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Agone 50
Réprimer & domestiquer : stratégies patronales

Parution : 16/01/2013

ISBN : 9782748901788

Format papier
256 pages (15 x 21 cm) 20.00 €

Format numérique
14.99 €
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Coordination Étienne Pénissat

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Ce numéro 50 de la Revue Agone aborde les conditions de l’action collective en entreprise – de l’adhésion syndicale aux grèves – en plaçant la focale sur les dispositifs et stratégies patronales pour l’entraver et la canaliser. Si les sciences sociales se sont de nouveau penchées sur les mobilisations professionnelles et les conflits du travail depuis la fin des années 2000, les travaux sont souvent réduits à l’étude des transformations du syndicalisme lui-même (professionnalisation, stratégies de syndicalisation, etc.) et du contexte socio-économique dans lequel il opère. Les politiques patronales vis-à-vis de l’action des salariés, et en premier lieu des syndicalistes, restent un angle mort sociologique. À l’ombre des pratiques de « management » participatives et individualisantes qui font de l’entreprise un lieu aseptisé, il s’agira de montrer que celle-ci reste un lieu éminemment politique. C’est ce qu’illustreront les jeunes sociologues et politistes mais aussi les syndicalistes qui participent à ce numéro à partir d’enquêtes et d’observations au plus près des acteurs : de l’ethnographie des stages de formation des DRH et des supervisors en France et aux États-Unis à celle des relations et des proximités entre dirigeants syndicaux et patronaux d’une chaîne de la grande distribution, en passant par l’étude des usages du droit ou de l’histoire des répertoires de répression anti-ouvrière dans les années 1970. Décortiquer et analyser les politiques et stratégies patronales pour réprimer et/ ou domestiquer l’action syndicale et les luttes collectives, telle est l’ambition de ce numéro.

SOMMAIRE

À l’ombre du « dialogue social », éditorial d’Étienne Pénissat

Répression et discriminations syndicales, entretien avec les auteurs d’une note de la Fondation Copernic
La grève de la faim de militants syndicaux était une pratique totalement inédite, venant au terme d’un processus qui semblait sans issue, d’une vio- lence extrême tant pour le salarié licencié que pour le collectif, puisque cela revenait pour le patronat à nier le droit de grève et le droit de se syndiquer. La répression patronale n’était pas nouvelle, mais elle avait rarement été exercée à ce niveau et dans une entreprise comme GrDF. Cette grève de la faim fut un catalyseur, une occasion de parler ensemble de cette question de la répression avec des militants syndicaux ou non venus de secteurs différents, qui – tous – en avaient été victimes ou témoins. L’absence de visi- bilité de cette pratique finalement courante, et la faible mobilisation syn- dicale au niveau central sur cette question apparaissaient criantes. Le droit syndical est un droit fondamental inscrit dans la Constitution de ce pays, qu’une partie du patronat se permet pourtant de bafouer régulièrement.

Derrière la vitrine du « dialogue social » : les techniques managériales de domestication des conflits du travail, Baptiste Giraud
Si l’entreprise est un lieu de conflit, la mobilisation collective des salariés est interprétée avant tout comme le résultat d’une accumulation de problèmes individuels protéiformes d’ordre psychologique, relationnel, ou liés aux conditions de travail, que l’encadrement hiérarchique n’a pas su tempérer. Ce faisant, les syndicalistes auraient le champ libre pour se saisir de ces pro- blèmes et enrôler les salariés dans un mouvement de protestation tout en retraduisant leurs griefs dans des registres de revendication plus collectifs et politiques. Selon un consultant, « il n’y a pas de grève salariale : dans 95 % des cas, elle n’est que symptomatique de dysfonctionnements managériaux. Vous savez, lorsqu’un salarié entre en grève, généralement, ce n’est pas parce qu’il adhère aux revendications. Il entre en grève parce qu’il y a eu une série de petits irritants qui font qu’il a eu besoin d’exprimer son ras-le-bol. C’est après que les revendications sont formulées par les syndicats ».

Petite phénoménologie du despotisme d’entreprise, Henri Clément
Cet article voudrait parvenir à saisir la réalité quotidienne des politiques patronales en partant d’une expérience concrète de militant syndical. En marge des travaux sociologiques, les matériaux de ce texte sont issus de la nécessité pour le militant qui découvre la violence des relations sociales en entreprise de comprendre la réalité à laquelle il doit faire face afin de mettre en place des stratégies efficaces. C’est pour cette raison qu’en décalage avec la pratique commune des publications universitaires j’aurai largement recours à la première personne du singulier, mais aussi du pluriel car j’ai rarement été seul à mener ces activités. Derrière cette expérience person- nelle, il s’agit de montrer la répression quotidienne, banale, celle à laquelle doivent faire face des milliers de délégués, d’élus et de militants de terrain. Cette répression, qui les harcèle, les use, les épuise, est théorisée par des gens formés pour la mettre en pratique.

Les syndicats américains face aux stratégies managériales d’entrave du syndicalisme, Émilien Julliard
Les consultants en relations sociales spécialisés dans la gestion des conflits du travail constituent un secteur en pleine croissance aux États-Unis. Il est passé de cent cabinets dans les années 1960 à plus de mille en vingt ans, avant de se stabiliser, dans les années 1990, en partie à cause du déclin du syndicalisme auquel il a lui-même contribué. Le taux de syndicalisation a chuté aux États-Unis de 28,3 % en 1954 à 11,8 % en 2011. Dans ce pays, la participation quasi systématique des consultants aux conflits du travail a érigé un mode de gestion des relations professionnelles en norme : des entreprises « libérées » de leurs syndicats – « union free ». En retour, les syndicats ont progressivement intégré ces techniques d’« évitement du syndicalisme (union avoidance) » au sein de leurs stratégies.

Préserver l’ordre usinier en France à la fin des années 68, Xavier Vigna
Un des pires lieux communs dans la déploration des piètres relations sociales en France est de faire porter cette responsabilité à une tradition radicale supposée des organisations syndicales et de leurs militants, qui contrasterait avec la modération de leurs homologues européennes. À sup- poser qu’une pacification de ces relations soit souhaitable, il apparaît vite que le patronat, seul ou en association avec l’appareil d’État, a déployé une large palette de stratégies pour interdire toute transformation d’ampleur de l’« ordre usinier ». Par là, on désigne l’organisation traditionnelle du tra- vail industriel, caractérisée par la présence d’une hiérarchie censée faire res- pecter les méthodes du travail, les cadences et la discipline. Cette défense de l’ordre usinier revêt une forme collective, à mesure que les organisations patronales se structurent à la fin du XIXe siècle, en même temps qu’elles fournissent des informations et prodiguent des conseils en temps de grève.

Le circuit de secours syndical. Quand représentants patronaux et syndicaux cogèrent les conflits professionnels, Marlène Benquet
Nous avons déplacé notre attention des salariés vers l’encadrement en partant de l’idée que les freins aux actions collectives proviennent certes des trajec- toires et de la faiblesse des ressources des premiers, mais aussi des stratégies mises en place par les seconds pour garantir, autant que possible, la réali- sation quotidienne du travail. Nous décrivons ici l’une des stratégies patro- nales de pacification professionnelle : le fait de s’attacher une organisation syndicale particulière. En centrant l’analyse sur les relations que les syndi- calistes entretiennent, non pas avec les salariés, mais avec les responsables patronaux, il s’agit de comprendre pourquoi le patronat n’est pas hostile au développement de toutes les organisations syndicales, comment il élabore avec certaines des relations de partenariat, mais aussi de quelles façons les évolutions patronales et notamment la financiarisation de l’actionnariat modifient et dégradent les relations entre patronats et syndicats.

Réforme de la représentativité, pouvoir syndical et répression : quelques éléments de réflexion, Karel Yon et Sophie Béroud
Le syndicalisme français est généralement dépeint, taux de syndicalisation à l’appui, comme particulièrement faible. Cette faiblesse serait à l’origine d’une conflictualité sociale récurrente : faute de représentants pour canaliser l’ex- pression des salariés et de négociateurs expérimentés pour transformer ces griefs en accords, seule l’action protestataire semblerait rationnelle. L’« irresponsabilité » des organisations professionnelles serait de surcroît encou- ragée par les « excès » d’interventionnisme étatique. La loi du 31 janvier 2007 « de modernisation du dialogue social » impose désormais à l’État de consulter les « partenaires sociaux » préalablement à toute réforme portant sur le travail, l’emploi et la formation professionnelle. Peu de temps après était adoptée la loi du 20 août 2008 « portant rénovation de la démo- cratie sociale et réforme du travail », qui modifie profondément les règles de représentativité syndicale.

HISTOIRE RADICALE
« Des lendemains qui déchantent »

Présentation, Charles Jacquier

La contre-attaque du patronat, Pierre Monatte

Ceux qui occupent les usines. La grève Sautter-Harlé (1), L. Nicolas [Nicolas Lazarévitch]

Ceux qui occupent les usines. La grève Sautter-Harlé (2), Un groupe de syndicalistes-révolutionnaires 197

Que s’est-il passé aux usines Goodrich ?, Marceau Pivert

LA LEÇON DES CHOSES
« Diagnostics sur une Europe en crise. Autour du livre de Perry Anderson Le Nouveau Vieux Monde »

Présentation, Philippe Olivera

Voir l’Europe depuis l’Est, Alain Supiot

Dépasser la « démocratie militante » ?, Jan-Werner Müller

Après coup, Perry Anderson

Dossier de presse
Compte-rendu Christian Beuvain Dissidences, 30 décembre 2013
Radiographie du patronat français Anthony Burlaud Le Monde Diplomatique, Octobre 2013
Emploi et stratégies patronales Florent Le Bot L'Ours n° 430, Juillet-août 2013
Compte-rendu Sophie Louey Le Sociographe, 28 août 2013
Recension Simon Laviec Alternative Libertaire, 10 juin 2013
Sous le dialogue social, la répression ! Robert Pelletier Tout est à nous!, mai 2013
Comment entraver l’action syndicale Fanny Doumayrou L'Humanité, 19 mars 2013
Compte-rendu Vincent Gay Contretemps, 22/02/2013
Compte-rendu Fondation Copernic Fondation Copernic, janv-2013
Compte-rendu
Les éditeurs de la revue nous avaient habitués à la publication d’une revue de très grande qualité en même temps que d’une radicalité politique exceptionnelle dans le paysage éditorial. Le lecteur ne sera pas déçu avec ce nouvel opus : quand il est question de mondialisation, celle-ci est immédiatement caractérisée de capitaliste. Pour Agone, il y a un adversaire et celui-ci est un actif défenseur du système. S’il y a une crise du syndicalisme, c’est bien parce que le patronat n’hésite pas à user de l’arme de la répression pour domestiquer ses adversaires, les militants ouvriers et les organisations syndicales. Oui, l’entreprise, demeure un lieu de contradictions et de conflits. Chacune des contributions rassemblées constitue une source d’intérêt et de connaissances. Après un entretien avec une syndicaliste ayant participé à la rédaction d’une note de la fondation Copernic consacrée à la discrimination syndicale, B. Giraud rappelle comment le patronat a professionnalisé depuis de nombreuses années les techniques managériales visant à domestiquer les conflits du travail. H. Clément, à partir de son expérience de militant syndical rappelle comment s’organise le despotisme d’entreprise. E. Julliard livre un très intéressant article sur les mille (1000) cabinets d’avocats qui coexistent aux États-Unis (contre une dizaine en France) pour entraver et combattre le syndicalisme. Deux autres contributions méritent également lecture : la réflexion engagée par S. Béroud et K. Yon sur la réforme de la représentativité et le rappel de la manière dont le patronat s’y est pris dans la période post-68 pour préserver l’ordre usinier en France. Mais l’article le plus intéressant d’un ensemble qui ne l’est pas moins, est représenté, selon nous, par le texte de Marlène Benquet intitulé « Le circuit de secours syndical. Quand les représentants patronaux et syndicaux cogèrent les conflits professionnels ». A partir d’une enquête de terrain dans la grande distribution, l’auteure montre de manière tout à fait convaincante les pratiques de rapprochement des points de vue auxquelles se livrent les syndicalistes (ici, FO) et les employeurs pour préserver, les uns, leur influence sur le monde des salariés et, les autres, la bonne marche des affaires. Une contribution de première importance pour se convaincre que la notion de bureaucratie syndicale n’est pas un vain mot. S’ajoutent à ces contributions de qualité du dossier une présentation sur l’état de l’Europe, à partir du livre de Perry Anderson Le Nouveau Vieux Monde et la rubrique histoire radicale, qui met en contrepoint de manière historique les pratiques répressives autour de juin 36. Un numéro à ne pas manquer.
Christian Beuvain
Dissidences, 30 décembre 2013
Radiographie du patronat français

Discret et feutré, le monde patronal n’avait, jusqu’à une date récente, guère attiré l’attention des chercheurs. Des historiens pionniers et quelques journalistes irrévérencieux avaient certes éclairé le passé du patronat — sans en occulter les épisodes les plus troubles. Mais on manquait de travaux sociologiques étudiant au présent l’espace des organisations patronales.

C’est dire tout l’intérêt du livre de Michel Offerlé, Les Patrons des patrons. Histoire du Medef. Le sous-titre, réducteur, ne doit pas tromper. Après un premier chapitre historique, qui relate la métamorphose du Conseil national du patronat français (CNPF) en Mouvement des entreprises de France (Medef) en 1998 et retrace la courte vie du mouvement, c’est une exploration à la fois ample et minutieuse du « patronat organisé » que propose l’ouvrage.

[...]

De son côté, le cinquantième numéro de la revue Agone, « Réprimer et domestiquer », propose, en contrepoint et complément de l’ouvrage d’Offerlé, une approche « par en bas » des stratégies patronales, à partir d’observations dans les entreprises, de témoignages de syndicalistes, de plongées dans les archives et les statistiques, donnant à voir les rapports concrets entre patrons, cadres et salariés. Et notamment les moyens utilisés au quotidien — intégration, surveillance, contournement, menaces, répression… —, tout un répertoire d’actions éprouvé pour désamorcer les mobilisations.

Anthony Burlaud
Le Monde Diplomatique, Octobre 2013
Emploi et stratégies patronales

Le dernier numéro de la revue Agone est non seulement passionnant, mais qui plus est essentiel, venant éclairer une problématique sous un jour renouvelé. Il s’agit de s`interroger sur « ce que le patronat fait à l’action syndicale ». En effet, est souvent présenté comme une évidence que la faiblesse du syndicalisme français résulterait de son archaïsme et de sa propension à la conflictualité. Rien n’est dit sur les stratégies patronales pour contenir ou réprimer le syndicalisme et les syndicalistes. Des techniques managériales de contournement et de domestication des syndicats aux usages du droit et des juristes par les directions d’entreprise, en passant par les stratégies pour soutenir un syndicalisme de cogestion quand ce ne sont pas de véritables « syndicats maisons », les articles réunis par le sociologue Étienne Pénissat prennent appuis sur des enquêtes récentes ainsi que sur des mises en perspectives historiques bienvenues (Xavier Vigna, « Préserver l`ordre usinier à la fin des années 68 »). Ce numéro s’accompagne de documents comme le texte de Marceau Pivert, « Que s’est-il passé aux usines Goodrich ? », de janvier 1938.

Par ailleurs, il est sans doute encore temps de se rapporter au numéro 46 de la même revue sur le thème « Apprendre le travail », autour de la formation des enfants des classes populaires, de l’enseignement technique et professionnel et de la culture ouvrière avec des articles de Claude Grignon, Sylvain Laurens et Julian Mischi, Paul Willis, Ugo Palheta, Audrey Mariette, Lucie Alarçon, Séverine Misset. Ajoutons que la facture d’Agone est toujours particulièrement soignée.

Florent Le Bot
L'Ours n° 430, Juillet-août 2013
Compte-rendu

Ce numéro d’Agone, globalement consacré aux stratégies patronales, comprend trois parties. La première est dédiée aux stratégies de domestication et de répression des activités syndicales. La seconde « des lendemains qui déchantent » aborde les mouvements de 1936. La troisième vise à discuter le dernier ouvrage de Perry Anderson : Le Nouveau vieux monde. Si les travaux sur le syndicalisme sont fréquents, ceux sur le patronat le sont beaucoup moins et plus rares encore sont les recherches mettant en avant les rapports entre les deux champs. Les deux premières parties de l’ouvrage analysent des mobilisations collectives en mettant systématiquement en avant le rôle de patronat. Etienne Pénissat en intitulant son éditorial « A l’ombre du dialogue social » expose combien cette formulation « à la mode » dissimule des pratiques managériales qu’il convient de déconstruire. Anne Debrégeas, une syndicaliste de Sud- Energie, interrogée par E. Pénissat, présente la Fondation Copernic : elle explique à force d’exemples qu’il est aujourd’hui difficile de créer des mobilisations collectives tant parce que le syndicalisme est ringardisé que parce qu’il est aisé pour les patrons d’enfreindre le droit syndical sans risque. L’enquête de Baptiste Giraud est éloquente sur ce point : il montre comment les acteurs professionnels sont formés, par des stages, à la domestication des conflits. La monographie d’Henri Clément offre un regard par participation observante sur les répressions du syndicalisme à la FNAC. L’enquête étatsunienne d’Emilien Julliard (la seule hors France) dresse un panorama des évolutions du syndicalisme en interrogeant trois types d’acteurs : les supervisors, les consultants et les organizers. Le tableau français se complexifie par les trois enquêtes suivantes qui interrogent les ambivalences des positions des forces syndicales. Ainsi Xavier Vigna expose les techniques managériales de Peugeot qui, après 1968, sont diversifiées par des contournements plus subtils qu’antérieurement. Il s’agit ainsi de distribuer des rétributions en échange d’une paix sociale. Marlène Banquet prolonge cette ligne en mettant en avant la cogestion des conflits entre le patronat et le syndicat dans la grande distribution. Pour Karel Yon et Sophie Béroud la réforme de la représentativité du 31 janvier 2007 dite « de modernisation du dialogue social » puis celle du 20 août 2008 « rénovation de la démocratie sociale et réforme du travail » ont contribué à modifier les rapports entre acteurs des conflits professionnels. En effet, si la loi semble donner plus de visibilité aux syndicats ce n’est que sous-couvert d’une dépendance à la reconnaissance officielle par conditions restrictives. Dès lors les sphères patronales et syndicales tendent à se recomposer à l’aune de l’avènement de nouveaux acteurs appelés « professionnels du dialogue social » essentiellement issus de cabinets d’experts.

La seconde partie, présentée par Charles Jacquier, comprend des textes « bruts » d’analystes ayant vécu le Front Populaire. Pierre Monatte, dans son texte daté de 1936, relève déjà l’existence de stratégies patronales et critique le rôle des syndicats. Deux autres contributions d’acteurs de l’époque décrivent la grève Sautter-Harlé et enfin Marceau Pivert dresse une chronique des mobilisations des usines Godrich.

La dernière partie, présentée par Philippe Oliviera, expose deux critiques d’Alain Supiot et Jan-Werner Müller sur le texte de P. Anderson. A. Supiot appelle à un élargissement du regard européen qui pourrait s’appuyer sur les visions des observateurs étrangers notamment orientaux. J-W. Müller s’attache aux contradictions tenues par l’UE à, d’une part rechercher une constante unité politique et à, d’autre part devoir composer avec des Etats souhaitant s’affirmer comme « uniques » dans l’espace européen. Ce dernier répond aux critiques dans le dernier article.

Sophie Louey
Le Sociographe, 28 août 2013
Recension

On peut dire que ce dernier numéro d’Agone est d’une lecture quasi indispensable pour les syndicalistes révolutionnaires et/ou de lutte de classe. En effet, comme l’écrit fort justement Étienne Pénissat qui a coordonné le numéro : « les conditions de possibilité de l’action syndicale et des conflits du travail ne peuvent être comprises qu’en tant qu’elles sont le résultat d’une construction conjointe par les syndicalistes et par les acteurs patronaux et étatiques ». C’est ici le cœur du dossier : Agone a choisi de mettre en avant des travaux de politistes et de sociologues concernant les stratégies patronales actuelles vis-à-vis des syndicats et des syndicalistes.
Ce « Réprimer et domestiquer » est une charge contre le discours politique et médiatique majoritaire qui présente le « dialogue social » comme le nec plus ultra des rapports sociaux (comme le prouve actuellement le discours du PS concernant le dernier Ani). Or le dialogue social est évidemment un leurre : interclassiste, il vise à contenir les mobilisations sociales et à favoriser le syndicalisme d’acceptation, de compromis et d’accompagnement. C’est ce que montrent les différents articles en révélant la façon dont se mettent en place dans le patronat des stratégies antisyndicales qui ont de multiples impacts : capacité patronale de manipuler/désarmer l’action collective et syndicale, peur croissante d’une partie importante du salariat de se syndiquer, en particulier à cause des conséquences de l’engagement syndical sur les carrières et les salaires, principalement pour les membres de syndicats combatifs…
C’est l’intérêt et l’utilité de cette lecture. Pour lutter efficacement, il faut connaître son adversaire le mieux possible : ses objectifs, ses réflexes, sa façon d’agir. En prenant des points d’entrée divers (et ouvrant sur les États-Unis), ce numéro facilite une perception plus globale de la stratégie patronale envers le fait syndical. À nous d’en profiter…

Simon Laviec
Alternative Libertaire, 10 juin 2013
Sous le dialogue social, la répression !
«C’est la faute aux organisations syndicales », voilà l’explication qui revient régulièrement au moment du bilan de chaque mobilisation sociale défaite. Et les arguments ne manquent pas : la collaboration de classe de la CFE-CGC et de la CFTC, le pseudo-radicalisme de FO, les « trahisons » de la CFDT, la stratégie du syndicalisme rassemblé de la CGT. Dans le même temps cependant, les militant(e)s peinent à animer des syndicats combatifs, à engager les salarié(e)s dans les mobilisations. Suffit-il de se lamenter sur la dégradation du rapport de forces au détriment des salarié(e)s ? Ou alors, faut-il chercher dans la vie des entreprises, dans les stratégies patronales des explications sur les difficultés à mobiliser la classe « ouvrière » ? Ceci a motivé la rédaction de la revue Agone pour son numéro intitulé : Réprimer et domestiquer : stratégies patronales. A. Debregeas, à partir du travail de la Fondation Copernic, et H. Clément à partir de son expérience personnelle, rendent compte de l’omniprésence d’une répression patronale d’autant plus dissuasive qu’elle est le plus souvent intériorisée et vécue comme l’inévitable revers du militantisme. E. Julliard revient sur les stratégies du patronat américain qui sont largement parvenues à domestiquer des syndicats avec une politique de répression et de propagande antisyndicale. B. Giraud et X. Vigna en détaillent les versions françaises : des gros bras de la CFT Peugeot aux tracasseries juridiques contre les grévistes, un large éventail de manoeuvres visant à diviser les salarié(e)s et isoler les militant(e)s. Mais tout(e) militant(e) d’entreprise connaît l’autre filon patronal : le syndicalisme de collaboration de classe. À partir de l’expérience du secteur du commerce, M. Benquet illustre cette politique patronale qui se déploie avec la complicité de fédérations et confédérations. Les nouvelles règles de la représentativité syndicale qui vont se déployer à partir de juin 2013 sont analysées sous cet angle par S. Béroud et K. Yon, amenés à penser « qu’elle offre davantage à la domestication des syndicats par les employeurs qu’au développement de la présence et de l’action syndicale ». L’accord dit de sauvegarde de l’emploi confirme cette analyse.
Robert Pelletier
Tout est à nous!, mai 2013
Comment entraver l’action syndicale

« On ne peut analyser les transformations ou les obstacles à la syndicalisation sans prendre au sérieux les politiques patronales qui visent à entraver et encadrer l’action collective des salariés. » Or, trop souvent, les sciences sociales qui se penchent sur le fait syndical « laissent dans l’ombre un acteur crucial : le patronat », constate le sociologue Étienne Pénissat, en introduction à la dernière livraison de la revue Agone, consacrée aux diverses stratégies patronales visant à « réprimer et domestiquer » la main-d’oeuvre. Alors que la répression syndicale est souvent ramenée aux cas les plus brutaux et médiatisés (lock-out, recours à des vigiles, licenciements ou assignation des salariés devant les tribunaux), sept contributions de syndicalistes et de chercheurs nous font explorer les méthodes plus insidieuses mises en oeuvre au quotidien par les entreprises pour empêcher ou affaiblir l’action syndicale. On découvre ainsi la « surveillance de tous les instants » pesant sur les salariés et les délégués à la Fnac, racontée par un ancien délégué SUD, le récit, par le sociologue Baptiste Giraud, de stages de formation en « gestion du conflit », organisés par des cabinets de conseil en management, ainsi que les campagnes de pression et de propagande déployées par les entreprises aux États-Unis pour empêcher l’implantation d’un syndicat. Si les entreprises savent manier le bâton, elles agitent aussi, voire plus, la carotte, consistant à « acheter » des délégués trop revendicatifs par des promotions, à acheter leur départ de l’entreprise, ou à choisir une organisation syndicale pour en faire un partenaire privilégié chargé de tenir les salariés. La sociologue Marlène Benquet raconte ainsi comment un groupe de la grande distribution – on reconnaît Carrefour – décide, après la grande peur de Mai 68, de « trouver un partenaire pour faire du dialogue social », dans l’idée que « la meilleure prévention contre le risque syndical, c’est la présence syndicale elle-même ». Le choix se porte sur Force ouvrière, qui deviendra pour des années le premier syndicat du groupe, doté à ce titre de moyens supplémentaires, et avec qui s’instaure à coups de faveurs réciproques une cogestion permanente des conflits. Plus loin de nous, l’historien Xavier Vigna décrit comment les patrons ont oeuvré pour « préserver l’ordre usinier » dans un après-68 marqué par une forte insubordination des salariés, avec là encore le recours au syndicalisme « indépendant » mais aussi, par exemple, la décentralisation industrielle, par laquelle les entreprises ont voulu contourner les forteresses ouvrières de la « ceinture rouge » de Paris, pour trouver une main-d’oeuvre plus docile en province. Et l’historien de conclure que c’est finalement la crise économique et l’explosion du chômage qui « contribueront le plus à la pacification forcée des relations sociales ».

Lire l’article sur le site de L’Humanité

Fanny Doumayrou
L'Humanité, 19 mars 2013
Compte-rendu

« A l’ombre du dialogue social », c’est ainsi qu’Étienne Pénissat ouvre le dossier du dernier numéro de la revue Agone, consacré aux stratégies patronales de répression et de domestication de l’action syndicale protestataire. Car c’est bien en effet à l’ombre du dialogue social qu’il faut observer les permanences et les mutations de ces stratégies.

Derrière l’apparente pacification sociale, le dialogue du même nom dissimule des pratiques patronales qui n’ont rien à envier à celles qu’ont dû affronter les luttes des salarié-e-s dans des périodes antérieures. Rien à envier, certes, et pourtant ces pratiques sont-elles de même nature ? La pénétration progressive du management, le développement des services de ressources humaines, en lieu et place des directions du personnel, sont censés marquer une césure avec une période ancienne qui serait caractérisée par une féroce répression contre les syndicalistes, au regard de laquelle les relations sociales au sein des entreprises se seraient adoucies. Cependant cette césure est à relativiser ; si le patronat envisage autrement les relations sociales, il poursuit les mêmes objectifs, déploie un répertoire d’actions plus étendu que par le passé, mais cherche toujours à contenir tout contre-pouvoir syndical, toute contestation de la domination au travail.

Par ailleurs, la question de la violence patronale ne peut pas être seulement vue comme un phénomène passé. Les articles de Xavier Vigna sur la préservation de l’ordre usinier en France à la fin des années 68, et celui d’Henri Clément, basé sur une expérience syndicale contemporaine dans deux entreprises de région parisienne, illustrent la permanence d’un certain « despotisme d’entreprise », tel que le désigne H. Clément en se référant à Marx. X. Vigna, historien spécialiste des conflits sociaux des années 1968, rappelle que très tôt, dès la fin du 19ème siècle, le patronat pense de manière collective les façons de réagir face aux menées ouvrières et aux velléités grévistes ; manière de rappeler que, si les cabinets de conseil en management sont d’invention plus récente, le patronat ne les a pas attendus pour élaborer une (ou des) stratégie(s) face à la contestation de l’ordre usinier.

C’est cette stratégie que X. Vigna décrit plus précisément pour l’après-68 en s’appuyant sur l’exemple de Peugeot, dont les modalités d’action pour « désamorcer la conflictualité sociale » oscillent entre une « forme brutale et presque ostentatoire » et un « volet plus élaboré » qui consiste à concéder des intérêts non négligeables aux salarié-e-s, tout en contournant les syndicats : élargissement des tâches, automatisation de certaines fonctions, assurances contre les aléas de carrière, individualisation des salaires, etc., permettent à la fois de satisfaire quelques attentes des salarié-e-s, les intégrant ainsi dans un certain esprit maison, de détricoter le caractère collectif de la relation salariale, et de délégitimer l’action syndicale qui est rendue inutile aux yeux des travailleurs.

A coté de ce type de pratiques, le patronat et certains de ses alliés développent des pratiques violentes, depuis le licenciement de syndicalistes, assez fréquents dans les années 1970, jusqu’aux violences physiques, voire aux meurtres (P. Overney en 1972 à Billancourt et P. Maitre aux Verreries de Reims en 1977). Enfin, le fait de nouer des relations privilégiées avec certaines organisations syndicales permet aux employeurs de contourner les syndicats plus contestataires. Si le choix de tel ou tel partenaire syndical varie dans le temps et selon les situations locales, signalons que l’histoire du syndicalisme indépendant, qui fut un de ces partenaires privilégiés du patronat, reste encore assez méconnue. Plus qu’un simple pantin aux mains des employeurs, ce type de syndicalisme, qui a été un facteur d’intégration de nombreux salariés dans certaines entreprises, représente une partie, sans doute minoritaire mais non négligeable du salariat français, et mériterait à ce titre de plus amples recherches.

Si cette approche historique permet de prendre du recul sur les pratiques décrites, la contribution d’Henri Clément, basée sur une « participation observante » issue de son expérience syndicale, permet d’en constater l’actualité. Se déclarer publiquement syndicaliste, ne serait-ce que candidat sur une liste CGT ou SUD, c’est pour bon nombre de salarié-e-s se mettre en danger et subir une tactique de harcèlement plus moins permanente des directions et de l’encadrement. Ce dernier subit également la pression de l’échelon hiérarchique supérieur, et cherche à repérer les possibles éléments perturbateurs et à les signaler auprès de la direction. De plus, si la surveillance des faits et gestes des salarié-e-s passe par les cadres, d’autres moyens plus modernes sont employés, tels que la vidéosurveillance. Mouchards humains et mouchards technologiques se relaient alors pour limiter l’autonomie des salarié-e-s et de leurs représentant-e-s, l’organisation des espaces, avec le développement des open spaces se chargeant de leur faciliter la tâche.

H. Clément décrit ensuite les outils de propagande patronale, particulièrement dans le cas de la FNAC où il a travaillé : formations ludiques, journaux d’entreprise branchés, etc., visent à construire une communauté de travail d’où sont exclus les antagonismes et les conflits. Enfin, la répression des équipes syndicales combatives d’un coté, la fidélisation de partenaires sociaux de l’autre, n’est pas sans rappeler des tactiques plus anciennes évoquées dans l’article de X. Vigna. C’est particulièrement au moment des grèves que la mobilisation des directions et des cadres se fait le plus sentir : interventions pour casser les assemblées générales, arrachage d’affiches, prise en photo des grévistes, rapports quotidiens sur les conflits, présence d’huissiers de justice pour constater de visu d’éventuels débordements, voire mises en scènes de violences mises sur le compte des salarié-e-s…

Il ne faudrait pas penser que les pratiques ici décrites par le syndicaliste relèvent de l’exceptionnel. L’alternance entre répression et domestication, qui constituent les deux faces d’une même stratégie, sont également documentées, d’une part par l’enquête menée par la Fondation Copernic1, d’autre part par la recherche de Baptiste Giraud. A travers un entretien, Anne Debrégeas revient sur le travail mené par la fondation Copernic contre les discriminations et la répression syndicales. Émaillé de témoignages, cet entretien ouvre des pistes, concernant aussi bien les militant-e-s que les chercheur-se-s, et appelle à mettre en lumière la réalité du phénomène, peu quantifié, grâce à la publication de statistiques précises. Elle défend également un changement des règles de représentation syndicale dans les petites entreprises, ainsi qu’une refonte du droit disciplinaire et un renforcement des moyens et des prérogatives de l’inspection du travail. La création en octobre dernier d’un observatoire de la répression et de la discrimination syndicales par Copernic et sept syndicats (CFTC, CGT, FO, FSU, Solidaires, le Syndicat des Avocats de France (SAF) et le Syndicat de la Magistrature), s’inscrit dans cette volonté de connaître et de faire connaître cette réalité.

La recherche de Baptiste Giraud, sociologue, ne peut qu’apporter de l’eau au moulin des syndicalistes. A partir d’une enquête ethnographique menée lors de trois stages de formation de cabinets de conseils en management, il décrit comment la rhétorique du dialogue social dissimule un « ensemble de techniques de négociation, de prévention et de gestion des conflits. ». Là encore, on constate à quel point le fait de contourner les équipes syndicales et les « militants gréviculteurs », demeure un objectif essentiel des directions d’entreprises, et également à quelles représentations du mécontentement des salarié-e-s ce contournement renvoie. Pour les cadres qui participent à des formations en management, il existe une disjonction entre ce qui serait des motifs réels d’insatisfaction des salarié-e-s, et ce qui relèverait des revendications syndicales. Les salarié-e-s étant incapables de saisir les logiques et contraintes et économiques inhérentes à la bonne marche de l’entreprise, il s’agit donc d’éviter qu’ils s’y intéressent, tout en leur donnant satisfaction sur des problèmes mineurs. Ce qui s’enseigne dans les stages observés par le sociologue vise donc à montrer l’intérêt que portent les directions d’entreprises à leurs salarié-e-s, à intégrer ces derniers par différents biais : incitations financières, groupes d’expression, etc.

Cependant, l’efficacité de ces dispositifs ne semble pas avérée systématiquement, ce qui implique que les DRH travaillent sur leurs relations personnelles, de proximité, avec les salarié-e-s : communiquer, prodiguer des marques d’attention, connaître la situation familiale de chacun, etc., sont des modes d’agir visant à battre en brèche les relations proches que peuvent nouer de leur coté les syndicalistes avec les autres salarié-e-s, une manière de contourner, ou de remplacer, ce qui est censé faire la force des équipes syndicales, la connaissance du terrain. Cela doit permettre en outre de mesurer le climat social dans les entreprises, et ainsi éviter de potentiels conflits. L’autre face des formations managériales tient, comme le soulignent les autres articles qui composent ce numéro, à la stratégie face aux syndicalistes. B. Giraud souligne moins les discriminations infligées aux militant-e-s, que les techniques d’apprivoisement des syndicalistes, quitte à remplacer ceux qui ne se laissent pas apprivoiser. Là encore, être à l’écoute des aspirations individuelles, professionnelles, des syndicalistes permet d’éviter une montée des tensions, et de paraître à l’écoute, sans jouer sur les rapports de force. Par contre, en cas de grève, d’autres outils sont à disposition des managers, en particulier des outils juridiques. En effet, les grèves sont l’objet d’une législation précise que doivent bien connaître les directions des ressources humaines afin de cantonner les actions des grévistes dans certaines limites.

Ce recours au droit, aujourd’hui largement investi tant du coté patronal que syndical, doit être mis en regard des transformations des règles de représentativité syndicale contenues dans l’accord signé en 2008 par le MEDEF, la CGPME, la CGT et la CFDT. Suite à une enquête menée dans douze entreprises, Karel Yon et Sophie Béroud décrivent les mécanismes mis en œuvre par la nouvelle loi sur la représentativité, mettant l’accent sur les attentes contradictoires dont elle est le fruit, et s’interrogeant sur les effets concrets quant à la possibilité de mobilisations syndicales. En effet, comment comprendre qu’une telle réforme puisse être mise en œuvre sous les auspices conjoints du MEDEF et de la CGT ? Si la loi oblige plus qu’avant les employeurs à reconnaître les syndicats, cela se fait selon des modalités particulières. Les employeurs peuvent connaître un regain d’intérêt pour la question syndicale, dans la mesure où ils sont en capacité d’influer sur « la forme de la configuration syndicale elle-même », à travers les protocoles d’organisation des élections, la concentration des instances représentatives, etc. Ainsi, la loi de 2008 incite le management à s’emparer d’un domaine jusque là peu maîtrisé, le droit syndical ; loin des formes de violences antisyndicales évoquées ailleurs, c’est un nouveau type de « démocratie sociale » qui se construit, favorisant l’émergence de « professionnels du dialogue social ». Dans cette perspective, les élus et experts se substituent aux militant-e-s syndicaux, tandis que les équipes de terrain se voient attribuer des moyens de fonctionnement extrêmement modestes, l’instauration du représentant de la section syndicale dans la loi de 2008, constituant, selon K. Yon et S. Béroud, un pis-aller autorisant la présence d’un « délégué syndical de seconde zone » aux attributions réduites.

Si le parti-pris du dossier de la Revue Agone est d’abord de considérer les choses du côté patronal, chaque contribution souligne l’importance des relations avec les syndicats, et donc la position de ces derniers, adversaires ou partenaires sociaux. Marlène Benquet entre dans le vif du sujet à l’aide d’une enquête ethnographique menée au sein de la fédération FO de la grande distribution. Les matériaux issus de ses observations à différents niveaux (grands magasins, siège de la fédération FO) et d’entretiens avec des responsables d’entreprises, permettent à la sociologue de décrire avec précision les modalités de l’action visant à stopper les contestations avant même qu’elles n’éclosent. Sans nécessairement prétendre que les dirigeants syndicaux seraient « vendus » au patronat, Marlène Banquet montre que les frontières entre négociations, services rendus, arrangements, retours d’ascenseur, dons et contre-dons de services, etc., sont floues. Surtout, elle indique comment certains modes de sociabilité entre dirigeants d’entreprises et responsables syndicaux conduisent à une familiarité qui se construit des années durant, et a nécessairement des effets sur les relations sociales entre employeurs et syndicalistes. Cependant, cette connivence peut être remise en cause par la montée en puissance de l’actionnariat qui déstabilise des relations établies de longue date, n’offrant plus aux responsables patronaux la possibilité d’offrir quelque chose aux syndicalistes en retour d’une certaine docilité. Entrent alors en tension deux modes de gestion patronale, d’où peuvent résulter des modifications de l’agir syndical, tant les marges de manœuvres traditionnellement permises sont réduites.

Si toutes les contributions concernent les évolutions des relations sociales au sein des entreprises en France, une comparaison transnationale des pratiques managériales permettrait de constater ou non un transfert par delà les frontières de telles pratiques, qui sont autant de savoirs professionnels qui transitent au sein des directions d’entreprises, des services de ressources humaines et des cabinets de conseil en management. Seule la contribution d’Émilien Julliard offre un regard extra-français en analysant les difficultés que rencontrent les syndicats états-uniens face aux campagnes antisyndicales menées par les directions d’entreprises. Il illustre son propos à travers trois catégories d’acteurs, les supervisors, les consultantset les organizers. Les premiers sont des sortes de cadres intermédiaires en France, bien que leurs professions peuvent être différentes d’une branche à l’autre ; ils peuvent surtout se définir par le degré d’autorité qu’ils ont sur les autres salarié-e-s. Le maintien de leur emploi est le plus souvent lié à la loyauté dont ils font preuve vis-à-vis de leur employeur, loyauté évaluée par des consultants employés par les entreprises, qui sont les mêmes qui les forment aux techniques de lutte antisyndicale. De l’autre coté, les organizers occupent une fonction qui n’a pas d’équivalent en France2. Employés par les syndicats, ils sont chargés d’orchestrer des campagnes de syndicalisation dans les entreprises où les syndicats sont inexistants ou très faibles. Bien qu’ils s’opposent, ces deux figures – les consultants et les organizers – ont en commun d’être extérieurs aux entreprises dans lesquelles ils interviennent. De plus ils partagent une fréquentation des mêmes institutions ainsi qu’un arc de représentations des souffrances au travail auxquelles, pour des raisons différentes, ils doivent apporter des réponses. É. Julliard complète la description de ces acteurs par une analyse des campagnes syndicales dites corporate campaign, qui visent à attaquer l’image publique des entreprises pour faire pression sur elles.

Travaux historiques, et sociologiques, comparaisons transnationales, interventions et témoignages militants, ce dossier de la Revue Agone condense donc différentes approches qui se complètent adroitement et invitent à regarder le monde du travail dans ce qu’il a de conflictuel, d’antagoniste, mais en s’interrogeant sur les raisons de la faiblesse ou du peu de conflits collectifs ouverts. Au-delà des explications proposées des transformations des collectifs de travail, de la disparition des bastions ouvriers, de l’effritement des références politiques à gauche, ces travaux permettent de porter le regard sur les lieux mêmes de travail, et sur ce qui fait obstacle à l’émergence de ces conflits et à l’existence d’un syndicalisme de lutte. Ils invitent à saisir l’importance des stratégies patronales, qui ne relèvent donc pas de la mauvaise volonté de chefs quelque peu acariâtres, mais constituent autant de modes de pensée et de pratiques qui s’enseignent et se transmettent au sein des sphères patronales. Entre nouvelles formes coercitives et néo-paternalisme, le répertoire d’actions managérial s’élargit pour limiter l’intervention des syndicats contestataires. Sans doute les armes syndicales ne sont-elles pas encore assez aiguisées face à ces stratégies, mais on peut souhaiter que les initiatives prises par la fondation Copernic pour objectiver les cas de répression et de discrimination soient un support pour mener une réflexion collective au sein du mouvement syndical sur ces phénomènes et les moyens d’y répondre.

Notons pour finir que ce riche dossier est suivi de deux autres de taille plus modeste. Le premier est un recueil d’articles sur des grèves en France après le Front Populaire, analysées par des acteurs de l’époque, syndicalistes-révolutionnaires ou socialistes révolutionnaires. Le second est composé de trois contributions autour du livre de Perry Anderson, Le Nouveau Vieux Monde.

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1 Louis-Marie Barnier, Yann Cochin, Anne Debregeas, Didier Gelot, Laurent Menghini, Robert Pelletier, Maria-Teresa Pignoni, Sabine Reynosa, Répression et discrimination syndicale, Coll. « Les Notes et Documents de la Fondation Copernic », Paris, Syllepse, 2011.

2 Aux États-Unis, il s’agit par contre d’une fonction relativement ancienne, qui a inspiré écrivains et cinéastes. Voir par exemple le film Norma Rae de Martin Ritt (1979) ou le roman La Croisade de Lee Gordon de Chester Himes (1947).

Lire l’article sur le site de la revue ContreTemps

Vincent Gay
Contretemps, 22/02/2013
Compte-rendu

Ce numéro 50 de la Revue Agone aborde les conditions de l’action collective en entreprise – de l’adhésion syndicale aux grèves – en plaçant la focale sur les dispositifs et stratégies patronales pour l’entraver et la canaliser. Si les sciences sociales se sont de nouveau penchées sur les mobilisations professionnelles et les conflits du travail depuis la fin des années 2000, les travaux sont souvent réduits à l’étude des transformations du syndicalisme lui-même (professionnalisation, stratégies de syndicalisation, etc.) et du contexte socio-économique dans lequel il opère. Les politiques patronales vis-à-vis de l’action des salariés, et en premier lieu des syndicalistes, restent un angle mort sociologique. À l’ombre des pratiques de « management » participatives et individualisantes qui font de l’entreprise un lieu aseptisé, il s’agira de montrer que celle-ci reste un lieu éminemment politique. C’est ce qu’illustreront les jeunes sociologues et politistes mais aussi les syndicalistes qui participent à ce numéro à partir d’enquêtes et d’observations au plus près des acteurs : de l’ethnographie des stages de formation des DRH et des supervisors en France et aux États-Unis à celle des relations et des proximités entre dirigeants syndicaux et patronaux d’une chaîne de la grande distribution, en passant par l’étude des usages du droit ou de l’histoire des répertoires de répression anti-ouvrière dans les années 1970. Décortiquer et analyser les politiques et stratégies patronales pour réprimer et/ ou domestiquer l’action syndicale et les luttes collectives, telle est l’ambition de ce numéro.

Lire l’article sur le site de la Fondation Copernic

Fondation Copernic
Fondation Copernic, janv-2013
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D