(Gazette éditoriale n° 8 — mars 2007)


Si le monde symbolique de la littérature ne se réduit pas au monde discursif des idéologies, on ne peut toutefois comprendre l’entière portée du travail littéraire de Stig Dagerman (1923–1954) sans intégrer sa dimension de chroniqueur syndicaliste. Le romancier suédois ne cessa jamais en effet de collaborer au quotidien anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur). Ce laboratoire d’écriture sous-tend toute son œuvre. Tombe alors l’image fantasmée du poète maudit pour ouvrir d’autres pistes d’interprétation littéraires et politiques d’un travail que motive la tension tragique entre conscience sociale et conscience artistique de l’écrivain.

Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est en train de pourrir sans avoir tout d’abord constaté les symptômes de la putréfaction sur lui-même. Personne ne peut dire que l’être humain est mauvais sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il le veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité.
C’est pourquoi je puis oser dire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps et qu’il est impossible d’évaluer ce qu’un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l’amour sont les dernières chemises blanches de l’humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme d’amour que l’on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu’il existe un péché d’essence divine ou diabolique mais parce que, dès l’origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous ne pourrions le souhaiter.
Or, ce qu’il y a de tragique dans notre situation, c’est que, tout en étant convaincu de l’existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s’explique par le fait que ce n’est pas l’homme lui-même qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d’États, qui parlent tous une langue différente de celle de l’homme, à savoir celle du pouvoir. Je crois que l’ennemi héréditaire de l’homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu’il a de faire preuve de solidarité et d’amour et le transforme au contraire en codétenteur d’un pouvoir qui, même s’il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu’est-ce que le pouvoir si ce n’est le sentiment de n’avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?
Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprenne qu’il est de leur devoir de se soustraire à l’emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l’être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés mais afin de réduire le potentiel d’anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C’est peut-être la seule chance qu’ait l’être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l’ami de ses semblables.

S. D., 1950
Extrait de La Dictature du chagrin



L’écrivain est assis à sa table de travail. Bien entendu, la lampe projette sa douce lueur vespérale sur les touches de sa machine à écrire et sur la pile de feuilles encore vierges. Au-dehors, la pluie tambourine sur le rebord de la fenêtre, à moins que les oiseaux ne gazouillent dans le tilleul ou qu’une tempête de neige ne fasse rage par une sinistre soirée d’hiver.
Il peut alors venir à l’esprit de cet homme que quelque chose, en dehors de lui, est en train de murmurer, de crier ou de hurler afin de manifester son désir de prendre forme ou simplement d’exister. Il peut fort bien avoir le sentiment que ce quelque chose lui fait littéralement de l’ombre et même que la pièce dans laquelle il se trouve disparaît. En cet instant, les dimensions de ce quelque chose sont celles de l’hystérie.
Afin de ne pas risquer d’être la proie d’un découragement sans bornes, l’écrivain veut s’efforcer de saisir celle-ci. Il est naturellement impossible d’indiquer une méthode précise. En effet, il ne s’agit ni d’un processus de condensation ni d’un travail de géomètre. Et la cause de cette ombre peut être d’ordre très différent d’une fois à l’autre. Cela peut aussi bien être un ballon captif qu’il s’agit de ramener à terre, une main serrée autour de la gorge qu’il s’agit d’écarter ou encore, hypothèse que nous pouvons retenir dans le cas présent, quelque chose qui se trouve sous un papier-calque et qu’il s’agit de recopier très rapidement.
Une fois qu’il a terminé, il est soudain frappé de voir comme les dimensions se sont réduites. Il s’attendait certes à ce que son poème ou le résultat de ce décalque, quel qu’il fût, apparaisse comme microscopique en comparaison de l’expérience qu’il s’agissait de reproduire. En outre, il a parfaitement conscience qu’il était nécessaire, pour son équilibre intérieur, de ramener les dimensions de l’original à une sorte de norme humaine ; s’il l’avait pu, il se serait naturellement moqué de ce travail de copiste, mais il n’en avait ni la force ni le courage.
Le voilà donc devant le fait accompli. Il vient – plus ou moins contre son gré – de créer quelque chose de définitif. Il peut tout au plus modifier le tracé de certaines courbes. Il peut remplacer « oiseau » par « faisan » et « tapecul » par « fauteuil à bascule », mais les possibilités s’arrêtent à peu près là.
Il ne ressent plus aucun besoin de se défendre. Il a fait son devoir. Et il peut fort bien se produire cette chose absurde qu’il soit fier d’avoir été vaincu par la matière. Cela est naturellement dû au fait qu’il est maintenant convaincu d’être parvenu à enfermer l’infini dans un coffrage de béton armé. Il est évident que ceci est très exaltant. Lui qui, jadis, était tel une pierre posée en équilibre instable sur l’étroite crête d’une montagne est maintenant solidement amarré dans la glaise de la plaine, à l’ombre des saules, lui qui jadis était un frêle bouleau exposé à tous les vents de la steppe prend maintenant ses quartiers au Jardin des plantes. Il pense avoir trouvé ce havre qu’il cherchait depuis si longtemps.
C’est alors que, soudain, se produit le choc. Lui qui se croyait depuis longtemps dispensé de participer à des jeux aussi puérils que la controverse sur l’existence et la confession publique se trouve brutalement dans l’obligation de prendre position sur la littérature. Il avait toujours cru que c’était une chose que l’on fait au plus une fois dans sa vie, que l’on règle une fois pour toutes, comme on plante un piton dans le rocher. Mais voici que quelqu’un s’approche de lui et lui dit : « Monsieur, vous êtes un charlatan. Comment expliquer, autrement, que je ne comprenne pas ce que vous écrivez ? D’ailleurs, vous ressemblez à un sous-marin qui patrouille au fond de la mer et qui farfouille dans les algues. Malheureusement, vous avez oublié de prendre à bord votre lecteur, c’est-à-dire moi, et il est tout naturel que je me sente offensé d’un tel procédé.
» Par ailleurs, vous devriez comprendre que cela comporte certains risques, de nos jours, d’être un sous-marin. Comme vous pouvez le voir autour de vous, tout indique que nous vivons à l’époque de la raison, des cerveaux et des navires de surface – et je suis le prophète de cette époque-là. En tant qu’habitant de ce monde, que contribuable et bénéficiaire de protections, il est évident que vous êtes tenu de vous plier à ses règles en matière de littérature, qui sont au nombre de trois : vous devez être compréhensible, vous soumettre activement et respirer le bien-être. Il est évident que la première de ces règles est la plus importante de toutes. Il ne vous viendrait pas à l’idée d’aller vous poster devant la gueule d’un canon et de lui dire : je vous défie de me rayer du nombre des vivants. Alors, ne mettez pas non plus la raison au défi. La règle numéro deux implique qu’il vous est interdit de vous livrer à des actes de sabotage. Au contraire, vous devez faire preuve d’une clarté exemplaire. La règle numéro trois, pour terminer, implique que le poète n’a pas le droit d’entraîner son lecteur dans des univers morbides dans lesquels la raison n’est plus souveraine et avec lesquels elle se trouve donc en état de guerre. Au contraire, son rôle est de confectionner avec les morceaux de ce monde de la raison un puzzle guilleret qui soit à la fois sublime et édifiant et qui communique au lecteur un sentiment de bien-être, de bonheur et de paix. Mais faites bien attention à ne pas nous faire peur. Ce droit nous est réservé en toute exclusivité.
Si l’écrivain reçoit un choc en entendant ces paroles, cela n’est pas tellement dû aux idées exprimées dans cette semonce, car elles rendent un son étrangement familier, non plus qu’aux nombreuses manifestations d’approbation que ce critique reçoit. Non, le choc provient du fait que quelqu’un ait pu avoir l’idée de s’en prendre à la littérature. Il s’est en effet écoulé tellement de temps qu’il a oublié que celle-ci a besoin d’être défendue sans trêve, jour après jour. Mais il n’existe aucun moyen de défense absolu, de même que les attaquants, représentants de l’ordre plus ou moins établi, se refusent à considérer leur assaut comme le dernier. Si le poète l’oublie et se contente, une fois par an et de façon bien timorée, de rendre compte des polémiques d’actualité dans les recueils de fin d’année, il s’est mis de lui-même à la retraite. S’il travaille comme si de rien n’était, comme s’il n’existait aucun point de friction entre le monde de la littérature et l’ordre établi, il est perdu, même pour l’existence du retraité.
Malgré tout, l’écrivain doit toujours partir du principe que sa situation n’est pas assurée, que la survie de la littérature est menacée. C’est pourquoi il lui faut constamment veiller aux défauts de sa garde, traquer impitoyablement les membres de la cinquième colonne dans son propre moi et les passer par les armes sans pitié, même s’il sent qu’il sera difficile de vivre sans eux. Tout ceci exige du courage ou, du moins, une absence évidente de lâcheté. Non content de cela, le poète doit même être capable de reconnaître que, mis à part peut-être le bourreau, il est le seul praticien de la vie qui ait des raisons d’avoir des scrupules de conscience. Il ne peut ignorer que trop de gens ont vécu heureux et sont même morts dans la plus grande béatitude sans avoir eu le moins du monde recours à ses services. Contrairement au boucher et au maçon, il ne peut se frapper la poitrine et s’écrier : grâce au travail de mes mains, j’ai donné à manger à cinq mille personnes, aujourd’hui ; ou bien : hier, j’ai permis à deux cent cinquante familles nombreuses d’avoir un abri. Il se peut même qu’on vienne le trouver pour lui dire : je voulais du pain, tu m’as donné des poèmes ; je voulais de l’eau, tu m’as donné à boire des aphorismes.
Sa situation devient alors extrêmement difficile. À moins de se donner le change, il ne peut soutenir que cet homme fait erreur. Il ne saurait nier l’évidence, quand bien même il le souhaiterait. Naturellement, il peut chercher refuge dans ce couvent où il n’est pas exigé de vœux qui s’appelle la coterie et s’y édifier des remparts faits de comptes rendus de lecture, de cancans littéraires et de témoignages mutuels de sympathie. Le temps aidant, il finira bien de la sorte par trouver le bonheur et la satisfaction.
Il serait tout aussi lâche d’abandonner la partie, de renoncer à la littérature. Comme renégat, il peut certes jouir d’une réelle popularité parmi tous les traîtres du monde et, s’il s’en console, il n’a pas volé son sort. Mais s’il est honnête, s’il pense, par exemple, que la littérature peut être indispensable à la vie et que le poète doit travailler comme si elle était indispensable à la vie de tous, il ne lui reste qu’une seule solution : relever sa position dans le monde sans jeter un regard, fût-il oblique, en direction de ces âmes félonnes qui ont le reniement pour unique ligne de conduite, ni en direction de l’une ou l’autre de ces « chapelles » dont les membres désirent l’enfermer dans la cage de l’idolâtrie pour le seul plaisir de venir lui donner à manger entre les barreaux. Aussi courageux que cela puisse paraître de donner de soi l’image d’un être à la dérive, cheveux au vent et sans boussole, il doit finir par comprendre que cette position ne peut être respectable que si elle est strictement nécessaire. Il est parfaitement ridicule de prétendre jouer les Robinsons sur les bords du lac de Berga.
Mais quand, à l’aide de sa boussole, du soleil, de la lune et des étoiles, il s’aperçoit qu’il se trouve au beau milieu de la forêt des paradoxes, il ne doit pas en concevoir du désespoir et se mettre à chercher les sentiers qui lui permettront d’en sortir. Il doit au contraire se mettre en quête d’un endroit où planter sa tente. Tôt ou tard, il sera bien obligé de reconnaître que c’est la seule forêt dont il dispose et que le conflit inhérent à sa condition n’est soluble, dans le meilleur des cas, que temporairement. Ceci n’empêche naturellement pas qu’il prenne sans cesse position face aux paradoxes de celle-ci ; c’est peut-être cela, au fond, la défense de la littérature. Comment est-il possible, par exemple, de se comporter d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature alors que, de l’autre, il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il bute là sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence.
Ce n’est que lorsque l’écrivain en sera au point de s’installer pour de bon dans la forêt des paradoxes qu’il sera assez fort pour réfuter les accusations que l’on formule à son encontre. Mais, dès le début, il lui faut avoir bien conscience, à cet égard, qu’il existe un reproche qui est bien plus fondé que les autres : celui qui porte sur son absence de prise de position dans la lutte sociale. Sur ce point, il doit comprendre qu’il ne suffit pas de dire que la littérature est un monde à part, car il est évident qu’il existe des portes de communication entre ce monde-là et tous les autres. Il ne saurait non plus convenir de proclamer, avec des trémolos dans la voix, qu’il désire rester libre, car personne ne peut être « libre » au point d’être dispensé de s’engager aux côtés des opprimés dans leur lutte contre des oppresseurs qui, malgré tout ce que l’on pourra dire, continueront d’exister tant que durera l’actuel système social. Parler de liberté dans ce contexte est synonyme de paresse, de lâcheté ou d’indifférence.
Jusque là tout est clair. L’écrivain ne saurait se soustraire au devoir de prise de position puisque, malgré ce que bien des gens lui chuchotent à l’oreille, il n’est pas seul au monde. Mais alors se présente un autre problème, qui paraît plus délicat encore : comment prendre position ? Il existe certes une réponse fort simple : il est évident qu’il doit le faire au moyen de ses œuvres, et c’est bien ce qu’il fait. Il lui arrive de rédiger des résolutions, d’effectuer des reportages sociaux, de faire connaître ses opinions en réponse à des enquêtes, ou de composer des vers à l’occasion du 1er mai. Tout ceci n’est pas sans importance. On peut dire que cela constitue son service armé pour la défense du genre humain. Mais, tôt ou tard, il est fatal que le conflit se produise. S’il est vraiment sincère dans ses prises de position, ne doit-il pas consacrer son poème aux opprimés ? Et alors il lui est donné de constater que tous ceux qui ont lu avec admiration ses résolutions, ses reportages, ses déclarations et ses vers de circonstance rejettent son poème en disant qu’il est obscur et incompréhensible, qu’il est paroxystique quant à la forme et manque de clarté quant au fond. Et voilà sa conscience sociale qui entre en conflit avec sa conscience artistique et ce conflit-là est insoluble. En même temps, il voit tous ces marxistes doctrinaires, qui prétendent que l’écrivain choisit sa forme comme le typographe choisit les caractères qu’il va utiliser, élever tel de ses confrères à la dignité de chantre des masses populaires au nom, précisément, de ce qu’ils appellent sa clarté, c’est-à-dire du fait qu’il n’a jamais ressenti ce conflit-là. On peut tout aussi bien vanter Vimmerby parce qu’il y pleut moins qu’à Gävle.
Mais, en prenant position, le poète a tout de même acquis le droit de se défendre et il peut dire : j’ai la conscience tranquille. Personne ne peut prétendre que je me sois défilé, que je sois trop lâche pour prendre position. J’ai essayé, malgré tout, de m’acquitter de mes obligations sur le plan social et j’ai l’intention de continuer, car je ne suis pas à quelques jours près quand il s’agit de faire mon devoir. Je suis cependant conscient, tout comme vous, que les raisonnements d’ordre esthétique et les principes poétiques, voire les règles de conduite en matière de morale, ne peuvent manquer de paraître quelque peu abstraites dans une société comme la nôtre. Car cet homme n’a malgré tout pu éviter de remarquer à quel point il peut dépendre, comme tout le monde, de ses bonnes relations avec l’étranger, à quel point sa liberté, de même que celle de tous les autres individus, peut être conditionnelle. Sa liberté de mouvement, par exemple, n’est-elle pas parfaitement illusoire, l’être humain n’est-il pas simplement consenti en prêt à lui-même, pour une durée déterminée par quelqu’un d’autre ? Et comme toutes les réformes et utopies sociales paraissent futiles dans un système mondial où la faillite paraît la seule chose certaine. Et pourtant il s’agit de se défendre contre cet ordre-là, voire de l’attaquer, même si l’on est tragiquement conscient du fait qui est le dilemme de tous les socialistes de l’époque actuelle, à savoir que cette défense tout comme cette attaque ne peuvent être que symboliques et sont pourtant indispensables si l’on ne veut pas mourir de honte. Lorsque, dans une telle situation, vous m’attaquez en disant : ton poème n’est pas compris par le peuple, par les masses, par les travailleurs, il n’est pas assez social, j’ai le droit de répondre : votre raisonnement est basé sur un malentendu, le malentendu qui veut que le seul poème social soit celui qui est « compris » par tous. Car par « comprendre » on veut alors malheureusement dire que l’on doit pouvoir en saisir le sens sans avoir à faire le moindre effort intellectuel, à peu près comme on comprend le sens d’une petite annonce ou d’une enseigne lumineuse. Pour certains représentants patentés du « peuple », la poésie doit être semblable à une petite annonce passée pour vanter les mérites du monde nouveau, mais si le texte en est suffisamment affriolant elle peut tout aussi bien parler de villas au bord de la mer et de pêche à la ligne et être quand même écrite « pour le peuple ». Pour ces gens-là, la poésie a cessé d’être un message qu’un être humain fait parvenir à un autre. Pour ces gens-là, elle est ravalée au rang de jeu de société. Ils n’ont jamais compris qu’elle naît de la contrainte, qu’il ne s’agit pas d’une sorte d’ébénisterie du rythme et de la rime qui peut être pratiquée à leurs moments perdus par des révolutionnaires sur le retour n’ayant jamais pris la littérature au sérieux. Lorsque ceux-là crient à la Réaction en lisant un poème qu’il est impossible d’apprendre par cœur en l’espace de cinq minutes ou qui ne dévoile pas immédiatement chacune de ses pensées, c’est eux-mêmes qui sont des réactionnaires, d’une part parce qu’ils nient la nécessité dans laquelle se trouve le poète de créer sous la contrainte, et d’autre part parce qu’ils contestent que la littérature puisse être importante pour l’être humain – non pas à la manière d’un jeu de société mais en tant que pierre de touche de sa propre honnêteté devant la vie.
Un autre fait tout aussi grave est que ces VRP en affaires sociales abusent si souvent de concepts tels que « le peuple », « les masses », « les travailleurs ». Le poète est bien obligé de reconnaître leur existence en tant que réalités économiques mais, par contre, il refuse catégoriquement d’admettre que tous ceux qui gagnent moins de tant par mois ressentent exactement la même sorte d’angoisse ou éprouvent les mêmes besoins d’ordre culturel ou affectif. Il ne croit pas non plus que chacun des individus qui composent ces « masses » se représente, par exemple, le soleil sous la forme d’une pièce de deux sous et la lune sous celle d’une assiette de cuivre. S’il écrit, c’est, entre autres raisons, parce qu’il sait qu’il existe des gens qui sont d’avis que c’est le soleil qui est une assiette de cuivre et la lune une pièce de deux sous et pour les consoler en leur disant qu’ils n’ont pas forcément tort.
Il est évident que l’écrivain ne peut dénier à ceux qui s’obstinent à refuser de prendre la littérature au sérieux le droit de l’attaquer aussi bien pour manque de clarté que pour toute autre raison, mais il doit être conscient que c’est contre ceux-là qu’elle doit être défendue et que c’est à ceux-là qu’il a des raisons de dire : si la littérature est un jeu de société, alors je sortirai dans le crépuscule le pied enduit de noir pour me lier d’amitié avec les serpents et avec le petit rat gris du désert. Mais, si la littérature est indispensable à la vie, n’oubliez pas les sandales à la maison, attention aux tas de pierres ! Voici que les serpents visent mon talon, voici que le rat du désert me donne la nausée.

S. D., 1945
Extrait de La Dictature du chagrin



C’est un jour léger, et le soleil domine la plaine de biais. Les cloches vont bientôt sonner, car c’est dimanche. Deux adolescents ont découvert un nouveau sentier parmi les champs de seigle, et dans les trois villages de la plaine, les carreaux des fenêtres étincellent. Les hommes se rasent devant des miroirs posés sur les tables de cuisine, et les femmes chantonnent en coupant la brioche qui accompagnera le café. Assis par terre, les enfants boutonnent leurs petits gilets. C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui, dans le troisième village, un enfant sera tué par un homme heureux. L’enfant est encore assis par terre, occupé à boutonner son gilet, et l’homme qui se rase dit qu’aujourd’hui ils iront faire une promenade en barque sur la rivière, et la femme, en chantonnant, pose sur un plat bleu les tranches de brioche qu’elle vient de couper.
Pas la plus petite ombre ne passe dans la cuisine, et pourtant l’homme qui doit tuer l’enfant se trouve en ce moment dans le premier village, près d’une pompe à essence rouge. C’est un homme heureux qui, regardant dans son appareil photographique, voit sur le verre dépoli une petite voiture bleue et une jeune fille souriante debout près de la voiture. Pendant que la jeune fille sourit et que l’homme prend une jolie photo, le pompiste revisse le bouchon du réservoir en disant qu’ils auront une belle journée. La jeune fille monte dans la voiture, et l’homme qui doit tuer un enfant sort son portefeuille de sa poche. Il dit qu’ils vont au bord de la mer et qu’en arrivant ils loueront une barque et iront faire un tour loin, loin au large. La vitre est baissée, de sorte que la jeune fille, assise à l’avant, entend ce qu’il dit. Elle ferme les yeux, et quand elle ferme les yeux elle voit la mer et l’homme assis à côté d’elle dans la barque. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est gai et heureux, et avant de monter en voiture il s’attarde un instant pour contempler le capot qui rutile sous le soleil. C’est avec un plaisir intense qu’il regarde les miroitements et qu’il hume l’odeur d’essence et de merisier en fleur. Pas la plus petite ombre ne se pose sur la voiture. Le pare-chocs brille, sans une bosse, sans la moindre trace rouge de sang.
Mais au moment même où, dans le premier village, l’homme referme la portière – sur sa gauche – et appuie sur le démarreur, dans le troisième village la femme ouvre le placard de la cuisine et constate qu’il n’y a plus de sucre. L’enfant a maintenant boutonné son gilet et lacé ses chaussures. Agenouillé sur la banquette, il regarde la rivière qui serpente entre les aulnes, et la barque noire qu’on a remontée sur l’herbe. L’homme qui va perdre son enfant a fini de se raser il replie le miroir. Sur la table, il y a les tasses à café, la brioche, la crème, et des mouches. Il ne manque que le sucre. Alors la mère demande à l’enfant d’aller vite en emprunter quelques morceaux chez les Larsson. L’enfant, déjà, ouvre la porte. À ce moment, le père lui crie de se dépêcher : la barque attend sur la berge, et ils doivent ramer plus loin qu’ils ne sont jamais allés. L’enfant traverse le jardin en courant. Il ne pense qu’à la rivière et aux poissons qui sautent hors de l’eau. Il n’est personne pour lui souffler à l’oreille qu’il n’a plus que huit minutes à vivre et que la barque ne bougera pas aujourd’hui de l’endroit où elle est, et y restera bien d’autres jours encore.
Ils n’habitent pas loin, les Larsson, juste de l’autre côté de la rue. À l’instant précis où l’enfant traverse la rue en courant, la petite voiture bleue atteint le second village. C’est un hameau avec de petites maisons rouges et des gens à peine réveillés qui, assis dans leur cuisine, tiennent leur tasse de café à la main et regardent la petite voiture bleue passer à toute vitesse derrière la haie en soulevant un haut nuage de poussière. Elle va très vite : l’homme qui est au volant voit les peupliers et les poteaux télégraphiques fraîchement repeints au goudron défiler comme des ombres grises. Un souffle d’été pénètre par les fenêtres ouvertes. Ils s’élancent hors du village. Ils roulent à une allure régulière, en occupant sans crainte le milieu de la chaussée, ils sont seuls sur la route – pour l’instant. C’est une sensation merveilleuse que de se laisser emporter lorsqu’on est tout à fait seul sur une route large et douce, surtout dans cette plaine. L’homme est heureux et fort. Du coude droit, il sent le corps de sa compagne. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est pressé d’arriver à la mer. Il ne ferait pas de mal à une mouche, et pourtant il va bientôt tuer un enfant. Tandis que, toujours avec la même hâte, ils se rapprochent du troisième village, la jeune fille ferme les yeux et décide de ne les rouvrir que lorsque la mer sera en vue, et, au rythme du roulis de la voiture, elle en imagine l’étendue scintillante.
Car la vie est si cruellement faite que, une minute avant même de tuer un enfant, un homme heureux est encore heureux que, une minute avant de crier d’horreur, une femme peut fermer les yeux et rêver de la mer que, durant la dernière minute de la vie d’un enfant, les parents de cet enfant peuvent être dans une cuisine à attendre qu’il leur rapporte du sucre, tout en parlant de ses dents blanches, de promenade en barque et l’enfant lui-même peut refermer une grille, faire trois pas sur une route avec, dans sa main droite, quelques morceaux de sucre enveloppés dans du papier blanc et, durant cette dernière minute, ne voir qu’une longue rivière miroitante, de gros poissons, et une large barque avec des rames silencieuses.
Après, tout est trop tard. Après, une voiture bleue est arrêtée en travers de la route et une femme retire en hurlant sa main de sa bouche, et sa main saigne. Après, un homme ouvre une portière et essaie de se tenir debout malgré l’abîme d’horreur qu’il sent en lui. Après, il reste quelques morceaux de sucre absurdement éparpillés dans le sang et le sable, et un enfant gît, inerte, sur le ventre, le visage brutalement plaqué contre la route. Après, deux êtres pâles, qui n’ont pas encore pu prendre leur café, passent une grille en courant, et ce qu’ils découvrent sur la route, ils ne l’oublieront jamais. Parce que ce n’est pas vrai que le temps guérit toutes les blessures. Le temps ne guérit pas les blessures d’un enfant mort, et c’est à peine s’il peut guérir la douleur d’une mère qui, parce qu’elle a oublié d’acheter du sucre, envoie son enfant en emprunter de l’autre côté de la rue et il ne guérit guère mieux le _remords de l’homme qui, jusqu’alors heureux, a tué cet enfant.
Celui qui a tué un enfant ne continue pas son chemin vers la mer. Celui qui a tué un enfant rentre chez lui lentement et en silence. La femme qui est à son côté reste muette, la main bandée. Et dans les villages qu’ils traversent ils ne voient pas un seul visage joyeux. Toutes les ombres sont noires et le silence ne les quitte pas, pas même à l’instant où ils se séparent. L’homme qui a tué l’enfant sait que le silence est désormais son ennemi et que, pour le vaincre, il lui faudra crier durant plusieurs années de sa vie que ce n’était pas sa faute. Mais il sait que ce n’est pas vrai, et il est une minute de sa vie qu’il désirera revivre dans ses rêves afin de la refaire, cette seule minute, autrement.
Mais la vie est si cruelle envers celui qui a tué un enfant, qu’après tout est trop tard.

S. D., 1948
Nouvelle extraite du recueil Tuer un enfant

Réalisation : William Dodé