(Gazette éditoriale n° 9 — décembre 2008)




Les sources d’information


Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. Ils ont impérativement besoin d’un flux continu et stable d’information brute. Ils sont confrontés à une demande d’information quotidienne et à une grille horaire qu’ils doivent remplir. Pour autant, ils ne peuvent se payer le luxe de maintenir en permanence reporters et caméras partout où un événement important peut se produire. Les limites de leurs budgets leur imposent donc de concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse.
Les services gouvernementaux et ministériels sont l’épicentre de ce type d’activités. Au niveau local, la mairie et le siège de la police jouent le même rôle. Les grandes entreprises et sociétés commerciales sont également des producteurs réguliers et crédibles d’informations jugées dignes d’être publiées. Ces bureaucraties produisent en masse un matériel idéal pour alimenter la demande d’un flux régulier et planifié d’information, qui est celle des salles de rédaction : selon ce « principe d’affinité bureaucratique, seules d’autres bureaucraties peuvent satisfaire aux besoins d’une bureaucratie de l’information1 ».
Les sources proches du gouvernement ou des milieux d’affaires ont aussi le grand avantage d’être reconnues et crédibles sur la seule base de leurs statut et prestige – ce qui est très important pour les médias. « Les travailleurs de l’info sont prédisposés à prendre les déclarations des bureaucrates pour argent comptant car ils participent au renforcement d’un ordre normatif accréditant les experts officiels de la société. Les journalistes se comportent comme si les personnes autorisées savaient ce qu’il est de leur responsabilité professionnelle de savoir. […] Un journaliste tiendra les allégations d’un responsable, non pour de simples allégations, mais pour des faits crédibles et établis. Cela revient à une division morale du travail : les responsables connaissent et communiquent les faits, les journalistes les relaient pour l’essentiel2 ».
Autre raison du poids considérable accordé aux sources officielles : les médias prétendent dispenser « objectivement » l’information. Afin de préserver cette image d’objectivité, mais surtout pour se mettre à l’abri de toute accusation de partialité et d’éventuelles poursuites pour diffamation, ils ont besoin de sources qui puissent être données comme a priori au-dessus de tout soupçon. C’est aussi une question de coût : tirer des informations de sources tenues pour crédibles réduit d’autant les frais d’enquêtes; tandis que les autres informations impliquent de minutieux recoupements et des recherches coûteuses.


La taille des services de communication des bureaucraties gouvernementales comme privées qui sont les sources primaires d’information est immense ; et elle assure un accès privilégié aux médias. Le service de presse du Pentagone, par exemple, emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes et dépense annuellement des centaines de millions de dollars. En comparaison, les groupes ou les individus dissidents sont des nains – pris individuellement mais également si on additionne les capacités de communication de toutes les organisations de ce type. Au cours d’une très éphémère période d’ouverture (bien révolue : 1979–1980), l’US Air Force (USAF) détailla l’ensemble de sa communication, soit :
— 140 hebdomadaires tirant à 690 000 exemplaires ;
— un mensuel, Airman Magazine, tirant à 125 000 exemplaires;
— 34 radios et 17 chaînes de télévision émettant principalement à l’étranger;
— 45 000 communiqués de QG et d’unités ;
— 615 000 communiqués concernant des personnels ;
— 6 600 interviews avec des médias d’information ;
— 3 200 conférences de presse ;
— 500 vols de repérage pour des journalistes;
— 50 rencontres avec des rédactions;
— 11 000 discours.



UNE COMMUNICATION À ARMES INÉGALES

En outre, les services de communication des bureaucraties gouvernementales comme privées disposent de moyens considérables voir encadré ci-dessus. Pour en donner une meilleure idée, comparons avec les moyens de l’American Friends Service Committee (AFSC) et du National Council of the Churches of Christ (NCC), soit deux des plus grandes ONG qui font entendre un point de vue défiant celui du Pentagone. Le secrétariat central des services d’information de l’AFSC disposait pour l’année 1984–1985 d’un budget inférieur à cinq cent mille dollars, pour une équipe de onze personnes. Annuellement, il publiait environ deux cents communiqués de presse, organisait environ trente conférences de presse et produisait un film et deux ou trois montages audiovisuels. Il ne proposait aucune séquence filmée ni programme radio pré-enregistrés aux médias. Le bureau d’information du NCC dispose, lui, d’un budget de quelque trois cent cinquante mille dollars, produit une centaine de communiqués et quatre conférences de presse par an. Le ratio des communiqués de presse pour les deux ONG par rapport à l’US Air Force est de un pour cinquante (ou, si l’on compte aussi les communiqués sur les personnels de l’USAF, de un pour deux mille deux cents)?; celui des conférences de presse est de un pour quatre-vingt-quatorze – mais si on pouvait tenir compte de l’ensemble des services de communication du Pentagone, le différentiel se creuserait encore considérablement.
En matière de relations publiques, seul le monde des affaires dispose des moyens de rivaliser avec le Pentagone et les autres services gouvernementaux. Le nombre d’entreprises qui disposent de budgets de communication et de lobbying excédant ceux de l’AFSC et du NCC se chiffre en centaines voire en milliers. Un regroupement d’entreprises comme la Chambre de commerce des États-Unis se prévalait d’un budget de recherche, communication et activité politique d’environ soixante-cinq millions de dollars. […] Mis à part ce célèbre organisme, des milliers d’autres chambres de commerce, régionales ou fédérales, et d’associations commerciales se sont engagées dans des activités de promotion et de lobbying. Le réseau qu’elles ont tissé avec les industriels « compte bien plus de 150 000 professionnels3 » et les moyens qu’il réunit sont proportionnels aux revenus et bénéfices de l’industrie et au retour sur investissement des campagnes promotionnelles et du lobbying.


DES MÉDIAS SUBVENTIONNÉS PAR LES OFFICINES DE PROPAGANDE

Afin de renforcer leur prédominance comme sources d’information, les fabricants gouvernementaux et commerciaux d’information se donnent beaucoup de peine pour faciliter la vie des médias. Ils mettent à leur disposition des locaux, leur font parvenir à l’avance les textes des discours et des rapports, ajustent les horaires des conférences de presse en fonction des délais de bouclage ; rédigent leurs communiqués dans un langage facilement repris ; veillent à la mise en scène de leurs conférences de presse et de leurs séances photo. C’est le travail des chargés de communication que de « répondre aux besoins et à la temporalité journalistique en leur livrant un matériel préparé clés en main par leurs services4 ».
Dans les faits, les grandes bureaucraties des puissants subventionnent les médias et s’y assurent un accès privilégié en réduisant les coûts des nouvelles brutes et de production de l’information. Elles deviennent ainsi des sources d’information « de routine » et ont libre accès aux médias tandis que les autres sources doivent se battre pour obtenir cet accès et peuvent être ignorées pour cause d’arbitraire des gate-keepers [portiers de l’information].
S’agissant des largesses du Pentagone et du bureau de relations publiques du département d’État, ces subventions aux médias sortent de la poche du contribuable de telle sorte qu’en fin de compte ce dernier paye pour être endoctriné dans l’intérêt de puissants groupes d’intérêts comme ceux qui bénéficient de contrats d’armement et autres sponsors du terrorisme d’État. [… Ces] sources puissantes tirent avantage des routines médiatiques (l’accoutumance et la dépendance à leur égard) pour pousser les médias à suivre un agenda et un angle prédéfini. […] Ce mode de management consiste à inonder les médias de nouvelles qui peuvent servir à imposer une ligne particulière ou un angle spécifique. […] On trouve trace de ce type de techniques au moins à partir du Committee on Public Information, chargé de coordonner la propagande durant la Première Guerre mondiale : celui-ci « découvrit, en 1917–1918, que l’un des meilleurs moyens de contrôler l’information était de saturer les canaux de “faits” ou de tout ce qui pouvait ressembler à des informations officielles5 ».





DES EXPERTS POUR MAINTENIR LE DÉBAT DANS LES « LIMITES CONVENABLES »

La relation entre pouvoir et sources d’information dépasse le simple approvisionnement en nouvelles quotidiennes par les autorités et les entreprises incluant la livraison d’« experts ». La prédominance des sources officielles demeure vulnérable face à l’existence de sources non-officielles extrêmement respectables qui délivrent les points de vue dissidents avec une grande autorité. Le problème est contrôlé grâce à la« cooptation des experts » – c’est-à-dire en les rémunérant comme consultants, en finançant leurs recherches, en organisant des think tanks qui les emploieront directement et aideront à diffuser leur message. De la sorte, on peut créer des biais structurels en orientant la mise à disposition d’experts dans la direction souhaitée par les autorités et « le marché ». Comme le soulignait Henry Kissinger, dans cet « âge des experts » leur « communauté » est constituée par « ceux qui ont un intérêt particulier dans les opinions communément admises, élaborant et définissant ces consensus à un haut niveau ; c’est ce qui en fait, en dernière analyse, des experts ». Une telle évolution est tout à fait logique pour permet?tre aux opinions les plus communément admises (à savoir celles qui servent au mieux les intérêts des élites) de continuer à prévaloir.
Cette technique de création d’une communauté d’experts a été mise en œuvre en toute connaissance de cause et à grande échelle. […] On les achète et on s’assure que – selon les propres termes d’Edwin Feulner, de la Heritage Foundation – le domaine des politiques publiques soit « inondé de solides études scientifiques » aux conclusions adéquates. Dressant le parallèle avec Procter & Gamble vendant du dentifrice, Feulner expliquait qu’on peut « le vendre et le revendre jour après jour, en gardant simplement le produit toujours présent à l’esprit du consommateur ». Par un effort commercial, notamment en disséminant les idées appropriées dans « des milliers de journaux différents », on peut limiter le débat « à des limites convenables ?6 ».
Conformément à cette formule, tout au long des années 1970 et au début des années 1980, on mit en place une série d’institutions, en réactivant de plus anciennes au passage, à seule fin d’imposer la propagande des industriels. Des milliers d’intellectuels furent attachés à ces institutions, qui financèrent leurs recherches et assurèrent la diffusion de leurs analyses au travers d’un système de propagande très élaboré. Leur financement par les industriels et l’orientation clairement idéologique de la démarche d’ensemble ne nuisaient pas le moins du monde à la crédibilité de tels « experts » : bien au contraire, leurs soutiens financiers et la mise en exergue de leurs idées les catapultèrent dans les médias.

Noam Chomsky & Edward Herman
Extrait de La Fabrication du consentement, Agone, 2008

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1 Mark Fishman, Manufacturing the News, University of Texas Press, 1980, p. 143.

2 Ibid., p. 144–5.

3 Thomas B. Edsall, The New Politics of Inequality, Norton, 1984, p. 10.

4 Mark Fishman, Manufacturing the News, op. cit., p. 153.

5 Stephen L. Vaughn, Holding Fast the Inner Lines, University of North California Press, 1980, p. 194.

6 Henri Kissinger, American Foreign Policy, Norton, 1969, p. 28.



DÉMOCRATIE & TOTALITARISME

« En exagérant un peu, dans les États totalitaires, c’est le pouvoir à la tête de l’État qui décide de la ligne du parti. Et chacun doit alors y adhérer et s’y soumettre. C’est différent dans les sociétés démocratiques. La ligne du parti n’est jamais énoncée comme telle, elle est sous-entendue. C’est dans ces présupposés qu’il pourra y avoir un débat passionné, mais qui se limitera à ce cadre précis. Dans les sociétés démocratiques, la ligne est comme l’air qu’on respire, elle est sous-entendue… Du coup elle donne l’impression qu’il y a un débat très vigoureux. C’est très efficace comme système et ça marche beaucoup mieux que dans les systèmes totalitaires. »

Noam Chomsky







SOUMISSION À L’AUTORITÉ

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. (Étienne de La Boétie)



« Dans une société comme la nôtre, le consentement des gouvernés est extrêmement important, et c’est pourquoi la phrase de La Boétie est pertinente. Il est important que les gens aient intériorisé des mécanismes, des visions du monde, des manières de penser qui sont conformes à ce que les intérêts des élites présupposent. On accorde dans nos sociétés une immense importance à cette “liberté sous domination”. La liberté, c’est de faire tout ce que permet la longueur de la corde, donc il est important que la longueur de la corde soit bien fixée. »

Normand Baillargeon





Victimes dignes ou indignes d’intérêt : un prêtre polonais contre une centaine de religieux en Amérique du Sud


Un système de propagande tendra invariablement à présenter les victimes d’exactions dans des pays ennemis comme dignes d’intérêt, tandis que celles auxquelles son propre gouvernement ou celui d’un État client inflige un sort identique, voire pire, seront jugés indignes d’intérêt. Cette différence qualitative se mesure à travers le degré d’attention ou d’indignation.
Bien que ce traitement différencié se produise à grande échelle, cela échappe complètement aux médias, aux intellectuels et au public. Et le ton général reste marqué de rigueur morale et de bonne conscience. Ce qui est la preuve d’un système d’endoctrinement remarquablement efficace. Une comparaison révélatrice est celle de la couverture médiatique du cas de Jerzy Popieluszko (prêtre polonais assassiné par la police de son pays en octobre 1984) avec celle, vers la même période, de l’assassinat de religieux dans la sphère d’influence des États-Unis. Dans notre modèle, le meurtre du père Popieluszko ayant été perpétré en pays ennemi, la victime apparaîtra digne d’intérêt, tandis que les religieux assassinés dans des États clients d’Amérique du Sud ne le seront pas. On peut s’attendre à ce que le premier cas fasse l’objet d’une éruption de propagande médiatique, les autres n’ayant pas droit à une couverture suivie.

Non seulement la couverture accordée à l’assassinat du père Popieluszko éclipse totalement celle des victimes non dignes d’intérêt, mais elle constitue en outre un tournant en matière de traitement de l’information et de propagande. On ne trouve d’équivalent pour aucune victime dans le monde libre. L’affaire Popieluszko fit dix fois la une du New York Times, et l’intensité de la couverture fut telle qu’aucun lecteur ne pouvait ignorer qui il était, qu’il avait été assassiné, et que c’était dans un pays communiste qu’on avait perpétré ce crime sordide. Inversement, le public ne vit jamais paraître les noms du père supérieur des Franciscains du Guatemala, Augusto Ramirez Monasterio, assassiné en novembre 1983, ni du père Miguel Angel Montufar, prêtre guatémaltèque qui disparut le mois même où fut assassiné Popieluszko, ni ceux de dizaines d’ecclésiastiques qui furent tués ces années-là dans différentes régions d’Amérique latine et qui bénéficièrent pour certains d’une couverture médiatique conséquente dans les pays mêmes où on les avait tués.
En fait, aucune des victimes de meurtre les plus importantes d’Amérique latine, y compris l’archevêque Romero et quatre religieuses américaines, n’eut droit à quoi que ce soit de tant soit peu comparable à l’attention portée à Popieluszko. […] La qualité du traitement médiatique des victimes dignes ou non d’intérêt diffère aussi radicalement. Alors que la couverture du sort de la victime digne d’intérêt était riche en détails macabres et citations de personnalités exprimant leur indignation ou réclamant justice, celle des autres victimes était tournée de façon à ne provoquer aucune émotion, elle se bornait à des généralités philosophiques sur l’omniprésence de la violence et la tragédie inhérente à l’existence. Cette différence qualitative est déjà observable dans l’espace attribué dans le traitement en une et les éditoriaux : dix articles en première page sur Popieluszko est franchement peu commun; de même que trois éditoriaux dénonçant les Polonais. Aucun éditorial ne dénonça l’exécution des victimes dépourvues d’intérêt. […]
La couverture de la mort de Popieluszko est quantitativement supérieure à celle des cent victimes dépourvues d’intérêt additionnées. Il nous semble d’ailleurs probable que la couverture dont fut gratifié Popieluszko aux États-Unis dépasse celle de la totalité des centaines de religieux assassinés en Amérique latine depuis la Seconde Guerre mondiale, la centaine dont il est question ici comportant les plus connus. […] L’importance d’une victime comme Popieluszko [vaut] entre 137 et 179 fois celle d’une victime d’un État client. Inversement, on peut estimer qu’un prêtre assassiné en Amérique du Sud a cent fois moins de valeur qu’un prêtre assassiné en Pologne.
On prétend parfois que les victimes dépourvues d’intérêt sont ainsi traitées par les médias parce qu’elles sont assassinées loin de chez nous et qu’elles sont si différentes de nous qu’on tend naturellement à les négliger d’une façon ou d’une autre. Néanmoins, la Pologne est plus éloignée des États-Unis que l’Amérique du Sud, et les liens commerciaux et culturels sans comparaison. En outre, trois des vingt-trois ecclésiastiques assassinés au Guatemala étaient des citoyens américains ce qui n’incita pas pour autant les médias à s’enflammer. Même les quatre religieuses américaines violées puis assassinées par des membres de la garde nationale salvadorienne furent loin d’émouvoir autant que le Polonais Popieluszko. Selon l’espace éditorial que leur consacra le New York Times, elles ne valaient guère que 10 % de ce dernier, et […] le sort de ces victimes américaines suscita infiniment moins d’indignation et de passion que celui du prêtre polonais.
La couverture médiatique de Popieluszko fut en partie influencée par le fait que ses bourreaux furent rapidement jugés, au cours d’un procès que les journalistes américains purent couvrir librement. La quasi-totalité des victimes d’Amérique du Sud dont il est question ici furent exécutées par des militaires ou paramilitaires qui ne firent jamais l’objet d’enquête ni de procès d’aucune sorte. Certaines de ces affaires furent même activement étouffées par les plus hautes instances, comme [dans le cas] de Mgr Romero et des quatre Américaines. Dans ce dernier cas, la réaction fut suffisamment forte, au Salvador, pour imposer un minimum d’investigations et un semblant de procès légal. [Ce] procès fut à peine évoqué dans les médias. Ceux-ci ne firent aucun commentaire ni ne s’interrogèrent sur le fait étrange qu’un procès relativement sérieux put se tenir dans la Pologne « totalitaire », alors même que des assassinats commandités par l’État pouvaient être perpétrés quasi quotidiennement, sans qu’aucune enquête ou poursuite n’en vienne inquiéter les auteurs, dans nombre de pays situés dans la sphère d’influence des États-Unis, et qu’on appelait alors les « démocraties balbutiantes ».

Noam Chomsky & Edward Herman
Extrait de La Fabrication du consentement, Agone, 2008





Entretien avec Jean Bricmont

Chomsky gourou ?
Noam Chomsky est tellement peu connu, tellement incompris qu’on me demande encore s’il a écrit des choses théoriques. On le réduit à quelqu’un qui n’aime pas les États-Unis, qui dit que les médias sont aux ordres, mais c’est beaucoup plus complexe que ça. Il y a toute une richesse théorique chez Chomsky… Je trouve qu’il y a une pensée à découvrir et j’essaie de la faire découvrir… et après les gens se font leur propre jugement.
Il y a des choses sur lesquelles je ne suis pas d’accord avec lui, c’est comme ça, mais c’est une source d’inspiration. Il est dommage que dans le cursus universitaire, intellectuel, il n’existe pas. Son nom n’apparaît pas dans les index des encyclopédies de sciences politiques. Marx et Lénine apparaissent, mais pas lui et je pense que c’est une erreur. Vous avez des textes, des livres, des articles anarchistes, des dictionnaires de l’anarchisme contemporain, on ne parle pas de lui ou si l’on en parle c’est comme d’un « mauvais », d’un « faux anar ». C’est contre ce degré d’incompréhension et d’ignorance que je me bats, mais ce n’est pas du tout pour en faire un gourou. Le jour où mes efforts seront couronnés de succès, je n’ai pas de doute, il deviendra un gourou, c’est dommage, mais c’est la psychologie humaine qui est ainsi faite.

À quoi sert Chomsky ?
Chomsky permet de penser autrement, de sortir d’un cadre de pensée insuffisamment rationaliste, de démonter l’idéologie dominante. Il permet de penser vers l’avenir. Chomsky, bien qu’il soit plus âgé que nous, dit : « je suis trop jeune pour jamais avoir été léniniste », c’est-à-dire que dans les années 1940–1950, l’idéologie léniniste était déjà dépassée chez lui dans sa façon de penser. Il propose une autre façon de penser, à la fois de penser l’idéologie et de penser au monde tel qu’il est.
Les gens vont trouver chez Chomsky une façon de démystifier le pouvoir, essentiellement, et aussi un certain espoir en l’avenir. Il offre une perspective de l’histoire où l’on voit les progrès qui existent dans la recherche de la liberté, le progrès qui existe dans l’humanité. Il permet de ne pas avoir une vue extraordinairement pessimiste du présent et sans perspective d’avenir. Il réhabilite la perspective qui était aussi celle de Marx, même si on l’a oublié, du socialisme classique d’avant 1914. On doit arriver à dépasser le capitalisme et arriver à la socialisation des moyens de production. Dans une démocratie, les moyens de production ne devraient pas être contrôlés par un petit nombre d’intérêts. C’est le problème fondamental et tant qu’on n’a pas discuté de ça, on ne peut discuter de rien. C’est la question que Chomsky repose très bien et il est l’un des rares. Cette question a implicitement été au cœur de toutes les luttes, mais pas explicitement et c’est le problème actuel.

Réalisation : William Dodé