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Agone 43
« Comment le genre trouble la classe »

Parution : 18/06/2010

ISBN : 9782748901221

Format papier
272 pages (15 x 21 cm) 22.00 €
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Coordination Thierry Discepolo & Gilles Le Beuze

Il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large : bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? Ce serait aussi simpliste que de penser que le prolétariat est un concept dépassé parce qu’on trouve en son sein des contremaîtres. La classe des femmes existe dans la mesure où existe une très nette division sexuelle du travail, qui exige des unes qu’elles réalisent le travail de reproduction sociale et qui en exempte les membres de la classe des hommes. Et il convient d’observer un organisateur du travail beaucoup plus à même de dresser des stratégies à moyen et long terme : l’État, en tant qu’agent des logiques d’accumulation de capital.

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SOMMAIRE

Éditorial: Ce que le tournant postmoderne fait au féminisme, la rédaction

Le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes : une nécessaire réactualisation, Christophe Darmangeat
De tous les thèmes qu’aborda il y a cent trente ans Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, celui de l’oppression des femmes est sans aucun doute l’un de ceux qui continue de nos jours à être le plus chargé d’enjeux. L’ensemble des féministes conséquents ont en effet toujours considéré que le combat pour l’émancipation des femmes devait s’appuyer sur une claire compréhension des causes et des mécanismes de leur oppression. Les lignes qui suivent se proposent d’indiquer autour de quels axes il convient d’actualiser les raisonnements marxistes sur ce sujet à la lumière des innombrables découvertes qui se sont accumulées depuis un siècle.

Une force féminine consciente et responsable qui agisse en tant qu’avant-garde de progrès. Le mouvement des Mujeres Libres (1936–1939), Miguel Chueca
Dans sa « double lutte » pour l’émancipation sociale et féminine – pour la « liberté extérieure » et la « liberté intérieure » de la femme –, un des principaux mérites de Mujeres Libres fut certainement de mettre en évidence les points aveugles de l’organisation syndicaliste révolutionnaire dont elles étaient issues. Mais cela ne doit pas faire oublier que ce mouvement avait mis aussi à découvert les limites du seul combat contre les injustices issues de la différence de genre, qui pouvait éclipser – voire nier – le combat contre les différences de classe et la domination sociale, des sujets auxquels les femmes ouvrières de Mujeres Libres ne pouvaient rester indifférentes.

Une femme de mineur à la tribune de l’Année internationale de la femme (1976), Domitila Barrios de Chungara
Traduit de l’espagnol par Louis Constant et présenté par Elsa Laval
Je suis montée à la tribune et j’ai parlé. Je leur ai montré qu’elles ne vivaient pas dans le même monde que nous. Je leur ai montré qu’en Bolivie on ne respecte pas les droits de l’humanité. Que les dames qui s’organisent pour jouer à la canasta et applaudir le gouvernement ont droit à toutes les garanties et à tous les respects. Mais les femmes comme nous, les ménagères, qui nous organisons pour que se lèvent nos peuples, nous sommes battues, nous sommes poursuivies. Elles ne voyaient pas nos compagnons cracher leurs poumons sanglants, morceau par morceau… Elles ne voyaient pas la dénutrition de nos enfants. Et, bien sûr, elles ne savaient pas, comme nous, ce que c’est de se lever à quatre heures du matin et de se coucher à onze heures ou à minuit, rien que pour arriver à accomplir son travail domestique, parce que nous manquons de tout.

Pourquoi le post-structuralisme est une impasse pour le féminisme, Barbara Epstein
Traduit de l’anglais par Philippe Olivera
Les hypothèses qui sous-tendent le postmodernisme vont à l’encontre des fondamentaux du radicalisme politique et sa structure implicite est en contradiction avec les valeurs progressistes. La version du poststructuralisme adoptée par les féministes a principalement eu pour effet de saper l’analyse du monde social, en remplaçant les préoccupations sociales par des préoccupations intellectuelles et esthétiques. Bien que n’étant pas motivé par le dessein secret d’anéantir les mouvements progressistes, le postmodernisme a pour effet de déstabiliser les efforts tendant vers une analyse progressiste et décourage l’intérêt pour la réalité sociale.

Féminisme et postmodernisme, Sabina Lovibond
Traduit de l’anglais par Bruno Ambroise et Valérie Aucouturier
Il est difficile de voir comment quelqu’un pourrait se considérer comme
féministe et demeurer indifférent à la promesse moderniste d’une reconstruction sociale. Et la théorie féministe est largement redevable envers les analyses matérialistes des institutions – les écoles, les universités, etc. –, qui ont rendu possible la mise en évidence des rôles inégaux joués par différents groupes sociaux dans la détermination des normes de jugement. Elles ont ainsi révélé le caractère idéologique de systèmes de valeur qui passaient auparavant comme objectifs ou universellement valides. Le féminisme peut bénéficier, tout autant que n’importe quel mouvement radical, de la prise de conscience de ce que nos idées à propos de l’intelligibilité ou la puissance d’un argument sont médiatisées par un processus quasi interminable d’apprentissage et d’entraînement sociaux.

Peut-on penser une construction performative du genre ?, Bruno Ambroise
Une véritable attention aux conditions de fonctionnement des éventuels performatifs définissant l’identité sexuelle, une attention au concret de la vie du langage montre que celui-ci est tout à la fois plus affecté par les conditions concrètes des agents et moins « matériel » que ne le pensent les déconstructionnistes. Vouloir combattre réellement l’identité sexuelle des personnes, c’est-à-dire l’identité de genre, en tant que celle-ci est injurieuse et coercitive doit conduire à affronter les conditions réelles de réalisation des performatifs qui les instaurent et à se confronter aux conditions sociales, économiques, juridiques qui les sous-tendent. Car celles-ci, outre qu’elles conditionnent ces derniers (ou leurs fantômes), sont probablement plus effectives, dans la construction des identités sexuelles et leur hiérarchie, que les éventuelles normes qui les énoncent.

Cent ans de sollicitude en France. Domesticité, reproduction sociale, & migration, Jules Falquet et Nasima Moujoud
L’assignation des femmes au travail domestique et de reproduction sociale est une constante et constitue l’un des points nodaux des rapports sociaux de sexe. Mais il faut redimensionner le cadre d’analyse, sortir du foyer et de la gratuité : depuis le début du XXe siècle, il est rare que l’épouse soit la seule femme qui réalise, « hors marché », le travail domestique au sens large ; ainsi, bonnes et prostituées, pour ne citer qu’elles, souvent migrantes, interviennent également, contre une rémunération plus ou moins sonnante et trébuchante. Cela implique-t-il pour autant que la classe des femmes n’existe pas, parce que les antagonismes entre « Madames » et migrantes sans papiers l’auraient fait voler en éclats ? La classe des femmes existe bel et bien ; mais il convient d’observer un organisateur du travail autrement puissant que les « Madames » ou les « Messieurs » : l’État.

La leçon de choses
Au service de Robert Walser. Notes éditoriales, Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo
Un point c’est tout, Robert Walser ; traduit de l’allemand par Lucie Roignant
Note du traducteur, suivi de Curriculum. À propos de L’Homme à tout faire, Walter Weideli

Histoire radicale
Victor Serge (1890–1947). De la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain. Présentation par Charles Jacquier
De Paris à Barcelone, Rirette Maîtrejean
Un homme de pensée et d’action au service de la vérité et de la liberté, Julian Gorkin
Le groupe Socialisme y Libertad. L’exil antiautoritaire d’Europe au Mexique et la lutte contre le stalinisme (1940–1950), Claudio Albertani ; traduit de l’espagnol par Miguel Chueca

Dossier de presse
« Et pour quel bénéfice ? » Walter Weideli traducteur de Walser Claire Placial Langues de feu, 26/07/12
Compte-rendu Martine Chaponnière Nouvelles questions féministes, 2011
Compte rendu Ghislaine Sathoud A babord !, Février/Mars 2011
compte-rendu Irène (CAL-PNE) Alternative Libertaire n°198, septembre 2010
compte-rendu FG À Contretemps n° 38, septembre 2010
« Et pour quel bénéfice ? » Walter Weideli traducteur de Walser

La revue Agone publiait en ligne en juin dernier, dans sa rubrique « Leçon de chose » un dossier consacré à l’écrivain Robert Walser : un article de présentation dû à Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo, intitulé « Au service de Robert Walser »1 ; un texte de Walser intitulé « Un point c’est tout ! » et traduit par Lucie Roignant2, et enfin la très intéressante postface3 du traducteur Walter Weideli à sa traduction de L’Homme à tout faire (Der Gehülfe). Le roman est paru en allemand en 1908, la traduction quant à elle date de 1970. Weideli, on l’apprend dans l’article « Au service de Robert Walser », a été après Marthe Robert le deuxième traducteur de Robert Walser en français, mais la traduction qu’il donne de Der Gehülfe est la première de ce roman.

Je ne connais pas Robert Walser, et ne l’ai pas lu. Je ne connais pas non plus Walter Weideli (dont j’apprends ce jour qu’il est un traducteur pléthorique ) L’entretien avec Arno Renken publié en ligne nous apprend ceci : Weideli a été « un journaliste de gauche dans un journal de droite » (le Journal de Genève) ; a défendu les droits des auteurs ; a vécu après 1969 (il est né en 1927) de ses traductions. Il traduit notamment Walser et Dürenmatt.

Ces quelques informations, obtenues a posteriori, concordent plutôt avec l’idée que je me faisais de Weideli à la lecture de la postface publiée dans Agone : celle d’un traducteur ayant choisi de traduire son auteur par une forme d’empathie envers lui, stylistique et politique ; celle d’un traducteur sans doute autodidacte ou du moins dégagé de vulgate traductologique, avec un rapport à la langue, aux langues allemande et française, assez singulier, surtout écrivant en 1970, plus de vingt ans avant Berman.

Deux choses avant tout me frappent et m’intéressent dans la postface à L’Homme à tout faire : la grande prudence avec laquelle Weideli parle de Walser ; et la question du rapport à la langue, et à ce que l’auteur fait à sa propre langue.

La première chose est frappante à la lecture du premier paragraphe de la postface.

Le livre traduit, il faudrait maintenant lui donner une préface. Ou plus modestement une postface : l’auteur d’abord ! Mais même cela me paraît difficile. Il y a dix ans, quand j’ai découvert Der Gehülfe (L’Homme à tout faire), tout était tellement plus simple. Je me faisais de Walser une image très cohérente et claire. J’ai relu le long article que je lui consacrai alors4. Je ne trouve rien à y redire. Simplement, je n’avais pas encore traduit le livre, je l’avais seulement lu. L’avoir traduit me prive de distance. Et en même temps, l’accroît vertigineusement. La vision s’est troublée, est devenue fragmentaire. Traduire une œuvre vous afflige d’une étrange myopie. Prétendre dominer Walser, ou seulement expliquer son livre, me paraît maintenant présomptueux, illusoire. Lui-même me l’interdit. « Niemand ist berechtigt, sich mir gegenüber so zu benehmen, als kennte er mich » : « Personne n’a le droit (n’est habilité) de (à) se conduire à mon égard comme s’il me connaissait.5 » Une grande prudence et modestie s’impose. Je parlerai de lui en traducteur. Comme quelqu’un qui a refait, ou tenté de refaire, pas à pas, mot à mot, le chemin d’autrui. Ce qui suit est donné, pour parler comme les journaux, « sous toutes réserves ». Ce sont des remarques, des réflexions en marge, à ras, au bas du texte. De simples compléments d’information qui n’appellent, pour tout titre, que ce petit sigle entre parenthèses qu’on lit parfois dans les ouvrages traduits d’une langue étrangère : ndt, notes du traducteur.

Ce que Weideli dit ici fait écho à certaines de mes réflexions récentes. Le traducteur certes est un lecteur privilégié, mais il est vrai que traduire (outre le fait que c’est une lecture qui est une écriture, mais c’est encore autre chose) induit une distance curieuse avec le texte. Lisant à ras du texte, le traducteur s’enfonce dans la langue de l’auteur, dont il acquiert une connaissance intime – comme un bout de territoire dont on aurait parcouru à pieds tous les chemins ; mais il se peut que ce soit là l’amplitude de son regard, que les idées qu’il se faisait du texte avant de le traduire n’aient été que des approximations, des catégorisations trop rapides, dont la réalité, la véracité se dissolvent à l’épreuve du chemin dans le texte.

Weideli emploie ici la métaphore du chemin, qui me semble très parlante pour se figurer le parcours linéaire, non interrompu, progressif, que représente dans un texte le fait de le traduire – quand bien même on commencerait par traduire le dernier chapitre, ou on s’interromprait pour vaquer à d’autre travaux : il reste toujours que le chemin du texte, le traducteur l’aura refait. Cette métaphore revient dans l’entretien avec Arno Renken :

En ce qui me concerne, je voulais refaire le chemin de l’auteur, marcher dans ses traces. Je suivais ses hésitations, retrouvais ses difficultés, les moments forts, les moments faibles. Je découvrais ainsi un livre à mesure que je le traduisais, et ceci transforme totalement votre rapport au texte.

La question du rapport à la langue, et particulièrement du rapport au français et à ses normes, est l’autre chose qui me frappe dans cette postface, et entre autres au titre de mon propre déniaisement : il n’a pas fallu attendre Berman, Meschonnic, Markowicz pour entendre que la traduction peut et doit malmener la langue française, ou du moins les représentations que l’on se fait de son bon usage (Je ferai plus tard un billet sur certains surprenants théoriciens des XVIIe et XVIIIe siècle français, qui vont à l’encontre de ce qu’on se représente souvent comme la période des “belles infidèles”). Je cite ici un assez long passage :

Je pars d’un exemple très précis, d’une de ces innombrables difficultés de détail que j’ai rencontrées dans mon travail. Elle se situe vers la fin du livre. Joseph Marti a menacé de donner son congé, Mme Tobler l’a remis vertement à sa place. II a besoin de faire quelques pas, il sort. « Draussen, écrit Walser, empfing ihn eine klare, kalte Welt. » Jusque-là pas de problème : « Dehors, un univers clair, froid l’accueillit. » Mais voilà qu’avec la phrase suivante les choses se gâtent. Walser : « Etwas Hohes und Gewölbtes von einer Welt. » Soit, littéralement, mot à mot : « Quelque chose de haut et de bombé comme univers. » En français, cela fait passablement désinvolte. En allemand aussi, d’ailleurs. D’où, pour le traducteur, hésitation, perplexité. J’ai voulu voir comment mon collègue italien s’était débrouillé avant moi6. Première phrase : « Fuorifu accolto da un mondo limpido e gelido », virgule. Parfait, d’accord. Et maintenant, que fait-il ? Il voit ­l’obstacle, il se cabre, il biaise : « Sotto la cupola di un universo sublime. » C’est ingénieux, élégant, je ne le conteste pas. Mais ce n’est pas du Walser. Traduire Walser, c’est sauter l’obstacle, quitte à se casser les dents. C’est écrire, si pénible que cela puisse être pour un esprit nourri dès l’école de Racine, de Voltaire et de chrestomathies Vinet : « bombé comme univers ». En trahissant le français ? Je réponds : non. Mais en optant pour la langue réelle, vivante, actuelle. Contre la langue écrite, codifiée, autorisée. Et réputée la seule correcte. Imitant l’audace (payante) de Walser, je fais donc confiance aux enfants, aux gens prétendus « simples », lorsqu’ils disent : « C’est bon comme gâteau. » Et de même, lorsque Walser, gaspillant les mots comme la langue parlée les gaspille, écrit : « Sous les arbres d’un parc ou d’un jardin public », je le suis. Comme je le suis encore lorsqu’il répète deux fois, ou même trois fois un mot dans une même phrase. Et pourquoi pas ? Pourquoi tricher, pourquoi se torturer les méninges ? En vertu de quel édit de quel maître d’école ? Et pour quel bénéfice ?

Je ne sais pas si la « langue réelle, vivante, actuelle » est plus ou moins réelle que la « langue écrite, codifiée, autorisée ». Mais voilà : une conception normative de la langue, suivant le « bon usage », dénie réalité à la langue qui dit « c’est bon comme gâteau » : « ça ne se dit pas ». Le fait est que ça se dit. Pas dans les copies de version peut-être, pas dans les thèses sans doute, mais ça se dit.

La question de Weideli par laquelle le paragraphe se conclut, on devrait toujours se la poser, en adaptant : « pour quel bénéfice ? »

Toute la postface m’enthousiasme parce que, sans savoir ce qu’il en est du texte de Walser, ni de la traduction de Weideli, je me pressens des affinités avec ce traducteur. Un passage encore, qui me fait penser que Weideli, en ne parlant qu’au ras du texte (de même que Markowicz disait ne pas connaître les idées de Dostoïevski mais pouvoir parler de sa langue), dit sans doute quelque chose de profond, d’important sur Walser :

Une chose qui surprend chez Walser, et même, au début, vous agace, c’est cette perpétuelle répugnance à se prononcer, cette peur d’affirmer, ce refus de trancher. Ce pullulement de « il semble », « il paraît », « comme si », « on eût dit que ». Une hésitation, une prudence qui lui fera dire, par exemple, que Mme Tobler a dit ceci ou cela « tout en tricotant ou faisant du crochet », alors qu’il tombe sous le sens qu’à cet instant précis elle n’a pu faire que l’un des deux, et non l’un ou l’autre. Nous attendons d’un romancier qu’il se décide. Or Walser nous laisse le choix. Il ne peut, ou ne veut renoncer ni au crochet ni au tricot, crainte de se tromper peut-être, ou de simplifier, ou d’aller trop vite, ou parce que la mémoire est floue, et que vus de loin, de haut, à travers les brumes diffuses de l’espace et du temps, les jours de crochet et les jours de tricot se confondent, et que l’essentiel est ailleurs : dans ce que Mme Tobler a dit ce jour-là, et non dans ce qu’elle faisait en le disant. Et encore ! Y a-t-il seulement un « essentiel » ? Non, répond Walser, « la vie ne se laisse pas si facilement ranger dans des tiroirs ou des catégories » ; chaque événement reste ouvert sur deux, ou trois, ou une infinité d’événements possibles ; les êtres, en fin de compte, n’ont pas plus d’épaisseur, de densité, de réalité que les sentiments qu’ils nous inspirent. C’est écrit noir sur blanc, souvenez-vous, dans ce rêve que Joseph fait en prison. Le pays, le monde, le réel tout entier y apparaît comme une peinture équivoque et changeante où « des hommes, des événements, des sentiments se meuvent en tous sens ». Il n’y a pas de limite franche entre le réel et le rêve ; c’est une ambiguïté si universelle qu’on ne saurait plus rien affirmer de ferme, de catégorique, de définitif. Le monde est devenu, comme un rêve, incompréhensible, inexplicable ; on ne peut le juger, mais tout au plus le vivre ou, ce qui pour Walser revient au même, le rêver.

Sans doute, dans l’usage que l’écrivain fait de sa langue, c’est un rapport au monde, un rapport à la conscience qui se dit7. D’où la nécessité, si faire se peut, et c’est plus facile à dire qu’à faire, de préserver se rapport à la langue jusque dans la traduction.

> Lire l’article sur le site de Langues de feu

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1 Anne-Lise Thomasson et Thierry Discepolo, « Au service de Robert Walser (1878–1956) », revue Agone, 43 | 2010, mis en ligne le 18 juin 2012. URL : http://revueagone.revues.org/930. Consulté le 25 juillet 2012. DOI : 10.4000/revueagone.930

2 « Un point c’est tout ! », revue Agone, 43 | 2010, [En ligne], mis en ligne le 18 juin 2012. URL : http://revueagone.revues.org/932. Consulté le 24 juillet 2012. DOI : 10.4000/revueagone.932

3 Walter Weideli, « Note du traducteur », revue Agone, 43 | 2010, mis en ligne le 18 juin 2012. URL : http://revueagone.revues.org/934. Consulté le 24 juillet 2012. DOI : 10.4000/revueagone.934

4 Journal de Genève, 23 avril 1960.

5 Extrait de Die Rose, dernier livre de Walser, publié en 1925. (note de Weideli)

6 L’Assistente, traduit par Ervino Pocar, Einaudi, [1961], 1990. [ndlr de la revue Agone]

7 Je sais que j’ai moi-même une tendance à modaliser à outrance, et à utiliser une syntaxe compliquée. Je suis persuadée que cela dit quelque chose, d’une forme de relativisme peut-être et d’un refus de trancher sans doute, entre autres.

Claire Placial
Langues de feu, 26/07/12
Compte-rendu

Le point de départ de ce numéro est, comme bien souvent, une double interrogation. Tout d’abord, pourquoi le féminisme continue-t-il de se détourner de l’articulation du genre avec la classe sociale au profit de l’articulation du genre avec la race ? Ensuite, qu’a vraiment apporté le postmodernisme, ce résultat « d’un import export entre deux arrondissements parisiens et quelques universités étasuniennes » (p. 8) au féminisme en tant que mouvement de pensée, d’une part, en tant que mouvement politique, d’autre part ? Vous ne voyez pas le rapport entre les deux questions ? Il y en a pourtant bien un : le féminisme postmoderne américain, tout en voulant s’attaquer aux multiples formes de l’oppression, a généralement privilégié l’entrecroisement de l’oppression du genre et de la race au détriment de l’oppression de classe. Et, en France, les études féministes se sont finalement peu intéressées aux mécanismes de domination de classe, préférant l’analyse de genre dans les rapports Nord-Sud.
Rappelons brièvement que la philosophie postmoderne prend le contre-pied des Lumières, qui « présentaient l’espèce humaine comme engagée dans un effort porté vers la morale universelle et l’émancipation intellectuelle, et donc comme le sujet d’une expérience historique universelle. Elles postulaient également une raison humaine universelle, à l’aune de laquelle on jugeait du caractère “progressiste” ou non des tendances politiques et sociales – le but de la politique étant défini comme la réalisation pratique de la raison » (Lovibond : p. 108). La philosophie postmoderne fait donc voler en éclats les notions de vérité absolue et de naturalité, ainsi que les « grands récits » tels que le christianisme ou le socialisme, qui donnaient un sens à l’histoire, pour mettre à leur place le culturellement construit, le provisoire, l’instable, le fragmenté. L’alliance entre le féminisme et le postmodernisme (anglicisme qu’il vaudrait mieux remplacer par postmodernité) vient du fait que « la conception moderne des Lumières d’un sujet rationnel et autonome a été élaborée autour de la figure de l’homme blanc européen et que des institutions aussi étroitement liées à ce dernier que le colonialisme et le patriarcat étaient alors présentées comme légitimes et bénéfiques, y compris pour les peuples de couleur et les femmes opprimées » (Epstein : p. 93). La subordination morale et intellectuelle dans laquelle étaient maintenues ces catégories de population et l’intériorisation de l’oppression induite par cette subordination ont permis à cette fiction idéologique de perdurer jusque dans les années 1960.

Huit articles tentent d’apporter des réponses à la question posée en titre de l’éditorial : « Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme ». Dans sa contribution « Féminisme et postmodernisme », la philosophe britannique Sabina Lovibond convoque principalement trois représentants connus de la postmodernité : Jean François Lyotard, Alasdair Maclntyre et Richard Rorty, d’une part pour expliquer les fondements philosophiques de ce courant de pensée, d’autre part pour émettre quelques doutes quant à son efficacité – même philosophique – pour le mouvement des femmes.

Barbara Epstein, elle, va beaucoup plus loin. Le titre de son article donne d’ailleurs le ton : « Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme » (remarquez qu’il n’y a même pas de point d’interrogation !). Epstein reproche aux féministes postmodernes de saper toute possibilité d’action politique de la part du mouvement des femmes ou plutôt de ce qu’il en reste après la déferlante postmoderne : « Aussi longtemps que la grande majorité des êtres humains naîtront hommes ou femmes, la question de savoir si la dissolution des identités sexuelles est souhaitable restera ouverte, de même que celle de savoir comment faire en sorte qu’un grand nombre d’individus puissent se sentir concernés par une telle perspective. Y réduire le projet politique radical pose par ailleurs le problème de la dissolution de la catégorie des femmes en tant que base d’un mouvement féministe – ce qui n’est vraisemblablement pas pour demain. Un danger réel est que la théorie féministe se coupe des mouvements de femmes en même temps que d’autres mouvements sociaux progressistes jusqu’à perdre sa crédibilité en dehors de cercles relativement étroits » (p. 94).

La pensée de Judith Butler est bien sûr au centre du féminisme postmoderne américain. La plupart de ses ouvrages sont maintenant traduits en français, en particulier deux livres fondateurs de la théorie queer : Trouble dans le genre et Ces corps qui comptent. C’est à un aspect de l’œuvre de cette auteure qu’est consacré l’article de Bruno Ambroise, « Peut on penser une construction performative du genre ? » Ambroise livre une critique approfondie du concept de performativité tel que l’emploie Butler, laquelle non seulement est lacunaire dans sa définition des concepts de sexe, identités sexuelles, caractères sexuels et sexualité, mais qui en plus reste floue quant à son utilisation du concept de performativité lui même, dans la mesure où les conditions de réalisation de l’acte performatif ne sont pas réunies.

Une critique générale faite à la postmodernité et au féminisme postmoderniste dans le cas particulier est l’utilisation d’un langage abscons difficilement accessible à qui ne fait pas partie de ce petit monde là. On lit par exemple dans l’éditorial : « Arrive-t-il aux militantes qui se réclament de la queer theory de se demander à qui s’adresse une proposition comme celle ci : “En guise de stratégie pour dénaturaliser et resignifier les catégories relatives au corps, je déciderai et proposerai un ensemble de pratiques parodiques fondé sur une théorie performative des actes de genre, de pratiques qui sèment le trouble dans les catégories de corps, de sexe, de genre et de sexualité, et qui amorcent un processus subversif de resignification et de prolifération du sens débordant du cadre strictement binaire” (phrase extraite de Trouble dans le genre, de Judith Butler). Mais, à notre tour, nous pouvons nous poser la même question à propos du texte de Bruno Ambroise lorsqu’on lit : « [...] il s’agira ici de remettre en cause [l’]emploi très particulier [que fait Butler] du concept de performativité qui, en tout état de cause, manque proprement la radicalité de ce concept pour lui faire jouer un rôle radical qu’il ne peut pas jouer, étant donné sa fonction critique à l’égard d’une position scolastique que Butler a trop facilement tendance à adopter » (p. 146).

Comme pour revenir à une réalité qui en serait vraiment une, avec des femmes en chair et en os qui parlent et agissent en fonction de leur réalité à elles, la revue propose encore deux articles sur des actrices sociales, l’un sur un mouvement féminin de gauche actif durant la guerre d’Espagne, l’autre introduisant un extrait du fameux livre paru en France en 1978, Si on me donne la parole…, écrit par Domitila Barrios de Chungara, dont le prénom avait à l’époque fait le tour du monde.

Aussi passionnants l’un que l’autre, l’article qui ouvre ce dossier et celui qui le clôt s’éloignent de la problématique du féminisme postmoderne dans la mesure où, l’un comme l’autre, se situent plutôt dans une perspective matérialiste. En guise d’introduction, Christophe Darmangeat reprend les thèses d’Engels sur les origines de l’oppression des femmes en les réactualisant à l’aune des dernières découvertes anthropologiques. Il montre notamment comment le capitalisme porte en lui le potentiel d’une réalisation de l’égalité des sexes sans pour autant avoir jamais pu la faire advenir.

Enfin, l’article de Nasima Moujoud et de Jules Falquet se situe résolument dans une perspective intersectionnelle dans la mesure où il interroge les articulations entre sexe, classe et « race » à la lumière de la problématique du care (terme anglais difficilement traduisible signifiant travail d’aide ou travail de service à la personne) et cela depuis une centaine d’années en France. Malgré le manque de recherches sur ce sujet (les auteures critiquent d’ailleurs une certaine cécité des chercheuses féministes), il est possible, grâce à une analyse fine, de voir que les politiques migratoires, sociales et de l’emploi de l’État français présentent une certaine cohérence dans le maintien de la domination masculine par rapport au traitement des femmes, métropolitaines, colonisées et migrantes.

On l’aura compris, le féminisme postmoderne est loin de faire l’unanimité dans cette dernière livraison de la revue Agone. On peut d’ailleurs se demander, malgré l’influence énorme qu’a eue Judith Butler sur la théorie féministe, s’il perdurera, du moins dans sa forme actuelle, tellement centrée sur le discours, le langage et la théorie que les quelques féministes activistes qui restent y perdent un peu leur latin.

Martine Chaponnière
Nouvelles questions féministes, 2011
Compte rendu

Comment le genre trouble la classe, tel est le titre du numéro 43 de la Revue Agone dont les champs de spécialisation sont l’histoire, la politique et la sociologie. La trame centrale de ce numéro est le féminisme. À ce thème principal sont rattachés des sous-thèmes : la division sexuelle du travail, l’oppression des femmes dans le cadre du marxisme, les actions menées par les femmes pour combattre les discriminations fondées sur le sexe. Précisons encore que ce dossier traite du féminisme en lien avec les problématiques du poststructuralisme et du postmodernisme.
En fait, le combat des femmes est vu sous divers angles et leurs interventions, comme on le fait remarquer avec justesse, ne sont pas confinées à un pays ou une région spécifique du monde. Elles ont une dimension planétaire plutôt que nationale ou continentale.
Richement documenté, ce numéro de la revue Agone présente une grande variété d’expériences, décevantes ou réconfortantes, vécues par les femmes : c’est en cela qu’il revêt un caractère international. Et c’est justement là que réside l’intérêt des contributions qu’il réunit : elles reflètent les enjeux actuels du féminisme.
Signalons enfin que les personnes intéressées par la recherche et les militantes féministes pourront y trouver des informations pertinentes pour approfondir leurs connaissances en matière de genre.

Ghislaine Sathoud
A babord !, Février/Mars 2011
compte-rendu
Cette dernière livraison de la revue semestrielle Agone consacre son dossier central au féminisme. La problématique générale porte sur la critique des théories queer, en tantque théories féministes inspirées des courants postmodernes. La thèse qui traverse le dossier consiste à réhabiliter une analyse en termes de classes sociales contre l’analyse déconstructionniste et langagière des théories queer.
Deux articles ont plus particulièrement attiré mon attention dans la volonté de centrer la problématique féministe autour des questions de classe. Le premier est celui de Miguel Chueca consacrés aux Mujeres Libres. À la veille du congrès d’Alternative libertaire, où des questions similaires vont être discutées, le rappel du refus de la CNT, de la FAI et de la FIJL de reconnaître en 1938 le statut de quatrième branche du mouvement libertaire aux Mujeres libres, doit nous donner à réfléchir sur la sous-estimation de la cause des femmes dont a parfois fait preuve le mouvement libertaire.
Le second article est celui de Nasima Moujoud et Jules Falquet, consacré à la question du travail domestique des femmes migrantes. L’article se donne comme horizon de « mettre en évidence un rapport de classe entre femmes et hommes », de montrer « que ce rapport de classe de sexe existe bel et bien ».
Cependant, il me semble parfois que la focalisation sur la critique de l’application des théories postmodernes au féminisme conduise à certaines interprétations discutables. Ainsi attribuer la tentative de déconstruction des catégories de sexe dits biologiques uniquement aux théories queer m’apparait problématique, dans la mesure où il me semble que cela est aussi présent chez les féministes matérialistes. J’en veux pour preuve que la féministe matérialiste lesbienne Monique Wittig se retrouve ainsi classée chez les féministes poststructuralistes dans l’article de Barbara Epstein.
Il peut être plus pertinent par ailleurs d’appréhender les théories queer, non pas comme des théories féministes, mais du point de vue des question LGBTI. Ce n’est pas un hasard, à mon avis, si les principales théoriciennes queer aux États-Unis sont des lesbiennes, et si les principaux introducteurs de ces théories en France sont des intellectuels ou des militants homosexuels.
Irène (CAL-PNE)
Alternative Libertaire n°198, septembre 2010
compte-rendu
« On voit mal comment le féminisme, comme tous les autres mouvements (intellectuels, politiques, artistiques, sociaux, etc.) existant dans ce monde-ci, aurait pu échapper complètement, d’une part aux effets de l’effondrement de représentativité du monde ouvrier ; d’autre part à 1’"esprit du temps". Et au sein de ce dernier, la nébuleuse postmoderne fait et défait certaines modes depuis plus d’une vingtaine d’années, notamment sous les bannières du "poststructuralisme" et de la French Theory. » Ces mots, repris de l’éditorial ouvrant cette quarante-troisième livraison de la revue-livre Agone, explicitent parfaitement son objet : s’interroger sur « ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme » en pointant le curseur de la critique sur sa variante « déconstructionniste » : la Queer Theory, dont Judith Butler fut l’initiatrice et demeure la grande prêtresse. Émergeant d’une forêt touffue de contributions théoriques souvent pertinentes mais parfois indigestes, comme celles de Barbara Epstein, Sabina Lovibond et Bruno Ambroise, quelques évocations de l’histoire sociale – notamment l’article de Miguel Chueca sur le mouvement Mujeres Libres et le discours de Domitila Bathos de Chungara, secrétaire du Comité des ménagères de Siglo XX (Bolivie), prononcé en août 1976 à la tribune des Nations unies – ont l’avantage de redonner de la vie à cette livraison. Sur un autre plan, dignes d’intérêt sont les études de Christophe Darmangeat sur « le marxisme et l’origine de l’oppression des femmes » et de Nasima Moujoud et Jules Falquet sur « domesticité, reproduction sociale et migration ». Complètent ce numéro une « Leçon des choses » consacrée à l’écrivain Robert Walser (1878-1956) et, dans la toujours opportune rubrique « Histoire radicale », un beau dossier sur Victor Serge présenté par Charles Jacquier. Celui-ci, intégrant des témoignages de Rirette Maîtrejean et de Julián Gorkin, est enrichi d’une pertinente étude de Claudio Albertani sur le groupe « Socialismo y Libertad », auquel Serge participa durant son exil mexicain.
FG
À Contretemps n° 38, septembre 2010
Le vendredi 14 janvier 2011    Paris 5 (75)
Projection & débat

Projection & débat autour du film Remue-ménage dans la sous-traitance
et de la revue Agone Comment le genre trouble la classe

En présence d’Ivora Cusack (réalisatrice du film), de Mayan Faty (ancienne gréviste), d’Olivier Azam et Boris Perrin (Mutins de Pangée), et de Jules Falquet, Nasima Moujoud, Thierry Discepolo, Gilles Le Beuze (revue Agone)

Co-organisation : 360 degrés et même plus, Agone, Les Mutins de Pangée

20h. Cinéma La Clef, 34 rue Daubenton

PAF : 5 euros (tarif conseillé) – 3 euros (pauvres)
Tables avec livres, dvd

Le jeudi 13 janvier 2011    Marseille 1 (13)
Projection & débat

Projection & débat autour du film Remue-ménage dans la sous-traitance
et de la revue Agone Comment le genre trouble la classe

En présence de la réalisatrice du film, d’une membre de Sud/Solidaires 13 et des coordinateurs de la revue Agone.

20h. Cinéma Les Variétés, 37 rue Vincent Scotto
PAF : tarif du cinéma

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D