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Agone 40
« L’invention de l’immigration »
Coordination Choukri Hmed & Sylvain Laurens
Parution : 12/09/2008
ISBN : 9782748900927
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

Quand la réalité rattrape & dépasse la satire

Une chose réconfortante, quand on travaille depuis un bon moment déjà sur Kraus et qu’on se demande si l’on peut espérer réussir à convaincre les lecteurs et les auditeurs de l’actualité de ses polémiques et de ses guerres, est que le hasard fait généralement bien les choses. Il fournit, en effet, presque toujours au bon moment un événement ou une affaire auxquels on peut appliquer pratiquement sans changement son diagnostic et ses commentaires. Il s’est trouvé qu’à peu près au moment où j’ai commencé à réfléchir à ce dont je pourrais vous parler aujourd’hui, la conquête du pôle Nord, qui avait fait l’objet, en 1909, d’un de ses articles à la fois les plus drôles et les plus perspicaces – on pourrait, je crois, ajouter également l’un des plus prémonitoires –, on a appris par les journaux que la compétition pour la possession de ce lieu particulièrement convoité pour des raisons à la fois symboliques et économiques avait recommencé de plus belle. On pouvait lire en première page, dans Libération du 15 août 2007 : « Pôle Nord. Guerre froide. Après l’expédition des Russes qui ont planté un drapeau sous l’Arctique, Canadiens, Américains et Danois revendiquent à leur tour leur souveraineté sur ces étendues. »

Kraus – qui, sur ce genre de question, n’était pas tombé de la dernière pluie – ne se faisait déjà aucune illusion en 1909 sur le caractère prétendument noble et désintéressé des mobiles qui ont conduit l’humanité à vouloir à tout prix conquérir le pôle Nord. Mais cette fois, un siècle plus tard, il n’y a réellement aucune possibilité de se méprendre sur la nature en premier lieu politique et plus encore économique des mobiles qui sont à la base des revendications dont parle le journal, et encore moins sur la menace accrue que la compétition pour la possession et l’exploitation des ressources du pôle Nord fera peser à peu près inévitablement sur la protection de l’environnement – une question qui, comme vous le savez sans doute, a toujours été au premier rang des préoccupations de Kraus.

  • 1 Karl Kraus, « La conquête du pôle Nord », in Cette grande époque, traduit de l’allemand par Eliane (...)

On n’a aucun mal à imaginer l’exploitation qu’il aurait pu faire dans la Fackel de l’annonce reproduite par Libération : « Le 2 août à 10 heures 50 (heure française), un sous-marin de poche, le Mir-1, a planté un drapeau russe en peinture inoxydable au fond de l’océan Arctique, à 4 261 mètres de profondeur à la verticale du pôle Nord. » Quand le pôle Nord a été atteint pour la première fois par un être humain – il s’agissait de l’explorateur américain Robert Peary –, le 6 avril 1909, Kraus a écrit que c’était essentiellement la bêtise qui avait planté son drapeau au pôle Nord et qui, par la voix d’une presse enthousiaste, se glorifiait de cet exploit : « On a récité des poèmes aux éléphants de mer jusqu’à ce qu’ils finissent par saluer d’un hochement de tête plein de compréhension la découverte du pôle Nord. Car ce qui atteignit le pôle Nord, ce fut la sottise, et son drapeau battit l’air victorieusement, signalant que le monde, désormais, lui appartenait. 1 » Kraus n’aurait sûrement pas été plus impressionné qu’il ne l’avait été en 1909 par la performance technique autrement plus spectaculaire qui a consisté dernièrement à prendre possession, en y plantant à nouveau un drapeau, russe cette fois, d’un territoire situé à plus de 4 000 mètres de profondeur sous la mer. Et il n’aurait sûrement pas hésité non plus à formuler le même diagnostic sur ce qui vient de se passer.

Si je peux me permettre ici une remarque un peu personnelle, je dirais que, quand on me demande pourquoi j’éprouve de façon générale une sympathie aussi spontanée et aussi grande pour la démarche de Kraus, je suis tenté de répondre que la première chose à ne pas oublier, quand il est question de lui, est que la caractéristique principale du satiriste est probablement d’avoir conservé le sens du ridicule dans une époque qui ne l’a plus beaucoup ou plus du tout. Le sens du comique exceptionnel que possède Kraus et la puissance comique irrésistible de beaucoup de ses textes sont des choses dont on ne parle sans doute pas suffisamment. Or il se trouve que, par tempérament – et que ce soit pour mon bonheur ou mon malheur –, je suis probablement un peu plus sensible que d’autres aux ridicules de notre époque, y compris, bien entendu, à ceux du monde intellectuel lui-même. Quand je vois, par exemple, les reporters qui se précipitent et les forêts de micros qui se dressent pour recueillir religieusement la moindre parole de nos dirigeants politiques ou de n’importe quelle personnalité réputée importante, y compris sur des sujets sur lesquels ce qu’ils peuvent dire n’a absolument aucun intérêt, je dois avouer que j’ai du mal à m’empêcher de considérer que l’humanité est en train, si ce n’était pas déjà fait, de perdre à peu près tout sens du ridicule. Et c’est une impression qui ne peut que se renforcer encore davantage quand on voit le degré d’infatuation et d’autosatisfaction que sont capables d’atteindre les représentants de la presse quand ils expliquent que ce qui se passe en pareil cas correspond à l’exécution d’une obligation quasiment sacrée qu’ils ont à remplir envers l’humanité et qui est d’une importance vitale pour elle.

  • 2 Daniel Schneidermann, « Jospin, Allègre, Villepin… rentiers de la politique », Libération, 21 septe (...)

Dans Libération, on pouvait lire, sous la plume de Daniel Schnei­dermann : « Il n’existe plus, en France, depuis le consulat de Bonaparte, de mandat électif à vie. Mais on dirait (et l’exemple de Jospin le confirme périodiquement) qu’il existe des rentes médiatiques à vie. Que les titulaires ouvrent seulement la bouche et les micros se précipitent. 2 » Il vaut mieux, bien entendu, sous peine de passer pour un de ces esprits chagrins qui, comme disait Orwell, « refusent de voir le bon côté des choses là où il n’y en a pas », éviter de parler des rentiers médiatiques que le monde intellectuel produit lui-même en abondance aussi bien que le monde politique et s’abstenir de suggérer que tout cela pourrait bien montrer avant tout que nous avons perdu non seulement à peu près toute espèce de sens de l’égalité et de la justice dans le traitement des personnes mais également toute espèce de bon sens, de sens des proportions et, comme je l’ai dit, de sens du ridicule. Rien n’empêche, bien entendu, une époque de s’enorgueillir spécialement de ce qu’elle est capable de produire de plus lamentable et de plus risible. Et c’est, me semble-t-il, exactement ce que Kraus pensait que la sienne était en train de faire. Une des raisons pour lesquelles il est important de le lire aujourd’hui est qu’il n’est sûrement pas inutile de se demander si ce n’est pas également ce qui est en train d’arriver, de bien des façons, à la nôtre.

  • 3 Laurent Joffrin, Libération, 22 août 2007, p. 3

Une autre chose qui a attiré mon attention au mois d’août, quelques jours, après la nouvelle concernant la reprise de la compétition pour l’occupation du pôle Nord était à nouveau un article de Libération, à savoir l’éditorial de Laurent Joffrin, qui posait une question cruciale, dont je m’étonne, je l’avoue, depuis des années qu’elle ne le soit pas plus souvent et plus sérieusement : « Constatation élémentaire, valable depuis au moins dix ans : dans l’opinion la presse a mauvaise presse. Chaque année le journal La Croix étudie avec la Sofres la confiance accordée aux médias. Le résultat n’a rien de rassurant : le nombre de ceux qui se défient des journalistes dépasse régulièrement les 40 %. Souvent il est majoritaire. Certes, la radio tire son épingle du jeu. Certes, Internet a gagné un début de crédit face aux médias officiels. Mais ce sont de piètres consolations. Que dirait-on d’une industrie dont 40 % des consommateurs se défient. Où en serait la construction automobile si plus d’un tiers des conducteurs jugeaient leurs véhicules dangereux ? Et les laboratoires pharmaceutiques si les patients ne croyaient pas dans les médicaments ? C’est pourtant le score constant obtenu depuis dix ans par l’industrie de l’information. 3 »

Oui, en effet, quelle profession pourrait se permettre d’ignorer aussi longtemps que l’a fait la presse le genre d’avertissement que devrait, semble-t-il, constituer le type de sondage auquel il est fait allusion ? On est en droit, me semble-t-il, de s’étonner de cet étonnement d’un des représentants les plus éminents de la profession. J’ai été, je l’avoue, passablement sidéré en lisant l’article de Joffrin. Le moins que l’on puisse dire est que la prise de conscience de l’existence d’un problème majeur (et même peut-être vital pour la presse) que révèlent depuis longtemps les enquêtes est singulièrement tardive. Et on peut craindre, de toute façon, qu’il ne s’agisse une fois de plus d’un de ces problèmes que l’on signale périodiquement avec une certaine emphase pour passer ensuite, sans perdre une minute, à autre chose et sans en tirer la moindre conséquence réelle.

Par un de ces hasards singuliers dont je vous parlais, il se trouve que Libération d’aujourd’hui titre en premier page « Les Français veulent des médias indépendants » et explique en deuxième page que – c’est le moins que l’on puisse dire – ils ne sont pas convaincus de les avoir. 62 % d’entre eux, en effet, estiment que les médias d’information ne sont pas indépendants du pouvoir politique et 7 % seulement qu’ils sont totalement indépendants. Je n’ai pas besoin de rappeler que Kraus avait déjà soutenu qu’il ne peut pas y avoir d’indépendance morale et intellectuelle réelle sans indépendance par rapport au pouvoir politique et économique. Mais les journaux paraissent avoir été convaincus pendant longtemps que si. Et ne pas s’être inquiétés spécialement de cette question, qui semble être devenue tout d’un coup – et, à mon avis, un peu tard – primordiale. À côté du problème de leur réaction (ou peut-être plus exactement de leur absence de réaction) à un état de choses dont ils donnent l’impression d’être seulement en train de découvrir le caractère inquiétant, il y a, bien entendu, celui de la réaction du lecteur, qui, elle aussi, peut être difficile à comprendre.

Kraus avait déjà soulevé également à maintes reprises la question de savoir comment un produit que le consommateur lui-même reconnaît généralement comme étant d’assez mauvaise qualité peut néanmoins continuer à se vendre et pourquoi les journaux ne donnent généralement pas l’impression de considérer qu’une situation de cette sorte exigerait, de leur part, des changements de comportement significatifs et des réformes sérieuses. « Le journalisme, nous dit Joffrin, se sauvera d’abord lui-même. » C’est sûrement déjà un progrès que la presse, si c’est bien ce qui est en train de se passer, semble avoir pris conscience de cela, au lieu de traiter les déficiences qu’on lui reproche comme des inventions dues à la malveillance de critiques mal informés et mal disposés, et de penser que c’est surtout leur mentalité et leur comportement à eux qu’il faudrait changer.

  • 4 Edwy Plenel, Procès, Stock, 2006, p. 82-83.

Si vous croyez que j’exagère en parlant de la tendance à rejeter, en cas de critique, la faute, sur la simple malveillance des critiques, je vous invite à relire l’explication qu’Edwy Plenel donne dans son livre, Procès, des raisons qui ont pu conduire à la publication d’un livre comme La Face cachée du Monde : « Nous avions du bonheur à essayer de faire le meilleur journal possible, et nous ne le dissimulions pas. Nous avions de la joie à partager des enthousiasmes professionnels, et nous n’en faisions pas mystère. Nous avions de la fierté à bousculer le métier, et nous ne craignions pas de la revendiquer. Nous avions de l’exaltation à inventer, innover, chercher, trouver, et nous n’en avions pas honte. C’est ce “nous”, où j’inclus tous ceux qui m’ont accompagné dans l’aventure, qui était insupportable à tous les moi du ressentiment. Il fallait, sinon le détruire, du moins le faire taire, l’intimider en lui faisant peur. Et, par un mécanisme aussi pervers qu’efficace, en faire un objet d’effroi en projetant sur lui toutes les craintes accumulées par ceux-là même qui l’enviaient et le jalousaient. […] Pour se rassurer, il fallait donc qu’il [Le Monde] rentre dans le rang en ordre et à sa place, rien qu’à sa place. L’inconscient toujours : “Remettre les choses à leur place”, disait en 2005 le slogan de la nouvelle formule du Monde, présentée comme l’envers de celle que j’ai animée. Remettre à sa place, parole d’autorité et de discipline, triste mot d’ordre. 4 »

Plenel administre ici à ses lecteurs une leçon de haute philosophie, dans laquelle la parole est donnée notamment à Spinoza, Deleuze, Nietzsche et Freud, tout cela pour appliquer la plus classique et la plus misérable, mais sûrement pas la moins efficace, de toutes les stratégies immunisantes, à savoir celle qui permet de se soustraire à toute espèce de critique en affirmant qu’on a été attaqué non pas parce qu’on avait pu mériter certains reproches mais, au contraire, justement, parce qu’on était irréprochable. Il n’y avait pas, dans le livre de Péan et Cohen, une seule critique qui aurait pu mériter une réponse digne de ce nom, il y avait seulement un journal exemplaire que des jaloux ont voulu, pour cette raison, détruire.

Comme tous les gens qui utilisent ce genre d’argument à tort et à travers, Plenel ne semble pas se rendre compte qu’il peut être employé aussi bien en faveur de n’importe quelle entreprise qui a obtenu un succès suffisant pour susciter des jalousies, y compris quand le succès en question a été acquis par les moyens les plus douteux qui soient et repose sur une escroquerie pure et simple. C’est évidemment en vertu du même principe qu’il est recommandé de ne pas se risquer à critiquer un auteur qui a été consacré par les médias et que la célébrité a rendu, quoi qu’il puisse dire ou faire, à peu près inattaquable. Ce que nous dit Plenel se résume au fond à peu près à ceci : nous étions tout à fait contents de ce que nous faisions et, à moins d’être des aigris et des envieux, tous ceux qui nous lisaient auraient dû l’être aussi. Au cas où ce genre d’argument ne suffirait pas, il est toujours possible d’en ajouter un autre, du type suivant : il est certes indispensable dans une démocratie que toutes les institutions et tous les pouvoirs puissent être critiqués et au besoin l’être sévèrement ; mais on ne peut pas critiquer sérieusement et même radicalement la presse parce que toute critique de cette sorte constitue une attaque implicite contre le démocratie elle-même.

Le lecteur de journal est-il réellement aussi sceptique qu’il le croit ?

Je n’ai, bien entendu, pas l’intention de traiter réellement ici la question soulevée par l’article de Joffrin dont j’ai parlé, sous les deux aspects qu’elle comporte, à savoir : 1. pourquoi la presse a-t-elle une réputation aussi médiocre et même, sous certains aspects, aussi mauvaise ? et 2. pourquoi ne fait-elle apparemment pas grand-chose pour essayer de l’améliorer ? Je me contenterai de formuler à ce propos deux remarques. La première est que les lecteurs croient probablement bien plus qu’ils ne le disent – et même qu’ils ne le croient – ce qu’ils lisent dans les journaux. La plupart des gens sont sans doute persuadés d’être capables de faire preuve d’une distance critique suffisante et même d’une méfiance et d’un scepticisme de principe à l’égard de ce qui est affirmé dans la presse ; et ils s’expriment volontiers comme si c’était effectivement le cas quand ils répondent aux enquêtes : comme chacun le sait et le dit, il ne faut jamais croire ce qui est écrit dans les journaux. Mais la façon dont le lecteur de journal se comporte en pratique peut évidemment être bien différente.

La même chose est vraie, soit dit en passant, en ce qui concerne les relations que les citoyens entretiennent avec leurs dirigeants et avec le monde politique en général. D’après les enquêtes, la cote des représentants de celui-ci n’a probablement jamais été aussi basse et il semble aller pratiquement de soi pour une majorité de gens qu’on ne peut pas et ne doit pas leur faire confiance. Mais en pratique la disposition que l’on a à croire à peu près sur parole un homme politique qui réussit à donner au bon moment l’impression d’être celui dont on a besoin absolument et d’être capable de résoudre à peu près tous les problèmes en suspens ne semble pas avoir diminué de quelque façon que ce soit. Le genre de scepticisme radical que l’on affiche volontiers sur ce genre de question est donc, lui aussi, plutôt théorique (et même simplement rhétorique) que réellement pratique et concret. Il est parfaitement compatible en fait avec les formes de crédulité les plus étonnantes, à moins qu’il n’y ait, justement, dans ce genre de coexistence, rien de véritablement nouveau et étonnant.

La deuxième remarque que je voudrais formuler consistera à rappeler un principe que j’avais énoncé dans le premier livre que j’ai consacré à Kraus sous la forme : « Qu’ils méprisent, pourvu qu’ils lisent ! » C’est peut-être après tout ce genre de principe qu’applique la presse. Ce qui est important pour elle est d’être lue ou en tout cas vendue, et probablement beaucoup moins d’être aimée ou admirée. Et il y a toutes les chances pour que le consommateur continue à acheter un produit dont il n’est, de son propre aveu, pas vraiment satisfait s’il est suffisamment convaincu de ne pas pouvoir s’en passer et s’il n’y en a pas de meilleur disponible. Après tout, on peut vivre longtemps et même parfois assez confortablement avec une mauvaise réputation.

  • 5 Robert Musil, Journaux, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet, Seuil, tome 2, 1981, p. 231. (...)

En mars 1933, trois jours après l’incendie du Reichstag – et alors que des mesures de répression impitoyables contre les partis communiste et socialiste, et contre les libertés démocratiques en général, sont annoncées –, Musil fait le constat suivant : la suppression de choses comme la liberté de pensée et d’expression, la liberté de conscience, etc., ne suscite absolument pas le genre d’indignation extrême auquel on pourrait s’attendre et ne semble même presque pas émouvoir les gens. L’explication de cela réside, selon lui, principalement dans le fait que les choses qui ont été supprimées ne concernaient justement déjà pratiquement plus la grande majorité d’entre eux : « L’homme, par exemple, faisait-il quelque usage de sa liberté de conscience ? Il n’en avait aucune occasion ! Il ne s’en préoccupait pas non plus comme a pu le faire l’homme de l’époque Biedermeier. Le journal s’en chargeait à sa place, et tout ce que le journal faisait, il le supportait avec un certain malaise, bien que cela lui fût apparemment indispensable. Ainsi comprise, la discipline du Fascio est au fond une création due à un sûr instinct des masses. 5 »

Si on réfléchit à cela, on peut probablement se dire qu’en temps normal l’individu s’accommode assez bien du fait que le journal pense, forme et exprime des opinions, et essaie de faire preuve de conscience d’une façon qui dispense ses lecteurs de cet effort. Ceux-ci considèrent même probablement le fait qu’il y ait une presse capable de s’acquitter de cette tâche comme étant justement ce qu’on appelle la démocratie. Mais cela ne les empêche pas d’être en même temps presque constamment insatisfaits de ce que font les journaux et de le supporter, comme dit Musil, avec une certaine gêne, tout en continuant néanmoins à trouver impossible de s’en passer.

  • 6 Ibid.
  • 7 Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Gallimard, « La Pléiade », tome III, 1954, p. 751.

Musil voit dans la façon dont les choses sont en train d’évoluer l’explication de la nature des formes actuelles d’association : « L’individu commence à se connaître et veut être conduit, soutenu, rassemblé, inclus. 6 » Il est probable que l’individu d’aujourd’hui a besoin plus que jamais d’être conduit et rassemblé par le journal, mais en même temps a un besoin au moins aussi grand de se convaincre qu’il ne l’est en aucune façon et qu’il conserve une liberté de pensée et d’action complète par rapport à ce qui le dirige. Au total, comme le dit Proust, « on lit les journaux comme on aime, un bandeau sur les yeux. On ne cherche pas à comprendre les faits. On écoute les douces paroles du rédacteur en chef comme on écoute les paroles de sa maîtresse. On est battu et content parce qu’on ne se croit pas battu mais vainqueur 7 ».

Kraus n’aurait sans doute pas désapprouvé ce genre d’idée. Il pensait que le fait qu’il y ait une presse « libre » confirme les gens dans la sensation orgueilleuse d’être eux-mêmes libres, même s’ils ne le sont en réalité pas plus et même probablement beaucoup moins qu’ils ne pourraient l’être sans elle, et que cela explique en partie la relation de dépendance qui se crée sans supprimer pour autant le sentiment que quelque chose ne va pas dans la façon dont se comporte la presse. L’identification de la liberté la presse à la liberté de pensée et d’expression, qui laisse Kraus totalement sceptique, ne court donc guère le risque d’être discutée sérieusement. Le lecteur de journal se croit parfaitement libre en dépit du fait qu’il est, d’après Kraus – qui, quoi qu’on en pense, ne manque pas sur ce point d’exemples tout à fait probants –, régulièrement manipulé et trompé. Et il va sans dire que les journalistes sont convaincus encore davantage d’écrire en toute liberté et d’être complètement indépendants du pouvoir politique et économique. Comme ils identifient la liberté avec un sentiment intérieur, ce qui est justement le genre d’idée que contestent les gens comme Bourdieu, ils ont tendance à ne plus faire de différence entre la liberté et la sensation d’être libre. Si on leur suggère, en citant Spinoza, que ce qu’ils appellent leur liberté pourrait bien être fait pour une part essentielle de l’ignorance des causes qui les font agir et en particulier de celles auxquelles s’intéressent les sociologues et les critiques des médias, ils prennent immédiatement un air incrédule et offensé.

  • 8 James Boswell, Vie de Samuel Johnson, traduit de l’anglais par Gérard Joulié, L’Âge d’homme, Lausan (...)

Leur comportement sur ce point me fait toujours penser à une chose que Boswell dit de Samuel Johnson : « Le docteur Johnson se déroba ce soir-là à une discussion concernant le libre et le serf-arbitre sur laquelle je voulais l’entraîner. “Monsieur, me dit-il, nous savons que notre volonté est libre, un point, c’est tout.” 8 » Les journalistes savent que leur liberté est aussi complète qu’on peut le souhaiter et qu’ils ne peuvent en aucun cas être soupçonnés d’être conditionnés d’une façon qui leur échappe partiellement ou totalement, un point, c’est tout. Il est vrai que, quand la pression exercée par ceux qui tiennent les cordons de la bourse oblige le directeur de Libération ou celui de Paris-Match à quitter leur fonctions, on entend parler pendant quelque temps d’un problème possible en ce qui concerne l’indépendance des journaux par rapport au pouvoir économique et financier. Mais ce n’est pas le genre de question sur lequel on risque de s’attarder longtemps.

  • 9 Noam Chomsky, « Le lavage de cerveaux en liberté », Le Monde diplomatique, août 2007, p. 1.

Une troisième chose qui a attiré mon attention cet été et m’a fait penser également à Kraus est l’entretien que Chomsky a donné au Monde diplomatique dans le numéro d’août de cette année. Chomsky est probablement l’un des rares intellectuels qui comptent aujourd’hui, dont la méfiance à l’égard des médias, à commencer, bien entendu, par ceux de son propre pays, est à peu près aussi radicale que celle de Kraus et inspirée par des motivations qui ressemblent sur un bon nombre de points aux siennes. Tout comme Kraus, Chomsky pense que, même dans les pays les plus démocratiques, où elle est aussi libre qu’elle peut rêver de l’être, la presse est, de façon générale, loin de travailler essentiellement pour la vérité et la justice. Dans l’entretien dont je parle, il remarque en particulier qu’il y a des choses de première importance dont, pour des raisons qui tiennent à l’influence du pouvoir politique et économique, même la presse la plus sérieuse ne parle presque pas ou pas du tout : « Prenons par exemple l’éventualité d’une guerre contre l’Iran : 75 % des Américains estiment que les États-Unis devraient mettre un terme à leurs menaces militaires et privilégier la recherche d’un accord par voie diplomatique. Des enquêtes conduites par des instituts occidentaux suggèrent que l’opinion publique iranienne et celle des États-Unis convergent aussi sur certains aspects de la question nucléaire : l’écrasante majorité de la population des deux pays estime que la zone s’étendant d’Israël à l’Iran devrait être entièrement débarrassée des engins de guerre nucléaires, y compris ceux que détiennent les troupes américaines de la région. Or, pour trouver ce genre d’information dans les médias, il faut chercher longtemps. Quant aux principaux partis politiques des deux pays, aucun ne défend ce point de vue. Si l’Iran et les États-Unis étaient d’authentiques démocraties à l’intérieur desquelles la majorité détermine réellement les politiques publiques, le différend actuel sur le nucléaire serait sans doute déjà résolu. Il y a d’autres cas de ce genre. 9 »

  • 10 Ibid.

Chomsky souligne que, même dans un pays et avec une presse qui sont censés constituer des références presque absolues en matière de démocratie, il peut y avoir des choses sur lesquelles le citoyen n’a pas de moyens d’intervention et dont il n’est même pas réellement informé. Un autre exemple significatif, sur ce point, est que, bien que les médias ne le disent pratiquement jamais, une majorité d’Américains semblent souhaiter des choses comme une diminution des dépenses militaires, une augmentation des dépenses sociales et une suppression des baisses d’impôts consenties aux contribuables les plus favorisés : « Sur tous ces sujets-là, la politique de la Maison-Blanche est totalement contraire aux réclamations de l’opinion publique. Mais les enquêtes qui relèvent cette opposition publique persistante sont rarement publiées dans les médias. Si bien que les citoyens sont non seulement écartés des centres de décision mais également tenus dans l’ignorance de l’état réel de cette même opinion publique. 10 »

Il n’est, bien entendu, pas complètement scandaleux, même si c’est tout à fait regrettable, que la politique faite par un gouvernement démocratiquement élu en vienne à un moment donné à être désapprouvée par une majorité de citoyens et se trouve par conséquent en contradiction avec ce que souhaite l’opinion publique. En revanche, ce qui est sûrement inadmissible est que les gouvernés ne soient pas informés correctement, sur ce point, par la presse, qui leur doit en principe la vérité sur l’état de l’opinion publique. La difficulté principale est ici évidemment qu’on ne dispose pas vraiment d’indicateurs fiables qui permettent de déterminer dans quelle mesure la presse se borne à refléter simplement l’état de l’opinion publique et dans quelle mesure elle contribue au contraire de façon plus ou moins délibérée, à travers ce qu’elle dit et ce qu’elle tait, à le déterminer et à le modifier.

Kraus avait là-dessus une opinion assez arrêtée : il pensait que ce que les journaux appellent l’opinion publique et prétendent, de façon générale, simplement exprimer est en réalité, pour une part essentielle, le produit de l’action généralement désastreuse qu’ils exercent sur les esprits. Même si ce qu’il dit sur ce point peut sembler aujourd’hui exagéré et si l’on n’est pas obligé non plus d’accepter sans contrôle ce que dit Chomsky à propos de la situation aux États-Unis, il n’en est pas moins incontestable qu’il y a sur ce point un problème. En dépit du fait qu’il est devenu depuis un certain temps déjà, comme je le constatais il y a un instant, apparemment tout à fait incongru de suggérer que la presse dite « libre » est généralement loin d’être aussi libre qu’elle le prétend – et peut très bien, sans même en être réellement consciente, servir, au lieu de la vérité et du bien commun, qui sont censés être sa préoccupation unique, des intérêts politiques et économiques beaucoup moins nobles –, il n’est pas difficile de se rendre compte que cela correspond malgré tout bel et bien à ce qui se passe fréquemment dans les faits et que c’est même, dans certaines circonstances, tout à fait évident, en tout cas pour ceux qui sont encore des yeux pour voir et sont capables de les ouvrir. Il va sans dire qu’il n’est pas du tout nécessaire, pour expliquer ce genre de chose, de recourir à une forme quelconque de théorie de la conspiration. Comme dirait Bourdieu, mais c’est aussi ce que disait déjà Kraus, la simple logique, en l’occurrence la logique de la situation, suffit pour comprendre ce qui se passe en pareil cas.

J’ai toujours trouvé à la fois très logique et tout à fait sidérant que les défenseurs attitrés de la presse, quand ils essaient de répondre aux critiques de Kraus, estiment la plupart du temps suffisant pour cela de répéter à satiété que les attaques contre la presse ne peuvent être que des attaques contre la liberté de pensée et la démocratie elles-mêmes. La moindre des choses serait de commencer par se rendre compte que c’est précisément le genre d’évidence que la presse, aux yeux de Kraus, a réussi à imposer abusivement et qu’il conteste catégoriquement. Croire ou faire semblant de croire qu’on lui a répondu en réaffirmant simplement avec une insistance encore plus grande l’axiome qu’il rejette est tout simplement ridicule et lamentable. Le minimum, encore une fois, serait de consentir à se rendre compte qu’il ne se comporte pas sur ce point de façon gratuite et qu’il a des raisons qui méritent d’être examinées.

  • 11 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes [L’heure de la mort] », Die Fackel, mi-août 1926, n° 732-734, p. (...)

En 1926, après avoir réussi à faire chasser de Vienne Bekessy – un propriétaire de journal dont toute la ville savait qu’il pratiquait à peu près ouvertement le chantage et l’extorsion de fonds, et pour la défense duquel certains n’hésitaient pas à invoquer précisément la liberté de la presse –, Kraus écrit : « Cela reste ma vision de la presse que, bien au-delà du mal de la corruption matérielle, contre lequel le créateur de la loi sur la presse veut désormais prendre des dispositions qui constituent des assurances plutôt que des espérances, elle signifie la ruine de la culture elle-même ; que toute forme de communauté, et spécialement la forme démocratique, ne peut pas ne pas être anéantie par la liberté de la presse parce que le mécanisme en tant que tel garantit le chaos. L’idée que ce qui est dans la main des journalistes est la dignité de l’humanité et non le revolver est une chose qui peut convenir à un homme qui de façon exceptionnelle avait une provision de moralité suffisante pour supporter le métier de la formation de l’opinion. Mais au total on ne pourrait pas du tout concevoir une incitation plus forte à ne pas avoir d’inhibitions morales – et, dans le cas où elles sont là par nature, à les surmonter – que le fait d’écrire dans les journaux. 11 »

En d’autres termes, Kraus est convaincu que le pouvoir journalistique exerce fatalement une action moralement destructrice sur ceux qui l’exercent – à moins qu’ils ne soient spécialement protégés au départ contre ce genre de risque, ce qui n’arrive que très rarement – et que cela le rend spécialement dangereux. Ce genre de chose est, pour lui, encore plus vrai du pouvoir journalistique que du pouvoir politique, justement à cause de l’illusion de désintéressement et de vertu que le premier parvient à entretenir encore plus facilement que le deuxième sur son propre cas.

Je reviendrai dans un instant sur ce qui s’est passé au moment de l’affaire Bekessy et sur la leçon que Kraus a tirée de la façon dont il a été abandonné dans cette affaire à peu près par toutes les puissances, les institutions et les personnes qui auraient dû être les premières à le soutenir, à commencer par la presse sérieuse et respectable elle-même, y compris, malheureusement, l’Arbeiter Zeitung. Ce que je voudrais remarquer pour le moment est simplement que l’objet privilégié de la satire est, à ses yeux, le contraste souvent violent qui existe entre la phraséologie idéaliste et la réalité plus ou moins sordide qu’elle a pour effet et peut-être même pour fonction de masquer. Or, derrière les grands mots et les grandes phrases sur la liberté, la vérité et la justice, dont la presse, dans le discours apologétique de ses représentants, a tendance à se présenter comme la protectrice par excellence, se dissimulent malheureusement assez souvent des choses bien différentes. Kraus ne voit aucune raison d’accepter sans critique l’idée qu’elle est par essence du bon côté dans le combat pour la défense et la promotion de valeurs de cette sorte. Elle est en réalité tout à fait capable de prendre également le parti de l’oppression, du mensonge et de l’injustice, et elle le fait régulièrement.

Le vrai visage de la presse & ses masques

  • 12 Howard Fast, Mémoires d’un rouge, traduit de l’anglais par Émilie Chaix-Morgiève, Payot & Rivages, (...)

Si on n’est pas convaincu que les illustrations tirées du cas particulier de la presse autrichienne et de l’Autriche elle-même, à l’époque de Kraus, soient réellement transposables, on pourra méditer, par exemple, ce que dit Howard Fast à propos du comportement édifiant de la presse américaine dans son ensemble à l’époque du maccarthysme et de la chasse aux sorcières contre les communistes : « Nous ne pouvions pas admettre que le peuple américain nous eût complètement rejetés, que ce soit par peur, par indifférence ou parce qu’il s’était laissé endoctriner par l’incessant message anticommuniste que vomissaient la pressé écrite, la radio et la toute nouvelle télévision. La plus grande campagne de haine de l’histoire des États-Unis nous avait pris pour cible, et pas un seul journal américain important ne publia un mot pour notre défense. 12 » Ce n’est pas faire preuve d’une agressivité inacceptable envers la presse et pas non plus, pour mentionner un autre cliché, d’une forme d’anti-américanisme primaire que de rappeler périodiquement ce genre de chose comme une incitation nécessaire à l’humilité.

  • 13 « Karl Kraus, le monde intellectuel et la presse », in Satire et prophétie. Les voix de Karl Kraus, (...)
  • 14 « Le procès Friedjung », Die Fackel, n° 293, fin décembre 1909 ; traduction in Agone, 2006, n° 35/3 (...)

Récemment encore, au moment du déclenchement de la guerre en Irak, une des presses réputées les plus libres du monde s’est bel et bien laissée à nouveau manipuler par le pouvoir politique et impliquer dans une opération qui relevait en fait tout bonnement de l’intoxication et de la propagande. Il y a une analogie remarquable, que j’ai essayé de développer dans le premier chapitre de mon livre 13, entre ce qui s’est passé à ce moment-là et une affaire fameuse qui a donné à Kraus, en 1909, l’occasion de publier un de ses articles politiques les plus lucides et les plus profonds, à savoir l’affaire Friedjung 14. Cette affaire constituait, elle aussi, un exemple typique de manipulation de la presse et du monde intellectuel lui-même par les décideurs politiques pour imposer l’idée d’une guerre préventive – en l’occurrence contre la Serbie – que rien dans les faits ne justifiait. Dans le cas de l’affaire Friedjung, cela s’est simplement terminé par un camouflet humiliant pour le ministère des Affaires étrangères autrichien et pour l’Autriche elle-même. Dans le cas de la guerre décidée et déclenchée unilatéralement par les États-Unis contre l’Irak, cela a conduit malheureusement aux conséquences désastreuses et ­dramatiques que nous connaissons.

  • 15 Karl Kraus, Die Fackel, 21 avril 1923, n° 613, p. 37.

J’ai parlé du droit que l’on a de rappeler de temps à autre à la presse ses fautes – pour ne pas dire ses crimes, car c’est malheureusement bien de cela qu’il s’agit dans certains cas – et de l’exhorter à une certaine humilité. C’est d’une certaine façon exactement le genre de chose que Kraus a fait toute sa vie. Il pensait, du reste, que les moments où la presse est capable de faire preuve d’une réelle humilité sont d’une rareté exceptionnelle. Son comportement normal est plutôt une alternance entre l’arrogance extrême et la fausse humilité. Kraus fait, me semble-t-il, une observation singulièrement pertinente et tout à fait actuelle quand il écrit : « Il est remarquable de voir à quel point les journalistes se font une idée modeste de leur métier quand on l’attaque et avec quelle effronterie ils se pavanent comme la sagesse du monde quand ils se recommandent au lecteur et croient être seuls avec lui. Eux-mêmes, dans leurs congrès par exemple, ne peuvent pas se manifester trop d’honneur, mais, quand on se comporte avec eux de façon polémique, on leur fait trop d’honneur. 15 »

Effectivement, quand la presse est soumise à une critique sérieuse et se sent un peu en difficulté, elle ne manque jamais d’expliquer que les critiques se font une idée très exagérée de son importance et de son influence, qui sont en réalité tout à fait réduites et même à peu près négligeables. Mais les propos que l’on entend en temps normal et pas seulement dans les congrès de journalistes sur son rôle essentiel et sa sacro-sainte et irremplaçable mission de défense de la liberté de pensée et d’information, de la dignité humaine et de la culture constituent évidemment un son de cloche bien différent et sûrement beaucoup plus conforme à l’idée réelle que la profession se fait de son importance et de ses mérites. Soit dit en passant, il est heureux que Florence Aubenas ait été capable de faire preuve d’un peu plus d’humour et de modestie que la presse qui a organisé un battage d’une démesure et d’une grandiloquence comme on en avait rarement vu autour de celle qui, comme on nous l’a expliqué, après être partie pour nous, allait, Dieu merci, revenir aussi pour nous.

Si je me souviens bien, Madeleine Albright, à l’époque où Clinton était président des États-Unis, a dit une fois que la chaîne CNN était le ­seizième membre du Conseil de sécurité des Nations unies. Cela relevait sans doute de ce qu’on appelle l’exagération satirique ; et c’était sûrement une exagération encore plus grande de la part de Kraus de dire, comme il l’a fait, que, pendant des décennies, la presse avait été le seul pouvoir réel en Autriche et que, même après la fin de la Ire Guerre mondiale, le pouvoir politique, en l’occurrence la Première République autrichienne, avait continué à démissionner devant lui et n’avait pas eu le courage de prendre les mesures nécessaires pour limiter sa toute-puissance, son influence et ses abus. Ce qui n’est pas contestable, en revanche, et qui le scandalisait particulièrement, est que la presse, en Autriche encore plus qu’ailleurs, a joué un rôle déterminant dans le déclenchement et le déroulement de la Première Guerre mondiale, autrement dit, a contribué avec un empressement particulier à la perpétration de ce qu’il considérait comme un crime majeur contre l’humanité, mais n’a effectué après coup aucun examen de conscience réel, n’a assumé aucune responsabilité véritable et a été dispensée à peu près complètement par le pouvoir politique et l’opinion publique de l’obligation de rendre des comptes aux victimes et aux survivants de la catastrophe. Kraus n’a pas cru un seul instant qu’une presse qui s’était conduite de cette façon serait capable le moment venu de s’opposer à la menace d’une catastrophe qui risquait d’être encore plus grande, autrement dit, à la montée du nazisme.

  • 16 En l’occurrence, celle qui a vu l’élection de Nicolas Sarkozy. [nde]
  • 17 Libération, 21 septembre 2007, p. 2-3.

On ne comprend évidemment pas grand-chose à sa position si on oublie qu’il ne prend pas du tout au sérieux le mythe d’une presse qui serait en quelque sorte par nature oppositionnelle et résistante. Il pense que l’attitude naturelle de la presse est plutôt la soumission – il va même jusqu’à dire la prostitution – et qu’elle attend en général sagement de savoir qui sera le plus fort pour se ranger de son côté. C’est malheureusement, il faut le reconnaître, une impression que semble confirmer quelque peu la façon dont elle s’est comportée lors de la dernière ­élection présidentielle 16 et dont elle se comporte en ce moment. Le numéro de Libération du 21 septembre titre « L’Élysée, une agence à communiquer 17 ». Mais il est clair que la présidence de la République ne peut se transformer en agence à communiquer qu’à la condition que la presse et les médias mettent complaisamment à sa disposition les moyens de communication dont ils disposent. Et la bonne volonté avec laquelle ils le font depuis quelque temps est pour le moins révélatrice. Kraus cite l’exemple d’un ministre autrichien qui, à l’époque de la monarchie, avait dit qu’il est impossible de gouverner sans la presse, ce qui est sûrement devenu aujourd’hui encore beaucoup plus évident. Mais ce que nous sommes en train d’expérimenter en ce moment est peut-être la façon dont on peut essayer de gouverner non seulement avec la presse, mais même en quelque sorte par la presse.

  • 18 Le dernier en date de ces recrutés est, semble-t-il, Jean-Marie Colombani lui-même.
  • 19 Le Canard enchaîné, 26 septembre 2007, p. 6.

Le Canard enchaîné a rendu compte d’un livre d’Emmanuel Swartzenberg, Spécial dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ? On trouve cité dans l’article un passage assez remarquable sur le problème de crédibilité qu’a depuis un bon moment déjà la presse en question et qui semble aller plutôt en s’aggravant : « De ce point de vue, il semble que ce ne soit pas sous la présidence de Nicolas Sarkozy qu’il faille espérer une inversion de tendance. Ses interventions auprès des propriétaires de médias pour faire “trapper” un article ou placer un proche, le recrutement de journalistes réputés comme conseillers ou chargés de mission (une tradition ancienne, il est vrai, en France 18) laisse augurer une ère plus difficile encore pour la crédibilité des médias. 19 »

Il est heureux que l’auteur de ces lignes soit un journaliste. Si ce genre de discours était tenu par un critique des médias qui n’appartient pas au monde du journal, il serait presque certainement accusé de faire partie lui-même de ces gens qui veulent la mort de la presse et représentent par conséquent une menace sérieuse pour la liberté de pensée et la démocratie elles-mêmes. Or, si la question posée est « Qui veut la mort de la presse ? », la réponse, de l’aveu même de l’auteur du livre, ne devrait-elle pas être que c’est peut-être d’abord la presse elle-même, plutôt que ses ennemis réels ou supposés, qui veut et prépare sa propre mort ? Pour être plus crédibles, il faudrait sûrement, entre autres choses, que les journaux réussissent à donner l’impression d’être plus indépendants. C’est une des choses que n’a pas cessé de répéter Kraus ; et, quels qu’aient pu être au juste ses désirs à lui, cela n’a sûrement rien à voir avec le fait de vouloir la mort de la presse. Mais de qui dépend-il au juste, que les journaux soient plus indépendants, et donc plus crédibles, si ce n’est pas d’abord d’eux-mêmes ?

Il est important de rappeler à ce propos que Kraus a dit clairement qu’il redoutait moins, à tout prendre, la censure du pouvoir politique ou économique que la censure interne du rédacteur en chef ou l’autocensure spontanée du journaliste, qui sont tout à fait capables, quand il le faut, de devancer et de rendre inutile la première. Au lieu de prendre un air outragé à chaque fois que quelqu’un se permet de soulever la question de leur indépendance, les journaux feraient donc mieux d’essayer de se comporter, pour autant que cela dépend d’eux, de façon réellement indépendante et de ne pas sauter sur la première occasion qui s’offre à eux de démontrer, beaucoup mieux que ne pourrait le faire un critique quelconque, que l’indépendance dont ils se targuent n’est en réalité, dans bien des cas, qu’une apparence, qui ne trompe, semble-t-il, pas grand monde.

  • 20 Gaëlle Bohé, « Journalistes pigistes, journalistes sous contrôle ? », in Observatoire français des (...)

Un article paru récemment dans un livre consacré au problème de la concentration des médias, où l’auteur étudie la situation actuelle des pigistes, constate qu’une bonne partie d’entre eux disent avoir voulu devenir journalistes avec l’idée de participer à l’exercice d’un contre-­pouvoir et n’avoir pas tardé à découvrir une réalité bien différente, à savoir celle d’un journalisme dont l’indépendance par rapport au pouvoir est de plus en plus illusoire. De la même façon, une majorité parle du désir qu’elle avait de travailler pour la presse sérieuse et de son peu d’estime pour la presse à sensations mais avoue avoir pris conscience par la suite du fait que l’information n’est en fin de compte qu’une marchandise soumise comme les autres à la loi du marché. C’est, soit dit en passant, exactement ce que disait déjà Kraus à propos de la presse de son époque. L’article parle d’une évolution récente, qui aurait conduit les journaux d’une attitude de connivence avec le pouvoir (qui correspond à une phase dans laquelle les journalistes appartenaient encore aux monde des dominants) à une attitude de soumission spontanée aux exigences du pouvoir (qui est la caractéristique du comportement des dominés) : « Pas de ­censure idéologique, avec un censeur qui surlignerait et couperait des lignes ou paragraphes. Mais un assujettissement des journalistes aux lois du marché, qui les entraîne à pratiquer un journalisme “efficace” et à obéir non pas à un ou plusieurs individus mais à l’“information”, ou plus précisément “au traitement que l’on pense que les concurrents vont faire de l’information”. Un savoir-faire qui s’apprend par la lecture de la presse pour les journalistes autodidactes et sur les bancs de l’école pour les diplômés. Ainsi, sur les trente-trois pigistes que nous avons sondés, rares sont ceux qui disent avoir été censurés. Certains mentionnent des articles réécrits, remaniés, modifiés, mais jamais de coupes franches et effectives. En revanche, la quasi-totalité avoue avoir pratiqué au moins une fois et souvent plusieurs fois l’autocensure. La connivence et le discours dominant que fustigeait Pierre Bourdieu se sont aujourd’hui transformés en un assujettissement et une posture de dominé : l’intégration des codes du pouvoir, les excès de zèle pour éviter l’erreur et la peur de la sanction jouent à plein. Dans le cas des pigistes, la sanction consisterait en une réduction du volume de pige ou l’arrêt total d’une collaboration. La précarité financière d’une grande majorité d’entre eux rend cette sanction bien plus lourde qu’il n’y paraît. 20 »

  • 21 Ignacio Ramonet, « Médias concentrés », ibid., p. 17.

Les pigistes sont, pour leur part, clairement du côté des dominés et même probablement des exploités. Mais qu’en est-il, sur ce point, de la presse elle-même, dont la situation est sûrement devenue depuis quelque temps moins avantageuse et qui se fait avec raison des inquiétudes pour son avenir ? C’est difficile à dire. Mais qu’il faille parler de connivence et de complicité entre des puissances qui coopèrent pour la défense d’intérêts communs ou d’assujettissement consenti, cela ne fait naturellement pas une différence considérable quant à la nature du résultat. Dans les deux cas la pratique journalistique est, comme le soulignait déjà Kraus, bien différente de l’idéal que l’on prétend servir et de l’image que l’on continue malgré tout à essayer de donner. Il faut remarquer à ce propos que, contrairement à ce que l’on croit parfois, Kraus, dans sa critique de la presse, a toujours parfaitement distingué, d’un côté, les entreprises de presse et leurs patrons, qui participent clairement à l’exercice du pouvoir, et, de l’autre, les salariés dont le pouvoir de décision peut être à peu près inexistant et la situation matérielle on ne peut plus précaire. Aujourd’hui, c’est évidemment d’abord à ce qu’Ignacio Ramonet appelle les « appétits carnassiers des nouveaux empereurs de la communication 21 » – entre les mains desquels se trouve aujourd’hui concentré l’essentiel des médias – qu’il s’en prendrait ; en épargnant, comme il l’a toujours fait, les travailleurs de la presse, qui sont pour la plupart des victimes d’un dispositif qu’il perçoit déjà comme jouant essentiellement le rôle d’un auxiliaire dévoué dans le système du marché universel.

Kraus, la presse à sensation & le problème du « journalisme-revolver »

Même si l’effondrement de la monarchie et l’avènement de la République avaient fait naître, dans l’esprit de Kraus, quelques espoirs de changement et d’amélioration sur la question des relations entre presse et pouvoir politique, et celle de la réforme d’une législation sur la presse qu’il considérait comme beaucoup trop laxiste et comme constituant une sorte de garantie d’impunité et d’encouragement à l’irresponsabilité, il a eu très vite le sentiment qu’il n’y avait malheureusement pas non plus à attendre grand-chose, de ce côté-là, des nouveaux dirigeants. C’est une supputation qui, quelques années seulement après la fin de la guerre, en 1925-1926, a été confirmée au-delà de tout ce qu’il avait pu craindre par la façon dont tous les partis politiques, y compris le parti social-démocrate, l’ont laissé mener pratiquement seul la rébellion et le combat contre la dictature de Bekessy et également contre la corruption en général, qui était une chose dont, sous la république comme sous la monarchie, le monde politique s’accommodait, somme toute, remarquablement bien.

  • 22 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes [L’heure de la mort] », Die Fackel, mi-aout 1926, n° 732-734, p. (...)

Kraus lui-même et son avocat, Oskar Samek, ont investi dans la campagne menée contre Bekessy un nombre d’heures, une quantité de travail et une énergie positivement énormes, qui donnent une idée de l’importance exceptionnelle que le satiriste accordait à cette affaire. (Une fois la bataille terminée, il note que lui-même, depuis le mois d’avril 1925, a consacré un total d’à peu près 6 700 heures de travail à cette seule et unique affaire, et Oskar Samek près de 1 600 heures. « Je suis convaincu, écrit-il, que MM. Hindenburg et Ludendorff, quand ils ont mené la guerre mondiale avec une issue moins favorable, avaient bien moins de choses en tête et ont dormi beaucoup plus. » 22) Kraus a eu véritablement l’impression d’avoir réussi à amener à une conclusion heureuse, pour l’honneur d’un pays qui semblait avoir perdu tout sens de l’honneur, une affaire d’importance nationale ; et il a d’ailleurs différé à deux reprises la publication d’un numéro plus volumineux de la Fackel qui était déjà prêt et utilisé deux numéros successifs pour tenir ses lecteurs au courant du développement et de la conclusion de l’action qu’il avait entreprise. Il n’hésite pas à affirmer qu’il a dû accepter sans aucune honte le rôle de commissaire de police et même de Grand Inquisiteur, qu’on lui reproche par ailleurs souvent d’assumer, pour une tâche de salubrité publique consistant à suppléer aux défaillances criantes du pouvoir politique, de la police et de la justice, qui savaient parfaitement, mais ne faisaient rien, pour ne rien dire, évidemment, du comportement de la presse sérieuse et honorable, qui avait pourtant une belle occasion de mettre son comportement en accord avec les principes et les idéaux dont elle se réclame.

  • 23 Henrik Ibsen, Peer Gynt. Ein dramatisches Gedicht, aus dem norvegischen übertragen von Herman Stock (...)
  • 24 Karl Kraus, « Die Stunde des Gerichts [Le jour du jugement] », Die Fackel, début juillet 1926, n° 7 (...)

Après une série de citations tirées de Peer Gynt, concernant le personnage nommé « Der grosse Krumme [Le Grand Courbe] », dont Kraus se sert pour renvoyer à Bekessy, le premier des deux articles substantiels que Kraus a consacrés au commentaire des résultats obtenus dans la campagne qu’il a menée jusqu’à la victoire contre le maître chanteur, « Le jour du jugement », continue de la manière suivante : « Et pour finir le Courbe se réduit tout de même en rien et s’écrie d’une voix qui s’éteint : “Il était trop fort ! 23” Irrésistiblement le destin marche, bien que ce soit en hésitant à chaque pas – comme si Imre Bekessy le menaçait d’obtenir de lui par le chantage qu’il s’abstienne – vers le dénouement. S’il est atteint, je ferai un jour sous la forme de mémoires la tentative de relater quelle quantité de travail et quelle profusion d’amertumes, quel excès de vigilance et d’efficience ont été encore nécessaires derrière l’action verbale pour libérer une ville de la couche la plus épaisse des immondices de sa banlieue marécageuse, avec l’aide ressentie avec gratitude d’un petit nombre de gens et contre la résistance d’une multitude d’oppositions misérables. On apprendra de quelle façon les petits courbes en quantité innombrable se sont mis en travers de la tâche consistant à la fois à donner une forme à l’informe et à l’anéantir, et quel battement d’ailes épouvantable de grands oiseaux on a pu réentendre sans cesse pour le sauvetage du Courbe qui était un principe de leur vie commune. 24 »

  • 25 Ibid., p. 26

Kraus a toujours insisté sur le fait que ce qui est le plus grave n’est pas la corruption elle-même mais la compréhension et la tolérance dont elle bénéficie le plus souvent et la façon dont on s’évertue à décourager ceux qui, comme lui, sont décidés à la combattre. C’est même en réalité pire que cela puisque les corrompus peuvent, dans certains cas, réussir assez facilement à acquérir une position éminente et exemplaire : « Ce ne sont pas les faits de corruption qui accaparent mon attention mais le phénomène qui consiste dans le fait que ceux qui la représentent sont aujourd’hui appelés exclusivement à être les transmetteurs et les producteurs de valeurs culturelles. 25 » Il n’est pas non plus nécessaire, cela va sans dire, de chercher très loin dans l’actualité immédiate pour trouver des exemples frappants de cela.

  • 26 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes », art. cit., p. 1-2.

Le deuxième article que Kraus à consacré exclusivement à Bekessy, intitulé cette fois « L’heure de la mort », a été écrit après que l’intéressé, probablement une fois de plus grâce à des complicités et des protections dont il bénéficiait au plus haut niveau, a réussi à s’enfuir à l’étranger pour ne pas avoir à affronter la justice autrichienne. Il s’agit d’un communiqué de victoire dans lequel Kraus se flatte d’avoir mené à bien, pour une fois, une action qui mérite d’être considérée comme éminemment patriotique : « La crapule est dehors. Le travail a été grand et le libérateur ne peut pas encore respirer avec les libérés. La ville prostituée s’est levée, et même si je reste anonyme l’anonyme est parti, on le nomme, on le cherche, on ne le craint plus. Qu’Imre Bekessy n’ait pas encore été attrapé, ce n’est pas ma faute. Qu’il soit indispensable de l’estampiller encore comme criminel – pour lui couper à jamais toute possibilité de rétablissement, de même que comme exemple destiné à servir de mise en garde pour la famille plongée dans un deuil profond –, de cela nous ne voulons pas douter. Mais l’effort à accomplir pour lui faire quitter le pays – même si on ne réussissait pas à l’y faire revenir et à l’amener devant la cour fédérale –, je l’ai considéré comme de l’importance la plus vitale, et même comme le plus intellectuel et le plus sublime qui puisse échoir à quelqu’un s’il a simplement la passion d’être utile à la patrie, et je peux dire de moi que je me suis dévoué à cette tâche avec un patriotisme dont on trouverait à peine un exemple comparable dans l’histoire de la Guerre mondiale. 26 »

Kraus veut dire qu’il a véritablement délivré l’Autriche de la peur suscitée par un personnage qui avait réussi pendant des années à obtenir de tout le monde, y compris des gens situés au plus haut niveau, le silence complet sur ses activités criminelles, par la menace de révélations scandaleuses susceptibles de briser définitivement la carrière et la vie des personnes concernées. Il s’est trouvé que même le rédacteur en chef de l’Arbeiter-Zeitung, Friedrich Austerlitz, qui était de notoriété publique un homme d’une honorabilité parfaite, s’est trouvé menacé par des insinuations calomnieuses qui essayaient de l’impliquer, sans le citer nommément, mais en faisant en sorte que tout le monde puisse savoir de qui il s’agissait, dans de sordides histoires d’attentats à la pudeur commis sur des enfants.

  • 27 Ibid., p. 5-6 et 2-3.

Les victimes de Bekessy, même quand les révélations qu’il menaçait de publier étaient absolument mensongères, se sentaient contraintes la plupart du temps de garder le silence sur le chantage pour obtenir le silence du journal qu’il dirigeait sur eux-mêmes. Or Kraus – qui avait dès le début pris le risque de qualifier ouvertement Bekessy de maître chanteur et l’avait mis au défi de lui intenter un procès en diffamation (ce que l’intéressé s’était naturellement bien gardé de faire) – constate, une fois l’affaire terminée et le danger écarté, que si tout le monde se réjouit après coup de la fuite de Bekessy et se flatte d’avoir su depuis toujours que c’était un criminel, tout le monde également s’est contenté de savoir et s’est abstenu prudemment d’approuver autrement qu’en privé l’action entreprise contre lui : « Car qu’il exerce cette activité [le chantage] et rien en dehors d’elle était connu d’une ville qui, depuis des années, respire dans une atmosphère de chantage. Sur ce point, le monde bourgeois tout entier, et même en vérité les fonctionnaires les plus éminents du parti social-­démocrate, étaient d’accord avec moi ; là-dessus, tout ce qui a une vie officielle, une vie commerciale et particulièrement une vie privée était ­tellement de mon avis qu’ils ont préféré se taire et tolérer, supporter ­l’apparence de se trouver dans une situation misérable et le soupçon de la corruption cachée plutôt que d’acheter le fait d’être délivré du maître chanteur de la Grande Vienne en le payant du prix de l’injure [Unglimpf], qui constituerait son dernier acte de vengeance. Sur ce point ils étaient tellement de mon côté qu’ils m’ont laissé totalement le soin de combattre, à moi qui, en tant que marginal et écrivain isolé, avais, n’est-ce pas, à m’occuper de moins de choses. Eux tous, quand personne ne le voyait, m’assistaient de leurs vœux les plus chaleureux, s’accusaient les uns les autres de lâcheté, et ils étaient tous pénétrés par la situation de détresse pour laquelle je devais trouver une issue. Bref, Ophélie aurait douté plutôt de la clarté du soleil et de la lumière des étoiles que qui que ce soit à Vienne du fait que Bekessy était un maître chanteur. J’ai fait ce que j’ai pu. […] Je formule la prétention à un monument analogue à celui du sauveur de la forêt viennoise, non sans un groupe d’aides fidèles. S’il était cependant immodeste de proposer un tel projet, alors l’érection d’une colonne de la peste me suffit, sur laquelle je n’ai pas besoin d’être nommé mais qui devrait être la colonne de la honte pour les puissants et les dignitaires dont l’impuissance et l’absence de dignité ont été responsables du développement du fléau et qui se réjouissent à présent d’un sauvetage qui a été mon œuvre et dont ils ont entravé si ignominieusement la réalisation. 27 »

  • 28 Ibid., p. 7.

Je me suis attardé un peu sur cet exemple d’une bataille que Kraus a gagnée complètement – il en a malheureusement perdu quelques autres – et que, encore une fois, il a gagnée seul, essentiellement pour trois raisons. D’une part, elle illustre sur un cas extrême la façon dont la toute-puissance de la presse peut, si elle n’est pas limitée de façon appropriée, devenir oppressive et même criminelle. Kraus pensait que le pouvoir démesuré qu’on en est venu aujourd’hui à concéder aux journaux a de quoi faire peur et qu’il faut en avoir peur. Comme il le dit, « attraper le journaliste qui devient un criminel n’est pas difficile. Mais impossible à attraper, parce que camouflé sous des formes qui changent sans cesse, se moquant de toutes les normes légales et laissé uniquement au tribunal de l’histoire des mœurs reste le criminel qui devient journaliste 28 ». Au moment où il écrit ce genre de chose, Kraus pense que, dans l’état de la législation sur la presse et de la législation tout court en Autriche, il n’y a rien qui empêche réellement un malfaiteur de devenir journaliste, alors qu’il faudrait que les seuls à pouvoir devenir journalistes soient des gens qui possèdent une force de caractère et une rigueur morale exceptionnelles. Cela oblige, et c’est la deuxième raison qui m’amène à vous parler de cela, à s’interroger sur l’idée que se faisait Kraus des qualités morales que devrait posséder un journaliste digne de ce nom et du genre de mesures qu’il faudrait prendre, selon lui, pour qu’il devienne impossible à un criminel d’exercer ses activités sous le manteau du journalisme.

Je ne suis pas en train de suggérer, bien entendu, que le système de la presse, dans son état actuel, offre des possibilités du même genre que celles dont des hommes comme Bekessy, dans l’Autriche des années 1920, s’entendaient à tirer cyniquement parti. Les choses ont certainement changé de façon importante depuis ce moment-là et ce n’est probablement pas la menace du chantage qui constitue l’aspect le plus actuel du problème – même si ce qu’on appelait à l’époque de Kraus le « journalisme-revolver » n’a certainement pas disparu et s’il existe aujourd’hui comme hier une presse capable de se faire payer au moins autant pour se taire que pour écrire.

Ce qui est plus intéressant, et c’est la troisième des raisons auxquelles je pense, est la question de la menace que les journaux font peser sur le respect de la vie privée, qui a été d’un bout à l’autre une des préoccupations majeures de Kraus. Le début des années 1920 a vu l’apparition et le développement en Autriche de ce qui a été appelé un « nouveau journalisme », orienté principalement vers la recherche de la sensation et du scandale, et vivant essentiellement de l’exploitation de la curiosité malsaine que l’être humain éprouve généralement pour la vie privée de ses semblables. Nous n’en sommes assurément pas là, surtout en France, où il n’y a pas, à ce qu’on dit, de véritable presse de caniveau ; et nous avons même, si je comprends bien, eu la chance d’échapper récemment à la sortie d’une version française de la Bild-Zeitung. Mais ce qui en train de se passer en ce moment devrait tout de même nous faire réfléchir, puisque la seule presse qui jouisse encore d’une prospérité matérielle suffisante est désormais, semble-t-il, la presse people, ce qui donne une idée pour le moins inquiétante de ce que nos contemporains attendent en priorité du journal – et que celui-ci s’empresse de leur fournir en abondance. On peut se demander malheureusement si ce n’est pas à nouveau une confirmation de ce qu’on pourrait appeler, en pensant à ce qu’avait dit Kraus, la loi de la descente progressive et inéluctable au plus bas niveau.

  • 29 Ibid., p. 26-27.
  • 30 Ibid., p. 10.
  • 31 Ibid., p. 10-11.

Peut-on absoudre totalement ou partiellement la corruption journalistique en invoquant notamment les liens qui existent entre elle et la corruption politique, tels qu’ils se sont manifestés dans l’épisode de l’ascension et de la chute de Bekessy ? À ce propos, Kraus observe : « Il est vrai assurément que les journalistes corrompus tirent péniblement leur existence de celle des hommes de parti méritants qui, les uns avec leur morale relative, les autres avec leur amoralité absolue, profitent à fond de la liaison de la politique et de l’économie, jusqu’à ce que l’humanité trompée en ait assez. Mais il est aussi vrai que toute cette façon de faire fonctionner des intérêts derrière des expressions toutes faites [Phrasen] ne serait pas possible sans les lieux où on fait pousser la phraséologie, cette grande fumisterie de la politique, sans la fumisterie plus grande de la presse. 29 » Kraus dénonce, comme je l’ai dit, la complicité objective qui existe entre la corruption du monde politique et celle du monde journalistique, y compris la forme la plus extrême de celle-ci incarnée dans la figure démoniaque de Bekessy. Il parle de la « tolérance insupportable avec laquelle la social-démocratie a fait face à la peste qui s’est déclarée à Vienne 30 » ; et il ressent de façon particulièrement douloureuse le fait que Friedrich Austerlitz, qui non seulement savait mais voulait parler, ait été empêché de le faire et que son journal n’ait commencé à devenir courageux que quand le courage n’était plus nécessaire, une chose qu’il préfère malgré tout essayer d’oublier pour ne se souvenir que de la victoire finale : « Il n’y a pas davantage à tenir compte du fait que l’incitation à la liberté de parole a été la chose infâme qui est arrivée personnellement au rédacteur en chef de l’Arbeiter-Zeitung. Assurément cela ne peut pas ne pas me toucher particulièrement de façon mélancolique d’entendre à présent que le rédacteur en chef de l’Arbeiter-Zeitung n’a “jamais caché” que la corruption journalistique spécifique, pour l’éradication de laquelle il considérait comme indispensables des lois, “il la voyait incarnée précisément dans Die Stunde”. Assurément, qu’il ait eu cette conception et avec toute l’honorabilité qui lui est innée ait lutté pour ne pas la dissimuler, de cela je suis convaincu ; mais malheureusement la seule chose qui a pu devenir manifeste est que depuis des jours et des années il n’y est pas parvenu. 31 »

Que peut-on raisonnablement exiger de la presse & attendre d’elle ?

Quand on s’interroge sur ce qu’ont pu être les relations exactes de Kraus avec le monde du journal, il est intéressant de considérer d’un peu près celles qu’il a entretenues avec un journaliste comme Friedrich Austerlitz, qui sont, de ce point de vue, particulièrement éclairantes. Friedrich Austerlitz a été le rédacteur en chef de l’Arbeiter Zeitung de 1895 à sa mort en 1931. Au moment de sa disparition, Kraus, qui s’était toujours senti proche de lui, lui a rendu un hommage appuyé dans la Fackel, en soulignant, comme il l’avait fait dans les articles concernant l’affaire Bekessy, qu’on ne lui avait malheureusement pas laissé la possibilité de mener à bien les tâches qu’il s’était fixées et avait même fait à peu près tout pour l’empêcher d’y parvenir. D’une certaine façon, Kraus le considère comme étant lui-même une victime de l’inertie et de la pusillanimité des responsables du parti social-démocrate et de la social-démocratie elle-même.

  • 32 Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit par Pierre Deshusses, Agone, 2005.
  • 33 Cité par Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist. The post-war crisis and the rise of the sw (...)

Un des collaborateurs du journal, qui y est arrivé en 1919, Joseph Braunthal, note que ceux qui le dirigeaient « n’étaient pas des journalistes au sens anglais ou américain, c’étaient plutôt des essayistes, et un bon nombre d’entre eux étaient brillants ». Effectivement, les articles que j’ai pu lire, en particulier ceux que Kraus a utilisés pour la rédaction de Dritte Walpurgisnacht 32, montrent que le journal était exceptionnellement bien rédigé et le niveau de sa réflexion sur les questions politiques et culturelles remarquablement élevé (bien supérieur à mon sens à celui d’un bon nombre de journaux actuels qui affichent des prétentions comparables), ce qui n’a pas empêché Kraus de faire preuve malgré tout, à certains moments, d’une sévérité étonnante à son égard, notamment à cause de son orientation politique, qu’il trouvait généralement beaucoup trop complaisante pour la bourgeoisie et trop opportuniste. En ce qui concerne Friedrich Austerlitz lui-même, Braunthal écrit : « Il était un des rares membres de l’espèce des journalistes européens qui ressentaient profondément les grandes responsabilités qu’impliquait leur fonction. Il soutenait, et ne s’est jamais lassé de prêcher, que puisque les journalistes exerçaient un tel pouvoir, énorme, pour le meilleur et le pire, leur intégrité intellectuelle et morale devait être soumise à un niveau d’exigence particulièrement élevé. […] Il considérait le soin particulier apporté au langage comme la tâche suprême du journaliste. […] Une expression triviale ou une virgule mal mise le mettaient dans une rage noire, il faisait irruption dans le réduit de l’auteur négligent et disséquait passionnément l’expression appliquée de façon erronée, révélant dans bien des cas un sens nouveau de mots et d’expressions que leur usage irréfléchi avait eu pour effet de pétrifier. 33 »

Braunthal indique également que Friedrich Austerlitz était un travailleur absolument infatigable, qui était resté célibataire, n’avait pas de vie privée et passait douze heures par jour à son bureau. C’est encore un aspect sous lequel il ressemblait évidemment beaucoup à Kraus : ils avaient le même genre d’existence et consacraient leur vie à peu près exclusivement à ce qu’ils considéraient comme leur seule et unique tâche. Ils travaillaient tous les deux la nuit, Kraus rendait parfois visite à Austerlitz à son bureau dans la Rechte Wienzeile (comme le rapporte Sidonie Nadherny), et ils aimaient également avoir des conversations téléphoniques nocturnes. Comme le souligne Timms, il y avait évidemment un bon nombre de convergences entre les thèmes développés dans la Fackel, la dénonciation de la monarchie et du militarisme, de la presse capitaliste et de sa dévotion aux intérêts de la bourgeoisie, et le programme de l’Arbeiter Zeitung. Kraus a été abonné pendant un temps au journal mais s’en est éloigné de plus en plus à partir d’un certain moment, notamment à cause de l’attitude de réserve prudente qu’il avait adoptée et conservée jusqu’au bout pendant la guerre menée contre Bekessy. En avril 1926, il a mis fin à son abonnement mais a continué à rendre hommage à la personne de Friedrich Austerlitz, qu’il considérait un peu, dans le cercle des responsables de la social-démocratie, comme l’exception qui confirme la règle.

Comme on l’a vu, ils avaient tous les deux une conception qui pourrait être qualifiée de « sacerdotale » du métier de journaliste et une conscience aiguë de la distance de plus en plus grande qui semble exister entre l’idéal et la réalité. Il vaut mieux, évidemment, éviter de se demander où nous en sommes exactement aujourd’hui, de peur d’être obligé de constater que l’idée qu’ils se faisaient de la profession est probablement devenue incompréhensible et même un peu ridicule pour les nouveaux réalistes qui occupent aujourd’hui le devant de la scène dans le monde du journal. Mais il faut remarquer que, même sur ce point, l’accord entre Kraus et Austerlitz n’était pas total. Le deuxième, qui était également député à l’Assemblée nationale et avait contribué à faire voter le renforcement de la législation sur la presse, trouvait que Kraus accordait au journal une importance excessive en concentrant à ce point ses attaques sur lui ; et il avait tendance à considérer l’existence de la presse de caniveau un peu comme un effet secondaire à peu près inévitable et dont il faut s’accommoder de la liberté de la presse. La position de Kraus était plus rigoureusement morale et plus radicale. Il pensait qu’aucun journal ne devrait être autorisé à fouiller dans la vie privée des gens et à colporter des rumeurs sur des choses qui, comme leur vie sexuelle, ne regardent personne.

  • 34 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes », art. cit., p. 16-17.

L’affaire Bekessy a eu notamment pour effet, comme on pouvait s’y attendre, de confirmer plus que jamais Kraus dans sa certitude qu’il n’y avait pas de pardon possible pour la presse et pas de réconciliation concevable avec elle : « La supposition est vraie dans son principe : que le développement de la presse, dont le concept de la responsabilité est une insulte aux normes morales de l’humanité de même qu’à ses lois pénales, coïncide avec la dévastation mentale par la machine. Le discours irresponsable, dont ont été expulsées toute représentation vivante et la vision de tous les effets produits dans la vie, règne comme l’arme irresponsable de la nouvelle guerre, et parce que le mot, du fait qu’il est vidé de son contenu, a le pouvoir de commander encore le meurtre, il n’y a pas de vie pour la connaissance par laquelle les peuples pourraient se mettre d’accord sur la question de savoir à qui imputer la faute dans la guerre mondiale : pour la mener dorénavant contre la presse. Un tel espoir disparaît avec le progrès de la technique. 34 »

  • 35 Une partie de ce texte a été utilisée pour une conférence donnée à l’invitation des Amis du Monde d (...)

Kraus pensait aussi, cela va sans dire, que la liberté de la presse n’est pas une chose que l’on doit se sentir obligé de défendre à tout prix. Il peut y avoir des choses nettement plus importantes qui doivent être défendues contre la menace qu’elle est susceptible de représenter, de son côté, pour elles. C’est une attitude qui est sûrement difficile à comprendre aujourd’hui. Mais le problème est que celle d’Austerlitz, en dépit du fait qu’elle est plus modérée et plus réaliste, ne l’est probablement guère moins. Si l’on en juge d’après les témoignages dont on dispose sur le genre d’enseignement qui est dispensé aujourd’hui dans les écoles de journalisme, nous sommes décidément bien loin de l’époque où il pouvait y avoir à la fois des journalistes comme Austerlitz et des critiques radicaux du journalisme comme Kraus, qui partageaient malgré tout suffisamment de valeurs essentielles pour pouvoir continuer jusqu’au bout à entretenir des relations de complicité et d’amitié. 35

Notes

1 Karl Kraus, « La conquête du pôle Nord », in Cette grande époque, traduit de l’allemand par Eliane Kaufholz-Messmer, Rivages, 1990, p. 134.

2 Daniel Schneidermann, « Jospin, Allègre, Villepin… rentiers de la politique », Libération, 21 septembre 2007, p. 24.

3 Laurent Joffrin, Libération, 22 août 2007, p. 3

4 Edwy Plenel, Procès, Stock, 2006, p. 82-83.

5 Robert Musil, Journaux, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet, Seuil, tome 2, 1981, p. 231.

6 Ibid.

7 Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Gallimard, « La Pléiade », tome III, 1954, p. 751.

8 James Boswell, Vie de Samuel Johnson, traduit de l’anglais par Gérard Joulié, L’Âge d’homme, Lausanne, 2002, p. 238.

9 Noam Chomsky, « Le lavage de cerveaux en liberté », Le Monde diplomatique, août 2007, p. 1.

10 Ibid.

11 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes [L’heure de la mort] », Die Fackel, mi-août 1926, n° 732-734, p. 15.

12 Howard Fast, Mémoires d’un rouge, traduit de l’anglais par Émilie Chaix-Morgiève, Payot & Rivages, 2005, p. 257.

13 « Karl Kraus, le monde intellectuel et la presse », in Satire et prophétie. Les voix de Karl Kraus, Agone, 2007, p. 15-38.

14 « Le procès Friedjung », Die Fackel, n° 293, fin décembre 1909 ; traduction in Agone, 2006, n° 35/36, « Les guerres de Karl Kraus », p. 227-241.

15 Karl Kraus, Die Fackel, 21 avril 1923, n° 613, p. 37.

16 En l’occurrence, celle qui a vu l’élection de Nicolas Sarkozy. [nde]

17 Libération, 21 septembre 2007, p. 2-3.

18 Le dernier en date de ces recrutés est, semble-t-il, Jean-Marie Colombani lui-même.

19 Le Canard enchaîné, 26 septembre 2007, p. 6.

20 Gaëlle Bohé, « Journalistes pigistes, journalistes sous contrôle ? », in Observatoire français des médias, Sur la concentration dans les médias, Liris, 2005, p. 116-117.

21 Ignacio Ramonet, « Médias concentrés », ibid., p. 17.

22 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes [L’heure de la mort] », Die Fackel, mi-aout 1926, n° 732-734, p. 44.

23 Henrik Ibsen, Peer Gynt. Ein dramatisches Gedicht, aus dem norvegischen übertragen von Herman Stock, Philipp Reclam jun., Stuttgart, 1982, p. 47 (Peer Gynt. Poème dramatique, traduit du norvégien par François Regnault, acte II, scène 8, Éditions théâtrales, 1996, p. 64).

24 Karl Kraus, « Die Stunde des Gerichts [Le jour du jugement] », Die Fackel, début juillet 1926, n° 730-731, p. 2.

25 Ibid., p. 26

26 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes », art. cit., p. 1-2.

27 Ibid., p. 5-6 et 2-3.

28 Ibid., p. 7.

29 Ibid., p. 26-27.

30 Ibid., p. 10.

31 Ibid., p. 10-11.

32 Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit par Pierre Deshusses, Agone, 2005.

33 Cité par Edward Timms, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist. The post-war crisis and the rise of the swastika, Yale UP, New Haven/London, 2005, p. 251.

34 Karl Kraus, « Die Stunde des Todes », art. cit., p. 16-17.

35 Une partie de ce texte a été utilisée pour une conférence donnée à l’invitation des Amis du Monde diplomatique (ENS, Ulm) le 16 octobre 2007.

Jacques Bouveresse

Table des matières

Éditorial en marge des sirènes du «post-post…» Choukri Hmed et Sylvain Laurens

Un travail collectif sur la fabrique des catégories et l’invention de l’immigration

L’immigration : naissance d’un « problème » (1881-1883) Gérard Noiriel

Organiser l’immigration Benoît Larbiou

Sociogenèse d’une politique publique (1910-1930)

La construction du problème de l’émigration Victor Pereira

L’élite étatique & l’émigration portugaises vers la France (1957-1974)

« Sonacotra cédera ! » Choukri Hmed

La construction collective d’une identité collective à l’occasion de la grève des loyers dans les foyers de travailleurs migrants (1973-1981)

« Les Maliens à l’Élysée » Sylvain Laurens

Chronique d’une visite forcée

La mise en image du « problème des banlieues » au prisme de la division du travail journalistique Jérôme Berthaut

« Mériter d’être français » : pensée d’État & expérience de naturalisation Sarah Mazouz

Les immigrés du BTP à l’ombre de la « pénurie de main-d’œuvre » Nicolas Jounin

La Leçon des choses

« Un monument unique » Michel Vanoosthuyse

Introduction à la tétralogie d’Alfred Döblin Novembre 1918. Une révolution allemande

« Au commencement était la presse… » Jacques Bouveresse

Le pouvoir des médias & la rébellion de Karl Kraus : une leçon de résistance pour notre temps ?

Réalisation : William Dodé