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Agone 51
Campagnes populaires, campagnes bourgeoises
Coordination Julian Mischi
Parution : 16/05/2013
ISBN : 9782748901795
Format papier : 224 pages (15 x 21 cm)
20.00 €

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« Quand vous portez un habit et que vous êtes sur un cheval, déjà vous ne voyez pas les choses de la même façon… Quand on est à cheval, on ne voit pas le chemin de la même façon, on ne voit pas la forêt de la même façon, on ne voit donc pas les gens de la même façon non plus. Et je pense qu’il faut être infiniment plus attentif et plus prudent quand on a justement et l’autorité et le cheval et le chapeau à plumes et la trompe et le machin… Vous voyez, je caricature un peu mais il faut faire beaucoup plus attention aux réactions des gens. Il faut pouvoir assumer une certaine légitimité. Et dans la chasse à courre, la légitimité, eh bien, c’est la culture, c’est l’éducation, c’est savoir sonner… » Jean Rives, maître d’équipage du Rallye du Rocher.

Les représentations dominantes des espaces ruraux ignorent ses habitants au profit d’une esthétisation (une nature sans habitants) ou d’une stigmatisation (les ploucs). Vus des villes, ces espaces sont perçus comme des territoires essentiellement agricoles ou comme de simples lieux de détente pour vacanciers et résidents secondaires. Or les campagnes françaises se caractérisent d’abord par la présence massive de classes populaires, la proportion d’ouvriers augmentant à mesure que l’on s’éloigne des villes. Loin d’être des espaces pacifiés et unanimistes, les communes rurales et périurbaines connaissent des logiques de différenciation sociale et des conflits d’usage. A l’image des agriculteurs, groupe éclaté en différentes fractions, les campagnes sont traversées par des rapports de classe et des inégalités sociales. De la bourgeoisie agricole aux ouvriers ruraux, quels sont les groupes sociaux en présence et quelles relations entretiennent-ils ?

Ouvriers ruraux, pouvoir local & conflits de classes, Julian Mischi
L’objectif de cet article est de rendre compte de la spécificité ouvrière des espaces ruraux, une singularité voilée par la force des images associant ces territoires aux seuls groupes agricoles. Revenir sur l’histoire de la présence ouvrière dans les campagnes françaises permet d’éclairer un groupe social peu connu, celui des ouvriers ruraux, et d’analyser son rapport au politique, en particulier au pouvoir local. Il s’agit d’identifier certains éléments singu- larisant la condition ouvrière hors des villes : quelles formes prennent les rapports de domination dans les contextes ruraux ? Les ouvriers y sont-ils forcément pris dans des relations paternalistes avec les classes dominantes ? Au-delà des images toutes faites sur les « communautés villageoises », peut- on observer des conflits de classes traversant ces espaces souvent présentés comme dépolitisés ?

Luttes paysannes dans les années 68. Remise en cause d’un ordre social local, Élise Roullaud
Période singulière, faite de changements socio-économiques, de politisation et de rencontres sociales inédites, les années 1960–1970 sont celles également de la cristallisation d’un cadre de pensée critique envers les poli- tiques agricoles de « modernisation » impulsées par l’État. Les occupations de terre, le blocage de la collecte du lait ou encore la destruction de viande étrangère, deviennent alors prépondérantes dans le répertoire d’action. Moment de recomposition de l’espace syndical, les années 1960–1970 ont donné lieu à la création de nouvelles organisations professionnelles qui furent la matrice d’un syndicalisme d’opposition que l’on retrouve au sein de la Confédération paysanne.

De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes. Un exemple de chantier forestier utilisant des travailleurs marocains en Bourgogne (1974–1975), Julien Gros & Omar Tourougui
Voici un rapport établi par des Marocains eux-mêmes sur leurs conditions de travail et d’existence, dans une entreprise forestière qui avait des chantiers en Côte-d’Or, dans la Nièvre et en Saône-et-Loire en 1974 et 1975. La commission Justice et Paix publie ce dossier pour alerter sur le problème des ouvriers étrangers travaillant sur des chantiers provisoires, constamment en déplacement, isolés, mis dans l’impossibilité d’établir des contacts avec des gens de l’extérieur. Ce dossier prouve qu’on peut reconstituer un véri- table « esclavage », pour parler comme ces Marocains. Si vous habitez une zone forestière, posez-vous la question : qui travaille dans la forêt et dans quelles conditions ?

Des ploucs de droite aux pavillonnaires lepénistes. Sur la construction médiatique du vote des ruraux, Jean Rivière
Les classements symboliques véhiculés pendant les campagnes politiques participent durablement à la production des représentations collectives. Cet article se penche sur la manière dont les espaces ruraux et périurbains ont été présentés dans la presse lors des deux derniers scrutins présidentiels ; insistant sur les rapports entre les catégories utilisées pour décrire ces mondes ruraux, les groupes sociaux qui y habitent et les attitudes politiques associées à ces groupes, tout en accordant une attention particulière aux mots et aux illustrations employés, ainsi qu’à leur charge normative.

« La soif du travail ? » Alcool, salariat & masculinité dans le bâtiment : le témoignage d’un adepte du « black », Sébastien Mary & Nicolas Renahy
Maçon de 38 ans, Sébastien a toujours travaillé au noir, à côté de ses emplois salariés successifs pour des artisans du bâtiment. Question de « survie » ou de « nécessité » ? Certes, l’argent liquide ainsi gagné lui a permis de payer régulièrement les traites de sa petite ferme en perpétuelle rénovation, d’offrir une semaine de vacances par an à sa famille, etc. Mais ce n’est pas ainsi qu’il justifie cette pratique. Il est même désormais officiellement chômeur et ne travaille plus qu’au noir, une semaine sur deux, afin de prendre le temps de s’occuper de ses enfants. Ni « contraint » par la crise ou la nécessité, ni « assisté » ou « profiteur », Sébastien se pense comme un ouvrier frayant les voies d’une alternative à l’exploitation patronale.

Trajectoires de l’embourgeoisement agricole, Gilles Laferté
On doit s’interroger sur la représentation misérabiliste de la paysannerie. D’un côté, la question de l’exode rural n’a-t-il pas masqué d’autres évolutions plus discrètes ? De l’autre, le caractère d’urgence de la domination et de l’extinction paysanne a occulté une autre évolution : les petits paysans condamnés ne représentaient certainement pas l’ensemble des mondes agricoles. Qui sont les agriculteurs qui peuplent les campagnes des pays européens pris depuis des décennies dans une course productiviste de l’agriculture ? Notre enquête dans le Châtillonnais montre, à rebours de l’image misérabiliste née de l’exode rural et des difficultés financières, une agriculture riche et des agriculteurs, pour beaucoup, depuis les années 1950, en plein embourgeoisement.

Processus de distinction d’une petite bourgeoisie rurale. Le cas d’une « association pour le maintien de l’agriculture paysanne » (AMAP), Jean-Baptiste Paranthoën
L’analyse des activités et des adhérents d’une AMAP en milieu rural nuance la redéfinition des liens entre producteurs et consommateurs dans le domaine de l’alimentation. La restitution des positions sociales des membres de l’AMAP montre que derrière la catégorie de « consommateurs » et son usage savant, journalistique et militant se joue un rétrécissement des distances sociales avec des agriculteurs dotés en capital culturel. L’AMAP apparaît alors comme le support d’une alliance entre ces différentes fractions de la petite bourgeoisie rurale que la place accordée dans la division sociale du travail tendait néanmoins à opposer. Ce lieu où se maintiennent et se reproduisent des clivages avec les autres groupes sociaux peut être réintégrée dans le pro- cessus plus général de recomposition des territoires ruraux.

L’isolement des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales. L’exemple d’une animatrice de loisirs, Marie-Hélène Lechien
L’exemple de Nathalie Peyrac condense trois formes d’isolement : dans l’espace professionnel, sur les scènes de sociabilité et dans le couple. La jeune femme est animatrice « nature » dans des villages vacances, avec un personnel limité et traversant une crise, qui se traduit par un temps partiel imposé et l’obligation d’envisager une reconversion professionnelle. À cette précarité dans le travail s’ajoutent un certain isolement au sein du cercle amical, surtout constitué des amis de son compagnon, et un retrait lié à la maternité, qui réduit ses occasions de sociabilité. Cet exemple permet d’analyser plus largement la condition des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales, à travers les logiques d’attachement au territoire, l’expérience de l’isolement et la manière dont celle-ci est redéfinie par la maternité.

Fouler les bois & rasseoir une emprise. La chasse à courre comme inscription spatiale du pouvoir social, Héloïse Fradkine
Au travers d’une évocation des ressorts et des modalités de l’investissement de Jean et Diane Rives, couple ayant (re)créé un équipage établi au sein d’un antique manoir, le « Rallye du Rocher », il s’agira de donner à voir certains éléments du style de vie d’une noblesse et d’une grande bourgeoisie se voulant, aujourd’hui encore, terriennes. L’approche ethnographique permet de restituer le sens indissociablement familial et social de l’engagement de Jean et Diane Rives. Nous attachant au statut local des époux ainsi qu’à la nature des relations qu’ils entretiennent avec les membres d’autres catégories sociales (classes moyennes et populaires résidentes, membres de la bourgeoisie régionale), nous rendons ensuite compte des conditions de l’inscription spatiale de leur pouvoir social.

LA LEÇON DES CHOSES
Une théorie du complot

Présentation par Miguel Chueca

Ali Agça & la « filière bulgare », Edward S.Herman & Frank Brodhead
traduit par Miguel Chueca

Dossier de presse
Clément Corbineau
Géographie et cultures , 2013
Sophie Louey
Etudes rurales , 2013
Victor Marneur
Le mouvement social , mai 2013
Sciences humaines , juillet/août 2013
Le Monde diplomatique , juin 2013
Campagnes populaires, campagnes bourgeoises

Les recompositions contemporaines des campagnes bénéficient trop rarement d’une lecture au prisme de la transformation des groupes sociaux qui y vivent, y travaillent et participent à la vie politique. Ce numéro de la revue Agone qui regroupe des contributions de jeunes chercheurs d’horizons divers (sociologie, histoire, géographie) rappelle l’importance des différenciations sociales et leur fondement matériel et symbolique dans les espaces ruraux, en rupture avec les représentations indifférenciées généralement associées à la « communauté villageoise ». Les contributions éclairent de manière transversale plusieurs thématiques.

Elles montrent d’abord le rôle crucial des conflits sociaux dans les dynamiques de recomposition des groupes. Les contributions sur les luttes sociales dans l’espace rural (Julian Mischi) et sur les mouvements paysans dans la Loire-Atlantique des années 1960–1970 (Élise Roullaud) insistent particulièrement sur ces conflits en analysant de l’intérieur les répertoires d’action collective et les modes de légitimation spécifiques de ces mouvements au sein des espaces ruraux. Plus que dans les espaces urbains, les enjeux fonciers et les formes d’usages de la terre apparaissent cruciaux, ce que soulignent notamment les contributions sur l’embourgeoisement d’une classe d’agriculteurs dans le Châtillonnais (Gilles Laferté) et sur la recréation d’un équipage de chasse à courre (Héloïse Fradkine). Enfin, ce numéro analyse les modes de construction des représentations associées aux espaces ruraux. Si les élections font figure de moment central dans la construction de représentations « urbaines » dévalorisant les espaces « ruraux » et leurs habitants (Jean Rivière), les activités de loisir comme la chasse ou les pratiques de consommation apparaissent comme des vecteurs de distinction légitimant (ou délégitimant) la présence de groupes sociaux au sein des espaces politiques ruraux.

La force de numéro est de réunir autour d’espaces similaires et d’un ensemble de concepts communs (distinction sociale, capital d’autochtonie) des chercheurs de disciplines différentes. Deux contributions donnent largement la parole à des personnes qui y ont rarement accès (une animatrice d’un centre de vacances et un ouvrier du bâtiment). Celles-ci explicitent des trajectoires personnelles et professionnelles au prisme des relations sociales qui se nouent au quotidien dans ces espaces. La place laissée au travail dans l’ensemble du numéro souligne de manière pertinente les spécificités paysannes et surtout ouvrières des campagnes. On regrettera cependant, compte tenu de la cohérence de l’ensemble, l’absence d’une introduction qui aurait permis d’expliciter les similarités d’approches entre les contributions.

Clément Corbineau
Géographie et cultures , 2013
Compte-rendu

La revue Agone consacre ici un dossier au milieu rural appréhendé sous l’angle des rapports de classe. Si on ne manque pas de publications sur les ouvriers en milieu urbain, plus rares sont les travaux qui portent sur la classe ouvrière des milieux ruraux. Cette livraison vient donc combler un vide bibliographique. Elle nous renseigne sur la permanence de groupes ruraux « engagés » dans la vie locale.

Le numéro peut être divisé en trois volets.

Dans un premier temps, les contributions privilégient l’aspect politique : elles décrivent un groupe social hétérogène qui se livre à des actions collectives. Julian Mischi rappelle que, du point de vue sociodémographique, on a affaire à une pluralité paysanne au sein de laquelle de nombreux individus travaillent comme ouvriers agricoles sur des terres qui ne leur appartiennent pas. La recomposition du secteur agricole s’est accompagnée d’une réduction du nombre des agriculteurs et d’une augmentation du nombre des ouvriers ruraux. À cette reconfiguration économique s’est ajoutée une ségrégation spatiale, avec l’exode des classes dominantes vers les villes qui a renforcé le poids des ouvriers ruraux sur la scène politique locale.

Élise Roullaud relate les mobilisations paysannes de 1968 contre la politique de modernisation de l’État, qui, à l’époque, prenaient la forme d’occupations de terres et de blocages, les ouvriers agricoles allant parfois, pour exprimer leur mécontentement, jusqu’à monter des pièces de théâtre ou composer des chants de protestation.

C’est aussi l’époque d’une restructuration syndicale, dans une phase de radicalisation politique. Julien Gros et Omar Tourougui s’intéressent de près à l’exploitation, dans les années 1970, d’ouvriers marocains sur un chantier forestier bourguignon. Un rapport, reproduit dans leur texte, dénonce les condi- tions de travail de ces ouvriers, lesquelles attestent une situation d’esclavage.

En s’appuyant sur l’examen de coupures de presse, Jean Rivière s’attache à déconstruire le traitement des ruraux lors des cam- pagnes électorales de 2007 et 2012. Il s’agit d’interroger la charge normative du discours médiatique qui pèse sur la catégorisation des ruraux et qui, par la suite, sera souvent reprise dans les analyses universitaires.

Dans un deuxième temps, les auteurs présentent des trajectoires individuelles afin d’aborder la question du salariat, des rapports de genre et de l’ascension sociale.

Sébastien Mary et Nicolas Renahy dressent ainsi le portrait de Sébastien, co-auteur de l’article et néanmoins ouvrier du bâtiment, dont l’activité est représentative des stratégies salariales de jonglage entre travail déclaré et travail non déclaré. L’ouvrier fait preuve d’une grande soif de travail et ne peut conce- voir la vie qu’au jour le jour.

Marie-Hélène Lechien suit, elle, une animatrice de loisirs isolée en milieu rural, tant du point de vue professionnel que du point de vue social et conjugal. Pour survivre, cette femme s’est construit une « philosophie protectrice ». Son témoignage apporte un éclairage précieux sur les rapports de genre en milieu rural.

Gilles Laferté décrit, quant à lui, des trajectoires d’embourgeoisement afin de dé- construire l’image du paysan pauvre qui resterait nécessairement pauvre.

Le troisième volet porte sur des pratiques propres au milieu rural.

Jean-Baptiste Paranthoën s’intéresse ainsi au champ associatif et, plus particulièrement, à l’Association pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP). Son enquête révèle que, même si elle modifie légèrement les rapports entre producteurs et consommateurs, l’AMAP maintient les clivages entre groupes sociaux.

Héloïse Fradkine s’intéresse, elle, à la chasse à courre, pratique hautement bourgeoise à travers laquelle se dessine la prégnance d’un capital d’autochtonie. Les participants se prêtent à une mise en scène de leur position sociale en reproduisant une activité « héritée », très symbolique. Cette reproduction vise à maintenir la domination de certaines familles.

En somme, ce numéro comprend une multitude d’enquêtes dont la variété des approches (historiques, sociologiques, militantes) et des méthodes (analyse de la presse, entretiens, observations) permet de mieux saisir un espace spatial et social caractérisé par une forte hétérogénéité.

Cette vision panoramique rend compte de la diversité des campagnes françaises qui, à l’instar des villes, ne sont pas à l’abri du clivage entre le populaire et le bourgeois. Les milieux ruraux offrent ainsi une diversité sociale en termes de rapports tant de genre que d’origine et de classe.

Sophie Louey
Etudes rurales , 2013
Compte-rendu

Vues des villes, les campagnes sont souvent perçues comme des espaces essentiellement agricoles, un peu conservateurs et peuplés de « ploucs ». Les qualificatifs dépréciatifs et, il faut le dire, un peu condescendants ne manquent pas lorsqu’il s’agit de parler des campagnes et de ceux qui y vivent. Loin de cette vision réductrice et essentialiste des espaces ruraux, ce numéro de la revue Agone nous donne à voir toute la diversité des campagnes. Les contributions mettent en évidence les différents groupes sociaux et fractions de groupes sociaux qui coexistent dans ces espaces, souvent réduits au monde agricole ou à des lieux récréatifs pour urbains en villégiature.

On voit, avec la contribution de Jean Rivière, que cette approche unifiante des espaces ruraux est largement véhiculée par les médias, notamment au moment des élections présidentielles (parrainages). Les mondes ruraux seraient indistinctement peuplés de ménages modestes relégués géographiquement et socialement, forcément réactionnaires. Les classes populaires rurales seraient ainsi un vivier d’électeurs pour l’extrême droite. Les travaux savants contribueraient également à diffuser cette vision surplombante et homogénéisante des campagnes et de ceux qui y vivent.

À travers une démarche ouvertement classiste, les contributions démontrent que les espaces ruraux sont traversés, au même titre que les espaces urbains et périurbains, par des rapports sociaux de classe. Les articles mettent en évidence des campagnes contrastées, où les écarts et les antagonismes entre groupes sociaux sont parfois violents, tant symboliquement que physiquement. Cette grande diversité de situations permet avant tout de saisir des pratiques et des manières différenciées de vivre et d’investir les espaces ruraux.

Dans cette perspective, Julian Mischi rappelle que les ouvriers constituent le groupe social le plus représenté dans les espaces ruraux. Cette surreprésentation a des effets sur la compétition politique locale qui, dès les années 1960, prend une allure de lutte des classes. Les ouvriers, qui capitalisent sur leurs réseaux locaux de sociabilité, présentent des listes contre celles de leurs patrons et parviennent à se faire élire. Mais depuis une période récente et avec l’avènement des intercommunalités qui requièrent des compétences plus techniques, les ouvriers sont mis à l’écart des municipalités au profit d’une petite bourgeoisie d’origine urbaine. De manière plus globale, c’est un bouleversement des modes de vie et des manières d’investir l’espace qui se joue à la campagne. La périurbanisation et le développement du tourisme remettent en cause les usages populaires de ces territoires, notamment la pratique ouvrière de la chasse. Dès lors, c’est bien une opposition de classes qui s’opère dans certaines campagnes entre bourgeois (ru)urbains et ouvriers ruraux.

Cette succession d’enquêtes nous emmène au cœur des sociabilités et des modes de vies des populations vivant dans les campagnes. On découvre ainsi que des groupes sociaux souvent réifiés comme les agriculteurs n’ont en commun que leur classement par l’INSEE dans la même catégorie socioprofessionnelle. Il est donc nécessaire de « déconstruire […] ces catégories statistiques » (Jean Rivière) afin de rendre compte de leur hétérogénéité.

Si la population proprement agricole est maintenant largement minoritaire à la campagne, il ne faut pas la réduire à une petite paysannerie condamnée au déclin et mise au ban de la société moderne. C’est l’objet des contributions d’Elise Roullaud, de Gilles Laferté et de Jean-Baptiste Paranthoën qui mettent en évidence les bouleversements et les recompositions des structures agraires depuis les années 1950, ainsi que leurs effets sur les pratiques et le mode de vie des populations vivant de l’agriculture. On voit notamment comment, dans le contexte socio-politique de la fin des années 1960, les révoltes des petits paysans contre l’accaparement des terres par les notables locaux prennent une tournure politique sous la forme d’une lutte des classes opposant les petits agriculteurs prolétarisés aux gros exploitants capitalistes. Ces transformations de la structure économique du monde agricole ont conduit à la création d’une « classe nouvelle » (p.115) incarnée par les gros céréaliers décrits par Gilles Laferté, qui se distinguent par un hexis, un capital scolaire et des pratiques culturelles proches de la bourgeoisie urbaine. « On découvre alors une agriculture riche, à rebours de l’image misérabiliste née de l’exode rural et des difficultés financières, et des agriculteurs, pour beaucoup, depuis les années 1950, en plein embourgeoisement » (p.103). Ce rapprochement des agriculteurs avec la bourgeoisie est particulièrement visible dans le cadre des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) étudiées par Jean Baptiste Paranthoën. Il montre en effet comment, autour de la formation d’un « entre-soi distinctif » construit sur la base du partage de pratiques de consommation différentes, un rapprochement social s’opère entre consommateurs et producteurs, qui constituent des fractions de la petite bourgeoisie locale.

À côté de cette petite bourgeoisie rurale, de grandes familles issues de la noblesse terrienne (ré)investissent les espaces ruraux. Héloïse Fradkine, à travers le cas d’un couple issu de la grande bourgeoisie qui réimplante un équipage de chasse à courre dans le domaine familial, tend à montrer le mode de vie et les pratiques distinctives de cette frange très supérieure de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui, bien que nouant principalement ses relations sociales au niveau national et international, continue, par tradition familiale, de bénéficier d’un ancrage local où exercer son pouvoir social.

Mais l’intérêt de ce numéro de revue est précisément de mettre en évidence la coexistence de plusieurs catégories sociales dans un même espace. C’est donc aussi des classes populaires dans leur diversité dont il est question. Nicolas Renahy, à travers son article constitué essentiellement de passages d’entretiens avec un ouvrier du bâtiment, rend compte des conditions de vie d’une certaine forme de salariat précaire en milieu rural. Entre la dépendance au travail au noir et la dépendance à l’alcool, on saisit en toile de fond le rapport aux autres, au travail et même au politique d’une certaine frange des classes populaires rurales. Julien Gros nous amène à une autre époque, au milieu des années 1970, dans un contexte de forte précarisation des salariés immigrés ouvriers dans la filière du bois en Bourgogne. Le corps de l’article, essentiellement composé de la retranscription d’un rapport rédigé par les ouvriers eux-mêmes, présente ces travailleurs comme mal payés, victimes de licenciements abusifs et choisis pour leur faible de la langue française, limitant ainsi les risques de revendications pour les patrons.

Faisant la part belle aux rapports sociaux de classe, ce numéro n’oublie pas pour autant les rapports de genre. C’est l’objet de la contribution de Marie-Hélène Lechien qui évoque la question de l’isolement que subissent certaines jeunes femmes appartenant aux classes populaires en milieu rural. Cet isolement est à la fois professionnel, familial et social. En milieu rural, les femmes des catégories populaires occupent plus souvent que les hommes des emplois sans collectif (service à la personne). Parallèlement, les loisirs des classes populaires en lieu rural sont souvent excluants pour les femmes : foot, chasse, bistrot,… Enfin, les femmes issues des catégories populaires peuvent subir une forme d’isolement au sein même du couple puisqu’elles sont conduites à délaisser leurs réseaux d’ami-e-s antérieurs pour s’intégrer à ceux de leurs conjoints, tout en y étant largement marginalisées (discussions, loisirs, centres d’intérêt, etc.). Du coup s’opère une mise à l’écart de ces jeunes mères, due aux «logiques de sociabilité populaire en milieu rural » (p.150) relativement excluantes pour les femmes.

L’originalité de ce corpus, outre la mise en évidence de campagnes « éclatées », réside dans la pluralité et la richesse des formes que prennent les contributions et dans le croisement des méthodes d’enquête. Ce parti pris heuristique de croisementdes méthodes et des approches disciplinaires aurait toutefois mérité une explication et, à ce titre, une introduction aurait été la bienvenue. Quoi qu’il en soit, ce numéro contribue utilement à compléter l’état des connaissances savantes sur les espaces ruraux. Il résonne comme un appel à investir plus à fond ce champ de recherche encore largement délaissé mais qui offre d’importantes possibilités d’investigations, en particulier du point de vue des rapports sociaux de sexe qui restent un angle mort des travaux sur les espaces ruraux.

Victor Marneur
Le mouvement social , mai 2013
Recension

La diversité des groupes sociaux n’est pas réservée à la ville. Ce dossier « Campagnes populaires, campagnes bourgeoises » du numéro 51 de la revue Agone nous rappelle la forte présence en zones rurales d’ouvriers et de membres des classes populaires. Les paysans sont eux-mêmes un groupe éclaté, qui a sa petite et sa grande bourgeoisie. Les diverses enquêtes présentées décrivent certains aspects de cette diversité, des inégalités qu’elle peut refléter et des conflits qu’elle peut engendrer.

Lire l’article sur le site de Sciences humaines

Sciences humaines , juillet/août 2013
Recension
Campagnes populaires, campagnes bourgeoises… Pour sortir de l’indistinction propre à la représentation médiatique des espaces ruraux, ce numéro enquête : ouvriers des villages, luttes sociales locales, embourgeoisement agricole, isolement des jeunes femmes, poncifs politologiques.
Le Monde diplomatique , juin 2013
Réalisation : William Dodé