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Agone 45
George Orwell, entre littérature et politique
Coordination Olivier Esteves & Jean-Jacques Rosat
Parution : 15/04/2011
ISBN : 9782748901313
Format papier : 208 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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Numéro issu du premier colloque consacré à George Orwell en France, à l’université de Lille III, en mars 2010 : « Orwell, une conscience politique du XXe siècle ».

Orwell n’a peut-être pas été ce prophète que d’aucuns aimeraient voir en lui, mais sa critique de la gauche offre toujours une base à partir de laquelle repenser la crise des gauches contemporaines. L’honnêteté sans faille de cette critique, la haine de tout ce qui prend l’apparence du politique en éludant les vraies questions ne nécessitent qu’un léger ajustement aujourd’hui.
Ce qui mérite d’être ravivé, dans ce monde mielleux de tolérance, de réforme modeste et de gauche « propre sur elle », c’est la colère qu’Orwell puisait dans sa haine de l’indécence. La disparition des pauvres et des parias du discours politique montre que la gauche, au bout du compte, accepte les distinctions de classe. Il nous faut réapprendre auprès d’Orwell cette décence qui naît de la colère : son indignation face à l’état du monde, mais également face aux excès des intellectuels de gauche, qui, à bien des égards, ont l’indécence d’ignorer le « peuple » et ses contradictions.



SOMMAIRE

Orwell le moderniste, Patricia Rae
Comme John Rodden nous l’a rappelé dans un livre novateur publié en 1989 sur la réputation de George Orwell, quantité d’étiquettes lui ont été appliquées : « La Voix de la Vérité », « le Rebelle », « l’Homme ordinaire », « le Prophète », « l’Homme vertueux », ou encore « le Saint ». Les critiques en ont ajouté une myriade d’autres, souvent contradictoires en apparence : le Socialiste, le Libéral, le Conservateur, l’Anarchiste Tory. Dans cet article, je me propose d’ajouter à cette liste une épithète qui pourrait même réconcilier certaines de ces appellations contradictoires : le Moderniste. Selon moi, Orwell a sa place aux côtés d’auteurs comme Joseph Conrad, James Joyce, T.S. Eliot, T.E. Hulme et Ezra Pound, qui sont autant de figures canoniques du modernisme littéraire anglo-américain.

Ni anarchiste ni tory. Orwell et « la révolte intellectuelle », Jean-Jacques Rosat
Qu’est-ce qui a détourné Orwell de l’anticonformisme de droite d’un Swift ou d’un Waugh, un destin politique qui était particulièrement probable étant donné ses origines sociales, son éducation, et ce qu’il était à dix-huit ans ? (On se souvient du portrait qu’il a rétrospectivement tracé de lui-même : « À dix-sept, dix-huit ans, j’étais à la fois un petit snob poseur et un révolutionnaire. Je n’hésitais pas à me parer de la qualité de “socialiste”, mais il m’était toujours impossible de me représenter les ouvriers comme des êtres humains. J’ai l’impression d’avoir passé une moitié de mon temps à vilipender le système capitaliste, et l’autre moitié à pester contre les receveurs d’autobus. »)
À mon avis, trois choses au moins l’ont détourné de cette trajectoire : (1) un ensemble de sentiments moraux et sociaux égalitaires, profondément enracinés dans sa propre expérience ; (2) un rapport politique, et non intellectuel ou théorique, au politique : son souci premier n’était pas les idées mais la volonté et l’action ; (3) une analyse rationnelle de l’état du monde en 1936.

Le peuple d’Orwell, John Crowley & S. Romi Mukherjee
La référence au « peuple » est omniprésente dans l’œuvre d’Orwell, aussi bien dans ses romans que dans ses essais et articles. Une certaine idée du « peuple » est sous-jacente à ses nombreuses remarques sur des entités collectives plus concrètes comme la classe ouvrière ou la classe moyenne, ou sur des figures représentatives comme le travailleur, l’homme de la rue ou « celui qui gagne cinq livres par semaine », ou encore sur des notions comme celles de décence commune et de sens commun.
Pourtant, loin d’être systématique ou même cohérent, le populisme politique d’Orwell est avant tout un espace conflictuel, un espace de lutte. Cette lutte résulte de son refus d’invoquer un « peuple » abstrait, messianique et utopique, et de son attention constante aux hommes et aux femmes tels qu’ils sont, à leurs odeurs, leurs angoisses, leur laideur et leurs espoirs. Cette lutte représente bel et bien la tentative opiniâtre d’Orwell pour affronter l’impossibilité apparente d’une conscience politique véritable.

George Orwell et la question palestinienne, Giora Goodman
Cet article analyse l’attitude de George Orwell vis-à-vis du sionisme et de la question palestinienne – un sujet qui, aujourd’hui comme de son vivant, n’est pas sans susciter émotions et controverses au sein des milieux de gauche. Si quelques études ont été publiées sur son attitude par rapport aux Juifs et à l’antisémitisme, il reste que sa position sur la question palestinienne mérite qu’on y regarde de plus près, principalement pour deux raisons. Premièrement, sur ce sujet comme sur d’autres, les opinions d’Orwell – où domine l’antisionisme – le plaçaient en porte-à-faux par rapport à beaucoup d’intellectuels de gauche de son époque, qui comptaient pour certains parmi ses amis les plus proches, et pour d’autres parmi ses alliés politiques. D’autre part, il a exprimé ces opinions alors que le conflit palestinien connaissait une véritable flambée en cette dernière décennie du mandat britannique – moment historique clef dont, faut-il le rappeler, les conséquences se font sentir aujourd’hui encore.

L’anticolonialisme de George Orwell et Bertrand Russell, Olivier Esteves
Je propose d’étudier ici la pensée anticolonialiste de ces deux intellectuels, en prenant en compte le contexte historique dans lequel chacun d’eux a ­évolué : en effet, si Russell a été témoin de la guerre des Boers (1899–1902) avant de pourfendre, une soixantaine d’années plus tard et notamment pendant sa période dite « guévariste », l’impérialisme américain au Vietnam, l’anticolonialisme d’Orwell s’est surtout nourri de son expérience en Birmanie (1922–1927) et de celle des années 1920 et 1930, avant qu’il puisse assister, au soir de sa vie, à la partition de l’Inde (1947). On n’oubliera pas que, malgré toutes les affinités qui seront relevées, la question de l’Empire est proprement centrale chez Orwell, tandis qu’elle se trouve, chez Russell, en quelque sorte subsumée dans une réflexion plus générale sur des questions aussi diverses que la technologie et l’industrialisme, le libre-échange, les droits de l’homme, la nature du pouvoir, la démocratie et l’internationalisme.

La fabrication d’une icône : « Orwell l’européen », Christophe Le Dréau
Au mois de janvier 1947, la rédaction de Partisan Review envoie une ­proposition éditoriale à quelques auteurs qui incarnent la gauche anti­stalinienne : Arthur Koestler, James Burnham, Granville Hicks, Arthur Schlesinger, Victor Serge et George Orwell. Elle leur demande d’y ­répondre sous la forme de contributions qui sont toutes publiées sous un titre ­identique, « The Future of Socialism ».
Au-delà du sous-titre « Toward European Unity », à première vue sans ambiguïté et qui résonne comme un programme, le contenu de l’article d’Orwell est assez problématique. Il défend avant tout le socialisme et George Orwell s’y montre assez critique à l’égard de l’Europe : s’il approuve le slogan « États-Unis d’Europe », il ne croit absolument pas à sa réalisation ; c’est pour lui un beau rêve, un slogan parfait mais utopique. Donc, si l’unité européenne pourrait être un moyen, elle n’est en aucun cas une fin. L’unité européenne n’est pas bonne en soi ; elle serait bonne si elle devenait le moyen d’imposer le socialisme démocratique en Europe.

French Orwellians ? La gauche hétérodoxe et la réception d’Orwell en France à l’aube de la guerre froide, François Bordes
Dans l’étrange et spectaculaire reconnaissance de la figure d’Orwell, le patient travail de lecture et d’interprétation, les enquêtes minutieuses que peuvent mener les historiens et les philosophes avec leurs modestes moyens restent d’une évidente nécessité. À son échelle, le présent article propose d’apporter quelques éléments sur la réception d’Orwell en France à l’aube de la guerre froide, de 1945 à 1948. Il espère ainsi éclairer un peu cette « énigme » que constitue la situation longtemps faite en France à cette œuvre majeure.
Existe-t-il un courant orwellien en France ? George Orwell, cette grande « conscience politique du XXe siècle », a longtemps été méconnu en France où son œuvre fut le plus souvent réduite à 1984. Ce n’est qu’à partir du « moment antitotalitaire » des années 1970 et du chantier éditorial lancé par les éditions Champ libre que la situation d’Orwell s’est réellement « débloquée ». Il faut donc repartir de ce moment-là.

Un peu partout avec G. Orwell, interview de George Orwell par William G. Corp

HISTOIRE RADICALE

Lewis Mumford, philosophe de l’environnement, présentation par Charles Jacquier

Pour une technologie démocratique, Lewis Mumford

Lewis Mumford, un écologiste nord-américain oublié, Ramachandra Guha

Dossier de presse
H. F.
Courant Alternatif n°216 , janvier 2012
Freddy Gomez
À Contretemps n°41 , septembre 2011
L'Émancipation syndicale & pédagogique , mai 2011
Emmanuel Gehrig
Le Temps , 28/05/2011
Nicolas Truong
Le Monde , 01/05/2011
SUR LES ONDES

France Inter – émission Partir avec… – « Hommage à la Catalogne. George Orwell dans la Guerre civile espagnole, 1936–1937 » avec Jean-Jacques Rosat (1er juillet 2011)
Écouter l’émission sur le site de France Inter

Compte-rendu

Ce numéro de la revue Agone rassemble des articles tirés d’un colloque international tenu en France à l’occasion du soixantième anniversaire de la mort de George Orwell (1905–1950). De son style, considéré égal à celui des meilleurs auteurs modernistes anglo-américain par Patricia Rae – Joseph Conrad, James Joyce, T. S. Eliot, et Ezra Pound – à ses positions méconnues sur le sionisme en Palestine ou l’avenir des États-Unis d’Europe, chaque contribution donne une meilleure compréhension de son œuvre.
Au début de la guerre froide, l’auteur de 1984 se range dans le camp des politiquement incorrects par sa critique du stalinisme, des intellectuels et de la politique de la gauche. Devenue acceptable dans les années 1970 sous l’influence du « moment antitotalitaire », sa pensée « hétérodoxe et ultra minoritaire » est alors redécouverte. François Bordes analyse le cheminement de cette reconnaissance dans notre pays et souligne les dérives d’un culte susceptible de transformer un artiste attaché à sa liberté d’esprit en théoricien politique. Selon Jean-Jacques Rosat, la révolte de l’écrivain puise sa force dans trois sources différentes : son expérience de la vie qui le sensibilise aux inégalités sociales, sa volonté et sa pratique de l’action, notamment comme combattant pendant la guerre d’Espagne, et une analyse rationnelle des situations politiques et sociales. Il y a une autre référence omniprésente dans les écrits d’Orwell observée par John Crowley et S. Romi Mukherjee, celle à un peuple réel et non idéalisé. Lucide sur les faiblesses de la classe moyenne, son avidité de confort, son adoration du pouvoir et de l’argent et ses angoisses, il pose la connaissance des désirs véritables des gens en condition indispensable d’une conscience politique conséquente.
Olivier Esteves compare les affinités et divergences de l’anticolonialisme viscéral et central de l’ancien policier en Birmanie (« pour avoir la haine de l’impérialisme, il faut en avoir été un des rouages moteurs »), à celui à celles plus général de son contemporain : Bertrand Russel, un témoin de la guerre des Boers (1899–1902).
Au sommaire de ce même numéro, la rubrique « Histoire Radicale » présente un dossier sur Lewis Mumford (1895–1990) auteur de Technique et civilisation, La Cité à travers l’histoire (cf. CA, n° 213, octobre 2011) et Le Mythe de la machine. À son propos, le philosophe et « penseur vert » est-allemand Rudolf Bahro (1935–1997) écrit : « son travail avait la même signification pour le mouvement écologique que celui de Marx pour le mouvement ouvrier ». Son plaidoyer « pour une technologie démocratique » qui n’aura pas pour finalité de « transférer les attributs de la vie à la machine » paru en 1963 se complète d’une réhabilitation par R. Guha en tant qu’un des premiers écologistes nord-américains dans la lignée des grands environnementalistes, depuis Henry D. Thoreau jusqu’à Edward Abbey.

H. F.
Courant Alternatif n°216 , janvier 2012
Compte-rendu
Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que George Orwell entre enfin en résonance avec les préoccupations intellectuelles de l’Alma Mater. Comme quoi rien ne sert de désespérer du royaume des Lumières. Les 19 et 20 mars 2010, en effet, s’est tenu à Lille le premier colloque universitaire jamais consacré, en France, à l’essayiste et écrivain britannique : « George Orwell, une conscience politique du XXe siècle ». Cette livraison de la revue Agone – dont les membres du comité de lecture sont eux-mêmes académiquement estampillés – reprend quelques-unes des interventions de ce colloque, retenues, nous dit-on, « pour la nouveauté, l’intérêt et la qualité de leur contribution à la connaissance et à la compréhension de l’œuvre d’Orwell ». Au nombre de celles-ci, l’étude – inattendue – de Patricia Rae s’intéresse au « moderniste » Orwell, qu’elle n’hésite pas à ranger, malgré son évident penchant pour le classicisme, dans la catégorie des grands modernes littéraires que sont, entre autres, Joyce ou T.S. Elliott. Celle de Jean-Jacques Rosat entend contester, et plutôt vivement, la qualification d’ « anarchiste tory », parfois appliquée à Orwell. Le problème, c’est qu’entendue de manière restrictive, comme le fait Rosat, c’est-à-dire comme un anticonformisme de droite, il n’a évidemment aucun mal à prouver qu’Orwell était bien un socialiste convaincu. Ce faisant, il évite pourtant de se colleter à l’une des singularités du socialisme orwellien, qui fut, tout à la fois, mâtinée d’anarchisme et de conservatisme, curiosité que Jean-Claude Michéa explora, il y a quinze ans, dans un court essai – jamais cité par Rosat –, où il ouvrait pourtant quelques pistes intéressantes sur l’anti-progressisme libertaire d’Orwell. Comme en écho à Rosat, John Crowley et S. Romi Mukherjee se penchent, quant à eux, et avec pertinence, sur la notion – éminemment politique – de peuple chez Orwell pour en conclure que, pour lui, la « décence commune » que ce « peuple possible » incarnait potentiellement était seule capable, parce que révolutionnaire et conservatrice, de « contrer les effets niveleurs du capitalisme contemporain et son travail incessant de dégradation et d’uniformisation ». D’autres contributions – sur les affinités européennes d’Orwell (Christophe Le Dréau) et sur son anti-colonialisme, comparé à celui de Bertrand Russel (Olivier Esteves) – complètent ce voyage en Orwellie, que deux études, très documentées et particulièrement bienvenues, rendent indispensable pour qui s’intéresse de près à l’auteur d’ Hommage à la Catalogne. Dans la première – « George Orwell et la question palestinienne » –, Giora Goodman analyse avec une infinie précision et beaucoup de doigté l’attitude d’Orwell vis-à-vis du sionisme et du naissant conflit palestinien. La seconde – « French Orwellians ? » – permet à François Bordes de revenir, dans le détail, sur la stratégie d’occultation de l’œuvre d’Orwell qu’adopta l’intelligentsia dominante des années de guerre froide, et parallèlement sur cette « fraternité des pessimistes » (Koestler) qui, minoritaire en diable, lui permit, tant bien que mal, de percer les murs du silence et/ou de la calomnie. Enfin, pour clore cette riche livraison, la rubrique « Histoire radicale » accorde – à travers une présentation de Charles Jacquier et une étude de Ramachandra Guha – toute la place qu’il mérite au philosophe, écologiste et libertaire Lewis Mumford, dont l’un des grands livres, La Cité à travers l’histoire, vient d’être réédité.
Freddy Gomez
À Contretemps n°41 , septembre 2011
Compte-rendu
Ce numéro des éditions Agone est issu du colloque consacré à Orwell à l’université de Lille III, en mars 2010, « Orwell, une conscience politique du XXe siècle ». L’Émancipation a publié l’an passé une interview de Jean-Jacques Rosat menée à l’occasion de la parution des « Écrits politiques d’Orwell », dans la collection Banc d’essai aux mêmes éditions. Orwell n’a peut-être pas été ce prophète que d’aucuns aimeraient voir en lui, mais sa critique de la gauche offre toujours une base à partir de laquelle repenser la crise des gauches contemporaines. L’honnêteté sans failles de cette critique, la haine de tout ce qui prend l’apparence du politique en éludant les vrais questions ne nécessitent qu’un léger ajustement aujourd’hui. Il nous faut réapprendre auprès d’Orwell cette décence qui naît de la colère : son indignation face à l’état du monde, mais également face aux excès des intellectuels de gauche, qui, à bien des égards, ont l’indécence d’ignorer le « peuple » et ses contradictions.
L'Émancipation syndicale & pédagogique , mai 2011
George Orwell, contre tous les slogans

Comment classer la pensée politique de George Orwell ? L’écrivain n’a cessé d’étonner ses contemporains par ses positions très personnelles, souvent à contre-pied de « l’intellectuellement correct » de son temps. Pourfendeur du totalitarisme, il estimait qu’un socialisme pluraliste et fraternel était possible. Portraits d’un homme de gauche critique.

Si George Orwell avait su qu’après sa mort, son nom serait utilisé à tort et à travers dans les soirées à refaire le monde, qu’il stuffirait de dire 1984 ou La Ferme des animaux pour afficher son rejet du communisme, du fascisme ou même du capitalisme (bref, de tous les systèmes), on aurait sans doute vu sa moustache se hérisser d’effroi. Car l’écrivain britannique craignait précisément les raccourcis langagiers et conceptuels qui automatisent la pensée.
Cette idolâtrie orwellienne, que décrit notamment l’historien François Bordes dans ce passionant recueil d’articles sur l’actualité de la pensée politique de l’intellectuel britannique, a longtemps perduré en France, peut être parce que le public n’a eu accès que tardivement au reste de son oeuvre. Depuis une vingtaine d’années, le public francophone a pu notamment découvrir ses romans autobiographiques (Une Histoire birmane, Dans la dèche à Paris et à Londres, Le Quai de Wigan, Et vive l’aspidistra !), ses reportages (Hommage à la Catalogne), ses essais et chroniques (Essais, articles et lettres en 4 volumes chez Ivrea (1995 2002), À ma guise, chroniques 1943–1947, Agone, 2008).
L’œuvre politique de George Orwell, de son vrai nom Eric Blair (1903 1950), est marquée de deux traits de caractère forts : la colère -contre l’impérialisme ou les dictatures de toutes les couleurs – et la recherche impérieuse d’honnêteté intellectuelle. Ce qui, dans un XXe siècle totalement polarisé, n’était pas une mince affaire. Les influences sont aussi déterminantes : sa naissance, au Bengale au sein de la petite-bourgeoisie anglaise, ses expériences en Birmanie (comme soldat), en Espagne (comme révolutionnaire) et à Paris (comme écrivain miséreux) sont autant de bains brillants ou glacés qui l’ont aidé à forger, dans la douleur, sa vision du monde très personnelle. Qui se traduit, en politique, par la recherche d’un socialisme démocratique non totalitaire, pluraliste et fraternel.
Mais on ne finit jamais de définir Orwell, tant il a été occulté et déformé. Comme l’écrivait Claude Lefort, « Orwell a été l’objet de trois censures en France : l’une voulait ignorer le modèle du stalinisme, l’autre rêvait d’oublier, que l’intrigue de 1984 se situait à Londres et une dernière déniait à Orwell son statut de « grand écrivain ». Et c’est précisément pour éviter « qu’une nouvelle censure s’installe insidieusement par la transformation de l’écrivain politique en une sorte d’imago », comme le dit Français Bordes, que les auteurs de ces différents articles s’attellent à défaire les mythes qui collent à la peau de l’écrivain, à mieux cerner sa pensée et d’en démontrer la vitalité. À lire les textes de ces chercheurs, issus d’un colloque tenu à Lille en 2010, l’exercice en valait la peine. Chacun interroge la po¬sition intellectuelle de l’écrivain sur différents sujets : Orwell était il pro européen, quelle était sa sensibilité envers les Palestiniens, était il un « anarchiste tory », comme le soutenait Jean , Claude Michéa dans son livre éponyme (Climats, 1995), était il un écrivain moderniste ? Quelle est sa vision du peuple ?
Nul besoin d’avoir lu tout Orwell pour prendre plaisir à ces fragments de portraits. La pensée d’Orwell, multiple et en même temps cohérente, nous renvoie aux grands débats et aux sensibilités du XXe siècle. Minoritaire et minorisé pour ses critiques acerbes contre l’ultragauche, Orwell lutte de tous les côtés, y compris contre lui même. dans la jungle hostile des « ismes ».
Exemples : son antisionisme détonnait au sein d’une intelligentsia de gauche très favorable à l’établissement d’un Etat juif en Palestine. Il faillit se brouiller avec son ami Arthur Koestler à ce sujet, raconte l’historien Giora Goodman. Orwell lutte aussi intérieurement entre son patriotisme hérité et sa détestation révélée de l’impérialisme britannique. À ce sujet, Olivier Esteves compare l’anticolonialisme d’Orwell avec celui de Bertrand Russell. Quant à l’européanisme d’Orwell, il relève, selon Christophe Le Dréau, d’un malentendu (non qu’il fût anti européen, mais il était surtout préoccupé par l’avènement du socialisme). Par la suite, les travaillistes des années Blair (Tony) ont exploité sans vergogne l’héritage d’un « Orwell pro européen précurseur ».
Dans ce recueil, enfin, Orwell est replacé à gauche de l’échiquier, (mais peut on le placer quelque part, cet écrivain insaisissable ?) : Jean Jacques Rosat réfute l’idée qu’il était en fait un « anarchiste tory » ou conservateur libertaire à la manière d’Evelyn Waugh ou de G.K. Chesterton. Certes, son goût du pamphlet, sa verve de franc tireur et sa répulsion pour la pensée correcte le rapprochent de ces figures libertariennes, dont par ailleurs il dit s’être inspiré. Mais parce que ses idées, fondées sur la colère contre l’injustice et la domination, sont dirigées vers l’action concrète, George Orwell n’est pas, affirme Rosat, un réactionnaire cynique.
Et en même temps, sa méfiance vis à vis du paradis sur terre et de l’homme nouveau le tient à bonne distance de l’extrême gauche de son époque. S’il faut à tout prix situer Orwell, on peut, en suivant Bordes, le rapprocher de la « fraternité de pessimistes » selon la jolie formule d’Aimé Patri, le rédacteur en chef de la revue française Paru dans les années 45 50, c’est à dire les rares hommes de gauche antistaliniens (Koestler, Camus…). Tout en gardant à l’esprit qu’Orwell a été et reste résolument en dehors de tous les troupeaux.

Emmanuel Gehrig
Le Temps , 28/05/2011
Irrécupérable George Orwell

Écrivain antitotalitaire et visionnaire, chroniqueur littéraire et militant révolutionnaire, George Orwell (1903–1950) est autant célébré que dévitalisé de son irréductible singularité. Depuis l’édition française des Essais, articles et lettres (Ivréa/Encyclopédie des nuisances, 1995–2001), notamment suivie des Écrits politiques (Agone, 2009), on croyait tout connaître de l’auteur de 1984. Anticolonialiste de la première heure, Eric Arthur Blair – alias Orwell – découvrit, au cœur de la police impériale des Indes, “la vacuité du règne de l’homme blanc en Orient”. Compagnon des paumés du petit matin et des vagabonds parisiens et londoniens (Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933), il rédigea une enquête majeure sur les mineurs du nord de l’Angleterre et se convertit au socialisme démocratique et égalitaire (Le Quai de Wigan, 1937).

Engagé en Espagne sur le front antifranquiste d’Aragon dans un groupuscule marxiste, il tira à boulets rouges sur l’intelligentsia londonienne prostalinienne qui renvoyait au fascisme toute tendance progressiste – anarchiste ou gauchiste – qui osait se démarquer de l’orthodoxie du Parti communiste (Hommage à la Catalogne, 1938). Patriote en 1940, il choisit, sans renier sa fibre révolutionnaire, le camp de la liberté, celui de Churchill et de la belle Angleterre, puis rédigea, au sortir de la guerre, ces deux chefs-d’œuvre de littérature politique que sont La Ferme des animaux et 1984. Chroniqueur de la modernité littéraire (Joyce, Zamiatine, etc.), collaborateur de revues (Paru, Partisan Review, etc.), journaliste à Tribune ou The Observer, Orwell est un esprit rare à l’indéfectible vaillance critique.

Or, comme le rappelle le dernier numéro de la revue Agone, la bataille des interprétations et des usages fait encore rage. Depuis les années 1990, l’essayiste Jean-Claude Michéa le présente au public français comme un “anarchiste tory” (Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995). Anarchiste, parce qu’il mena une critique radicale du pouvoir, contre tous ceux qui réalisent en pratique ce qu’ils dénoncent en théorie, intellectuels ou dirigeants qui se disent démocrates et se comportent en véritables autocrates. Tory en raison d’un certain conservatisme très british d’un homme attaché aux cabines téléphoniques rouges anglaises et qui envisageait la monarchie comme un “vaccin préventif” assez efficace pour détourner les masses de la grégarité fascisante tout en satisfaisant leurs goûts des fastes du pouvoir. Or, Jean-Jacques Rosat, maître de conférences au Collège de France, juge “désastreuses” les conséquences de cette interprétation qui risque de faire passer Orwell pour un penseur inconséquent et incohérent. Si l’écrivain s’est nourri de la pensée conservatrice, explique-t-il, c’est pour la mettre au service d’une pensée progressiste… ce qui ne contredit d’ailleurs pas en tout point Michéa (qu’il ne cite curieusement pas).

Au-delà de ce différend, la revue déconstruit quelques mythes tenaces, comme celui d’un Orwell “théoricien” alors qu’il fut avant tout un écrivain qui porta l’écriture politique au rang d’œuvre d’art (François Bordes). Insaisissable et irrécupérable, telle apparaît encore la “colère généreuse” de George Orwell dans le récit de la seule interview jamais donnée à un journal français (W.G. Corp). Sans doute est-ce là le signe d’un authentique esprit libre, si éloigné, comme il le disait lui-même de son maître Charles Dickens, de toutes ces “petites orthodoxies malodorantes qui se disputent le contrôle de nos esprits”.

Nicolas Truong
Le Monde , 01/05/2011
Réalisation : William Dodé