couverture
Agone 41 et 42
« Les intellectuels, la critique & le pouvoir »

Parution : 13/10/2009

ISBN : 9782748900811

Format papier
288 pages (15 x 21 cm) 22.00 €
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Coordination Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera

L’« intellectuel » serait forcément « de gauche » ; il œuvrerait « naturellement » au seul service des dominés ; surtout, son action serait désintéressée. Quelques rappels historiques écornent vite cette belle image ; surtout ils montrent comment ont changé les valeurs au nom desquelles on s’« engage » pour quelles « nobles causes ». Un peu d’actualité montre combien les fonctions remplies sont toujours plus publiquement rentables.
Ce recueil revient sur les rôles qui ont porté certains intellectuels au cœur de mouvements de libération, qui n’ont parfois libéré qu’eux-mêmes, au sein d’une lutte des classes dans laquelle ils n’ont souvent jamais que changé de camp.

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SOMMAIRE

Orwell et la dictature des intellectuels, James Conant
Traduit de l’anglais & présenté par Jean-Jacques Rosat
Pour Orwell, le rapport des systèmes totalitaires aux « vérités » se limite à truquer les statistiques, trafiquer les photos et modifier les manuels d’histoire. Dans l’angsoc de 1984, en revanche, ces pratiques deviennent une seconde nature et sont légitimées par les intellectuels. Conant met en évidence le « scénario totalitaire » de la formation des croyances, où ce qui rend un énoncé vrai ou faux n’est pas sa comparaison avec la réalité ou avec les faits mais sa conformité ou non avec le système de règles en vigueur dans une communauté donnée. Ce qui a pour conséquence majeure de justifier par avance tous les cynismes et toutes les manipulations : il devient impossible de concevoir pour les intellectuels un autre rôle que celui de produire les normes de « vérité » qui assureront leur domination sur les esprits.

Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes. Introductions aux analyses de Makhaïski, Jean-Pierre Garnier
Présentation par Charles Jacquier
— Sur les intérêts de classe de l’intelligentsia (1898), suivi de Anciens et nouveaux maîtres (1905), Jan Waclav Makhaïski
Ce qui surprend le plus dans les thèses de Makhaïski, c’est leur extraordinaire actualité. Dès le début du XXe siècle, en effet, celui-ci décèle dans le socialisme « l’idéologie d’intellectuels qui tirent avantage de la position charnière qu’ils occupent au sein de la société capitaliste – par le contrôle de la production et la gestion de l’économie – ainsi que de leur monopole des connaissances pour tenter de s’ériger en nouvelle classe dominante. Cette classe ascendante de capitalistes du savoir serait limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir ses propres intérêts ». Les décennies qui suivirent allaient confirmer le bien-fondé de cette thèse.

Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique
Présentation par Charles Jacquier
— « Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? », Ante Ciliga
Ce texte revient sur « l’énigme de la révolution russe », définie sous la forme d’une question : « Comment a-t-on réussi à abolir en fait tout ce qui constitue la révolution d’octobre tout en conservant les formes extérieures ; à ressusciter l’exploitation des ouvriers et des paysans sans rétablir les capitalistes privés ni les propriétaires fonciers ; à commencer une révolution pour abolir l’exploitation de l’homme par l’homme et à la terminer en instaurant un type nouveau d’exploitation ? » La réponse à cette question se trouve dans la place prépondérante qu’y tint une intelligentsia cristallisée en bureaucratie de parti comme nouvelle classe dirigeante du capitalisme d’État.

Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire. Les analyses de Bruno Rizzi
Présentation par Charles Jacquier, textes traduits de l’italien par Miguel Chueca
— À propos de la « Circulaire », Paolo Sensini
— Circulaire (1950), Mario Mariani & Bruno Rizzi
— Étudiants & ouvriers (1968), Bruno Rizzi
Soucieux des exigences d’une réelle émancipation, Bruno Rizzi a poursuivi sa « critique prolétarienne de la bureaucratie soviétique » avec celle du « Parti », incarnation de la raison dans l’histoire, contre lequel on ne pouvait aller, sauf à se condamner à l’inexistence. Aux côtés de l’écrivain Mario Mariani, il questionne la bureaucratie des partis « révolutionnaires », qui transformait des organisations censées lutter contre le capitalisme et la société dominante en instrument d’oppression des masses qu’elles prétendaient représenter grâce à la coupure entre dirigeants et simples militants et l’imposition d’un ordre hiérarchique et centralisé : le dévouement de la base permettait au sommet de tirer les marrons du feu, que ce soit pour perpétuer ses habitudes ou s’imposer dans des circonstances favorables.

Régis Debray, « Maître ès renégats ». Exercice d’admiration, Thomas Didot (et Guy Hocquenghem)
Il est sans doute peu de mots aussi étrangers à une personnalité d’exception comme Régis Debray que celui de « conviction ». Et même quand il recopie un poncif comme « Les meilleurs penseurs sont ceux qui pensent contre eux-mêmes » (Le Scribe), c’est pour en faire le contraire d’un appel au doute. Chez quelqu’un d’aussi (bien) élevé, « penser contre soi-même » est un blanc-seing que s’offre le joueur pour anticiper les fluctuations du baromètre des positions. Quelle cause Debray n’a-t-il pas trahie, au nom de laquelle il a obtenu que lui soit fourni un marchepied, qu’il laissera bientôt pour un autre ? La seule pour laquelle il court : lui-même. Ajoutons donc la gratitude aux louanges pour la démonstration qu’il nous offre : révéler les intentions de ceux qui servent et se servent des individus de son espèce.

Sollers tel quel, Pierre Bourdieu
Suivi de Faits & gestes. Cursus honorum sollersien (1957–2007), Philippe Olivera & Thierry Discepolo
Ce type d’exercice a toutes les chances de recueillir, d’un côté, l’accusation de flicage vulgaire et de misérable acharnement qui passe à côté de l’essentiel : l’œuvre d’un immense écrivain français ; et de l’autre, des soupirs de lassitude devant la vanité d’une énième dénonciation qui ne va convaincre que les convaincus. Mais entre ces deux pôles se trouvent la plupart d’entre nous : ceux qui, contemplant du haut de cette chronologie le demi-siècle de nuisance que constitue le plan de carrière de Sollers, vont en prendre toute la mesure. D’une remarquable entreprise d’abolition de toute forme de cohérence comme de la manière dont on fait fructifier les placements symboliques et financiers. Et comment le plus honorable et le moins respectable se côtoient publiquement au plus grand bénéfice réciproque.

François Furet entre histoire & journalisme (1958–1965), Michael Scott Christofferson
Traduit de l’anglais par Françoise Jaouën
La nouvelle position de Furet comme provocateur aux marges de la gauche socialiste est renforcée par l’évolution de ses rapports avec le PCF qui résulte de la publication de La Révolution française. Certes, ce n’est pas la première fois que Furet critique le PCF et ses intellectuels, mais il le faisait autrefois sous un pseudonyme. En dévoilant son identité en 1965, Furet met vraiment un terme à l’épisode communiste de son parcours personnel. Avec La Révolution française, il amorce un tournant décisif, devient un historien révisionniste de la Révolution et se tourne vers la gauche centriste libérale en exploitant la nouvelle configuration du champ intellectuel et court-circuitant la caution universitaire, au fondement de la réputation de ses pairs. Ce chamboulement de l’historiographie révolutionnaire ne sera pas sans conséquence, y compris jusqu’à nos jours.

Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition », Christophe Gaubert
Alors qu’il n’est plus très éloigné de sa chaire au Collège de France, Pierre Rosanvallon déclarait qu’au milieu des années 1970 il voulait déjà réaliser « un travail intellectuel original et de fond ». Depuis lors, il s’est illustré par des publications à tonalité mi-pédagogique, mi-thérapeutique ; et il s’honore d’être reconnu pour une « œuvre » qui, lui ayant coûté de longues heures de fréquentation de la Bibliothèque nationale, délivre au lecteur une prose sentencieuse sur le destin de « nos démocraties ». Ce mélange contribue à expliquer son succès sur le marché scolaire et sur le marché intellectuel de grande diffusion, qui allait lui permettre de promouvoir la figure de l’« intellectuel de proposition » contre la figure de l’« intellectuel critique ».

Radical, chic, et médiatique, Adam Garuet
Il y aurait consensus sur le fait qu’une vague de penseurs allant d’Alain Badiou à Toni Negri en passant par Slavoj Zizek, Giorgio Agamben et Alain Brossat participe à relégitimer la violence politique. Comment expliquer la bienveillance des journaux pour cadres branchés à leur égard  ? Si aucun observateur n’a relevé chez ces intellectuels radical-chic les marques d’un élitisme prétentieux, c’est parce qu’il est au principe de l’attirance des lecteurs à qui s’adresse d’ordinaire ce genre de produit. Leur tendance à l’emphase est donc ajustée aux attentes des journalistes moins parce qu’elle rencontre leur goût de la subversion que parce qu’elle comble leur souci de distinction. C’est ainsi que les postures radical-chic communient dans le rejet des questions de stratégies et des formes traditionnelles de lutte politique.

Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche). À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher », Camille Trabendi
Ce texte désigne « des personnes pour autant qu’elles sont la personnification de positions ou de dispositions génériques ». Et ceci dans le but de rendre « difficiles certaines formes de terrorisme ». Et d’abord celle du débat « démocratique », où tout conflit d’intérêts est réduit à un jeux sans enjeux d’opinions contradictoires, qui n’engagent pas plus leurs auteurs (autorisés) que la mise en pratique de leurs idées (autorisées). Mais ce texte ne prétend à aucune grandeur, voulant au contraire donner à l’attaque ad hominem ses lettres roturières. Et ce pour substituer au désenchantement proverbialement attaché à la critique radicale l’optimisme qu’offrent les satisfactions de l’efficacité.

Sur la responsabilité sociale du savant, Alexandre Grothendieck
Introduction par Charles Jacquier
Si quelques faibles « esprits forts » ont pu gloser sur la folie d’un personnage hors norme, aux yeux du mathématicien Grothendieck, le militantisme est avant tout un engagement existentiel pour un véritable changement social au profit du plus grand nombre et dont il faut payer le prix. Pour lui, le savoir est un instrument à mettre au service de tous. Cet engagement est donc tout sauf un moyen détourné de « faire carrière » et, après quelques excès de jeunesse aisément pardonnables aux fils et filles de bonne famille, de rentrer dans le rang, auréolé de ces hauts faits, ressassés ad nauseam par ceux pour qui la culture n’est que la forme la plus achevée de la distinction sociale et la carte d’accès au monde des dominants.

« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés », Gérard Noiriel
Entretien par Thierry Discepolo & Philippe Olivera
J’ai essayé de montrer que l’espace public s’était construit à la fin du XIXe siècle grâce aux moyens de communication de masse, qui fabriquent le « sens commun » politique parce qu’ils touchent le plus grand nombre. Les affrontements entre « intellectuels de gouvernement » et « intellectuels critiques » sur valeurs républicaines vs racisme républicain illustrent à mes yeux le fait qu’ils peuvent polémiquer parce qu’ils parlent un langage commun, qu’ils ont emprunté au champ politico-journalistique. Il en va de même pour la question raciale : ce ne sont pas les intellectuels qui ont joué le rôle déterminant dans l’« ethnicisation du discours social » mais les grands médias. Le rôle de l’« intellectuel spécifique » est de « déconstruire » ces catégories de façon à laisser aux citoyens d’autres possibilités d’affiliation, de revendication.

Le philosophe, les médias et les intellectuels, Jacques Bouveresse
Entretien par Thierry Discepolo
J’ai toujours eu du mal à comprendre la façon dont, à l’époque que l’on peut appeler celle du « Tout est politique », la politique a pu être acceptée et fonctionner, pour une bonne partie du monde intellectuel, comme une sorte de théologie de remplacement. Il est particulièrement difficile, pour un intellectuel qui croit à l’importance de vertus comme l’honnêteté intellectuelle et une certaine sensibilité à la vérité, et qui est épris de clarté et de précision, de prendre réellement au sérieux la politique, tellement le langage politique et la pratique politique donnent à première vue l’impression de représenter en permanence à peu près le contraire exact de cela : l’équivoque, la duplicité, le mensonge, l’approximation, le vague, la rhétorique creuse et, dans bien des cas, le non-sens pur et simple.

Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels, Jean-Jacques Rosat
Le succès du constructivisme de la connaissance parmi les intellectuels tient au fait qu’il leur donne du pouvoir. D’abord à l’intérieur du monde académique : si vous affirmez que telle théorie en physique ou en biologie doit la reconnaissance dont elle jouit non à sa vérité mais à divers facteurs sociaux et historiques que vous vous faites fort d’exhiber, vous assurez la supériorité de votre discours sur les sciences en question sans avoir besoin de rien en apprendre sérieusement. Ensuite du pouvoir tout court, dans la vie sociale et politique, en tant professionnel de l’usage du langage : s’il n’y a pas de faits et pas de réalité objective susceptible de constituer un régulateur pour ce que nous disons, qui pourrait encore imposer des limites à la rhétorique et au pouvoir des mots ? Et à ceux qui détiennent le pouvoir sur les mots.

Vous avez dit « anti-intellectualisme » ?, Philippe Olivera
Comme le relèvent Julliard et Lindenberg, la question qui se joue autour de ce qu’ils appellent « les anti-intellectualismes » est celle des « prétentions illégitimes des clercs au pouvoir temporel » – tout savant quittant sa tour d’ivoire tombera sous le coup de l’accusation de faire carrière dans le monde. On comprend alors l’intérêt de distinguer les « péchés véniels » des intellectuels épinglés par un Péguy – en l’occurrence Durkheim ou Lavisse, pour leur compromission avec l’appareil d’État de la IIIe République – et les « péchés mortels » des intellectuels compromis dans l’aventure « totalitaire » (indistinctement fasciste ou communiste) : se placer soi-même du côté du « véniel » ; mais aussi suggérer que tout acharnement contre les premiers cache mal une volonté inavouable d’excuser les seconds…

(Auto-)dérision, Alain Accardo
Présentation par Thierry Discepolo
— Sur l’action politique du Penseur critique
— Mettons-nous autour d’une table !
Notre monde est désormais un vaste salon où l’on cause, le règne du débat permanent. On débat à deux, à cent, à dix mille, en face-à-face ou par médias interposés ; on parle de tout, de rien, pour un oui, pour un non, on dit une chose et son contraire, on noie le poisson, on subtilise, on alambique, on quintessencie, on sophistique, on nuance, on dialectise, on disserte et on dissèque, on jargonne, on charabiase, on pilpoulise, on escobarde et on babélise, à l’infini, à perte d’haleine, à perte de sens, on parle pour parler, on parle pour se faire voir plus encore que pour se faire entendre, on parle surtout parce qu’on n’a rien à dire, pour éviter de penser, pour éviter qu’il y ait « un blanc » pendant lequel, qui sait, on pourrait se remettre à réfléchir. On parle pour différer indéfiniment le moment d’agir.

Dossier de presse
Compte-rendu Henri Clément Tout est à nous ! n°84, 13/01/2011
Compte-rendu HF Gavroche n°163, juillet-septembre 2010
Compte-rendu Vincent Chambarlhac Revue Dissidences n°8, mai 2010
Compte-rendu Freddy Gomez A contretemps n°36, janvier 2010
Compte-rendu
Café de Flore, boulevard Saint-Germain, à Paris, mardi 30 novembre dernier : dans ce petit écrin pour mondains friqués, BHL célébrait les 20 ans de la Règle du Jeu, revue philosophique qu’il dirige et division blindée au service de la société de marché et de toutes les grandes causes impérialistes. Tout le petit monde intellectuel et artistique parisien s’y pressait . Vous me direz que tout ceci n’est pas très intéressant, et vous aurez raison. Mais c’était l’occasion rêvée de vous parlez du double numéro 41/42 d’Agone, une revue d’un tout autre calibre. Consacrée pour l’essentiel à la question de la place et du rôle des intellectuels, elle déboulonne quelques figures (Sollers, Debray, Rosanvallon…), exhume des pièces du débat aujourd’hui indisponibles (Makhaïski, Rizzi…) et mène deux entretiens particulièrement intéressants avec Noiriel et Bouveresse. A signaler par ailleurs, la contribution d’Adam Garuet, intitulée Radical, chic et médiatique : Badiou, Zizek, Brossat, Vidal, il n’épargne personne ou presque, critiquant un vocabulaire souvent obscur et des jeux de langages déconnectés des luttes concrètes des classes laborieuses. Ce volumineux dossier réunit les éléments d’un débat que le NPA devra prendre à bras le corps, s’il veut parvenir à se doter de capacités d’analyses et d’élaborations collectives qui ne soient pas confisquées par les professionnels de la pensée, et par les réseaux universitaires en particulier. En accord ou non avec les conclusions exposées dans ce numéro, ce qui frappe avec cette revue, c’est sa grande qualité : exigence éditoriale, excellente tenue des contributions, elle se donne les moyens d’exposer ses arguments et de mener le débat, en particulier sur la place des intellectuels critiques. Avec une bonne dose d’auto-dérision, comme le démontrent les deux textes d’Alain Accardo – en particulier Sur l’action politique du penseur critique – qui invite à dépasser le seul « stade des idées » pour se plonger dans l’arène de la lutte des classes !
Henri Clément
Tout est à nous ! n°84, 13/01/2011
Compte-rendu

A travers des textes historiques rares, des portraits sans complaisance et des entretiens de haute tenue (Jacques Bouveresse, Gérard Noiriel), la revue Agone aborde le thème des rapports des intellectuels au pouvoir et à la vérité.
« Qui contrôle le passé contrôle le futur, qui contrôle le présent contrôle le passé ». Cette célèbre maxime de George Orwell dans 1984 résume la part d’implication de l’intelligentsia dans la reproduction de l’absolutisme des États. Elle n’a pourtant pas empêché les falsificateurs de la réalité de prospérer. En France, s’appuyant sur les travaux de Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault et Jean-François Lyotard, le constructivisme – un postulat qui abolit la distinction entre le vrai et le tenu pour vrai, détruisant par là les outils de libération que sont les faits, la vérité, la raison – entraîne une manipulation de la pensée et des esprits d’une ampleur inégalée dans les médias et les institutions.
Suivant la démarche de Karl Kraus osant « citer des textes et des noms et désigner les responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse ordinaire », plusieurs articles retracent les stratégies de carrière d’arrivistes notoires, de Régis Debray à Philippe Sollers, en passant par François Furet et Pierre Rosanvallon. Mais la servilité à l’endroit du pouvoir relevant plutôt de la coutume que de l’exception, on peut préférer à ces personnalités omniprésentes dans l’actualité celles, plus rares, de ceux qui dénoncent l’ordre dominant au lieu de le servir. Ainsi le grand mathématicien Alexandre Grothendieck tranche par son interrogation sur la responsabilité sociale du savant et son refus des prix, honneurs et distinctions. En 1970, il fonde, avec quelques-uns de ses pairs, le mouvement écologiste et pacifiste « Survivre et Vivre », porteur de solutions alternatives et d’une critique radicale du scientisme.
Ce numéro révèle aussi des penseurs méconnus en dépit de l’importance de leurs œuvres. Dès 1898, Jan Waclaw Makhaïski (1867–1926) analyse les intérêts de classe de l’intelligentsia et les dangers du réformisme social-démocrate. Dans « Anciens et nouveaux maîtres » (1905) il perçoit parmi les premiers une caste de privilégiés, « les capitalistes du savoir », vivant tout autant que les détenteurs du capital aux dépens des ouvriers et des paysans.
La critique radicale de la nouvelle classe dominante en URSS apparaît dans les années trente avec le communiste yougoslave Ante Ciliga (1898–1992), auteur de Dix ans au pays du mensonge déconcertant. La justesse de ces réflexions venues d’un marxiste critique influence le militant italien Bruno Rizzi (1901–1977). Il observe la naissance du collectivisme bureaucratique en URSS, dans l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, mais aussi dans les Etats-Unis du New Deal et publie La bureaucratisation du monde (1939). Selon Guy Debord, ce livre résout l’énigme d’une révolution russe par le bas se transformant en dictature bureaucratique par le haut. En 1968, dans un article intitulé « Etudiants et Ouvriers », Rizzi suggère à titre expérimental, la socialisation en gestion directe de trois ou quatre entreprises étatiques : « Et pourquoi ne pas remettre la gestion des chemins de fer aux cheminots, les manufactures de tabac à ceux qui y travaillent… »
Alain Accardo conclut par un exercice d’autodérision sur des intellectuels incapables de proposer une alternative au capitalisme et palabrant sans fin de tout entre eux pour « différer indéfiniment le moment d’agir ».

HF
Gavroche n°163, juillet-septembre 2010
Compte-rendu

La revue Agone consacre ce numéro au débat sur les intellectuels, la critique et le pouvoir ; en soit, ces nombreuses contributions forment de nouvelles pièces à un dossier rouvert par l’édition des Intellectuels contre la gauche de Michaël Scott Christofferson (Agone, 2009), qui resserre ici l’analyse autour de François Furet. Une longue recension articles après articles serait là fastidieuse ; précisant l’architecture du volume, je m’attacherai ensuite à quelques pépites.
Agone choisit d’inscrire la réflexion dans le temps long, s’attachant à la pensée d’Orwell sur cette question (James Conant), revenant sur le rôle de l’intellegentsia au sein des partis marxistes à partir des analyses de Makhaiski, présentées par Charles Jacquier. La reproduction d’articles d’Ante Cilinga, les analyses de Bruno Rizzi sur la bureaucratie révolutionnaire attestent du souci d’ancrer la réflexion sur des relations (révolues ?) entre intellectuels et pouvoirs inscrites dans l’orbite du marxisme. En contrepoint, les propositions de fin de volume sur l’anti-intellectualisme (Ph. Olivera), mais surtout le constructivisme comme outil de pouvoir intellectuel (JJ Rosat) ancrent la lecture dans des champs régis par l’espace public. Les entretiens réalisés par Thierry Discepolo, Philippe Olivera avec Gérard Noiriel (Dire la vérité au nom des opprimés), Jacques Bouveresse (Le philosophe, les médias, les intellectuels), dépaysent ces propos, interrogeant la politique comme théologie de remplacement (Bouveresse), ou le langage commun des intellectuels, ces Fils maudits de la République (Noiriel, 2005).
Ainsi encadré, l’essentiel du numéro porte sur des figures d’intellectuels, des postures, des manières d’être (à l’espace médiatique). Le propos peut être prétexte à l’exécution, réjouissante : Régis Debray est ainsi « Maître es renégats » pour Thomas Didot s’attachant à un exercice d’admiration emprunté à Guy Hocquenghem ; la reproduction de Sollers Tel Quel par Pierre Bourdieu (1998) s’adjoint d’un cursus honorum sollersien (1957–2007) éloquent. L’exercice est pourtant là de style, ou de rééditions, précieuses. L’essentiel de l’apport de cette livraison tient aux articles qu’escortent ces contributions. La clé de voute du propos réside sans doute dans les modalités de l’engagement du savant selon Alexandre Grothendieck, soit un militantisme existentiel, proche du refus de parvenir naguère théorisé par Albert Thierry selon Ch. Jacquier qui introduit ce texte1. Jugé à l’aune du refus de parvenir, les figures de F. Furet (Michael Scott Christofferson), Pierre Rosanvallon (Christophe Gaubert) indiquent toutes deux la logique des places qui animent leurs itinéraires respectifs. Pour l’un, un jeu constant du journalisme (Nouvel Observateur) à l’histoire dans l’horizon d’une histoire révisionniste de la Révolution française qui « court-circuite » Albert Soboul, l’Université ; pour l’autre, capitalisant l’appartenance cédétiste et l’EHESS, la genèse de l’intellectuel « de proposition » contre l’intellectuel critique. D’aucuns y verront la figure de l’intellectuel de gouvernement (Noiriel, 2005). À ces articles succède la déconstruction de la posture de Badiou, Radical, chic et médiatique, sous la plume d’Adam Garuet, dépeint là comme un penseur en apesanteur, animé d’une radicalité de papier. Certes féroce, la charge sonne juste dès lors que l’on se situe dans l’horizon d’un projet politique qu’exhibe Badiou sans véritable réflexion concrète, hors le fétichisme de l’Organisation politique, sur la mobilisation des masses.
La saisie de cette foire sur la place (intellectuelle) s’enrichit de la contribution de Camille Trabendi S_ur la fonction de deuxième et troisième couteau (de poche)_.Sont visés Thierry Fabre, Jérôme Vidal, Pascal Blanchard. Le premier campe la figure de “l’intellectuel de région” en PACA : omniprésent, vibrionnant (incontinent suggère Camille Trabendi), il intervient sur tout, construisant ainsi par ce mouvement perpétuel une notoriété restreinte aux seules collectivités territoriales. Pour demeurer dans la typologie de Gérard Noiriel, on évoquera alors un intellectuel de gouvernement réduit aux acquêts. Jérôme Vidal vient ensuite ; en jeu son concept de puissance d’agir, assis sur les publications d’Amsterdam, les revues Vacarmes, Multitudes. L’accusation se précise des considérations sur le monde de l’édition, Camille Trabendi reconnaissant dans les déclarations de Jérôme Vidal davantage une stratégie de carrière qu’un travail d’édition militant, politique. Le lecteur reste alors légèrement sur sa faim, regrettant que le trait polémique ne s’enrichisse pas là d’exemples tirés du monde de l’édition (Maspéro, La Fabrique, Agone évidemment, Raison d’Agir…) après à donner plus de relief à la charge. De facto, c’est Pascal Blanchard campé en entrepreneur mémoriel qui donne la clé de l’article. Héraut d’une forme francophone de history business mâtiné de com, Pascal Blanchard construit sa réputation d’historien, de challenger, par des coups médiatiques. Il s’agit donc moins dans cet article (mais la réserve pourrait convenir pour d’autres figures évoquées) d’attaque ad hominem, mais plutôt d’analyses de « positions sociales identifiées à des noms » (Bourdieu). La portée critique de ce numéro tient toute entière dans cette manière d’entrevoir les relations des intellectuels et de la critique au pouvoir.
À lire donc, articles après articles, au gré de ses humeurs comme de ses intérêts. Mais à lire surtout en miroir du numéro2 de Marginales consacré au refus de parvenir . Où l’on voit qu’Agone est une structure éditoriale militante, proche dans ses publications, des réflexions sur l’intellectuel collectif. Apparait alors une autre manière d’aborder les relations des intellectuels à la critique, au pouvoir : Agone comme revue et structure éditoriale sont matériaux d’une analyse sans doute décentrée des jeux médiatiques, et davantage attachée à l’horizon militant des politiques éditoriales.

1 Sur le refus de parvenir, dont Marcel Martinet fut le passeur après Albert Thierry, par son ouvrage Culture prolétarienne publié chez Agone (2003), cf. Vincent Chambarlhac, « Le refus de parvenir, une logique collective de la soustraction ? », lire l’article en ligne.

2 Marginales, Revue de littérature et critique, n°2, automne 2003.

Vincent Chambarlhac
Revue Dissidences n°8, mai 2010
Compte-rendu
Copieux sommaire, comme d’habitude, pour cette dernière livraison de la revue-livre Agone consacrée à la vaste question des intellectuels et de leurs rapports à la critique et au pouvoir. On se doute que, sur un sujet aussi fourre-tout, le risque était grand de céder à l’habituel et plaisant exercice de détestation de quelques petites ou grandes pointures de l’intellectualité histrionique (Sollers), pontifiante (Debray), académique (Furet), propositionnelle (Rosanvallon) ou radicale-chic (Negri, Zizek, Badiou and co.). Sitôt lues, pourtant, les (trop) nombreuses pages qui leur sont consacrées, induisent immanquablement une assez pénible sensation de déjà dit ou de trop dit. La question demeure de savoir si le rôle d’une revue critique est de servir de faire-valoir (critique) à une caste de clercs essentiellement occupée à faire en sorte qu’on parle d’elle, de manière laudative ou à charge. A contrario, on trouve, dans ce numéro, de l’excellent à la pelle, et c’est finalement ce qui compte. Il en va ainsi d’un entretien accordé par Jacques Bouveresse à Thierry Discepolo, dont on a retenu cette phrase : « Le pouvoir ou en tout cas la proximité avec le pouvoir est hélas souvent la seule chose dont on puisse dire clairement, au moment où ils l’obtiennent effectivement, que c’était au fond ce à quoi aspiraient depuis le début certains intellectuels. » Sur une thématique similaire, le lecteur sortira forcément ragaillardi de la lecture de l’étude de James Conant -– « Orwell et la dictature des intellectuels ». Sur sa lancée, il ne pourra qu’apprécier à leur juste (et haute) valeur les textes, choisis, annotés et brillamment présentés par Charles Jacquier, de Jan Makhaïski (1867-1926) – « Sur les intérêts de classe de l’intelligentsia » (1898) et « Anciens et nouveaux maîtres » (1905), précédés d’une bonne introduction de Jean-Pierre Garnier –, d’Ante Ciliga (1898-1992) -– « Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? » -– et de Bruno Rizzi (1901-1977) – « Circulaire » (1950) et « Étudiants et ouvriers » (1968). Enfin, en contrepoint parfait de la figure monstrueuse et pathétique de l’intellectuel de pouvoir, le lecteur découvrira, toujours présenté par Charles Jacquier, le parcours exemplaire d’Alexandre Grothendieck, fils d’anarchiste apatride et mathématicien de premier plan, qui pratiqua, sa vie durant, le principe du « refus de parvenir », si cher aux syndicalistes révolutionnaires du début du siècle dernier.
Freddy Gomez
A contretemps n°36, janvier 2010
up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D