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Agone 46
Apprendre le travail
Coordination Sylvain Laurens & Julian Mischi
Parution : 24/10/2011
ISBN : 9782748901450
Format papier : 240 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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SOMMAIRE

Éditorial : L’école & la clôture des destins sociaux, Sylvain Laurens & Julian Mischi

L’ensemble de l’expérience scolaire mérite d’être analysée en prêtant attention non seulement aux savoirs pédagogiques mais aussi aux comportements des élèves, en dévoilant les rapports de domination mais aussi d’insubordination qui s’y expriment. Quelles sont les inclinations personnelles incorporées au fil des ans à travers la répétition métronomée des séquences, les injonctions à « tenir en place », rester assis pendant des heures, obéir à des ordres, « rendre un travail dans les temps », « s’exprimer dans un niveau de langage adéquat », etc. ? En quoi ces dispositions peuvent-elles faciliter des orientations scolaires et professionnelles et être transposées dans d’autres univers sociaux ? Quelles sont les formes de sociabilité tissées entre élèves face à l’autorité pédagogique ? Quels rapports aux ordres, aux injonctions professorales, aux valeurs et savoirs des classes dominantes sont intériorisés au fil des cursus ?

L’ordre technique et l’ordre des choses, Claude Grignon

Les oppositions « manuel »/« intellectuel », « concret »/« abstrait » constituent pour ainsi dire la monnaie de l’opposition générale entre « naturel » et « homme cultivé », entre « nature » et « culture ». Ce qui définit en propre l’homme cultivé, l’homme « véritablement homme », c’est qu’il est censé ne jamais agir – et ne jamais subir – à la manière d’un animal ou d’une chose : exercer une fonction de commandement, ou « de conception », c’est mettre en œuvre ce qui est censé appartenir en propre à l’homme, le langage et la pensée. Inversement, parce que leur mode de vie, leurs manières de sentir, d’agir et de penser reflètent nécessairement leur type d’activité professionnelle, ceux qui sont réputés se servir plutôt de leur corps que de leur esprit dans l’exercice de leur métier ne peuvent jamais être considérés comme des hommes tout à fait « accomplis ».

Les politiques de « revalorisation du travail manuel » (1975–1981), Sylvain Laurens & Julian Mischi

« Maintenant la priorité est aux travailleurs manuels ! ». C’est sous ce slogan qu’une politique gouvernementale s’engage en janvier 1976 sous l’impulsion de Lionel Stoléru, nommé par Valéry Giscard d’Estaing secrétaire d’État à la Condition des travailleurs manuels. Il se retrouve ainsi au cœur d’une vaste campagne de valorisation médiatique en direction de « ceux qui travaillent avec leurs mains » : il évoque leur sort dans les journaux ou lors de débats télévisés, mais aussi à l’occasion de rencontres organisées avec des ouvriers dans le cadre d’un tour de France des usines ou lors de la remise de la médaille du meilleur ouvrier de France. Les discours publics sur les formes d’opposition entre travail « intellectuel » et « manuel » sont bien sûr bien plus anciennes ; mais elles semblent toutefois subitement (re)devenir d’actualité dans une conjoncture marquée par les débats publics autour de la « crise » et par les différentes stratégies gouvernementales et patronales de réponse aux conflits sociaux qui éclatent dans le sillage de mai-juin 68.

La division « intellectuel / manuel » ou le recto-verso des rapports de domination, Entretien avec Paul Willis, Sylvain Laurens & Julian Mischi

Je n’en appelle pas à porter attention aux « frémissements d’en bas » avec une sorte de romance, de nostalgie ou même dans l’espoir de répondre à la question d’Howard Becker « De quel côté sommes nous ? » J’en appelle à une compréhension des rapports sociaux proprement scientifique. Nous avons besoin d’une nouvelle façon de penser les classes, laissant derrière nous cette vision d’une opposition entre des blocs homogènes qui se font face comme des armées. Maintenant que nous n’avons plus les garanties offertes par ces structures immuables proposées par le marxisme, l’étude des sentiments de classe et de la production de sens doit être construite empiriquement depuis le bas afin de comprendre comment il est possible pour des individus de faire face de façon imaginative au fait de ne devoir qu’à leur force de travail de ne pas tomber dans une forme de déchéance. C’est à ce prix que l’on comprendra que ce qui s’apparente à une solution dans un lieu social peut être un problème dans un autre.

Retour sur le paradoxe de Willis : les destins scolaires des jeunes d’origine populaire dans l’École massifiée, Ugo Palheta

Même si ce qui interpelle Willis tient non dans la mesure des inégalités de destin scolaire et social, mais dans les modalités concrètes de la reproduction sociale, il nous semble nécessaire de revenir sur ce soubassement dans la mesure où celui-ci est aujourd’hui contesté (et pas seulement par les idéologues libéraux de la méritocratie scolaire). L’argument mobilisé consiste à affirmer que les vagues de « démocratisation scolaire », même limitées quant à leurs effets égalisateurs, auraient permis à une fraction significative des jeunes d’origine populaire d’accéder à l’enseignement supérieur, et auraient ainsi rendu crédible pour les familles populaires la perspective d’une mobilité sociale par l’École, à tel point que ces dernières se seraient « converties » au modèle des études longues. Il n’est pas possible de réfuter en un court article cet argument mais, en mobilisant quelques résultats issus d’une étude sur l’enseignement professionnel et son public, on voudrait montrer que la thèse de Willis demeure pertinente pour analyser le système d’enseignement français contemporain.

Entre lycée professionnel et travail ouvrier : la « culture anti-école » à l’œuvre ou la formation des destins sociaux, Audrey Mariette

Ce que les membres de l’institution scolaire interprètent comme des « démotivations » qui seraient elles-mêmes liées à des « orientations par défaut » dans la voie professionnelle et qui expliqueraient les « décrochages scolaires » et les « déscolarisations » s’éclairent de manière différente à l’aune de la culture propre aux jeunes enquêtés, comme des attitudes « anti-conformistes » non réductibles à la notion d’ « échec scolaire ». En effet, « en pénétrant les contradictions qui forment le noyau de l’école ouvrière, la “culture anti-école” aide à libérer ses membres du poids du conformisme et des réussites conventionnelles. » La mise en équivalence entre arrêt d’études et « échec scolaire » est ainsi le fait de l’institution scolaire, de même que « l’orientation par défaut », la « démotivation » ou encore le « décrochage » sont des catégories de pensée relevant du langage institutionnel. La notion elle-même d’échec nécessite dès lors d’être déconstruite (voire refusée) parce qu’elle impose l’idée que les jeunes concernés seraient du côté des « vaincus » alors que ce qui est considéré par l’institution comme un « échec » peut être vécu comme un « succès », une « réussite » par ces mêmes jeunes, à travers l’accès et la valorisation de l’indépendance.

Les enjeux de l’apprentissage du métier d’agriculteur pour la reproduction sociale du groupe, Lucie Alarcon

À la famille et l’école, s’ajoute un troisième acteur placé en situation d’intermédiaire dans la formation des agriculteurs : la profession, à travers entre autres le rôle joué par les maîtres de stage. En effet, dans l’enseignement agricole et plus largement dans l’enseignement professionnel, les élèves effectuent des stages en entreprise, de durée variable en fonction du type d’établissements. Les organismes agricoles, comme les syndicats, les coopératives, les centres de gestion ou les chambres d’agriculture interviennent ainsi à travers les formations continues et réunions d’information qu’ils proposent. On le pressent : le métier d’agriculteur tel qu’il est transmis dans les familles, les centres de formations et les stages pratiques n’est peut être pas toujours exactement le même. Entre transmission familiale, scolaire et « experte » du métier, les jeunes agriculteurs sont soumis à des injonctions contradictoires et des façons différentes d’appréhender le métier.

Se trouver à sa place comme ouvrier ? L’ajustement progressif au travail d’ouvrier qualifié, Séverine Misset

Si dans le cas des ouvriers non qualifiés, on constate un rejet massif du destin ouvrier associé à une dévalorisation de l’enseignement professionnel, au sein de la population des ouvriers professionnels, on est au contraire frappés par l’apparition de discours positifs sur l’école ainsi que par l’affirmation récurrente d’une « fierté » relative au travail exercé. Au cours des entretiens, ces ouvriers professionnels semblent mettre en avant leur appartenance à une forme d’ « élite ouvrière » tant au sein du lycée professionnel qu’au sein de l’atelier de fabrication. Cet article se fixe alors pour objectif d’analyser ce rapport positif au travail exprimé par la plupart de ces ouvriers qualifiés, et pour une partie d’entre eux le rapport positif à l’enseignement professionnel, en montrant comment s’opère un ajustement progressif à la condition d’ouvrier qualifié.

HISTOIRE RADICALE

Victorio Vidali, Tina Modotti, le stalinisme et la révolution, Claudio Albertani, traduit de l’italien par Miguel Chueca, présentation de Charles Jacquier

LA LEÇON DES CHOSES

Dossier « Actualités de Perry Anderson. Portrait d’un intellectuel marxiste britannique »
Perry Anderson et les « nouvelles gauches » française et britannique, Philippe Olivera
Sur la réaction en chaîne dans le monde Arabe, Perry Anderson, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque

Dossier de presse
Sylvain Laurens et Julian Mischi
N'autre école , Printemps-été 2013
Henri Clément
Contretemps , 17/09/12
N'autre école n°31 , hiver 2011-2012
Gaëlle Cloarec
Zibeline n°49 , 15/02/12
Samuel Bouron
Liens socio , 19/01/2012
SUR LES ONDES
Radio libertaire – « Chroniques syndicales » présentation de la revue 46 par Julian Mischi, invité de Marie Christine Rojas Guerra (samedi 29 octobre 2011, 11h30)
Recension
Suivant de près la traduction française de Learning to Labour de Paul Willis, le dossier de la revue Agone n° 46 se propose d’adopter sur le cas français la perspective du sociologue britannique et d’analyser de l’intérieur la contribution de l’école à la reconstitution permanente d’une réserve de main-d’oeuvre pour le travail manuel. On ne cherche pas ici à simplement proposer un retour sur un enjeu public ou sur « une question classique pour les sciences sociales », mais l’objectif est plus fondamentalement de saisir à travers une sociologie de l’école le point nodal de la reproduction d’un ordre social et de la légitimation d’un ordre des choses. dans un entretien, Paul Willis revient sur le caractère « actuel » de son analyse et sur les méthodes d’enquête qui permettraient de porter au jour des processus contemporains similaires à ceux décrits dans Learning to labour. Les autres contributions réunies dans ce numéro essaient, à l’instar de son travail, de renouer ces liens distendus entre sociologie de l’expérience scolaire et sociologie du travail. Ressurgissent alors des questions centrales et pourtant de moins en moins abordées de front: comment le rejet de l’école peut-il nourrir une orientation vers le travail manuel? comment des discours publics peuvent-ils encourager des sorties précoces du système scolaire pour certains groupes sociaux? comment les stratégies scolaires des parents peuvent-elles rejoindre les verdicts scolaires? etc. Pour bien comprendre comment l’expérience scolaire nourrit des appropriations différenciées de certains savoirs théoriques et pratiques ou de certaines activités, il est essentiel de sortir de l’école en tant que telle. C’est pourquoi les enquêtes proposées ici n’ont pas seulement été menées dans des établissements scolaires, mais se prolongent aussi dans l’usine, le village ou le quartier, et dans les sphères gouvernementales. Saisir l’expérience scolaire comme une interaction sociale, comme une relation de face-à-face entre élèves et enseignants, ne doit pas voiler tout ce que cette expérience doit aux logiques extrascolaires, en particulier aux conditions économiques d’ensemble, à l’état du marché du travail, aux politiques publiques et économiques. Si l’évaluation scolaire est une relation sociale dans laquelle se jouent et se rejouent les rapports de classe, celle-ci se vit « assis[e] à sa place », sous un mode « individuel » et « intime ». Les contributeurs travaillent, à l’aide de données récentes et réactualisées, à faire ce va-et-vient entre la vue d’en haut nous rappelant les chiffres objectifs du classement scolaire et ces incorporations subjectives qui contribuent – au ras des existences – à la reproduction de la structure sociale.
Sylvain Laurens et Julian Mischi
N'autre école , Printemps-été 2013
Recension

Lire l’article en ligne sur le site de Contretemps.

Nouveau président, nouveau ministre et quelques mesures rapidement adoptées concernant l’allocation de rentrée scolaire, les congés de la Toussaint et le recrutement en primaire : s’il y a bien quelque chose qui ne change pas avec l’arrivée d’un nouveau gouvernement, c’est l’importance de la question scolaire en France. Après avoir agité la longue séquence électorale qui vient de s’achever, elle va continuer à focaliser l’attention, puisqu’elle occupe une place centrale dans les dispositif de légitimation de l’ordre social, à travers l’une des mythologies les plus profondément ancrées dans l’imaginaire social de notre pays : l’égalité des chances. Dans le même mouvement, l’alternance et l’apprentissage se retrouvent parés de nouvelles vertus pour combattre à la fois l’échec scolaire et le chômage des jeunes. Dans ce contexte où tant de préoccupations s’entremêlent, nous ne saurions trop recommander la lecture de ce numéro de la revue Agone au titre d’actualité : Apprendre le travail. Un volume riche et extrêmement stimulant, qui se donne pour objectif d’approfondir la réflexion sur les liens entre institution scolaire et monde du travail. Paru il y bientôt un an, il n’a pourtant rien perdu de sa pertinence.

Revaloriser le travail manuel ?
Signalons entre autres la très bonne contribution de Sylvain Laurens et Julian Mischi sur les politiques de revalorisation du travail manuel mises en place entre 1975 et 1980. Cette analyse approfondie montre bien comment l’État s’est efforcé, au travers de vastes campagnes de communication censées transformer la perception du travail manuel, d’affaiblir les bases de la CGT et du PCF et donc d’éroder les capacités de résistance de la classe ouvrière en modifiant les perceptions relatives à la place et à la condition des travailleurs. Face au groupe ouvrier structuré, mobilisé, en lutte, les institutions mettent systématiquement en avant le travailleur manuel, individualisé, non syndiqué et apolitique. Un aspect renforcé par l’insistance avec laquelle le secrétaire d’État revient sur la question des conditions de travail, de la nécessité de s’adresser directement au travailleur, de recueillir son avis, d’envisager les évolutions au niveau du poste de travail, de l’atelier1. Et la tournée des usines réalisée dans cette période par Stoléru, secrétaire d’État à la condition des travailleurs manuels n’est pas sans rappeler les apparitions de Nicolas Sarkozy aux côtés d’ouvriers, afin de se poser en porte-parole et représentant des intérêts des travailleurs, de la « France qui se lève tôt ». On assiste également dans ces pages au processus d’intégration de représentants syndicaux à l’appareil d’État, en particulier dans le cadre du recentrage engagé à la CFDT, ainsi qu’à l’évolution du vocabulaire politique, qui permet d’introduire de nouveaux clivages et briser les solidarités existantes. À cette époque se met donc en place une vraie politique de la droite pour reconquérir les ouvriers, à travers la valorisation du travail manuel et la défense de la main d’œuvre nationale, qui sera ensuite reprise par le FN.

Les boulots d’ouvriers pour les fils d’ouvriers ?
Mais cette question de la valorisation du travail correspond aussi à un autre angle d’attaque qui sert de pivot central dans ce numéro : la question du rapport qu’entretiennent les enfants d’ouvriers, et plus largement des couches populaires, à l’institution scolaire. En s’appuyant sur les travaux du sociologue Paul Willis – en particulier à l’occasion de la publication de son ouvrage L’École des ouvriers[2], il s’agit de montrer aussi comment les classes populaires peuvent développer une culture distincte de la culture légitime et ne pas vouloir entrer dans le moule culturel dispense dans les filières dites générales. Diverses raisons conduisent à cet état de fait : éloignement culturel, refus des fausses espérances… Ce qui est au cœur de cette discussion, c’est bien de savoir si le fonctionnement de l’institution scolaire telle qu’elle existe aujourd’hui n’est pas un des rouages essentiels de la reproduction des classes sociales, pas seulement du fait de l’exclusion des élèves ou des déterminismes sociaux, mais bien dans le sens où cette institution parvient à « convaincre » de la place que tel ou telle doit occuper. L’article d’Ugo Palheta en particulier revient sur les perceptions qu’ont les jeunes de l’école et sur la façon dont « ils s’orientent au moins autant qu’ils sont orientés vers les filières les moins nobles et les moins payantes du système de formation. » Ce travail permet de saisir toute la pertinence des thèses de Willis en les appliquant au fonctionnement de l’institution scolaire française contemporaine. Ce qui nous semble particulièrement intéressant, c’est bien cette dimension de « résistance populaire » au moule scolaire général, qui permet d’essayer de penser une autre école qui ne soit pas uniquement un outil de domestication des classes populaires. Les articles d’Audrey Mariette, Lucie Alarcon et Séverine Misset viennent compléter et étoffer les éléments d’analyse développés par Willis en les soumettant à l’épreuve de l’enquête. On y retrouve ce que Palheta nomme dans son article le « paradoxe de Willis » : « Les “gars” [fraction des jeunes d’origine populaire rétifs à la socialisation scolaire] finissent par faire advenir un futur que d’autres avaient conçu pour eux. Ils se contentent d’un succès subjectif à l’intérieur d’un échec objectif qui l’englobe. C’est leur propre “culture” qui les conduits à s’accommoder, de bon cœur, d’un certain ordre économique et social, y compris de la position future que cet ordre leur réserve. »

Une perspective de classe
Le sociologue britannique revient sur cet aspect, parmi d’autres, dans un entretien et apporte des éclaircissements essentiels sur les thèses qu’il développe et sur leur actualité, ce qui constitue une excellente introduction à son ouvrage et une invitation à se plonger dans une lecture des plus stimulantes car elle vient percuter de plein fouet un certain nombre de convictions au sujet de l’école et de sa dimension progressiste. Il estime ainsi que l’école publique « essaie de rééduquer la classe ouvrière à laquelle on laisse une place minuscule pour en faire un “groupe internationalement compétitif”. C’est pour cela que les notions de méritocratie et d’individualisme sont encore plus mobilisées que par le passé dans le système scolaire et universitaire. » Et ce qui nous semble important dans le contexte actuel de multiplication des « post », c’est que cette remise en cause se fait sans rien concéder quant aux principes et références élémentaires, en particulier l’importance de maintenir une analyse sur une base de classe. Il ne nie à aucun moment l’importance des questions liées au genre ou à l’origine : « Il est impossible de comprendre la classe sans prendre en compte les relations de genre ou de race mais – et vous pouvez penser que c’est politique – j’argumenterai toujours pour dire que la classe et le capital constituent la structure dynamique. » Il ressort des propos du sociologue une invitation à saisir le réel dans toute sa complexité, un défi posé à la fois à la recherche mais aussi aux organisations qui se donnent pour objectif de transformer la société.

Dans les débats qui agitent la question de l’éducation, présentée comme la condition élémentaire de l’ascension sociale, ce numéro d’Agone vient nous rappeler que cette école est également une très vaste entreprise de sélection et de domestication sociales, et que la question des seuls moyens ne sauraient en aucun cas résoudre cette contradiction. Et comme pour démontrer à la fois la nécessité de rester rigoureux sur les principes tout en restant ouverts aux potentialités existantes de transformation de l’ordre social, on lira avec beaucoup de profit les articles composant les deux rubriques finales de ce numéro. La première s’intéresse à deux figures artistiques qui furent d’ardents staliniens, Tina Modotti et Vittorio Vidali. Le texte de Claudio Albertani vient remettre en ordre un certain nombre d’éléments biographiques et « rappeler quelques vérités d’évidence au sujet du stalinisme et de ses conséquences sur le mouvement révolutionnaire international », comme l’écrit fort justement Charles Jacquier. Enfin, la seconde est constituée d’une très riche note consacrée à Perry Anderson et de la traduction de l’article que ce dernier a consacré à l’analyse du « printemps arabe », une sorte d’avant-goût du numéro à venir en fin d’année et constitué entièrement d’articles traduits de la New Left Review, publication britannique qui par sa rigueur et sa longévité fait figure de référence. Cette collaboration Agone/NLR est une bonne nouvelle et, nous l’espérons, annonce la mise en place de nouveaux chantiers ambitieux.

1 Cet aspect, qui fait partie des politiques mises en place par le patronat, est bien mis en évidence par Pierre Morville dans Les nouvelles politiques sociales du patronat, coll Repères, La découverte, 1985, p. 40 et 41. Ces politiques sont pour partie à l’origine cet « individualisme négatif des classes populaires » analysé par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dans leur ouvrage Sociologie de la bourgeoisie.

2 Paul Willis, L’École des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers, Agone, 2011

Henri Clément
Contretemps , 17/09/12
Compte-rendu
La revue Agone revient avec cette 46e livraison sur la question scolaire. On se souvient encore du numéro « L’éducation et ses contraires » qui avait fait date (Agone, n° 29/30, 2004 – Voir recension N’Autre école, n° 11). « Apprendre le travail » repart des problématiques dégagées dans les années 1970 par un certain nombre de sociologues qui avaient décrypté et dénoncé les mécanismes scolaires de la reproduction sociale et de la légitimation des hiérarchies. Bourdieu et Passeron, bien sûr, mais aussi et surtout le sociologue anglais Paul Willis (Learning to labour) qui voulait retisser les liens entre sociologie de l’expérience scolaire et sociologie du travail et que l’on retrouve dans ce numéro à travers un entretien. Les articles s’organisent donc dans un va-et-vient entre le monde de l’école et le monde du travail. Questionnant la division intellectuel/manuel, ils s’efforcent de comprendre comment se construisent les processus d’intériorisation des normes et la reproduction de l’ordre social mais aussi, et là est toute la richesse de cette lecture, les stratégies de résistances mises en place en particulier par la jeunesse ouvrière à travers une culture anti-école. Insubordination contre domination, donc. Cette livraison précède la publication du fameux livre de Paul Willis (L’École des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots ouvriers, Agone, 2011) sur lequel nous reviendrons longuement dans le prochain N’Autre école.
N'autre école n°31 , hiver 2011-2012
Destinée et reproduction

En association avec les éditions Agone, Approches, Culture et Territoires organisait le 17 janvier à la Cité des Associations une rencontre-débat intitulée Apprendre le travail. Les deux jeunes sociologues présents, Syvain Laurens (Université de limoges) et Ugo Palheta (Poitiers) ont contribue au n° 46 de la Revue Agone parue au dernier trimestre 2011, dont c’était le thème. Ils ont aussi préfacé l’ouvrage de Paul Willis publié en parallèle, L’école des ouvriers, un classique dans l’univers de la sociologie, mais qui jamais auparavant n’avait été traduit en français.
Selon les intervenants, «la collection L’ordre des choses a pour vocation de remettre dans le débat actuel des œuvres méconnues » ; cependant en quoi cette recherche vieille de 35 ans (Willis s’est immergé dans une ville ouvrière des Midlands dans les années 1970) est-elle toujours pertinente aujourd’hui ? Et bien parce que dans la veine des écrits de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, elle établit que le savoir transmis par l’école n’est pas neutre, et il semble qu’il en aille encore ainsi, en tous cas en France en 2012. N’en déplaise aux « naturalistes de droite, qui pensent que les enfants des classes défavorisées échouent parce qu’ils sont bêtes, ou aux crypto-naturalistes, pour qui l’échec est dû à la pauvreté, c’est le caractère de classe de la culture transmise qui est prédominant. » En d’autres termes, certains jeunes transforment en choix ce qui est préparé en amont comme un travail de sape et de sélection, par intériorisation de l’échec. S’investiraient-ils plus, qu’ils ne seraient de toute façon pas facilement convaincus d’avoir la légitimité d’aboutir à un autre type d’emplois que ceux de leurs aînés.
Statistiques de l’INSEE à l’appui, les deux sociologues démontent au passage quelques idées reçues : non, il n’est pas vrai que les diplômes ne comptent plus, ne serait-ce qu’en terme de dynamique de carrière car plus jeune on quitte l’école, moins on évoluera. « Le collège reste la gare de triage de l’orientation, d’une violence sociale terrible, avec dualisation très forte des perspectives. » Si l’on observe de près un marqueur comme celui du redoublement à l’orée du XXIe siècle, seulement 14,7 % des élèves de classes populaires en 1ère générale n’avaient jamais redoublé, contre 69 % dans les classes favorisées.
Quant à l’objectif Chevènement d’emmener 80 % d’une génération au bac, il n’a jamais été atteint, et non, le diplôme n’est pas « bradé ». Mais les politiques de massification scolaire, le chômage, la désindustrialisation n’ont-ils en rien changé la donne ? « La massification a été en majorité ségrégative, d’où la persistance et l’étanchéité des hiérarchies professionnelles qui en découlent. Ce qui a le plus démocratisé l’institution scolaire, c’est l’arrivée des instituteurs issus des classes moyennes à l’École Normale. » Comment alors aborder cette question cruciale de la démocratisation du savoir ? Nos sociologues contemporains n’ont hélas pas de solution miracle, pas plus que Paul Willis en son temps.

Gaëlle Cloarec
Zibeline n°49 , 15/02/12
Compte-rendu

Lire l’article sur le site de Liens socio

Suite à la traduction de l’ouvrage de Paul Willis, L’école des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers, Agone propose un dossier dont les contributions reprennent à leur compte le projet de Willis. Puisque l’école a ouvert ses portes au plus grand nombre, on pourrait croire que l’essentiel de l’objectif d’une école émancipatrice est atteint, explicitent dans l’éditorial Sylvain Laurens et Julian Mischi. Mais ce n’est qu’une illusion, le processus de reproduction social décrit par Pierre Bourdieu dans les Héritiers s’est transformé mais n’a pas disparu. En ouvrant la « boîte noire » de l’école, en reliant la sociologie de l’éducation à d’autres sphères de la vie comme le travail, on découvre ainsi tout le sens du processus de « formation » des individus. L’école prépare les individus à accepter leur destin en donnant goût au travail manuel à l’encontre du travail intellectuel, en particulier pour les classes populaires.
Le projet de P. Willis rappelle L’ordre des choses de Claude Grignon, dont la conclusion de l’ouvrage est rééditée. L’enseignement professionnel transmet des schèmes de pensée, des dispositions morales qui conduisent les ouvriers qualifiés à rester à leur place et même à se faire gardiens de l’ordre symbolique. En appliquant quotidiennement et de manière pratique un ensemble d’oppositions (théorique/pratique, concret/abstrait, utile/intellectuel), les élèves incorporent un « sens des limites » qui les place entre les cadres et les ouvriers, dans une aristocratie ouvrière partageant avec le patronat une idéologie technique.
Ces schèmes mentaux, qui aboutissent donc à déconstruire la classe ouvrière, résultent d’une politique de valorisation du travail manuel, élaborée par les libéraux dans les années soixante-dix, sur laquelle reviennent Sylvain Laurens et Julian Mischi. L’économiste Lionel Stoléru sera consulté pour mettre en place une commission composée de syndicalistes aux origines sociales assez modestes et de politiques partageant un syndicalisme chrétien. Tandis que le PC mène une campagne contre la pauvreté et donne indirectement une représentation dominée et misérabiliste du groupe ouvrier, s’éloignant de l’image héroïque de la classe ouvrière, le pouvoir en place valorise par l’école la dimension artisanale et vocationnelle du métier. L. Stoléru modifie ainsi la représentation symbolique du groupe en opposant le travailleur « étouffé par la représentation syndicale » à une attitude individualisée et dépolitisée, plus « responsable » et émancipatrice. L’art de faire disparaître le groupe ouvrier de l’espace public.
Dans un entretien, Paul Willis revient sur sa posture de recherche et met en relief l’originalité de son analyse de la reproduction sociale. Pour le sociologue du Centre de Birmingham, ce n’est pas parce qu’il existe des rapports de domination que les groupes dominés ne disposent d’aucune autonomie culturelle, laquelle se réalise sous forme de créativité, d’esthétique de la contestation, bref par une humeur anti-scolaire. Ainsi, la force de l’institution scolaire n’est pas d’imposer mécaniquement un travail qui présente en lui-même peu d’intérêt, mais d’offrir un encadrement dans lequel ils vivront une expérience valorisant leur culture anti-scolaire. C’est pourquoi Paul Willis défend une posture ethnographique qui ne vise pas à superposer les points de vue, mais à comprendre comment les changements sociaux génèrent de nouvelles productions culturelles dans toutes les sphères de la vie.
Les analyses de Willis permettent alors de déconstruire un ensemble de présupposés de la sociologie de l’éducation. Ugo Palheta rappelle qu’en dépit de la massification scolaire, la ségrégation sociale s’est maintenue. On présente aux élèves d’origine populaire leur orientation scolaire comme un choix mais ils ont objectivement plus de chances de redoubler, d’être orientés vers des filières atypiques ou déclassées. Toutefois, pour Audrey Mariette, la catégorie institutionnelle d’échec scolaire doit être relativisée, notamment selon l’origine sociale. Les causes d’arrêt d’étude des élèves de BEP et bac pro préparant aux métiers de l’électrotechnique sont parfois liées à un accès à l’indépendance vécu pour ces jeunes d’origine populaire comme un succès.
L’article de Lucie Alarcon explicite les enjeux de la formation des agriculteurs. Dans un groupe social dont la reproduction s’effectue traditionnellement par la famille, l’émergence d’un parcours de formation va à la fois bureaucratiser le métier et favoriser les échanges vers l’extérieur, contribuant en quelque sorte à une rationalisation et une « modernisation » des tâches. Enfin, Séverine Misset met en relief les effets pervers de la massification scolaire. L’orientation des ouvriers qualifiés leur est présentée comme positive, réalisant leur goût pour les tâches manuelles et leur donnant une perception individualisée de leurs parcours. Cette qualification positive de l’école rend alors plus difficile le refus des emplois souvent précaires qui leur sont proposés par la suite, sur un marché du travail auquel ils vont finalement s’ajuster.

Samuel Bouron
Liens socio , 19/01/2012
Journées d'études Paul Willis
Du mardi 31 janvier au mercredi 1 février 2012    Paris 17 (75)
Apprendre le travail
Le mardi 17 janvier 2012    Marseille (13)
Réalisation : William Dodé