(Gazette éditoriale n° 7 — janvier 2006)


Selon de douteux sondages, l’« état d’urgence » décrété en « réponse » aux émeutes de novembre 2005 aurait reçu l’aval de l’électorat. Faute d’être socialement efficace, l’opération de communication est-elle au moins réussie ? Une chose en revanche est certaine et n’a pas besoin de sondages : cette recrudescence d’autoritarisme bénéficie du soutien de l’essentiel de la classe politique et des médias officiels.
Filmé en 1999 à la sortie d’un débat au Val-Fourré, le sociologue Pierre Bourdieu déclarait : « On peut brûler des voitures, mais avec un objectif. » Aujourd’hui, la condamnation sans nuance ni mise en balance des « violences » – qu’on travestit en « guerre » – est exigée à l’entrée du « débat de société » où les opinions racistes sont par contre désormais admises.
Pour aborder les sujets qui devraient fâcher, la gauche institutionnelle enfile les patins dans les assemblées lambrissées où se décrète l’état d’urgence recyclé de la guerre d’Algérie. Les prétendus « modérés » se hâtent de sacrifier au credo : « L’ordre républicain doit être rétabli dans les zones de non droit. »
Comme l’écrivait Howard Zinn au sujet des luttes pour l’abolition de l’esclavage et du mouvement pour les droits civiques, « il est souvent plus confortable – en particulier pour les intellectuels qui ne partagent pas les soucis des déshérités de la terre (en d’autres termes, pour ceux qui ne sont confrontés à aucun problème grave) – de penser que la solution la plus modérée est toujours la meilleure ».
S’il existe pourtant des « radicaux » qui attisent le feu, ce n’est pas ceux qu’on croit – et certainement pas les 118 mineurs condamnés, dont 60 % étaient inconnus des services de police. Cette « justice d’abattage », dénoncée par les associations, magistrats et avocats, se soucie peu des « bavures » et n’est que le pendant de pratiques tristement ordinaires. Au regard des discriminations, l’« extrémisme » est bien relatif. Et la « modération » au mieux la voiture-balai de l’histoire. Comme le rappelle Howard Zinn, « derrière chacune des décisions du gouvernement en faveur de l’égalité raciale il faut voir la sueur et l’énergie dépensées en boycotts, manifestations de masse et batailles de rue ».



On examinera ici les arguments avancés par certains esprits libéraux qui prétendent poursuivre les mêmes objectifs que les réformateurs plus radicaux tout en préconisant des méthodes plus modérées. Mettre trop d’ardeur dans la défense d’une cause, affirment-ils, pousse l’adversaire à riposter violemment. Exiger des mesures trop extrêmes, c’est risquer de s’aliéner des soutiens potentiels. À demander trop et trop vite, on n’obtient finalement rien. S’exprimer avec véhémence, c’est faire naître des émotions qui nuisent à la réflexion rationnelle. L’individu dogmatique est incapable de s’ajuster aux rapides changements de situation. Pousser au choc frontal entre les extrêmes ne peut que nous précipiter dans le conflit et la violence.
Tous ces péchés tactiques, aggravés par l’emportement et l’irrationalité des extrémistes, leur ont été jetés au visage à différentes époques et par divers individus. Mais ces accusations n’ont jamais été examinées d’assez près comme parties prenantes du débat sur les avantages comparés des diverses stratégies réformistes. C’est cette discussion que je souhaite ouvrir ici. […]

RELATIVITÉ DE L’EXTRÉMISME

Le terme « extrémiste » (sans doute le plus utilisé de tous pour évoquer les abolitionnistes – qui luttaient au XIXe siècle contre l’esclavage) pourrait servir d’illustration pour mener cette analyse.
« Extrémiste » est un terme négativement connoté lorsqu’il a trait aux mouvements politiques. Une connotation qui disparaît quand il s’applique à d’autres situations. Une femme extrêmement belle, un homme extrêmement gentil, un mécanicien extrêmement compétent, un enfant extrêmement bien portant : tous dessinent un idéal recherché. Mais en politique, l’étiquette d’« extrémiste » reste négative. […]
Dans toute situation politique donnée, il existe un très grand nombre d’alternatives tant en termes d’objectifs envisagés qu’en termes de moyens mis en œuvre pour les réaliser. Mais, à chaque fois, les choix concrètement mis en avant sont généralement moins nombreux que l’ensemble des possibilités disponibles. Et la proposition tactique la plus extrême présentée à un moment donné sera toujours qualifiée d’extrémiste même si elle s’avère bien moins radicale que d’autres stratégies possibles. […]
C’est ce qui autorise les commentateurs à qualifier d’« extrémiste » toute proposition plus radicale que celle qui a la faveur de la majorité des gens instruits de l’époque (ou du commentateur lui-même). Dans une société où le mot « extrême » jouit d’une fort mauvaise réputation au sein d’une communauté intellectuelle entichée du « juste milieu » aristotélicien, nous collons injustement cette étiquette à des propositions qui ne sont extrêmes que dans un contexte qui ne présente qu’un nombre limité de choix.
Il suffit de se souvenir de la manière dont des mouvements dénoncés dans le Sud comme crypto-communistes sont subitement devenus respectables et légitimes dès lors que, dans les années 1960–1961, les militants se sont lancés dans des actions extra-légales de masse. […] Avec un critère aussi flou pour évaluer l’extrémisme et des limites en perpétuel flottement, est-il possible de juger de la qualité d’une proposition selon qu’elle nous semble « extrême » ou « modérée » ? Nous adoptons ces étiquettes parce qu’elles ne demandent pas trop de réflexion. En outre, il est à la fois plus facile et plus confortable – en particulier pour les intellectuels qui ne partagent pas les soucis des affamés et des déshérités de la terre (en d’autres termes, pour ceux qui ne sont confrontés à aucun problème grave) – de penser que la solution la plus « modérée » est toujours la meilleure. […] Si la notion d’« extrémisme » est trop floue pour permettre de porter un jugement sur un objectif ou une stratégie, comment faire ? On pourrait se fonder sur la nature et la gravité du problème. […]

LUTTER CONTRE UN MAL « EXTRÊME »

Les abolitionnistes ne se prenaient pas pour des individus gentils ou modérés, ils ajustaient très consciemment leurs propos à l’énormité du mal. En 1833, Garrison1 déclarait : « Comment devrais-je, alors, ressentir, parler et écrire face à ce système rouge du sang innocent qui coule des corps de millions de mes concitoyens sous le fouet de gardiens brutaux. Mon âme devrait s’enflammer – et elle le fait. Je devrais tonner, faire jaillir des éclairs et sonner les trompettes de l’alarme aussi longtemps et aussi fort qu’il le faudra. Je devrais simplement utiliser le langage le plus à même de décrire ce crime. » L’esclavage était-il donc si terrible ? […] Les avis de recherche qui paraissaient dans la presse, au nombre d’environ 5 400 par an, contenaient, pour faciliter l’arrestation des esclaves en fuite, des descriptions de ce type : « Marqué “N.E.” sur la poitrine, et les deux petits orteils coupés. […] Cicatrices de coups de fouet sur le dos. […] Collier en acier autour du cou. […] Un anneau en acier à la jambe gauche. […] Marqué d’un “R” sur la joue gauche, et un morceau de l’oreille située du même côté manquant ; la même lettre est inscrite au fer rouge sur l’intérieur des deux cuisses. » En regard de tout cela, les propos de Garrison semblent bien modérés. […]
L’activiste s’aliène-t-il véritablement ses alliés potentiels par l’extrémisme de ses exigences ou la rudesse de ses propos ? Lewis Tappan, un riche new-yorkais qui finança nombre d’activités abolitionnistes, écrivait avec inquiétude à l’abolitionniste britannique George Thompson : « Je ne dois pas vous dissimuler le fait que certains partisans de l’émancipation désapprouvent tant le langage cru et, selon eux, peu chrétien du Liberator qu’ils ne voient aucune bonne raison de le soutenir. » C’était justement le cas du comité exécutif de la Société américaine contre l’esclavage dans les premières années du mouvement. Les membres de la Société n’abandonnèrent pas pour autant l’objectif d’abolition de l’esclavage à cause du caractère immodéré de Garrison, ils craignaient simplement que d’autres ne baissent les bras. Mais quels autres ? Les propriétaires d’esclaves ? Les esclaves eux-mêmes ? Les réformateurs modérés ? Les conservateurs d’esprit libéral ? Il faut admettre que les différents secteurs de la population répondront de manière différente à un même appel à l’action ; et, à en juger par l’effet de certains mots crus sur l’opinion publique, cette population se divisera en fonction des différents degrés de réceptivité aux idées du réformateur. Pourquoi l’activiste radical devrait-il édulcorer son propos ou son programme pour plaire à cette partie de la population que rien ne peut satisfaire – sinon l’abandon total des exigences morales – et dont l’intérêt personnel exige le rejet de toute réforme quelle qu’elle soit ? […]
Les esclavagistes eux-mêmes reconnaissaient l’impossibilité de satisfaire certaines exigences par le biais d’ouvertures modérées. En 1854, le rédacteur en chef du Richmond Esquire écrivait : « Vraiment, il doit être sérieusement atteint celui qui rêve de satisfaire les propriétaires d’esclaves – que ce soit dans les Églises ou aux commandes de l’État – par tout autre moyen que de ne toucher en rien à l’esclavage. »
Avec une population variée, la tactique doit s’adapter et se concentrer spécifiquement sur chaque groupe et, en ce qui concerne le groupe le plus opposé à la réforme, il y a peu de chance pour que la modération soit réellement efficace. Il se pourrait bien que seules les actions les plus radicales puissent provoquer un changement chez les plus intransigeants. Le parlement de Virginie n’accepta de débattre de l’abolition de l’esclavage qu’à la suite de la violente révolte des esclaves conduite, en 1831, dans cet État, par Nat Turner. À ce sujet, Ralph Korngold écrit : « Il semble que ce que des années de débat de la part des Quakers n’avaient pas réussi à accomplir se réalisait finalement grâce à la saignée pratiquée par Turner. »2
Quand les amis des réformateurs s’élèvent contre la rudesse des propos ou la violence des actes, il est évident qu’ils n’abandonnent pas eux-mêmes pour autant toute idée de réforme. Ils craignent, en fait, l’effet de tels propos sur les autres. En conséquence, si ni la partie la plus farouchement opposée à la réforme ni les plus ardents soutiens de cette même réforme ne peuvent être convaincus par une tactique de modération, cela signifie que le groupe décisif est cette large frange de la population qui ne se situe à aucune des extrêmités du spectre idéologique mais balancera d’un côté ou de l’autre de la ligne centrale. […]
L’histoire elle-même nous permet de savoir si les vitupérations de Garrison ou les discours enflammés de Wendell Phillips ont finalement éteint ou au contraire attisé le sentiment populaire contre l’esclavage. De tout temps, c’est d’abord le radical – et seulement ensuite le modéré – qui tend la main à celui que l’ordre social a jeté au sol. Le modéré dont les oreilles sensibles s’offensent si facilement des rugissement sauvages du radical a besoin de considérer la nécessaire division du travail dans le cadre d’un monde rongé par le mal ; une division du travail dans laquelle les activistes favorables à la réforme jouent un rôle indispensable. Dans les années 1830, une poignée d’hommes qui avaient manifesté contre l’esclavage furent roués de coups, lapidés et exécutés par leurs compatriotes du Nord. En 1849, le sentiment anti-esclavagiste s’était clairement développé et certaines des plus grandes voix et des plus grands esprits du pays s’exprimaient en faveur de l’abolition. En 1860, des millions d’Américains étant désormais convaincus que l’esclavage était un fléau, l’insurrection ouverte de John Brown3 reçut plus de soutien public que les propos proférés par Garrison trente ans plus tôt. […]

L’ALAMBIC DU PROGRÈS SOCIAL

Après une centaine d’années, les abolitionnistes se sont trouvé des successeurs : le militant qui pratique les sit-in et le boycott, le Freedom Rider4 des années 1960. Toute objection et toute défense concernant les abolitionnistes sont également pertinentes pour leurs équivalents modernes.
Quand, au printemps 1960, le mouvement des sit-in a éclaté dans tout le Sud, il est tout de suite apparu comme un écart radical, un extrême, par rapport à la patiente stratégie juridique initiée par le National association for the advancement of the colored people (NAACP). Stratégie qui avait certes entraîné des décisions de justice favorables de la part des tribunaux mais fort peu de changements réels dans le Sud profond. La nouvelle tactique choqua les libéraux blancs du Sud favorables à la cause des Noirs et satisfaits de la décision sur l’École prise par la Cour suprême en 19545. Selon eux, le mouvement allait trop loin. Pourtant, en un an à peine, il devint assez clair que la notion d’« extrémisme » est très relative et que le temps ainsi que le progrès social font passer ce qui peut paraître au départ trop radical pour moins radical ensuite. Tout d’abord, la fréquence accrue et le caractère très répandu des sit-in les rendirent plus familiers aux gens et donc moins scandaleux mais aussi moins révolutionnaires. Plus important encore, l’invention des Freedom Rides en 1961 fit passer les sit-in pour une pratique particulièrement modérée. […]
Au début du mouvement, on disait aux étudiants : « Vous vous mettrez les commerçants à dos si vous occupez leurs locaux et ils n’accepteront jamais de renoncer à la ségrégation. » Toutefois, ils savaient de façon intuitive que certains conflits sociaux ne peuvent être réglés dans la douceur mais seulement par la pression. Les commerçants perdaient non seulement les étudiants mais aussi leurs autres clients : c’est la « violence » de ce dernier aspect de la situation qui les fit capituler et accepter la déségrégation des cafétérias des grandes villes du Sud. D’un autre côté, les étudiants se montrèrent scrupuleusement non-violents et impressionnants dans leurs comportements et leur compréhension de la situation. Avec une grande sûreté de discernement, ils ont parfaitement identifié dans la foule des opposants à leur cause ceux qu’ils pouvaient fâcher et ceux qui devaient être caressés dans le sens du poil. […]
Le facteur émotif, présent dans tout mouvement de masse, avait également sa place dans ce combat. Toute action importante était l’occasion de rassemblements dans les églises, de chants et de discours enflammés. […] La personnalité marquante de Martin Luther King a symbolisé parfaitement ce nouveau mélange de ferveur religieuse et de sophistication intellectuelle qui caractérisait la campagne en faveur de l’égalité des races. Celui-ci a joué sur les émotions et les sentiments religieux de ses partisans, tout en les maintenant dans le cadre d’une rationalité parfaitement contrôlée au service d’objectifs soigneusement définis. […]
En dépit des rumeurs qui ont couru immédiatement après la décision de la Cour suprême de 1954, on n’envisageait pas que la déségrégation put entraîner à court terme une guerre civile. Cela démontrerait que ce conflit frontal entre deux groupes de pouvoir – que l’on appelle « la guerre » – ne peut résulter de l’activisme des réformateurs radicaux, qui sont justement en dehors de ces groupes de pouvoir. Le mouvement en faveur de la déségrégation présentait tous les ingrédients du mouvement abolitionniste : il en avait la ferveur et l’élévation morale ; il mettait en jeu des petits groupes de martyrs et la masse des sympathisants passifs ; il connaissait des bouffées occasionnelles d’émeutes et de violence. Mais il n’y eût pas de guerre tout simplement parce qu’il n’existait pas de conflits suffisamment graves et profonds entre les différents groupes sociaux qui détiennent effectivement le pouvoir pour que la guerre s’imposât comme une solution. La guerre reste l’instrument de l’État.
Les rôles respectifs du politicien et de l’activiste se révélèrent aussi clairement avec l’administration Kennedy qu’à l’époque de Lincoln. Comme Lincoln, Kennedy fixa le baromètre de l’opinion publique et réagit en fonction de lui, mais il n’a jamais usé de tous les pouvoirs que sa charge lui conférait pour changer radicalement la situation. Comme Lincoln, il était empreint d’un certain humanisme, mais il lui fallut le choc de Birmingham6 pour qu’il exprime clairement sa première condamnation morale contre la ségrégation et pour qu’il fasse un premier pas vers une véritable législation des droits civiques. […]
Derrière chacune des décisions du gouvernement en faveur de l’égalité raciale il faut voir la sueur et l’énergie dépensées en boycotts, manifestations de masse et batailles de rue. Toutes les récentes administrations sont comme des alambics dans lesquels l’énergie phénoménale des hommes – convoquée par des activistes radicaux comme Martin Luther King et les jeunes militants professionnels du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) – entre d’un côté pour ne ressortir de l’autre qu’en un lent filet de progrès sociaux. Aucun président américain n’a été capable de comprendre l’immense potentiel de progrès sociaux que peut offrir une lecture dynamique de l’opinion publique. Si des avancées dans le domaine de l’égalité raciale aux États-Unis sont désormais acquises, c’est que les activistes, radicaux et « extrémistes », réveillent le seul souvenir vivace d’un pays qui fut un jour une nation révolutionnaire.

Howard Zinn
Extrait de L’Impossible Neutralité, Agone, 2006

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1 William Lloyd Garrison, fondateur et éditeur du journal abolitionniste The Liberator.

2 Lire Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002, chap. IX, p. 199–212.

3 En 1858–1859, John Brown se lance dans la libération des esclaves par l’insurrection. Après l’attaque d’un arsenal militaire avec son groupe réunissant Blancs et esclaves fugitifs, il sera pendu en décembre 1859.

4 Campagne de mobilisation qui consista à sillonner les États du Sud ségrégationnistes dans des bus rassemblant militants blancs et noirs des Droits civiques.

5 Par cette décision la Cour suprême mettait fin en théorie à la politique de ségrégation dans les écoles. Cette mesure ne fut toutefois appliquée dans les faits que quelques décennies plus tard.

6 En 1963, des membres du Ku Klux Klan déposent une bombe dans une église de Birmingham, tuant plusieurs fillettes noires.



« Si la France ne traite pas enfin tous ces jeunes en citoyens égaux, elle risque d’aller dans le mur, et bien plus tôt qu’on ne le pense » : ainsi se concluait, au printemps 2005, la préface du Mal-Être arabe. C’est dire que la révolte des banlieues ne nous a guère surpris, Karim Bourtel et moi. Mais l’enquête préparatoire à ce livre – parallèlement à la « tournée des villes et des banlieues7 » – nous a surtout fourni des clés pour comprendre ce phénomène sans précédent.
Il faut tout l’autisme de la droite réactionnaire – et de la gauche nationaliste – pour déceler, derrière les événements de l’automne un complot islamiste, une manœuvre de la pègre ou encore, le ridicule ne tuant pas, l’effet de la polygamie. Une connaissance minimale des banlieues dites « difficiles » et un brin d’honnêteté aurait pourtant suffi, au-delà des provocations de Nicolas Sarkozy qui ont servi de détonateur, à identifier la nature du cocktail explosif : une triple crise – sociale, raciale et de représentation.
Le dernier rapport de l’Observatoire des zones urbaines sensibles (ZUS) confirme l’ampleur de la crise sociale : les quatre millions d’habitants de ces 752 quartiers subissent un chômage et un échec scolaire deux fois plus élevés que la moyenne nationale, un revenu fiscal inférieur de 40 %, une présence médicale deux fois moins importante et une délinquance supérieure de 50 %8*
Ces maux frappent encore plus cruellement les jeunes d’origine maghrébine et africaine, comme le prouve l’étude réalisée par l’Observatoire des discriminations (voir encadré ci-dessous)9 : Mohamed, du Val-Fourré (Mantes-la-Jolie), a six fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que Jean-Pierre, de Paris ! Et ceux qui auraient négligé la dimension post-coloniale des injustices dont ils sont victimes, les voilà réveillés par le choix, pour fonder le recours au couvre-feu, d’une loi de 1955 – celle-là même qui permit, le 17 octobre 1961, le massacre de 200 à 300 Algériens défilant pacifiquement à Paris…
Crise de représentation, enfin : la violence de la révolte s’explique aussi par l’absence d’espace politico-associatif. Car la gauche a déserté les banlieues ; l’altermondialisme comme l’extrême gauche n’y ont pas pris racine ; et les associations autonomes, privées de moyens par le gouvernement Raffarin, restent peu structurées, divisées et le plus souvent coupées de la jeune génération…
À en juger par les fuites publiées10, le rapport de la direction centrale des Renseignements généraux (RG) ne se contente pas de contredire ouvertement les thèses du ministère de l’Intérieur : il traduit surtout une véritable réflexion. Il estime ainsi qu’« aucune manipulation n’a été décelée » et que les groupes islamistes n’ont joué « aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion ». Il s’est agi d’« une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme. […] Les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française ». En même temps, « les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspectives et d’investissement par le travail dans la société française ». C’est pourquoi les RG s’inquiètent du risque de « ghettos urbains à caractère ethnique » et concluent : « Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d’un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées. »

Dominique Vidal

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7 Leïla Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal ont participé, en deux ans, à quarante-cinq rencontres avec quelque 20 000 personnes.

8 http://www.ville.gouv.fr/index.htm

9 http://cergors.univ-paris1.fr/observatoiredesdiscriminationsfd.htm

10 Le Parisien, 8 décembre 2005.





Six fois moins !

Au printemps 2004, l’Observatoire des discriminations, dirigé par le professeur Jean-François Amadieu de l’université Paris-I, organisait son dernier testing. Il consistait à envoyer des « couples » de lettres de candidatures et de CV – curriculum vitae copiés sur ceux de personnes déjà recrutées – avec photographies en réponse à 258 offres d’emplois commerciaux et technico-commerciaux de niveau BTS. Ces « couples » de CV ne différaient que par une caractéristique : la variable à tester. Les 1 806 CV envoyés proposaient sept variables :
1. Homme, nom français, réside à Paris, blanc de peau, apparence standard, « CV de référence »
2. Femme, nom français, réside en région parisienne, blanche de peau, apparence standard ;
3. Homme, nom maghrébin (Maroc), réside à Paris, apparence standard ;
4. Homme, nom français, réside au Val-Fourré, blanc de peau, apparence standard ;
5. Homme, nom et prénom français, réside à Paris, blanc de peau, visage disgracieux ;
6. Homme, nom français, réside à Paris, blanc de peau et apparence standard, 50 ans ;
7. Homme, nom français, réside en région parisienne, blanc de peau, handicapé.

Voici les réponses reçues – par réponse positive, l’enquête entend la convocation à un entretien d’embauche :
1. Les candidats de référence ont obtenu 29 % de réponses positives ;
2. Les candidates de référence 26 % ;
3. Les habitants du Val-Fourré 17 % ;
4. Les candidats disgracieux en totalisent 13 % ;
5. Les plus de 50 ans n’en ont que 8 % ;
6. Suivent les noms maghrébins, avec 5 % ;
7. Et arrivent en dernier les handicapés : 2 %.



Aziz, 34 ans, se définit comme « un travailleur au coup par coup », par rapport aux boulots qu’il décroche ou qu’il s’invente. Issu d’une famille nombreuse, « donc heureuse », il a été élevé par un père mineur dans la région stéphanoise. La discrimination, il la dit « intégrée à la vie de tous les jours ». L’expérience commence dès l’enfance, « quand tu constates tout ce qui manque à la maison» ; et elle se précise « quand tu réalises le traitement méprisant réservé à ton père par les administrations » – un ancien tirailleur de Monte Cassino – « remercié avec 1 200 francs de pension trimestrielle ». L’école, facteur d’intégration  ? Lui n’y croit pas. Il se souvient surtout des insultes, et d’un professeur qui trouve « suspect » qu’il obtienne quatorze de moyenne – jusqu’à lui demander : « Aziz, sur qui as-tu copié ? » Peu avant le décès de son père, il sollicite un responsable des jardins ouvriers. « Chaque année, ils remettaient une médaille pour le jardin le mieux décoré, le mieux tenu… Vu que mon père était le plus ancien jardinier, je leur ai demandé s’ils pouvaient faire un geste. » Rien n’est venu.
Quand il met bout à bout ces « détails », Aziz dresse un sombre constat : « Soit cette société n’a que du mépris pour nous, soit elle cherche le conflit, soit il n’y a rien à en attendre, et surtout pas à l’enrichir. Donc, il faut te démerder seul. » Ce qu’il fait. « Au début, tu cherches à développer tes potentialités pour ton propre équilibre, et aussi pour la collectivité, mais tu te heurtes sans cesse à des murs. Au bout d’un moment, tu n’as plus l’énergie ni la force nécessaires ». Du coup, Aziz se demande si « certains ne cherchent pas à multiplier les difficultés pour les gens issus de l’immigration, afin qu’ils finissent par ne plus penser à leur vie. Un peu comme en Algérie ». Dix ans de chômage, fait remarquer Aziz, « ça fatigue. Et tu en viens à te demander si tu es plus idiot qu’un autre ».
Des efforts, il en a déployés pour se former. Titulaire d’un bac F7 en biochimie, il enchaîne sur un DEUG de biologie, puis une maîtrise en sciences et techniques d’aménagement du territoire – mention très bien. Insuffisant : sa demande d’inscription en DESS de management et conseil en développement est refusée. « À force de mépriser les compétences, ce pays plonge dans la médiocrité. » L’entrée dans le monde professionnel se déroule aussi mal : un CDD de six mois dans une collectivité, suivi de deux mois en tant que chimiste dans une entreprise industrielle, puis le vide. Mais comme tout le monde, Aziz a envie et besoin « d’exister », de payer son loyer, d’aller boire un verre… Du coup, il s’interroge : « Sans emploi, qu’est-ce qui me raccroche à la maison France ? Quelle est ma légitimité ? » De ses expériences passées, il a acquis plusieurs certitudes, dont celle – bien ancrée – qu’« ici ce n’est pas celui qui mérite qui reçoit ». Loin de le déprimer, ce constat le motive pour « revoir mes exigences à la hausse ». Et d’imager son propos pour l’expliciter : « Dans un labyrinthe, quand la voie est fermée, la souris fait marche arrière pour trouver un autre chemin et ne pas crever. » Il s’attribue cette démarche : « Des voies, il y en a mille autres… dont l’exil. » Actuellement, Aziz essaie de créer sa propre entreprise, qu’il conçoit comme « une échappatoire aux discriminations. Si on nous rejette hors du fonctionnement économique de cette société, il nous reste à devenir nos propres employeurs ». Ce qu’il cherche ? « Accumuler non l’argent, mais le bonheur. C’est tout. Je n’ai pas envie de souffrir tout le temps. »

« DOSAGES ETHNIQUES » & « SEUIL DE TOLÉRANCE »

Tout commence par la relégation à la périphérie des villes. « Cette stratégie de l’habitat, explique Nasser Negrouche, s’inspire de celle mise en œuvre dans les colonies : une sorte d’apartheid géographique, obéissant à un impératif de sécurité comme de confort physique et moral… pour les colons. » Des bidonvilles, de nombreux immigrés passèrent aux HLM, parfois neuves, mais le plus souvent anciennes, délaissées par des ouvriers français accédant à des logements sociaux neufs ou à la propriété. « Arrivées dans ces cités délabrées, poursuit le journaliste, les familles subirent des “dosages ethniques” par immeuble, voire par cage d’escalier : le fameux “seuil de tolérance” inséparable de la “mixité sociale” – dont on ne parle jamais dans les quartiers les plus favorisés. » Ce « bricolage ethnique » n’a rien à voir avec « la grande politique de logement qui déghettoïserait réellement. On détruit ici une tour, là une barre : mais il faudrait détruire toutes ces “cités communautaires” pour créer enfin un habitat vraiment multiculturel, ouvert sur la ville ».
Pour les « Beurs » ainsi relégués, l’existence ressemble à une course d’obstacles. « Qui commence à l’école, renchérit Negrouche : on les scolarise pour la plupart dans des écoles appartenant à des zones d’éducation prioritaires (ZEP) ou des zones sensibles (ZS). Or, ces établissements manquent cruellement de moyens, alors que leurs élèves cumulent les handicaps : précarité sociale des parents, problème de maîtrise du français, misère de l’habitat, fort taux de chômage, alcoolisme et violence dans certaines familles, petite délinquance, départ de certains services publics, etc. » Professeur de sociologie à l’université de Bordeaux II, Georges Felouzis a étudié la répartition des élèves dans 333 collèges publics et privés de cette académie. Ayant retenu le prénom comme indicateur de l’origine, il constate que 40 % des élèves maghrébins, africains ou turcs – soit 4,7 % de la population scolaire locale – se concentrent dans seulement 10 % des collèges, transformés en « ghettos de l’Éducation nationale ».
Obstacles à l’école, obstacles au travail. Terrible constat que celui de Negrouche : à supposer qu’il ait obtenu un entretien d’embauche et l’ait réussi, « un jeune Maghrébin n’accède pas, en règle générale, à des fonctions en rapport avec son niveau réel de qualification. Surtout lorsque celles-ci impliquent des responsabilités d’encadrement ou des relations avec le public, une clientèle, des partenaires… De multiples enquêtes de terrains, menées en Rhône-Alpes et dans le Nord, prouvent qu’au niveau bac + 2, qu’il s’agisse d’un BTS ou d’un DEUG, le différentiel d’embauche est de 1 à 5 pour ces jeunes ». Des exceptions confirment cette règle, mais, « dans certains cas, on leur a demandé de changer de prénom ou de nom » [voir encadré ci-avant].

LE SYNDROME DU PHARMACIEN

Mouloud Aounit parle à ce sujet de « syndrome du pharmacien » : le MRAP a fait condamner à trois mois de prison avec sursis et 4 573 euros d’amende un pharmacien de Solesmes (Nord), qui avait pris à l’essai une personne d’origine maghrébine pour finalement lui signifier par écrit qu’il ne retenait pas sa candidature – la clientèle ne semblait pas apprécier ses origines étrangères. « Un classique du genre », tempête Aounit, pour qui « le plus inquiétant, c’est que ce genre de pratiques bénéficie d’une impunité quasi totale qui contribue à les légitimer ». Sur l’ensemble du territoire, le nombre de condamnations pour discrimination à l’emploi en 2003 n’a pas dépassé… 20 !
Pour le militant antiraciste, cette lutte se heurte à une absence de volonté politique claire. « Quand le gouvernement a voulu faire de la sécurité routière une priorité politique, il s’en est donné les moyens : il a su mobiliser la population et obtenir ainsi des résultats. Pourquoi ne pas s’attaquer de la même manière aux discriminations raciales ? Cette rupture du principe d’égalité dépasse les associations, même si, pour l’instant, elles pansent les plaies. » Certes, de temps à autre, tel ou tel ministre, et bien sûr le président de la République, s’engage verbalement. Mais, pour Aounit, « ces indignations sporadiques sonnent creux ».
Le secrétaire du MRAP se déclare en particulier « très amer » après la « mascarade » qu’a représentée la création, début 2005, de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE). Et pour cause : « On n’a même pas associé les organisations de lutte contre le racisme et les discriminations. La HALDE aurait besoin de moyens financiers et humains importants, mais aussi d’une capacité d’investigation et de mobilisation des structures d’État comme le ministère de la Justice ou de l’Éducation nationale. Elle devrait pouvoir s’attaquer aux pratiques discriminatoires dans les secteurs public et privé, avec un pouvoir de sommation et de sanction » – à l’instar de la Commission de la concurrence, qui a le droit de sanctionner financièrement des entreprises, même si celles-ci peuvent se pourvoir en justice. Devant cette HALDE réduite à un rôle de médiateur, Aounit ne décolère pas : « J’espérais une volonté politique réelle, susceptible de provoquer un électrochoc dans les esprits. Au lieu de quoi c’est l’anesthésie générale. Il faudrait pourtant casser la dynamique de l’impunité. Car les discriminations mettent en péril le “vivre ensemble”. Ne nous étonnons pas si les jeunes nous répliquent : “Votre État de droit, c’est de la foutaise” ; s’ils en viennent à réinventer leurs propres règles. » Pour faire reculer les discriminations, conclut Nasser Negrouche, « il faut sortir de l’incantation, appliquer la loi dans toute sa rigueur, prendre résolument la défense des victimes et obtenir des sanctions exemplaires contre les responsables ».

CONJUGUER HISTOIRE, POLITIQUE & SOLIDARITÉ

Abdellali Hajjat, 23 ans. Diplômé de l’IEP de Lyon, doctorant en sociologie à l’EHESS-ENS, il est issu d’une famille pauvre brutalement transplantée d’un Maroc rural archaïque à la vie industrielle française. Comme lui, des milliers et des milliers d’enfants d’immigrés effectuent un parcours universitaire brillant qui, sauf embûche, devrait leur ouvrir une belle carrière. Engagés, ils le sont dans leurs études, mais aussi, pour certains, dans l’action collective. Au lycée, raconte Hajjat, « j’avais une forte intuition des injustices et des inégalités. Ma conscience politique au sens plein du terme a émergé avec mon “retour” à l’islam. Mais, contrairement à mes amis, ma réislamisation n’a pas été apolitique. […] « À la fin de mes prières, je me disais : “Tu seras jugé sur ce que tu feras – et pas seulement sur ce que tu penseras.” Mon intérêt me portait vers les problèmes de la mondialisation, des inégalités Nord-Sud : j’ai donc naturellement adhéré à ATTAC. » Deux ans plus tard, l’étudiant de Sciences-po Lyon dresse « un constat d’échec. ATTAC était peuplé de “bobos” s’écoutant parler – mais ni les uns ni les autres n’étaient animés d’une volonté de changer radicalement les choses ». De plus, l’association souffre d’un « déficit de démocratie interne ». Enfin, elle ne comptait pas d’Arabes (sauf ceux d’ATTAC-Tunisie) et « personne ne s’intéressait à nos problèmes ». Voilà pourquoi Hajjat ne s’y sentait pas à sa place. « Notre parcours et nos goûts étaient trop différents : il nous manquait un minimum commun. » Ces militants « manquaient surtout de colère. Comme moi j’étais en colère, il me fallait aller chercher ailleurs une plate-forme de lutte. Il y avait une différence de classe entre nous : nous, nous venions de la classe ouvrière, eux des classes moyennes, et ils nous parlaient sur un ton paternaliste ».

Dominique Vidal & Karim Bourtel



« Depuis ce jour-là, je sais que j’ai en moi la capacité de tuer. De tuer vraiment. Si à ce moment j’avais pu le faire, je l’aurais fait. » Ce n’est pas un « sauvageon » encagoulé, « racaille » ou voyou incendiaire quelconque qui parle ce 7 novembre dernier dans mon cours de philo, c’est un des meilleurs élèves d’une de mes deux terminales ES, au lycée Maurice-Utrillo, à Stains, Seine-Saint-Denis. Il vient de nous raconter, tout simplement, pas un mot plus haut que l’autre, comment l’été dernier, à l’occasion d’un prétendu contrôle de police, dans sa cité, il s’est retrouvé déshabillé de force sur la voie publique, en caleçon, un policier lui tâtant complaisamment les parties en ricanant : « T’aimes ça, hein, petite pédale, qu’on te les tripote, hein, allez vas-y, là, chiale un coup devant tes potes, allez ! » David a effectivement pleuré. On soupçonnait des trafics dans le quartier… Aucune suite à cette vérification d’identité. Son médecin lui a prescrit des calmants. Il ne sait rien ou presque de ce qui se passe en ce novembre brûlant : « Ben non, je regarde pas la télé parce que sinon je sais que je pourrais pas dormir de la nuit… et je risquerais de m’y mettre moi aussi. » Il tient à avoir son bac. […]
17 septembre dernier, coup de téléphone, un de mes anciens élèves d’il y a cinq ans : « Vous connaissez pas un bon avocat ? — Euh… si, mais pourquoi ? Qu’est-ce qui t’arrive ? — Ben on m’a dit qu’il fallait que je fasse un recours… — Un recours ! et contre quoi ? » Il raconte : une société de bagagistes l’a embauché pour travailler sur la plateforme de Roissy. Il faut un agrément préfectoral. Refusé. Motif ? S’est rendu coupable en 1995 d’une « intrusion » dans un établissement scolaire : il avait quatorze ans, accompagnait un copain qui avait dans ce collège une démarche administrative à accomplir. Que s’est-il passé ? Embrouille quelconque sans doute, les policiers appelés les cueillent à la sortie, et les relâchent moins d’une heure après. Mais ils sont fichés. Dix ans plus tard, Omar se voit refuser l’agrément pour travailler à Roissy…
Je ne sais pas très bien que penser des feux qui ont illuminé nos banlieues. Certes, je sais tout de même que ce n’est pas en brûlant voitures, bus, écoles ou entrepôts, en tirant sur des policiers, ni même en virant un ministre, qu’on résoudra la question du logement, de l’échec scolaire, du chômage, des discriminations, des ghettos urbains, de l’exclusion, du délitement de la vie associative, du racisme, des violences policières, de la drogue, des milices en formation dans les quartiers, de la corruption des élites, etc. Mais, mes élèves et moi, nous savons si les mots ont un sens, où sont les vraies « racailles » et qui sont les premiers incendiaires.

Bernard Defrance
La Tribune de Genève, 12 novembre 2005



Un autre regard — Entretien avec Leïla Shahid

Quelles leçons tirez-vous de ces rencontres en banlieue ?
Ce qui m’a le plus frappée, c’est cette question d’un jeune du quartier de l’Ariane, à Nice : « Nous aussi, Madame, nous avons un Mur. L’avez-vous vu ? » Et, comme je lui répondais par la négative, il ajouta : « C’est normal, il est transparent, mais il nous sépare vraiment du centre-ville. » Eh bien nous nous rendons justement dans les banlieues pour briser tous ces murs. Dans nos initiatives, le dialogue – parce qu’il est ouvert à chacun et absolument libre de toute arrière-pensée partisane – donne aux jeunes le sentiment de retrouver la possibilité d’échanger et, sur cette base, de nouer des alliances. Il en va de même dans les soirées en ville, dont le public ne cesse de s’élargir, au-delà des associations, des organisations, des partis qui les préparent.
Depuis que je connais la France, j’ai toujours senti le lien étroit entre le mouvement social et celui des banlieues. J’ai marché avec les jeunes des Minguettes, en 1983. C’était un moment extraordinaire d’engagement citoyen, contre la dépolitisation et le repli communautaire. Deux décennies plus tard, nous sommes en pleine régression, sous le signe du « choc des civilisations », entre discours militaristes, guerres sanglantes et explosion de racisme – antijuif comme anti-arabe et islamophobe. Il est donc primordial de revenir à l’échange, à la tolérance, à la mobilisation et aux alliances les plus larges : contre la haine et la négation de l’autre qui est au cœur de la politique de l’administration américaine.

Vingt ans après la Marche pour l’égalité et la récupération qui explique sans doute son bilan mitigé, que pensez-vous du débat sur la question de l’autonomie du mouvement ?
Ce qui est clair, c’est que tout le monde n’a pas tiré les mêmes leçons de l’expérience accumulée depuis vingt ans. Les uns, qui mesurent à la fois les succès du mouvement et ses échecs, estiment nécessaire d’en préserver à tout prix l’autonomie. Les autres, au contraire, pensent que le refus du repli communautaire doit conduire les jeunes issus de l’immigration à prendre toute leur place dans les partis et les associations nationales où ils s’investissent, notamment le mouvement altermondialiste.
Ce n’est bien sûr pas à moi de trancher. Je constate la diversité des choix, mais aussi la maturité de ces militants, d’ailleurs très largement méconnue. Et pour cause : la plupart des médias infantilisent les jeunes de banlieue, qu’ils présentent comme des criminels ou des victimes.

Bien des choses, heureusement, ont changé. Mais, même dans des partis et des associations convaincus de la nécessité de retourner dans les banlieues, on sent encore des réticences…
Je dirai même plus : une certaine peur. Et puis la faiblesse des réseaux associatifs, donc le peu de visibilité des partenaires, rend les alliances plus aléatoires. Raison de plus, à mon avis, pour ne pas faire la fine bouche : il faut travailler avec les groupes existants, pourvu qu’on puisse se retrouver autour d’une plate-forme et de valeurs communes. Y compris Tariq Ramadan et le Collectif des musulmans de France, qui, par leur orientation – favorable à l’intégration des enfants de l’immigration dans les sociétés européennes, dans le respect des lois et à condition qu’ils puissent y jouir d’une véritable égalité des chances –, font partie des alliés possibles.
La difficulté, avec la gauche traditionnelle et même altermondialiste, c’est qu’elle voudrait une banlieue à son image. En fait, elle n’a plus de stratégie cohérente, et sous-estime, du coup, le caractère décisif de l’alliance avec les jeunes issus de l’immigration.

Réalisation : William Dodé