couverture
Agone 52
« La Chine et l’ordre du monde »

Parution : 22/10/2013

ISBN : 9782748901801

Format papier
232 pages (15 x 21 cm) 20.00 €

Format numérique
14.99 €
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Coordination Philippe Olivera

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En Chine, la plupart des libéraux regardent les Chinois ordinaires avec bienveillance tant qu’ils contribuent au développement du marché en tant que consommateurs. Pour eux, le danger du nationalisme populaire est que les masses ne se contentent pas d’être trop critiques envers l’Ouest, mais qu’elles deviennent aussi trop mobilisées en tant que citoyens se détachant du rôle passif de consommateurs pour aller vers un rôle plus actif de militants. Ils craignent la participation populaire en rappelant toujours ses exemples négatifs, en voyant rarement le potentiel positif des mouvements sociaux comme condition de la démocratie. Ils ne croient qu’à la «porte ouverte» et au «système global». La seule chose dont la Chine a besoin est d’entrer dans le «courant dominant» – c’est le terme qu’ils utilisent – et tout ira bien. Pour eux, l’intégration dans le système mondial est le seul chemin vers la démocratie.

Ce numéro porte un regard sur la Chine vue de l’intérieur, débarrassé des écrans de l’orientalisme et de la fascination des performances économiques. Qu’il s’agisse de la question nationale, des mutations économiques et sociales ou de la vie artistique et intellectuelle, on y découvre des enjeux qui font échos à ceux auxquels nous sommes confrontés.

Nationalisme occidental et nationalisme oriental, Benedict Anderson
Par bonheur, on n’entend plus beaucoup parler des « valeurs asiatiques ». L’idée qu’il existe une forme de nationalisme spécifique à cette région du monde a cependant la vie dure. Son origine première remonte à plus d’un siècle, à l’époque où un impérialisme européen raciste affirmait, pour reprendre le poème de Kipling : « l’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais ils ne parviendront à se comprendre. » Au début du XXe siècle, dans différentes parties d’Asie, un certain nombre de nationalismes ont repris à leur compte cette idée d’une dichotomie raciale irréductible, afin de mobiliser la résistance populaire contre une domination jugée dès lors complètement étrangère. Cette dichotomie est-elle vraiment justifiable, que ce soit théoriquement ou empiriquement ?

Histoire de deux nationalismes, Wang Chaohua
Si l’on regarde l’histoire, le rôle passé et présent du protectorat américain sur l’île, qui fait contrepoids aux menaces de la RPC, est tout à fait paradoxal. Car, là aussi, il y a une contradiction à la base : le degré d’indépendance de fait dont Taïwan dispose par rapport à la Chine et qui a permis sa démocratisation pacifique depuis les années 1980, se paie d’une dépendance de fait par rapport aux États-Unis. En vérité, depuis que Pékin a abandonné toute aspiration révolutionnaire et noué des liens toujours plus étroits avec Washington, les États-Unis sont devenus l’arbitre de fait des tensions dans le détroit, un fait que Pékin et Taipei répugnent à reconnaître. En d’autres termes, le problème essentiel pour l’île dans ses relations avec la Chine continentale ainsi que dans sa politique intérieure après la démocratisation, c’est l’héritage paralysant du fait qu’elle se définit toujours comme « République de Chine » et qu’elle dépend de la tutelle américaine liée à cette définition.

Questions tibétaines, Entretien avec Tsering Shakya
Quand il était secrétaire du Parti de la Région autonome, Hu Jintao avait pris des mesures réprimant toute prise de position politique liée à l’identité nationale ; même les mobilisations exigeant l’application de la loi sur la langue tibétaine étaient taxées de nationalisme et de séparatisme. Tous les Tibétains étaient soupçonnés de trahir la Chine. Chacun était devenu suspect. La campagne contre le séparatisme a aussi servi de prétexte pour faire taire toute voix discordante : au sein du parti communiste, ceux qui s’opposaient à une directive gouvernementale étaient souvent accusés de séparatisme. Mais cette politique s’est retour- née contre le gouvernement chinois. En se mettant dans l’incapacité de faire la différence entre les véritables opposants et le reste de la population, il a réussi a créer un fossé entre l’État et l’ensemble des Tibétains. Le résultat de cette politique a été d’unir les Tibétains, ce qui n’aurait pas été le cas si seuls les monastères avaient été pris pour cible.

Le majordome de l’Amérique ? Le dilemme de la République populaire de Chine dans la crise mondiale, Hung Ho-fung
Dès le printemps 2009, les économies d’Asie orientale étaient apparues moins puissantes qu’elles le semblaient. Alors que la brusque contraction de la demande d’importations dans les pays du Nord contraignait les exportateurs asiatiques à un atterrissage brutal, le risque de voir le marché des titres du Trésor américain ou le dollar toucher le fond les plaçait devant un dilemme : soit se débarrasser de leurs actifs américains, quitte à provoquer un effondrement du dollar, soit en acheter encore davantage pour se prémunir contre un krach immédiat, mais en augmentant leur exposition à un krach futur. Malgré tous les discours sur la capacité de la Chine à briser le statut de monnaie de réserve du dollar et à bâtir un nouvel ordre financier mondial, la RPC et ses voisins n’ont guère d’autre choix à court terme que d’entretenir la domination économique américaine en lui octroyant davantage de crédit.

Les multiples révolutions chinoises, Mark Elvin
Après 1882, et pendant une trentaine d’années, la crainte qu’inspire aux autorités la perspective de tout changement (si l’on excepte les adaptations tactiques aux pressions de l’étranger) va figer la vie politique chinoise dans un conservatisme étroit. Paradoxalement pourtant, c’est durant cette période, en particulier les années 1890, que les idées qui soutenaient le vieil ordre impérial se sont trouvées sapées, presque sans que l’on s’en rende compte, par les questions que ne cessaient de se poser un petit nombre de responsables politiques inquiets et par la préoccupation croissante de quelques représentants – d’une qualité exceptionnelle – de la classe des lettrés. Aussi bizarrement qu’incontes- tablement, c’est avant tout pendant ces décennies atones – ou presque – qu’une « révolution » politique profonde a pu avoir lieu en Chine au cours de l’époque moderne. Pourquoi ? Parce qu’à la fin de ces années- là, le confucianisme, en tant que vision du monde indiscutée, était effectivement mort. « Mort » en ce sens qu’il n’y avait plus de penseurs originaux de quelque importance capables de revitaliser et développer la pensée confucéenne. D’autre part, et cela est tout aussi décisif, les grandes lignes d’une nouvelle politique avaient été dessinées, même si l’on n’avait pas encore vraiment compris toutes les difficultés que cela devait entraîner.

Dialogue sur l’avenir de la Chine [1999], Wang Chaohua, Wang Dan et Li Minqi
Si la question est bien de savoir comment l’histoire se souviendra des manifestations de la place Tian’anmen en 1989, il faut considérer ce qui s’est effectivement passé en Chine depuis. Et sous ce rapport, je serais tentée d’admettre – malheureusement – que le 4 juin 1989 ressemble moins au 4 mai 1919 qu’aux révolutions de 1848 et aux révoltes étudiantes de 1968 en Europe. Car, de quelque manière qu’on définisse la nature des conflits de 1989, on peut difficilement nier qu’ils ont eu comme conséquence un renforcement du régime politique en place et un abandon général des questions idéalistes au profit du goût pour la consommation. Ce qui équivaut à une espèce de compromis entre une amélioration matérielle et l’oppression politique. C’est la tendance de fond de l’ensemble de la société.

La structure sociale vacillante de la Chine, He Qinglian
Au début des réformes, la plupart des intellectuels chinois imaginaient qu’on verrait bientôt se former dans le pays une importante classe moyenne. Ce qui, aux yeux de beaucoup, apporterait la stabilité sociale. Le développement de l’entreprise privée, la redistribution des biens d’État et l’introduction de l’actionnariat ont alimenté l’espoir que les choses évolueraient de cette façon. La puissance qu’a pu revêtir cette idée est illustrée par le fait que certains membres de l’élite intellectuelle considèrent encore aujourd’hui la corruption comme un phénomène bénin, du seul fait qu’elle contribue à faire disparaître l’ancienne économie. La réalité s’est révélée très différente de ces illusions. Non seulement la Chine n’a pas évolué vers une distribution des revenus en forme de diamant, avec une classe moyenne importante au milieu, mais elle se trouve dans la situation inverse : la structure sociale, devenue pyramidale, rappelle celle des pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande ou les Philippines.

Le cinéma documentaire indépendant en Chine, Ying Qian
Si la diffusion de la vidéo numérique a permis l’essor du documentaire indépendant à la fin des années 1990, il demeurait largement confiné à des franges marginales et n’avait que très peu d’impact sur l’opinion publique. La situation a commencé à changer grâce à internet. Le téléchargement de vidéos a permis à des documentaires issus d’une production indépendante de toucher un plus large public. Parallèlement, des groupes militants et de nouvelles organisations sociales ont commencé à se former à partir de 2003, suite au mouvement pour les droits des citoyens. Grâce aux liens de plus en plus nombreux noués entre cinéastes, personnalités de l’intelligentsia et citoyens engagés, un nouveau cinéma politique – doué d’une subjectivité et d’une esthétique spécifiquement militantes – a vu le jour. Ces travaux ne se contentent plus d’observer ou de brosser des portraits empathiques d’individus en situation de victimes, mais reposent sur un parti pris actif, intervention- niste, et sur une attitude d’investigation de la part du cinéaste, qui tente de dévoiler la réalité masquée par les apparences.

AUTOUR DE LA REVUE DUSHU
Pas de zone interdite pour la lecture ? Dushu et l’intelligentsia chinoise, Zhang Yongle
Pour beaucoup d’intellectuels, la croissance rapide des années 1990 justifiait leur confiance dans la modernisation : la privatisation allait conduire au développement économique, qui, à son tour, déboucherait sur la liberté politique ; il était entendu pour eux que ce processus hayeko-friedmannien était un mouvement irrésistible de l’histoire du monde. Et puis les choses ont bougé. Quelques auteurs ont attiré l’attention sur « la face sombre » du modèle de croissance chinois. Des voix nouvelles ont commencé à se faire entendre : le concept de modernistion des années 1980 est apparu de plus en plus problématique et discutable. Des désaccords se sont exprimés qui révélaient la fragilité des fondements intellectuels du consensus antérieur. Revue d’idées, Dushu ne s’est pas contentée d’être le témoin de cette transformation, elle en est devenue un acteur important.

L’incendie à la porte du château, Entretien avec Wang Hui, l’ancien rédacteur en chef de la revue Dushu (1996–2007)
Le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade a par force rappelé une autre réalité. Le marché mondial – le bombardement l’a bien fait comprendre – n’est pas simplement un espace économique de concurrence : il s’appuie sur un ensemble puissant de structures politiques et militaires. Du coup il devient très difficile d’affirmer que c’en est fini de l’État-nation, quels que soient les changements qu’il ait ou n’ait pas subis. Sous l’étiquette de l’OTAN, du FMI ou de l’OMC, la mondialisation américaine fonctionne comme une autre forme de nationalisme. Après la destruction de l’ambassade, il y a eu un débat indirect entre Zhu Xueqin (un universitaire de Shanghai qui est peut-être le principal porte-parole des libéraux aujourd’hui en Chine) et moi-même sur la guerre des Balkans et la réaction qu’elle a provoquée dans la population. Zhu Xueqin soutenait que le nationalisme était la force la plus dangereuse dans l’histoire moderne de la Chine. Qu’il fallait que nous entrions très rapidement dans le système mondial, parce que le mondialisme était de beaucoup préférable au nationalisme. Je lui ai répondu que c’était une illusion de croire qu’on pouvait les opposer si simplement.

Dossier de presse
Compte-rendu Sophie Louey Géographie, économie et société, 2014
Recension Pierre Rousset Blog Contretemps, 01/07/2014
La Chine et l'ordre du monde Guillaume Liégard Regards.fr, 20 novembre 2013
Compte-rendu

Ce numéro, coordonné par Philippe Olivera, reprend des articles publiés entre 1998 et 2013 dans la revue anglaise New Left Review. Trois principales thématiques y sont développées : le nationalisme, les mutations (économiques, sociales, culturelles) en Chine et enfin les enjeux autour de la revue chinoise Dushu. Les auteurs, majoritairement chinois, donnent à voir une vision de « l’intérieur » de la Chine au-delà des fantasmes qu’elle suscite et, comme l’évoque le dos de la couverture, « débarrassé(e) des écrans de l’orientalisme et de la fascination des performances économiques ».

Dans une première partie Benedict Anderson se livre à une comparaison internationale pour articuler différents types de nationalisme1. Le nationalisme créole relève globalement de la démarcation d’une population face à une puissance impériale, ce qui a été le cas de Taiwan et de Singapour. En Chine, le nationalisme officiel apparaît à la fin du XIXe siècle. La nation est à la fois associée à l’idée de vestige du passé et de vecteur d’avenir. Cependant B. Anderson démontre une certaine dichotomie entre d’un côté les minorités, associées au Passé, et de l’autre les Hans, exempts de ces rattachements, au profit d’une association à l’Avenir. Ainsi par exemple, dans les grands spectacles, les costumes traditionnels sont toujours de mise pour les minorités mais jamais pour les Hans. Cette croissante tendance à folkloriser les ethnies traditionnelles, en les apparentant à des sociétés fossiles, renforce dès lors une domination (numérique, économique, politique) des Hans sur les autres minorités.

Wang Chaohua analyse la situation de Taiwan. Taipei et Pékin se séparent dans une situation de Guerre froide. Cette séparation s’avère relative dans la mesure où, bien qu’indépendante sur le plan politique, l’île continue à se définir comme « République de Chine ». En effet se détacher de cette appartenance reviendrait à provoquer Pékin mais aussi Washington. L’auteure révèle ainsi que l’autonomie de Taiwan à l’égard de la Chine, gagnée pacifiquement et progressivement depuis les années 1980, est allée de pair avec une dépendance accrue envers les États Unis, ces derniers étant eux-mêmes en étroite relation avec Pékin. L’État américain, du fait des tensions persistantes entre les deux autres acteurs, tient une place de médiateur et de catalyseur des tensions géopolitiques entre les territoires. W. Chaohua révèle d’autre part les oppressions exercées par la Chine à l’égard de Taiwan notamment sur le plan diplomatique. Selon l’auteure, les alterna- tives de Taiwan sont limitées car elles dépendent essentiellement de la reconnaissance officielle de la séparation par la Chine, qui permettrait dès lors d’ouvrir des négociations qui déboucheraient soit sur une réunification soit sur une indépendance mettant ainsi fin à une situation ambigüe. W. Chaohua dénonce l’absence de prise en considération du peuple taiwanais qui serait dans une « impuissance politique » face aux multiples jeux de pouvoirs tant sur l’île que sur le continent.

ans cette même lignée, le texte d’Hung Ho-Fung s’attache aux relations entre la Chine et les États-Unis dans le champ économique. En 2009 l’ordre économique, par la crise des subprimes qui a été suivie d’une récession globale, semblait susceptible de recomposition et par là de repositionnement des acteurs de ce champ. En effet si les États Unis et la plupart des pays développés semblaient dans une position « sensible » (par leur surendettement ou encore leur faible productivité) il semblait dès lors imaginable qu’une puissance émergente telle que la Chine (par sa détention de titres de la dette contractée par ces mêmes États « en crise » ou encore son importante productivité) s’impose dans cet ordre économique comme nouvel acteur dominant. Au regard de cet apparent paradoxe et surtout de l’issue de cette crise de 2009 il apparaît que la Chine a participé au maintien de la domination étatsunienne. L’auteur questionne cette position en utilisant l’expression de « majordome de l’Amérique ». La Chine se trouve en effet dans une sorte de dépendance par l’importante proportion de ses exportations par rapport à son PIB. Il n’est cependant pas impossible, loin de là, que la donne change à l’heure d’un plus grand développement de son marché intérieur.

Le nationalisme est abordé dans un entretien avec Tsering Shakya sous l’angle des questions tibétaines. Les accusations de séparatisme portées par l’État chinois face à toute approche de considération/reconnaissance des Tibétains, ont conduit à un traitement glo- bal de la population tibétaine au-delà des seuls monastères. Dès lors la répression, s’appli- quant à tout le peuple tibétain, a conduit à une radicalisation des opposants. Ces choix politiques ont ainsi mené à une union du peuple Tibétain. Ainsi, au lieu de diviser la communauté tibétaine monastique, la Chine a contribué à construire et consolider la com- munauté tibétaine. Cependant l’État chinois a autorisé certaines ouvertures du territoire dans les années 1990, par exemple en autorisant l’implantation d’ONG initiées par des membres de la diaspora tibétaine. Ce type d’initiative a engendré un regain de la culture tibétaine traditionnelle (chant, musique, art) mais aussi l’apparition d’une nouvelle géné- ration d’artistes modernistes (ayant un style éloigné des formes d’arts traditionnelles).

La seconde partie, consacrée aux mutations de la Chine, aborde différents aspects contemporains. Pour Mark Elvin, la Chine a connu plusieurs révolutions, relativement silencieuses, qui ont engendré des tournants politiques majeurs. Les années 1890 appa- raissent ainsi comme une plaque tournante par l’influence grandissante de lettrés ren- versant l’ordre impérial. De plus le confucianisme, abandonné, n’a pas trouvé d’héritier politique. Ces révolutions ont impacté tant le champ intellectuel que politique. Les débats intellectuels tournent essentiellement désormais autour de la « modernité » dans tous les champs de la vie sociale.

Wang Chahua, Wang Dan et Li Minqi, figures majeures de la révolte de 1989, s’inter- rogent sur l’avenir de la Chine partant de ce que les événements de Tian’anmen ont pro- voqué : la fin d’espérances idéologiques au profit d’une affirmation de puissance étatique face à ce qui aurait été une obligation de réalisme. La majorité des anciens leaders font partie d’une diaspora intellectuelle en exil dans divers pays et continuent à maintenir des liens avec la Chine. Les trois regards des acteurs donnent à voir une vision pessimiste des possibles évolutions de la Chine. Si pour Wang Chahua il convient d’utiliser tous les moyens possibles pour gagner l’assurance de droits civiques et plus largement des Droits de l’Homme; pour Wang Dan, il est nécessaire qu’émerge une sphère publique qui ne serait ni étatique ni constituée par les actuels groupes d’intérêts chinois; enfin, pour Li Minqi, le gain de la démocratie ne pourra se faire que par un éveil de la classe ouvrière, la classe intellectuelle ayant quelque peu abandonné cette frange de la société.

He Qinglian consacre son approche à la classe moyenne chinoise. L’émergence de cette classe était une visée politique suite au tournant économique. Les moyens utilisés étaient donc ceux d’un développement capitalistique : actionnariat, mise en avant des entreprises privées, etc. Or, H. Qinglian montre, qu’au lieu de permettre une homogénéi- sation des classes sociales, ces méthodes ont engendré une structure sociale pyramidale creusant ainsi les écarts de richesse. Si l’auteure suggère que les « organisations intermé- diaires », telles que les ONG, pourraient faire changer cet ordre, elle n’en reste pas moins pessimiste sur les possibilités de renversement de ce système hiérarchisé.

cette classe était une visée politique suite au tournant économique. Les moyens utilisés étaient donc ceux d’un développement capitalistique : actionnariat, mise en avant des entreprises privées, etc. Or, H. Qinglian montre, qu’au lieu de permettre une homogénéi- sation des classes sociales, ces méthodes ont engendré une structure sociale pyramidale creusant ainsi les écarts de richesse. Si l’auteure suggère que les « organisations intermé- diaires », telles que les ONG, pourraient faire changer cet ordre, elle n’en reste pas moins pessimiste sur les possibilités de renversement de ce système hiérarchisé.

Enfin, dans la troisième partie, Zhang Yongle développe les enjeux d’une revue chinoise : Dushu. Cette dernière, fondée en 1979, constitue un espace pour l’intelligent- sia chinoise. Les sujets traités dans cette revue donnent à voir les vagues de mutations intellectuelles de ces dernières décennies. Dans les années 1980, le Japon, admiré, y est souvent comparé à la Chine. Dans les années 1990 c’est cette fois la « modernisation » qui est à l’honneur. Les intellectuels sont alors gagnés par une « fièvre culturelle ». La revue est devenue progressivement plus critique et universitaire. L’article suivant est un entretien avec Wang Hui qui a été rédacteur en chef de la revue et offre un tour d’horizon des successives positions théoriques de celle-ci. Pour sa part, W. Hui considère la moder- nité chinoise comme un projet auto- critique.

En somme ce nouveau numéro d’_Agone_, qui est le deuxième volume reprenant des articles de la New Left Review, comprend des contributions précieuses. Le lectorat fran- cophone accède ainsi à des textes (majoritairement écrits par des intellectuels chinois de renom) renseignant sur « les réalités » passées et contemporaines de la Chine. En effet, dénués de toute forme d’exotisme ou d’ethnocentrisme, ces écrits donnent à voir une Chine désormais ancrée dans un espace économique global mais dotée de particularismes liés à son histoire.

Sophie Louey
Géographie, économie et société, 2014
Recension
La contribution de He Quinglian publiée dans la revue Agone présente elle aussi un état des lieux de la société chinoise et des transformations à l’œuvre, bien que cette fois sans prétention théorique. Considérée comme « libérale », elle écarte d’un revers de plume les intellectuels « populistes » qui « restent prisonniers d’une idéologie désuète », « variante chinoise du marxisme » (p. 155) – parmi lesquels elle classe probablement Au Loong Yu, au cas où elle le connaîtrait. Pourtant, le tableau détaillé qu’elle dresse – et qui lui vaut d’être harcelée par le pouvoir – entre véritablement en résonance avec les conclusions de ce dernier.

He souligne d’emblée que « La structure de classe de la société chinoise a été profondément transformée depuis le lancement des réformes en 1978. », les « nouvelles franges de l’élite » formant « leurs propres groupes d’intérêts, organisations sociales et canaux de lobbying. La classe ouvrière, jusque là constitutionnellement hissée au rang de ‘classe dirigeante’ et la paysannerie, classe ‘semi-dirigeante’, ont toutes deux été marginalisées Tous ces processus ont profondément bouleversé les rapports entre État, société et individus. » La structure antérieure était « essentiellement binaire » entre l’État et la société, les paysans dépendant « d’institutions rurales, les communes populaires » et « les habitants des villes » relevant d’une « grille salariale » fixée au niveau des ministères. Il était alors « impossible de former un groupe social porteur de visées indépendantes ». (pp. 144-145)

La « privatisation des biens juridiquement publics » a « initié la restructuration des rapports de classe intervenus en Chine ces vingt dernières années. ». (p. 146) Ce processus donnant naissance à une « structure sociale, devenue pyramidale », très inégalitaire, qui « rappelle celles des pays d’Amérique latine et [de certains pays] d’Asie du Sud-est. » « Un pouvoir politique acquis à l’idéologie commerciale redistribue les richesses à une élite qui se reproduit désormais de génération en génération. Les membres des classes moyennes et inférieures ont une conscience très claire des mécanismes de dépossession et d’exploitation à l’œuvre. » (p.173).
Pierre Rousset
Blog Contretemps, 01/07/2014
La Chine et l'ordre du monde

Cette année, le numéro spécial de la revue Agone publie une sélection d’articles de la New Left Review dédiés à La Chine. Alors que s’ouvre aujourd’hui à Pékin le sommet Chine-Union Européenne, ce document s’avère extrêmement utile pour appréhender les réalités et les contradictions de la deuxième économie mondiale, À noter : huit des dix articles sélectionnés sont l’œuvre de chinois dont la plupart vivent encore en Chine.

Bien évidemment dans ce numéro spécial une place éminente est consacrée au développement économique spectaculaire de la Chine, notamment avec l’étude de Hung Ho-Fung. Celui-ci revient sur la situation et la place paradoxale de la Chine dans la crise mondiale. En tant qu’atelier du monde, ce pays a développé une dépendance commerciale liée à la part de ses exportations dans son PIB. Conséquence, les réserves de change sont utilisées pour acheter de la dette américaine. Pour avoir des rendements jugés sûrs mais aussi et surtout dans une volonté délibérée de financer le déficit américain et maintenir ainsi les débouchés états-uniens pour le “Made in China”. Cette spirale infernale aura une fin car le déficit des USA ne peut se creuser indéfiniment et la solution théorique est connue avec le développement possible d’un immense marché intérieur. Mais l’auteur montre aussi que ce processus est largement bloqué par les dirigeants et les entrepreneurs des provinces côtières : « Cette faction dominante de l’élite chinoise, en tant qu’exportatrice et créancière de l’économie mondiale, a établi une relation symbiotique avec la classe dirigeante américaine. » Cette question est l’une des clefs de l’évolution future d’une Chine en pleine mutation et dont la réorganisation postmaoiste n’est pas achevée. L’article de He Qinglian intitulé , La structure sociale vacillante de la Chine, souligne l’ampleur des contradictions qui s’accumulent. Le processus par lequel l’essentiel des hautes sphères du Parti communiste Chinois s’accaparent la richesse du pays ne va pas sans heurts et s’est traduit par une corruption généralisée à tous les niveaux. Longtemps le développement du capitalisme a pu s’appuyer sur un soutien presque unanime de la sphère intellectuelle. Celle-ci durement meurtrie par la Révolution culturelle jusqu’au milieu des années 1970 a été un point d’appui précieux. Dans une vision très libérale, l’ouverture au marché mondial a ainsi été vécu comme le prélude à une démocratisation du régime. Mais après presque trente ans de développement capitaliste, après Tian’anmen et devant la montée des inégalités et l’ampleur des dégâts écologiques l’émergence d’une « société civile » s’affirme chaque jour un peu plus. La retranscription d’un débat organisé à Harvard autour de trois anciens dirigeants du mouvement de 1989 éclaire tout à la fois les enjeux d’alors et les trajectoires intellectuelles des participants dans leur cheminement politique.

Traiter sérieusement de la Chine, mastodonte économique et démographique, ne saurait passer par le seul prisme des questions économiques et sociales. Une large place est aussi consacrée à la question du nationalisme et à des enjeux géo-stratégiques. Ainsi ce numéro s’ouvre sur un texte de Benedict Anderson qui réfute toute différence de nature entre nationalisme occidental et oriental et s’achève par une interview de Wang Hui qui pointe l’instrumentalisation d’une certaine forme de nationalisme par le gouvernement chinois. À ces considérations générales s’ajoutent le traitement de deux questions épineuses dans le cadre de la République Populaire de Chine (RPC) : celui du Tibet et celui de Taiwan. Ce dernier pays est une source de tensions diplomatiques majeures. Initialement défini comme la République de Chine légitime et disposant du siège au conseil de sécurité jusqu’en 1971 date à laquelle le siège est revenu à la République populaire et Taïwan évincé de l’ONU. Il en ainsi aujourd’hui encore et il faut souligner la dépendance de fait de Taïwan vis-à-vis des États-Unis. Résumant la situation Wang Chaohua écrit, « Dans ces conditions, ni la réunification ni l’indépendance ne peuvent constituer (du point de vue de Pékin, ou de Washington, ou des deux à la fois) des propositions normales ou légitimes. »

La collaboration entre Agone et la New Left Review se révèle donc particulièrement fructueuse avec ce second numéro consacré à l’Empire du milieu. Loin d’une vision fantasmée ou superficielle ce sont bien les modifications et les contradictions d’une société en pleine mutation qui apparaissent tout au long des articles. À lire donc.

Guillaume Liégard
Regards.fr, 20 novembre 2013
up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D