(Gazette éditoriale n° 6 — septembre 2005)


« Aucun journal dépendant des publicités que font passer les éditeurs ne prendra le risque d’en être privé, et si les plus intelligents parmi les éditeurs comprennent sans doute que les choses n’iraient pas plus mal pour eux si la critique de complaisance était abolie, ils ne peuvent la supprimer, pour une raison identique à celle qui empêche les nations de désarmer – parce que personne ne veut être le premier à commencer. La critique de complaisance a encore de nombreux, très nombreux beaux jours devant elle. » (George Orwell, 1936)

En autriche, voilà soixante-dix ans, Karl Kraus déchirait à belles dents le monde des lettres de son temps, écrivains et journalistes dans la même assiette : « Au commencement, il y avait le service de presse, et quelqu’un le reçut, envoyé par l’éditeur. Alors il rédigea un compte rendu. Puis il écrivit un livre, que l’éditeur accepta et qu’il transmit comme service de presse. Celui qui le reçut fit de même. Et c’est ainsi que se constitua la littérature contemporaine.1 » À la même époque, en Angleterre, George Orwell écrivait que, « à première vue, le marché du livre se réduit à une cynique et banale escroquerie. Z écrit un livre qui est édité par Y et critiqué par X, dans le W… Si la critique est mauvaise, Y ne passera pas de publicité dans le W…, de sorte que X devra choisir entre parler d’un “chef-d’œuvre impérissable” et se faire flanquer à la porte2 ».
Si l’on n’avait pris le soin de préciser territoires et dates, quel lecteur aurait pu deviner que ces propos ne s’adressaient pas à la rentrée littéraire qui nous tombe dessus, avec la même monotonie que l’an dernier, et que l’année d’avant, nous faisant déjà redouter l’année prochaine3 ? Rien.
Romancier lui-même, Orwell faisait déjà le constat suivant : « Il est à peine besoin de signaler que le prestige du roman est actuellement très entamé – au point que l’affirmation “Je ne lis jamais des romans”, que l’on avançait il y a seulement une douzaine d’années avec une nuance d’excuse dans la voix, est aujourd’hui toujours assenée sur un ton d’orgueil triomphant4 » ; et il poursuit : « Le fait demeure que le roman courant, le roman disons banalement médiocre, est généralement traité par le mépris, alors que l’on continue à reconnaître comme digne d’attention le recueil d’essais critiques tout aussi banalement médiocre.5 »
On pourrait facilement prétendre que le roman (et notamment le genre qui domine chez nos officines de légitimation) est une forme intellectuelle méprisable (ravalée au rang de passe-temps de ménagère ou de cadre supérieur en week-end). Et que son déclin nous importe peu, à nous, « gens cultivés ».
Mais à l’instar d’Orwell, il nous semble que « le roman mérite d’être sauvé et que, pour ce faire, il faut amener les gens intelligents à le prendre au sérieux6 ». L’écrivain britannique se propose donc d’examiner « la raison principale du manque de considération dont souffre actuellement le roman ». Eh bien, voilà un « actuellement » qui dure encore : « Le problème, écrit-il, c’est que le roman est condamné par le battage fait autour de lui. Demandez à n’importe quelle personne pourquoi elle “ne lit jamais de roman” et vous découvrirez qu’au fond c’est le plus souvent à cause de la répugnante prose que débitent les fabricants d’éloges à la commande.7 » En presque un siècle, la « réclame » n’a pas changé de ficelles : « Si vous arrivez à lire ce livre sans hurler de plaisir, c’est que votre âme est insensible.8 »
Comme aujourd’hui, le lecteur des pages littéraires de la presse d’alors était donc enseveli sous d’« impérissables chefs-d’œuvre » qu’il ne pouvait négliger au risque de « perdre son âme ». Qui plus est, après avoir difficilement jeté son dévolu sur l’un d’eux, il prenait le risque de « se sentir bien coupable » s’il échouait à « hurler de plaisir ». Évidemment, les contemporains d’Orwell qui avaient l’œil un peu éduqué ne se laissaient pas prendre au piège : « Quand on vous serine que tous les romans sont, sans exception, d’éclatantes manifestations du génie humain, il est bien naturel d’en conclure qu’ils sont également bons à jeter au panier.9 »
Mais pourquoi alors la presse littéraire persévère-t-elle à fondre la critique dans le commerce ? D’autant que la tendance s’est accélérée avec l’arrivée de nouveaux supports. Passons pudiquement sur la télévision, où le présentateur pommadé fait peser sur ses « assistantes » le travail de mises en fiches normées de livres normés dont il parlera avec l’auteur pommadé sans les avoir jamais ouverts. Cette collusion est exemplaire avec la presse gratuite en ligne, étant plus que les autres encore dépendante des annonceurs et soumettant ses rédacteurs à des conditions de travail précaires.
Dix ans après son « Plaidoyer pour le roman », Orwell livrait les « Confessions d’un critique littéraire10 ». On y retrouve le même pauvre hère de critique littéraire, condamné à écrire sur des livres parfois de plusieurs centaines de pages, qu’il n’aura jamais le temps de lire et auquel il ne comprendra rien (sauf s’il s’agit des inepties habituelles), mais dont il est condamné à faire l’éloge en tant de mots, tissant les mêmes « formules éculées – “Un livre que personne ne devrait manquer […] Quelque chose de mémorable à chaque page […] On appréciera tout particulièrement les chapitres consacrés à…” – qui vont s’agglutiner comme de la limaille de fer11 ».
N’aurait-il pas dû plutôt écrire, à propos d’une production qu’on lui impose et dont il devrait bien voir qu’elle est pour l’essentiel « inodore et incolore, dépourvue de vie et de toute ambition affichée » : « Voici des livres dont la médiocrité même n’a rien de remarquable. » Mais non, pour gagner sa croûte et garder sa petite place, il va devoir distribuer une « poignée de louanges outrancières à peu près aussi sincères que le sourire aguicheur d’une prostituée12 ». C’est une loi d’airain, et hormis quelques critiques ayant conquis le droit de médire – ce qui ne veut pas dire qu’ils livrent pour autant leurs véritables sentiments… –, la piétaille doit admirer sur une échelle de valeur qui semble devoir monter comme une vis sans fin : « Une palpitante aventure où flamboient les passions, un chef-d’œuvre absolu qui vous remue jusqu’au fond de l’âme, une inoubliable saga qui durera tant que durera la langue anglaise, etc. (Quant à un livre qui serait réellement bon, n’en parlons pas, il ferait exploser le thermomètre.) » Doit-on s’étonner que le lecteur un tant soit peu lucide détourne la tête, écœuré, après avoir persévéré trop longtemps dans la fréquentation des pages littéraires, à lutter contre « l’absurdité qu’un roman doté d’une réelle valeur passe inaperçu, simplement parce qu’il a été encensé à l’égal de la foutaise13 » ?
La plupart des lecteurs savent bien que le journalisme littéraire a instauré pour le plus grand bénéfice mutuel des affaires et de la paresse intellectuelle un système de suivisme moutonnier et de plagiat bien compris. Ce que nous apprend la lecture d’Orwell, de Kraus et d’autres, c’est que ces pratiques sont aussi anciennes que la profession à son stade industriel. Y a-t-il là de quoi désespérer ? En rien. La critique passe, la littérature continue, à côté…

Thierry Discepolo

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1 Lire Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, Agone, 2005.

2 Texte paru sous le titre « Plaidoyer pour le roman » dans le New English Weekly des 12 et 19 novembre 1936, édité en français in George Orwell, Essais, articles, lettres, Ivréa-Encyclopédie des nuisances, 1995, volume I, p. 320.

3 La rentrée littéraire 2005 annonce 663 romans. Seulement deux de plus que l’an dernier et une augmentation de 20 % en cinq ans. La production stagnerait-elle après avoir doublé depuis 1990 ? Sont à la source de cette avalanche 144 éditeurs, mais moins de dix d’entre eux (dont Fayard, Gallimard, Albin Michel, Actes Sud, Le Seuil, Grasset et Flammarion) en publient plus de 20 %…

4 G. Orwell, « Plaidoyer pour le roman », art. cit., p. 318–319.

5 Ibid.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Texte paru le 3 mai 1946 dans Tribune, édité en français in George Orwell, Essais, articles, lettres, op. cit., volume IV, p. 222–225.

11 Ibid., p. 223.

12 George Orwell, « Plaidoyer pour le roman », art. cit., p. 322.

13 Ibid., p. 323.



Borislav Pekic (1930–1992) a débarqué en littérature avec un roman inspiré du Nouveau Testament, Le Temps du miracle (1965), suivi de nombreux autres, dont La Toison d’or (1978–1982), qui retrace l’ascension sociale et la chute d’une puissante famille serbe d’origine aroumaine. Les Tsintsares, ou Aroumains ou Vlachs ou Tsinsares, sont un peuple des Balkans que la légende dit descendre des centaures.
Parmi les petits colporteurs aroumains qui suivent les mouvements de troupes lors des nombreuses guerres qui secouent les Balkans, certains vont se hisser, pendant le xixe siècle, au rang de magnats de l’industrie et de la banque dans l’ancienne Yougoslavie ou à Vienne. La Toison d’or se nourrit de la mythologie qui accompagne l’errance de ce peuple pour tourner en dérision les mirages de la société marchande. Où l’on voit que la quête de la Toison d’or se confond avec une recherche du profit et du gain qui n’épargne que les tempéraments artistes…

Son père se montrait de jour en jour de plus en plus insupportable, insouciant des intérêts de la Firme. Il était même devenu somnambule. On l’avait surpris à la pleine lune gambadant à quatre pattes autour du puits, tel un poulain autour de l’abreuvoir, et il avait fallu l’empaqueter dans des draps pour le ramener à la maison sans que les voisins ne s’aperçoivent de rien. Car il ruait, hennissait et poussait avec fougue le fameux cri dionysiaque « Io Vakkhe ! » tout en arrosant la cour de la résine pâle et odorante de sa virilité retrouvée. Il prétendait que Séléné, mère ancestrale de toutes choses, protogonos mitera ke pamitor Selini, l’avait non seulement rajeuni, mais encore mué en cheval. Pas encore entièrement, certes, pour le moment sa forme n’était que centauresque, il n’était cheval qu’en dessous du nombril, mais la transformation de sa morphologie, sa morfossis, se poursuivrait indubitablement lors des prochaines pleines lunes, si bien que ce serait sans doute un cheval en bonne et due forme qui représenterait la firme Siméon & Fils lors de la prochaine foire de Thèbes. Cependant, c’était à Arion, le cheval sauvage des temps originels, qu’il voulait ressembler. Aucune autre race plus utile, de monte ou de trait, ne trouvait grâce à ses yeux. C’était en raison de ce choix, et non parce qu’il rejetait son humanité, que Siméon de Tsarigrad nuisait désormais à la Firme. S’il avait choisi de devenir un cheval de trait, ou tout au moins un de ces bidets des montagnes de Thessalie, capables eux aussi de transporter des charges, les liens naturels avec la chrématistique siméonienne, la bourgeoisie et son esprit d’entreprise auraient été préservés, même si cela ne semblait pas évident. Une firme en expansion avait, certes, davantage besoin d’un Tsintsare chrysomaniaque, habile et futé, que de son fol avatar chevalin, mais si celui-ci avait été de trait, on aurait pu faire en sorte que le vieux monsieur gagnât au moins de quoi payer son picotin et le toit au-dessus de sa crinière. Il aurait été possible, par exemple, de l’atteler à la noria de la maison. Il aurait ainsi contribué à son entretien et les murs de la cour auraient dissimulé à la concurrence la honte qui s’était abattue sur la famille. Le choix d’Arion excluait toute solution pratique. Cet animal dénué du sens du devoir et de la responsabilité, ignorant de ses obligations, que son instinct ne poussait pas à accumuler pour transmettre et qui se moquait bien de la Propriété, de la Famille et du Passé, qui ne connaissait pas la noble chrématonomie qui vous incite à faire un bon usage de l’argent, qui ne calculait pas, refusait la mesure et ne se souciait que de paître et de saillir, faisait courir à la Firme, et à son fils qui en était le plénipotentiaire, le risque d’aller vers la banqueroute.

« C’était à Arion, le cheval sauvage des temps originels, qu’il voulait ressembler. Cet animal dénué du sens du devoir et de la responsabilité, ignorant de ses obligations, que son instinct ne poussait pas à accumuler pour transmettre et qui se moquait bien de la Propriété, de la Famille et du Passé, qui ne calculait pas, refusait la mesure et ne se souciait que de paître et de saillir, faisait courir à la Firme le risque d’aller vers la banqueroute. »

Une nuit, alerté par un boucan insupportable, il trouva Siméon de Tsarigrad à quatre pattes dans le grenier, frappant le plancher de ses talons nus. Il lui demanda, consterné :
— Mon Dieu, que faites-vous là, patera ? Ti kanete ?
— Ne viens pas m’embêter, skyle ! Ce que je fais, tu ne le vois donc pas ? gémit le vieillard, essoufflé.
— Je vois seulement que vous allez vous mettre les pieds en sang !
— Dussé-je perdre tout mon sang, je ne le regretterai pas si j’arrive à le creuser, rétorqua-t-il en continuant à marteler le sol comme un damné.
— Creuser quoi, grand Dieu ?
Pigadi. Un puits, imbécile !
— Dans la maison ? Et au grenier, qui plus est ?
— Arion, en lequel je suis en train de me métamorphoser, pouvait, de son sabot, creuser un puits là où il lui semblait bon.
— Je vous demande pardon, kyrie, protesta le Thébain, non sans malice. Celui qui creusait des puits de son sabot, ce n’était pas Arion, mais Pégase.
Siméon de Tsarigrad arrêta de ruer. Il contempla son fils de l’œil soupçonneux de celui contre lequel on conspire depuis toujours.
— Tu en es sûr ? Tu serais prêt à en faire le serment ?
— Amen ! confirma le Thébain sans la moindre hésitation.
Il s’attendait à ce que son père, lésé de son pouvoir, laissât éclater sa colère et il s’apprêtait déjà à lui expliquer d’un ton acerbe que ce n’était que justice : un tel don n’avait pu être conféré qu’à un cheval qui saurait en faire bon usage, à Pégase donc, susceptible d’en tirer parti, et non à un cinglé comme Arion, quand son père s’approcha de lui en boitant et lui posa amicalement la main sur l’épaule.
Efkharisto, mon enfant, sois remercié. Voyant que je n’arrivais pas à creuser ce puits, j’ai eu peur que ce fût parce que je ne suis pas encore un cheval. Or c’est seulement parce que je ne m’appelle pas Pégase.
Siméon de Thèbes décida de profiter de l’occasion. Il répliqua d’un ton détaché :
— Mais vous n’êtes pas encore un cheval, si vous voulez mon avis. Et on ne peut même pas dire que vous progressiez beaucoup dans cette voie.
— Que veux-tu dire par là ? lui demanda Siméon de Tsarigrad, apeuré.
— Que pour le moment, c’est à peine si vous vous comportez comme un cheval et que vous êtes loin de l’être devenu. Vous n’êtes encore, en fait, qu’un homme ordinaire avec certaines mœurs animales, rien de plus.
— Tu as sans doute raison, reconnut le vieillard, attristé. J’ai remarqué que mon avoine ne me procure pas autant de plaisir qu’elle le devrait.
— Mais cela vous en procure, en revanche, de sauter sur le dos des femmes du voisinage ?
— Énormément.
— Voilà pourquoi votre métamorphose n’avance pas. Vous vous contentez d’imiter les bons côtés de la vie chevaline, tout ce qui est facile, agréable, superficiel, le luxe, quoi ! Vous ne voulez pas entendre parler de ses aspects plus rébarbatifs ou pénibles. Tenez, si au lieu de vous prélasser dans les prairies et de jouer les boucs au clair de lune, vous faisiez tourner notre noria, toute ressemblance entre vous et les humains disparaîtrait, je vous le jure, en moins de deux cent soixante-dix jours, temps qu’il a fallu pour faire l’homme que vous êtes encore.
— Et la Firme s’en porterait d’autant mieux, remarqua le vieillard avec malice.
Il ne servait à rien de tourner autour du pot. S’il demeurait en Siméon de Tsarigrad un peu d’humanité, il ne pouvait avoir oublié que dans le monde des Tsintsares tout avait son prix, même la moindre petite idée, du moment qu’elle était utilisable dans le monde des affaires. Le Thébain reconnut donc que la Firme trouverait son compte dans cette histoire de noria, mais il insista sur le fait que le but suprême était la transformation la plus rapide possible de son père en cheval.
Le vieillard réfléchit, l’oreille dressée. Puis il hennit soudain, affable :
— L’idée en elle-même n’est pas mauvaise. Malheureusement, elle ne saurait s’appliquer à mon cas. Tu as oublié que je veux devenir un animal sauvage, et non domestique…

« Tentons d’abord de nous transformer en chevaux, tous ensemble, et lorsque nous aurons vu si cela a un sens d’être riche, célèbre et intelligent dans un troupeau, nous nous mettrons, si la réponse est oui, à amasser de l’argent et tous ces autres trucs… »

— Je voudrais vous proposer un marché. Symvivasmo.
Ti prosferis ? Que m’offres-tu ?
— Que nous devenions tous des chevaux.
Posso zitas ? Que demandes-tu en échange ?
— Pardieu, père, il s’agit là d’un accord familial, pas de commerce. Tout se réduirait-il dans la vie à du troc ?
— Je ne suis pas encore un cheval. Et je sais où je vis et à qui je parle…
— D’accord. Il y a une condition, mais peu contraignante… Il convient d’abord que nous devenions solides sur nos jambes, que nous nous enrichissions. Lorsque nous serons riches, nous ferons ce que nous voudrons, nous nous transformerons en ce que nous voudrons. En ânes même, si tel est notre bon plaisir. Personne ne pourra rien trouver à redire. Ti lete yia afto ? Qu’en dites-vous ?
Siméon de Tsarigrad réfléchit. Chaque fois qu’il endosse à nouveau son odieuse condition humaine, l’embryon chevalin en lui se révolte. Il lui fait agiter les oreilles, hérisse son poil, rend ses cheveux gris durs comme du crin. Sentant que le vent favorable de la raison gonfle ses voiles, le Thébain décide d’y aller du coup de rame d’un nouvel argument :
— Étant un cheval illustre, vous jouiriez, kyrie, de certains privilèges dans le troupeau. On vous en proclamerait peut-être le chef…
Mon pissinos, ronchonne le vieux. Oui, c’est ça…
— Et pourquoi pas ? Sans doute existe-t-il également chez les animaux une certaine hiérarchie… Leurs rapports ne sauraient être que bestiaux !
— Tu ne comprends rien, lui rétorque le vieillard d’un ton méprisant. Les concepts tels que la hiérarchie, les coutumes, les principes, la finalité, le calcul – toutes ces inventions des hommes – n’ont pas cours chez eux.
— Et qu’est-ce qui a cours alors ?
— Rien. Et c’est ça le plus beau. On ne calcule pas, on ne tient compte de rien. On se contente tout simplement de vivre.
— De caracoler et de péter ?
— C’est ce qu’il semble aux hommes, aux imbéciles de ton espèce. Mais ton idée n’est quand même pas mauvaise. Elle est bonne parce qu’elle vous engage également…
Le Thébain, stupéfait de voir que son père accepte, veut sans plus tarder préciser les clauses du contrat :
— Alors, serrons-nous la main et, si vous le voulez bien, asseyons-nous pour consigner sur le papier les principales dispositions de notre accord. Ainsi nous pourrons dès demain arrêter de batifoler sous la lune et reprendre notre place derrière le comptoir.
Mais Siméon de Tsarigrad, oïme, ne saisit pas la main qu’on lui tend. Ses oreilles se sont davantage encore redressées et ses propos deviennent indistincts : on dirait qu’il hennit.
— À première vue, ce marché semble satisfaisant pour les deux parties. Mais à y regarder de plus près, il ne m’apporte rien.
— Comment cela, il ne vous apporte rien ? Vous pourrez vous métamorphoser en cheval sans que personne ne cherche à vous en empêcher et, en outre, tous les membres de la firme Njago se joindront à vous.
— Oui, mais seulement après que nous nous serons enrichis ?
— Certes.
— Et d’ici là, il faudra que je trime de l’aurore à la nuit tombée ? Et cela, pendant combien d’années ? En as-tu seulement une idée approximative ?
— Seul le drakul le saurait ! Nous travaillerons jusqu’à ce que nous nous soyons enrichis.
— Si tu ignores combien d’années cela prendra, sais-tu au moins quelle somme il nous faudra amasser ? À quel chiffre considéreras-tu que nous nous sommes suffisamment riches pour entamer notre chevalinisation sans avoir à craindre le qu’en-dira-t-on ?
— On ne saurait non plus le dire à l’avance. Cela dépendra des critères du moment, de nos exigences, de notre sentiment de posséder assez…
Les bords moussus des nuages qui s’éloignent laissent filtrer quelques rayons de lune, les mâchoires du vieillard s’allongent, faisant apparaître, sous sa babine supérieure, deux canines en forme de dominos. Sous ses sourcils touffus de Tsintsare larmoient ses yeux rouges, saillant comme ceux des chevaux.
— Tu sais quoi, agapite mou yie, mon bien cher fils, reprend-il en poussant un hennissement, pour amasser une somme dont tu puisses t’estimer satisfait, il faudra plus de temps que pour se transformer en cheval. Et avec le labeur dont tu comptes m’accabler à mon âge, je n’ai aucune chance de danser un jour, avec vous ou sans vous, autour de l’abreuvoir sacré. Je n’ai donc aucune raison d’attendre ni de te laisser me lier les mains. Mais, pour que tu n’ailles pas clamer partout que j’ai refusé ta proposition et que je moque bien de la Firme, je vais t’en faire une à mon tour, plus saine. Tentons d’abord de nous transformer en chevaux, tous ensemble, et lorsque nous aurons vu si cela a un sens d’être riche, célèbre et intelligent dans un troupeau, nous nous mettrons, si la réponse est oui, à amasser de l’argent et tous ces autres trucs…
— Ah, c’est ainsi que tu vois les choses, patera ! hurle le Thébain, regrettant de ne pas être lui aussi, fût-ce un bref instant, un animal sans égards pour la Propriété, la Famille et le Passé afin de pouvoir régler ses différends avec monsieur son père de la manière bestiale qui conviendrait le mieux pour administrer une raclée à un cheval, chef d’un troupeau.
— Oui, reconnaît Siméon de Tsarigrad, les Siméon n’ont au demeurant jamais rien entrepris sans s’assurer que cela ne sera pas en pure perte.
Ma ton Theon, réfléchis encore un peu, patera ! Accepte ma proposition, si ce n’est pour toi-même, fais-le pour moi, ton fils unique, pour les enfants, la Firme, la famille et notre avenir !… Dois-je considérer que c’était là votre dernier mot ?
Siméon de Tsarigrad fait non de la tête et hennit sous son sac à avoine.
— Et c’est quoi alors, votre dernier mot, monsieur ?
Au lieu de répondre, le vieillard s’écarte un peu, lève la patte droite et lâche dans le grenier le vent puissant et joyeux de la vie.

Borislav Pekic
(extrait des Profits de Kyr-Siméon, troisième volume de La Toison d’or, traduit du serbo-croate par Mireille Robin)



Il est des gens dont la vie n’est qu’un rond dans l’eau. On ne les voit pas, on ne les entend pas, ils sont irréels, leurs pas ne s’impriment point sur le désert de sable de l’humanité. Nous ignorons d’où ils viennent et, lorsqu’ils disparaissent, où ils sont partis et pourquoi. Quand les dieux fréquentaient encore la terre, on les reconnaissait à cela. Depuis qu’ils nous ont quittés, le seul de leurs pouvoirs qu’ils ont légué aux hommes est cette faculté de vivre sans être.
Ils se placent sous le signe de l’eau. Celle-ci est leur élément. En elle sont contenues leur nature et leur destinée.
Il existe deux sortes d’elfes, de phasmes, comme les auraient appelés les Hellènes, qui entretenaient des rapports plus intimes avec les ombres de l’enfer que nous avec les nôtres. Les uns ne laissent pas de traces, les autres en laissent que nous ne voyons pas. La trajectoire de leur vie existe, mais si légère, à peine esquissée, que nous ne pouvons la distinguer à l’œil nu sur la carte du destin, ou que nous refusons de la considérer comme le sillage d’un être humain.
Nous ne dirons pas dans laquelle de ces deux catégories se range l’individu que nous évoquerons sous le nom poétique de « l’homme qui mangeait la mort » bien que, pour l’administration, il fût le citoyen Jean-Louis Popier. Sans mon idiosyncrasie pour l’historiographie officielle, je n’en aurais sans doute pas découvert l’existence. Nous ne le dirons pas parce que nous l’ignorons, d’une part, et que, de l’autre, je préfère me conformer, pour faire le récit inhabituel de sa vie, aux anciennes méthodes d’instruction qui ne posaient jamais de conclusions définitives sur un prévenu avant qu’il n’ait été arrêté, plutôt qu’à la procédure moderne qui veut qu’on aille frapper à sa porte avec une opinion déjà toute faite.

« Il semble qu’on ait tendance à croire qu’il suffit de se documenter pour écrire un bon roman historique. Un peu de la même manière que pour rédiger un compte rendu scientifique. Oui, si vous êtes prêt à vous satisfaire d’un roman historique aussi vivant qu’un cadavre. Si vous voulez qu’il soit vivant, il vous faudra aller bien au-delà des documents, c’est-à-dire de ce qu’on nomme les faits. Et seule l’imagination peut vous conduire dans ces contrées. Pas n’importe laquelle, une imagination orientée dans une direction, inspirée par les faits. C’est elle qui vous permettra de trouver des thèmes littéraires dans les choses de la vie que la plupart des documents passent sous silence. »

Ne vous attendez pas à trouver le nom de Popier dans un compendium sur la Révolution française, aussi exhaustif soit-il. Carlyle n’en parle pas, car il idolâtrait les héros et ne s’occupait des hommes que dans la mesure où ils avaient eu l’honneur d’être les victimes de leurs exploits. Il n’apparaît pas non plus dans les ouvrages de l’adorateur des masses que fut Mathiez : pour lui, les dieux, et davantage encore les hommes, n’étaient que des marionnettes dont la grande Mère Nécessité tirait les ficelles invisibles en fonction des besoins de l’époque et, un peu aussi, des aberrations de sa doctrine personnelle. Popier, enfin, est également absent de l’Histoire de la société française pendant la Révolution des frères Goncourt, où il aurait pourtant pu figurer à double titre : en raison du caractère extraordinaire de son destin ainsi que du talent des auteurs, qui ont su voir tant dans le « chaos héroïque » de Carlyle que dans l’« ordre humain » de Mathiez un paradoxe remettant en cause et le chaos et l’ordre, et le hasard et la loi. On ne trouvera pas davantage son nom dans les archives de la ville de Paris, où il a vécu, ni dans les registres de l’état civil de Lyon, où il est soi-disant né (soi-disant, je précise, car rien ne l’atteste hormis ses propres déclarations). Il n’est pas davantage mentionné dans les documents privés, mémoires, lettres, notes, factures ou autres papiers pouvant avoir un lien direct ou indirect avec lui, ce qui prive son premier biographe que je suis de l’impression sécurisante de ne pas avoir affaire à un fantôme. (On l’aperçoit peut-être sur un croquis de David. Peut-être, non qu’il soit permis de douter que ce dessin au fusain est bien de David – il est authentique, c’est certain –, mais parce que nous n’avons aucune preuve que Popier est bien un des personnages que le peintre a représentés en train d’accomplir leur travail au greffe du Tribunal révolutionnaire.) Cependant, il est présent dans la tradition orale de l’époque. Ou plutôt, oui et non, car si certains faits peuvent se rapporter à lui, ils ne le font pas obligatoirement.
Si vous me demandez pourquoi j’ai décidé d’évoquer Jean-Louis Popier comme s’il avait bel et bien existé alors que je n’en ai pas de preuves, ou qu’elles sont, si j’en ai, si confuses et si contradictoires qu’on ne saurait s’en contenter, je vous répondrai que rien ne prouve non plus qu’il n’a pas existé ou que, si de telles preuves existent, elles sont tout aussi confuses et contradictoires, bref, insuffisantes.
Si les historiens de métier, apparentés aux chiens policiers, peuvent voir là une raison de s’en détourner pour se consacrer à ses contemporains plus illustres tels Danton, Robespierre et Jean-Paul Marat, les pères de la révolution sous laquelle il a vécu, cela ne saura qu’inciter davantage les écrivains, ces profanateurs de tombeaux, à tenter de le sauver de l’oubli.

Borislav Pekic
(extrait de L’Homme qui mangeait la mort, traduit du serbo-croate par Mireille Robin)

Réalisation : William Dodé