons vue dans la soif de pouvoir de l’esclave déchaîné et dans l’aménité du maître chanteur assoiffé de pourboire. Sauf que nous autres, si nous ne l’avions vue que sous les traits de ces atroces généraux — qui pendant cette grande époque s’immisçaient dans les pages-spectacles des feuilles de chou en lieu et place des dames de la haute afin d’attester qu’en ce monde on ne fornique pas seulement, on tue aussi — en vérité, nous aurions espéré l’heure de fermeture de ce bordel sanglant !
Comment, vous là-bas, les tués, les dupés, vous ne vous êtes pas insurgés contre cette entreprise ? Vous avez supporté la liberté et la belle vie de ces stratèges de la presse, des parasites et des farceurs, tout comme votre malheur et vos contraintes ? Tout en sachant qu’eux recevaient des distinctions honorifiques pour vos souffrances ? Vous ne leur avez pas craché la gloire à la figure ? Couchés dans des trains de blessés que ces canailles pouvaient étaler dans la presse ? Vous ne vous êtes pas échappés, n’avez pas déserté pour rejoindre cette guerre sacrée : nous libérer à l’arrière de l’ennemi mortel qui nous bombardait quotidiennement le cerveau avec ses mensonges ? Vous êtes morts pour ce commerce ? Vous avez enduré l’horreur pour prolonger la nôtre, nous qui tirions ici la langue entre l’usure et la détresse, entre les contrastes douloureux de l’impertinence replète et de la phtisie muette. Oh, vous éprouviez moins de compassion pour nous que nous pour vous, nous qui voulions leur réclamer au centuple chaque heure de toutes ces années qu’ils ont arrachée à votre vie, nous qui n’avions toujours qu’une question à la bouche : à quoi ressemblerez-vous si vous survivez à ça ? Quand vous aurez échappé à l’ultime but de la gloire : que les hyènes se fassent guides et offrent vos tombes à la curiosité des touristes ! Maladie, pauvreté, délabrement, poux, faim, agonie, mort au front, tout cela pour faire monter le tourisme — voilà notre lot commun ! Ils ont risqué votre peau, et dans la nôtre leur esprit pratique s’est taillé des porte-monnaie. Vous, vous aviez des armes — et vous n’êtes pas partis à l’assaut de l’arrière ? Vous n’avez pas fait demi-tour pour nous sauver, nous et vous, en quittant ce champ de la honte pour la plus honnête des guerres ? Morts, vous ne vous relevez pas de vos trous dans la terre, demandant des comptes à cette sale engeance, pour hanter son sommeil de vos visages grimaçants arborés à l’heure du trépas, avec vos yeux ternis par l’attente héroïque, avec votre masque inoubliable que la mise en scène de la folie a imposé à votre jeunesse ! Levez-vous donc et affrontez-les de votre mort héroïque afin que la lâcheté qui commande à la vie connaisse enfin ses traits et qu’elle la regarde les yeux dans les yeux, une vie durant ! Arrachez-les à leur sommeil de votre cri d’agonie ! Troublez leur jouissance par le fantôme de vos souffrances ! Ils étaient capables d’embrasser des filles la nuit qui suivait le jour où ils vous ont étranglés ! Sauvez-nous d’eux, sauvez-nous d’une paix qui nous apporte la peste de leur voisinage ! Sauvez-nous du malheur de serrer la main des juges militaires rentrés au pays et des bourreaux revenus au civil.
Au secours, les tués ! Assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui, par ambition démesurée ou instinct de survie, ont ordonné que des cœurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! Revenez ! Demandez-leur ce qu’ils ont fait de vous ! Ce qu’ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute !… Cadavres en armes, arrachez-vous à cette pétrification ! Avancez ! Avance, cher partisan de l’esprit, et réclame-leur ta chère tête ! Et toi — où es-tu, toi qui es mort à l’hôpital ? Ils m’ont renvoyé ma dernière carte portant la notification : « Sorti de l’hôpital. Adresse inconnue. » Avance pour leur dire où tu es et comment c’est là-bas, dis-leur que tu ne voulais plus jamais te laisser utiliser pour ça !… Ce n’est pas votre mort — c’est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l’ont infligée !

Karl Kraus
(extrait des Derniers Jours de l’humanité)



L’œuvre d’Ernst Jünger bénéficie en France d’un accueil remarquable. Il est entendu que l’on a affaire à une œuvre majeure de ce temps. On ne compte plus les appréciations élogieuses. Le centenaire de l’auteur, en 1995, puis sa mort, en 1998, ont donné au dithyrambe un élan inégalé. Chez les politiques, de François Mitterrand à Jean-Marie Le Pen, l’accord s’est fait. La personne et l’œuvre de Jünger tendent désormais à échapper à leur cadre historique et politique initial pour apparaître pleinement « en tant que telles ». Et cette réévaluation « littéraire » peut s’appuyer sur une politique déjà ancienne de traduction et sur un suivi éditorial sans faille. Le nombre d’articles parus dans les pages littéraires est impressionnant, à quoi s’ajoute l’entrée de Jünger à l’Université comme « grand écrivain allemand »…
Dans Voyage et destin, récit de l’exode vu par un Allemand, Alfred Döblin abandonne un moment la plume à sa femme Erna, qui décrit, effarée, l’accueil des troupes allemandes par la population bordelaise : « On se tient au bord des trottoirs comme pour voir passer un défilé. Le bruit court que des Allemands sont arrivés. Ils auraient une allure fabuleuse, des hommes vigoureux, formidablement équipés. […] Les gens les regardent bouche bée, cet équipement, cet ordre ! On les admire. Quelques officiers, dit-on, sont entrés dans un magasin d’une rue latérale et parlent un français exquis. » Ces Bordelais badauds sont manifestement impressionnés par le style des soldats et officiers allemands, et leur frivolité va jusqu’à leur faire oublier la tragédie historique qui est en train de se jouer et les saisira bientôt. On peut juger cette attitude déshonorante sans toutefois voir dans cette foule un rassemblement unanime de partisans de Hitler. Cependant, dans les bâtiments officiels où la République en déliquescence s’était réfugiée, on se préparait à collaborer avec le vainqueur. Et il n’est pas interdit de penser que la disposition enthousiaste de certains Français n’était rendue possible que parce que tout un discours les avait préparés à acquiescer à l’ordre nouveau qui prenait la relève.
La disposition admirative du public dit cultivé pour l’écrivain Ernst Jünger ne doit rien non plus au hasard. S’agissant d’un officier allemand ayant occupé à Paris des fonctions à l’état-major de l’armée d’occupation de 1941 à 1944, elle n’a été rendue possible que parce que l’hypothèque de la complicité de Jünger avec le nazisme était levée. Il n’empêche : Jünger a été dans les années 1920 l’un des représentants intellectuels les plus radicaux du nationalisme allemand, ainsi qu’en témoignent non seulement ses récits de guerre, mais aussi les quelque 150 articles publiés dans des revues ultra-nationalistes entre 1919 et 1933, non repris dans ses Œuvres complètes et réédités seulement en 2001 en Allemagne – Fascisme et littérature pure en donne de larges extraits.
L’inscription de l’œuvre de Jünger dans la littérature « pure » – qui transcende l’Histoire et « ne saurait être référée à une intention actuelle quelconque », et à laquelle en retour ne devraient s’appliquer que des jugements esthétiques purs de tout « préjugé » partisan – est à la fois le moyen et le résultat de la dépolitisation et déshistoricisation de l’œuvre. La littérature dite « pure », sous le patronage de laquelle Jünger a entendu après-guerre placer sa production, est le tombeau des déterminations historiques et visées politiques et, par voie de conséquence, le lieu où peuvent se dissimuler bien des cadavres nauséabonds. Car la sacralisation de Jünger en grand écrivain et l’éloignement de son œuvre dans le champ prétendument autonome du littéraire présupposent l’oubli volontaire et systématique, ou à tout le moins l’euphémisation, de ce qui rattache cette œuvre à un hors-champ suspect, historique et politique ; le silence sur ce qui le borde est requis par les bons esprits, sauf à s’exposer à leur reproche de mauvais goût – celui du philistin incapable de s’abandonner à la pure jouissance du texte.
La consécration de Jünger en styliste incomparable n’est pas à la vérité pure de toute intention politique : faire oublier qu’il a été à sa manière l’écrivain d’une certaine politique, sur laquelle l’Histoire après 1945 a jeté son interdit, et qu’il l’est peut-être encore là même où il paraît ne plus l’être. Mais le glissement de la défense de l’homme à la célébration de l’artiste fait lui-même écho à la stratégie que Jünger en personne a de longue main mise en place. Un des aspects importants de la réception de Jünger en France est en effet la collaboration étroite entre l’auteur et ses passeurs français, traducteurs et commentateurs professionnels. En témoigne l’« entretien », qui est un des modes privilégiés des relations grâce auxquelles l’auteur allemand s’adresse à son public français par l’entremise d’un interlocuteur choisi par lui.
Sans doute ne saurait-on reprocher, a priori, à un auteur d’avoir évolué en cours de route et d’avoir troqué l’ivresse guerrière de ses débuts contre les jouissances intenses que lui procurent la contemplation d’une fleur ou la chasse aux papillons. Des ruptures avec le nationalisme des débuts, l’histoire de la littérature allemande n’offre-t-elle pas bien d’autres exemples ? Le parcours d’Ernst Jünger, du guerrier et publiciste de combat au sage contemplatif cultivant la Muse, a pour lui les apparences. Mais la question qui se pose est celle des limites de cette métamorphose et de l’intérêt que l’auteur et ses hagiographes ont au contraire à la mettre en avant.
L’idée de ce livre est née de l’étonnement devant ce qui semble être devenu l’évidence d’une honorabilité politique et d’une qualité littéraire de premier plan. Ce qui se raconte en France à propos de Jünger a-t-il déjà pris à ce point le pas sur ce qui était ? Hé quoi ! Celui pour qui Hitler, somme toute, avait toujours eu les yeux de Chimène aurait été un résistant de la première heure au nazisme ? Dans quelle mesure ? Celui qui défilait plus tard rue de Rivoli à la tête de sa compagnie et fréquentait le Tout-Paris des collaborateurs et collaborationnistes, celui-là aurait à ce point caché son jeu ? Celui qui exaltait naguère la « race nouvelle » sortie de la guerre machinique serait devenu le contempteur de la technique et le prophète de la paix ? Quand, comment et pourquoi ? Et que signifie cette exaltation française du grand écrivain Jünger, le premier de sa classe ? Pourquoi justement celui-là ? Bref : ne s’est-il pas tissé un voile de légende auprès de Jünger, chargé de recouvrir d’honorabilité ce qui était moins honorable ou ne l’était pas du tout ? Et pourquoi ? Car si les mythes ne naissent pas de rien, sans doute ne naissent-ils pas non plus pour rien. Voilà quelques questions qui méritent à tout le moins examen.

Michel Vanoosthuyse
(extrait de Fascisme & littérature pure)

Réalisation : William Dodé