couverture
Agone 53
« L’ordinaire de la guerre »

Parution : 14/03/2014

ISBN : 9782748902037

Format papier
208 pages (15 x 21 cm) 20.00 €
Commander Livre papier Lire en ligne Format PDF Format EPUB Accès libre Lire en ligne PDF EPUB
Coordination François Buton, André Loez, Nicolas Mariot & Philippe Olivera

Ce numéro est conçu en réaction aux postures, souvent esthétisantes, par lesquelles l’objet guerrier est trop souvent mis en scène comme sidérant, obscur, dépassant l’entendement, et dont il faudrait avant tout « retrouver » la violence dans ce qu’elle a de plus immédiatement brutal. On retrouve notamment cette tendance dans les travaux des historiens de la Guerre de 1914–1918 aujourd’hui dominants. Les contributions ici réunies montrent au contraire que les guerres et leurs violences peuvent répondre de logiques sociales ordinaires. En effet, c’est précisément parce que les meurtres de masses du xxe siècle suscitent à bon droit la stupeur et l’effroi qu’il importe de montrer ce qu’ils doivent aux sociétés qui les ont produites. Contre le tout culturel qui accompagne aujourd’hui la fascination de la violence ou de l’événement guerrier pour lui-même, ce numéro est un plaidoyer pour l’histoire sociale des conflits.

Sommaire

— Philippe Olivera, « Histoire des violences et violence (sociale) de l’histoire. À propos de la “nouvelle histoire” de la Grande Guerre »
— Blaise Wilfert, « Aux sources d’une histoire controversée : une lecture de 14–18 Retrouver la guerre de Stéphane Audoin-Rouzeau et d’Annette Becker »
— François Buton, « Norbert Elias ou la Grande Guerre du sociologue »
— André Loez, « Vers une histoire au plus proche des situations sociales ? Entretien avec Claire Zalc sur l’histoire récente de la Shoah »
— Claudine Vidal, « Enquêtes au Rwanda. Questions de recherche sur le génocide tutsi »
— Dimitri Chavaroche & André Loez, « “L’opération a été bien menée et vigoureusement exécutée”. Un compte-rendu de coup de main à l’été 1916 »
— Nicolas Mariot, « Comment faire une histoire populaire des tranchées ? »

Rubrique « La leçon des choses »
— Susan Watkins, « Le traité de non-protestation nucléaire »

• • • • • • • • •

Pour s’abonner à la revue Agone

Télécharger le sommaire complet et l'éditorial

agon53_editosommaire_.pdf

L’ordinaire de la guerre
François Buton, André Loez, Nicolas Mariot, Philippe Olivera

Histoires de violences et violence (sociale) de l’histoire, Philippe Olivera
Une certaine histoire de la Grande Guerre s’est progressivement imposée au tournant des années 2000, stigmatisant l’aveuglement et les fautes professionnelles de ses prédécesseurs et renvoyant tous les concurrents à l’idéologie. Caractérisée par sa volonté de balayer la parole des témoins directs de l’événement, portée sur les fonts baptismaux par les plus hautes autorités éditoriale et universitaire, cette « école de Péronne » s’incarne au cours des années 1990 dans les personnes d’Annette Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau, sous la houlette d’un grand entrepreneur en « nouvelle histoire », leur éditeur Pierre Nora. Mais cette « nouvelle histoire » de la Grande Guerre est surtout une histoire sans complexe de dominants pour les dominants, dont l’essentiel du propos est de nier la domination en confisquant la parole des dominés.

Aux sources d’une histoire controversée. Une lecture de 14–18, retrouver la guerre de S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, Blaise Wilfert-Portal
Compte-rendu de 14–18, retrouver la guerre, livre publié dans la presti- gieuse « Bibliothèque des histoires » des éditions Gallimard en 2000, ce texte propose, en même temps qu’une leçon d’histoire, deux leçons de politique. Analyse fouillée et argumentée des thèses du livre d’Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, qui en soulève les limites méthodologiques et en dévoile les partis-pris idéologiques, ce compte-rendu fut censuré par les Cahiers Jean Jaurès et l’auteur, dans le même élan, écarté de son poste de secrétaire de rédaction pour avoir contredit à l’« esprit amical » qui reliait ses directeurs et les auteurs critiqués.

Norbert Elias soldat ou La Grande Guerre du sociologue, François Buton
On sait peu de choses de Norbert Elias soldat pendant la Grande Guerre, mais le regard de sociologue expérimenté qu’il porte sur son expérience de la guerre, sur la guerre et sur le monde en général, peut nous aider à mieux saisir l’ordinaire de la guerre. En particulier pour mettre en doute le « consentement » patriotique des soldats à la guerre, tenu pour la clef de leur ténacité et de leur violence. Loin d’être dans « l’évitement » ou « l’occultation » de la violence de guerre comme son silence relatif l’indiquerait, Elias s’avère au contraire un témoin particulièrement scrupuleux, car c’est en sociologue soucieux d’objectivation qu’il évoque la guerre et sa propre expérience de soldat.

Vers une histoire au plus proche des interactions sociales ? Entretien sur l’histoire récente de la Shoah, Claire Zalc & André Loez
Une des questions les plus discutées dans les dernières décennies est celle de la chronologie et de la prise de décision : quand l’extermination a-t-elle été décidée, planifiée, ordonnée ? — Mes intérêts d’historienne me portent à chercher la réponse du côté des victimes : parmi les personnes qui sont à bord d’un convoi de déportation, quels savoirs circulent ? Les femmes qui écrivent « Mon mari a été déporté » savent- elles qu’il ne va jamais revenir ? Une femme, juive allemande, raconte qu’en arrivant à Auschwitz, en septembre 1942, elle s’adresse en allemand à un SS pour lui demander : « Que dois-je faire de mon manteau ? Est-ce que je le pose sur ma valise ? » Qu’elle puisse avoir cette préoccupation à ce moment-là montre que, sur un plan au moins, elle ne savait pas ce qui allait lui arriver.

Enquêtes au Rwanda. Questions de recherche sur le génocide tutsi, Claudine Vidal
En 1994, la population tutsie était principalement paysanne, si bien que le plus grand nombre des individus et des familles furent massacrés avec le concours de tueurs, eux aussi paysans. Comment en rendre compte ? Des études avaient montré l’aggravation des conditions de vie en milieu rural, la montée de la violence sociale et politique durant les années 1980 et 1990, l’insécurité due à la guerre débutée en 1990 au nord du Rwanda. Cependant, à l’exception des pogroms locaux qui furent suscités par des autorités extrémistes, les paysans tutsis n’étaient pas, avant 1994, la cible de leurs voisins hutus. J’ai voulu montrer ici que, jusqu’à présent, seules les approches microsociologiques (ou microhistoriques) ont réussi à observer comment, par quelles médiations, des paysans hutus n’ont plus considéré les paysans tutsis comme des individus qu’ils connaissaient et dont ils partageaient la quotidienneté, mais comme des ennemis à détruire.

« L’opération a été bien menée et vigoureusement exécutée », Compte-rendu d’un coup de main à l’été 1916, Dimitri Chavaroche & André Loez
Dans le regain d’intérêt pour les violences de guerre qu’ont connu les sciences sociales depuis les années 1990, la Grande Guerre tient une place importante : on qualifie souvent ses violences de « matricielles », annonçant des franchissements de seuils décisifs pour l’ensemble du XXe siècle. Curieusement, c’est le combat au corps à corps qui est fré- quemment mis en avant comme l’élément central d’une « brutalisation » supposée des hommes et de la guerre. Des textes comme ceux d’Ernst Jünger et le couteau de tranchées deviennent ainsi emblématiques d’un discours sur la violence combattante qui s’est largement imposé. Nous donnons ici à lire – brièvement commenté – un document primaire illustrant les réalités du combat aux tranchées en 1914–1918, pour en montrer, en-deçà des images ou des idées reçues, les dimensions ordinaires.

Comment faire une histoire populaire des tranchées ?, Nicolas Mariot
On doit faire la distinction entre une histoire des tranchées vue d’en bas et une histoire populaire des tranchées. L’histoire du front à partir de sources populaires revient à se saisir des écrits du peuple comme source pour compléter nos connaissances de la vie des premières lignes. En revanche, une histoire populaire des tranchées consisterait à se saisir des écrits d’en bas en tant que la manière dont ils sont rédigés dit quelque chose de la façon spécifique par laquelle les classes populaires endurent la guerre. Et ce conflit donne des appuis inestimables : parce que l’immense majorité des conscrits a été scolarisée, ceux qu’en général on n’entend jamais, la masse de ceux qui « prennent la vie comme elle vient » ont parfois saisi la plume pour raconter, d’une manière spécifique, leur expérience du front.

La leçon des choses
Non-prolifération nucléaire : arme de justification massive

Le traité de non-protestation nucléaire, Susan Watkins
traduit par Clément Petitjean,
présenté par Philippe Olivera & Clément Petitjean

Editorial

Souvent, plutôt que la violence, c’est le «déchaînement» de la violence qui retient l’attention; plutôt que la mort, l’«horreur» de la mort; plutôt que l’expérience de la guerre, l’«indicible» ou le «traumatisme». Sans aucunement nier, bien sûr, qu’il puisse y avoir déchaînement, horreur, traumatisme et difficulté, voire impossibilité à raconter, nous voulons ici insister sur le fait que la guerre n’est pas que cela, et même peut-être pas principalement cela. Nous voulons défendre ici l’idée qu’à force de se focaliser sur le paroxysme, nous finissons par obscurcir le tableau et ne plus voir ce que furent les guerres, y compris dans le versant de leur violence la plus extrême.

En insistant sur l’« ordinaire de la guerre », nous voulons refuser les postures, souvent esthétisantes, par lesquelles on met en scène l’objet guerrier comme sidérant, obscur, dépassant l’entendement, avec en son cœur une violence dont les raisons sont impénétrables. Nous voulons montrer que les guerres et leurs violences peuvent, bien au contraire, répondre de logiques sociales ordinaires. Par ce terme, on ne suggère en rien que les meurtres de masse et les conflits du xxe siècle puissent avoir quoi que ce soit de « banal » ou de « normal ». Au contraire, c’est bien parce que les violences extrêmes – celles des tranchées de la Grande Guerre, des nazis sur le front de l’Est ou des Hutus rwandais – suscitent d’abord et à bon droit la stupeur, l’effroi ou l’accablement que la restitution de leurs contextes ordinaires est importante. À rebours du mouvement qui voit un nombre croissant d’historiens happés par la fascination de la violence ou de l’événement guerrier pour lui-même, on entend soutenir ici que les conflits ne sont pas séparables des sociétés qui les produisent et les modèlent.

Pour cela, on voudrait comprendre comment les guerres sont façonnées par des États et des institutions ; comment des groupes sociaux différenciés les traversent ; comment elles sont faites par des individus avec leurs habitus et leurs dispositions ; et comment, avec quelles dynamiques, s’enchaînent leurs actes. Comment, et non pourquoi : nous faisons l’hypothèse qu’on peut comprendre la guerre sans avoir besoin de se projeter à toute force dans les esprits des contemporains, de prêter toujours un sens à leurs actes, encore moins de leur attribuer une culture qui suffirait à les expliquer. En 1914–1918 comme en 1939–1945, il y a la guerre. C’est de cette évidence sociale qu’on entend repartir. Car si l’idée d’échapper à la mobilisation reste possible sur le papier, elle est en pratique intenable pour tous ceux qui, à l’inverse d’une exception comme Romain Rolland, ne disposent ni du capital social, ni des moyens financiers de l’exil.

Mais l’ordinaire de la guerre, c’est aussi tout ce que l’événement guerrier est susceptible de révéler sur le fonctionnement ordinaire des sociétés. Car ces moments extrêmes produisent des sources exceptionnelles, du côté des acteurs, avec les témoignages écrits en premières lignes ou dans un ghetto ; et du côté des États, avec le foisonnement de procès-verbaux, de rapports, de listes nominatives et d’enquêtes qu’on trouve aux archives, issus de ces temps où leur fonction de surveillance s’accroît toujours. Pour les historiens et sociologues que nous sommes, ces documents donnent accès, bien au-delà des questions liées aux combats ou aux atrocités, au fonctionnement de l’ordre social et à ses mécanismes, à l’arrière comme sur les fronts – obéissance et conformisme, domination et rébellion, solidarités et tensions. Terrain, au vrai, extraordinaire pour réfléchir à la marche usuelle du monde et des sociétés.

Enfin, s’attacher à l’ordinaire de la guerre signifie recourir et réfléchir aux procédures ordinaires des sciences sociales : conceptualiser, compter, contextualiser, comparer, critiquer les sources. Ici encore, c’est la nature initialement effrayante ou troublante des faits étudiés qui oblige et doit conduire les chercheurs à redoubler de rigueur dans leur réflexion méthodologique et épistémologique. C’est une des leçons qu’on peut tirer de Norbert Elias, dont la prudence réflexive au moment de se remémorer son passage sous l’uniforme prussien est étudiée plus loin. Plus encore, sans doute, que pour d’autres objets ou périodes historiques, l’étude des violences doit conduire à peser les mots et à renoncer aux facilités lorsqu’il s’agit d’administrer des preuves.
C’est autour de cette exigence banale, minimale même, que nous nous sommes rencontrés et avons entrepris, depuis bientôt une décennie, un travail collectif dont on lira ici un des aboutissements. En y proposant à la fois des travaux de première main, de larges bilans de l’état des recherches et un retour volontiers abrasif sur les controverses importantes que l’étude des guerres et des violences a suscitées au cours des dernières années, nous espérons en montrer toute la nécessité à l’heure des commémorations et des simplifications qui les accompagnent – Grande Guerre, débarquement de Normandie et génocide au Rwanda.

François Buton, André Loez, Nicolas Mariot & Philippe Olivera

Dossier de presse
Compte-rendu Gabrielle Cadier-Rey LibreSens, 13/10/2014
Compte-rendu Gabrielle Cadier-Rey LibreSens, 13/10/2014
L'évidence sociale de la guerre Vingtième siècle. Revue d'histoire n°123, septembre 2014
L’ordinaire de la Grande Guerre et de ses acteurs Charles Heimberg hypotheses.org, 22 août 2014
Compte-rendu Mathias Thura Lectures [en ligne], 14 mai 2014
Compte-rendu

En cette année de commémoration de la Grande Guerre, les discussions sur la manière de l’interpréter sont souvent vives. Parmi les questions débattues le plus fréquemment : comment les soldats ont « tenu » ; voyaient-ils tous cette guerre de la même façon. Cette revue prend le parti de vouloir se placer à un niveau « micro personnel » en examinant comment les individus ou les groupes sociaux ont perçu, vécu, la Guerre (ou la Shoah ou le génocide rwandais…) sans vouloir nécessairement a posteriori interpréter ou donner un sens à leurs actes. Comme exemple de la non-application de ces principes, on trouve une critique nourrie (par Philippe Olivera) de ce que l’on a appelé l’École de Péronne, autour de l’Historial de la Grande Guerre, ouvert en 1992. Il lui reproche de présenter une histoire des dominants pour les dominants, en négligeant la parole de la base, en confisquant la parole des dominés. D’après Péronne, dit-il, les soldats se sont ralliés massivement à la défense de la patrie, participant d’une même culture de guerre, fondée sur la haine de l’ennemi. C’est effectivement le discours tenu par les élites et les intellectuels, dans leur correspondance ou leurs écrits. Cette culture de guerre est portée par un souffle millénariste, un esprit de croisade qui entretient les pulsions de violence. Est surtout mise en avant la notion de consentement à la guerre, ce qui amène une réinterprétation des émeutes et mutineries de 1917. Ces idées sont loin d’être partagées par tous les historiens. Et Antoine Prost a pu opposer à cette école du consentement une école de la contrainte. P. Olivera reproche à ces historiens de cette nouvelle histoire de la Guerre de ne pas prendre en compte l’idée de domination et de hiérarchies sociales qui subsistent dans les tranchées ; il est difficile alors de parler de « camaraderie du front ». Or, c’est précisément sur le terrain du consentement – ou du moins celui des motivations de faire la guerre – que se jouent les distances de classes les plus flagrantes. Le livre emblématique de cette histoire de la Grande Guerre défendue par Péronne est : 14–18, Retrouver la guerre (Gallimard, 2000), par S. Audoin-Rouzeau et A. Becker. Il est ici longuement critiqué par B. Wilfert-Portal qui en dénonce les approximations et les extrapolations fragiles. Cet article a d’ailleurs suscité de vives discussions dans les milieux d’historiens.
Nicolas Mariot à qui l’on doit Tous unis dans la tranchée ? Les intellectuels rencontrent le peuple (Seuil, 2013), distingue une histoire des tranchées vue d’en bas – qui existe déjà – et une histoire « populaire » des tranchées – qui reste à écrire – , grâce aux publications qui se sont multipliées ces dernières années de témoignages de combattants issus des classes populaires. Pour lui, cette histoire populaire doit mettre l’accent sur la manière dont ces « écrits d’en-bas » sont rédigés. Il s’agirait d’une étude méthodologique. Contrairement aux textes des intellectuels cherchant à universaliser leur regard sur le conflit, les simples soldats se contentent souvent de signaler la monotonie de leurs journées comme s’ils tenaient des sortes d’agendas. Ils relatent aussi les échanges et les distractions qu’ils ont entre eux. Étudier leur style de vie à travers ces textes permet non seulement de raconter la guerre vue d’en bas, mais de restituer une manière populaire d’être en guerre, une sorte d’anthropologie du soldat du rang. Trois caractères semblent se dessiner : leurs témoignages sont purement factuels (sans référence au patriotisme ou à leurs états d’âme) ; le travail manuel quotidien occupe une grande place; enfin, tout en essayant de prendre le meilleur parti, ces soldats expriment leur résignation devant les événements. N’ayant sur eux aucune prise, ils se retrouvent dans un état dont ils ont l’habitude « dans les univers ségrégés qui furent les leurs » : obéir passivement sans comprendre. Ce qui ressort de ces confrontations entre historiens, c’est qu’il est difficile de dire comme certains : « Il flotte aujourd’hui comme un parfum d’Union sacrée autour du Centenaire de la Grande Guerre ».

Gabrielle Cadier-Rey
LibreSens, 13/10/2014
Compte-rendu

En cette année de commémoration de la Grande Guerre, les discussions sur la manière de l’interpréter sont souvent vives. Parmi les questions débattues le plus fréquemment : comment les soldats ont « tenu » ; voyaient-ils tous cette guerre de la même façon. Cette revue prend le parti de vouloir se placer à un niveau « micro personnel » en examinant comment les individus ou les groupes sociaux ont perçu, vécu, la Guerre (ou la Shoah ou le génocide rwandais…) sans vouloir nécessairement a posteriori interpréter ou donner un sens à leurs actes. Comme exemple de la non-application de ces principes, on trouve une critique nourrie (par Philippe Olivera) de ce que l’on a appelé l’École de Péronne, autour de l’Historial de la Grande Guerre, ouvert en 1992. Il lui reproche de présenter une histoire des dominants pour les dominants, en négligeant la parole de la base, en confisquant la parole des dominés. D’après Péronne, dit-il, les soldats se sont ralliés massivement à la défense de la patrie, participant d’une même culture de guerre, fondée sur la haine de l’ennemi. C’est effectivement le discours tenu par les élites et les intellectuels, dans leur correspondance ou leurs écrits. Cette culture de guerre est portée par un souffle millénariste, un esprit de croisade qui entretient les pulsions de violence. Est surtout mise en avant la notion de consentement à la guerre, ce qui amène une réinterprétation des émeutes et mutineries de 1917. Ces idées sont loin d’être partagées par tous les historiens. Et Antoine Prost a pu opposer à cette école du consentement une école de la contrainte. P. Olivera reproche à ces historiens de cette nouvelle histoire de la Guerre de ne pas prendre en compte l’idée de domination et de hiérarchies sociales qui subsistent dans les tranchées ; il est difficile alors de parler de « camaraderie du front ». Or, c’est précisément sur le terrain du consentement – ou du moins celui des motivations de faire la guerre – que se jouent les distances de classes les plus flagrantes. Le livre emblématique de cette histoire de la Grande Guerre défendue par Péronne est : 14–18, Retrouver la guerre (Gallimard, 2000), par S. Audoin-Rouzeau et A. Becker. Il est ici longuement critiqué par B. Wilfert-Portal qui en dénonce les approximations et les extrapolations fragiles. Cet article a d’ailleurs suscité de vives discussions dans les milieux d’historiens.
Nicolas Mariot à qui l’on doit Tous unis dans la tranchée ? Les intellectuels rencontrent le peuple (Seuil, 2013), distingue une histoire des tranchées vue d’en bas – qui existe déjà – et une histoire « populaire » des tranchées – qui reste à écrire – , grâce aux publications qui se sont multipliées ces dernières années de témoignages de combattants issus des classes populaires. Pour lui, cette histoire populaire doit mettre l’accent sur la manière dont ces « écrits d’en-bas » sont rédigés. Il s’agirait d’une étude méthodologique. Contrairement aux textes des intellectuels cherchant à universaliser leur regard sur le conflit, les simples soldats se contentent souvent de signaler la monotonie de leurs journées comme s’ils tenaient des sortes d’agendas. Ils relatent aussi les échanges et les distractions qu’ils ont entre eux. Étudier leur style de vie à travers ces textes permet non seulement de raconter la guerre vue d’en bas, mais de restituer une manière populaire d’être en guerre, une sorte d’anthropologie du soldat du rang. Trois caractères semblent se dessiner : leurs témoignages sont purement factuels (sans référence au patriotisme ou à leurs états d’âme) ; le travail manuel quotidien occupe une grande place; enfin, tout en essayant de prendre le meilleur parti, ces soldats expriment leur résignation devant les événements. N’ayant sur eux aucune prise, ils se retrouvent dans un état dont ils ont l’habitude « dans les univers ségrégés qui furent les leurs » : obéir passivement sans comprendre. Ce qui ressort de ces confrontations entre historiens, c’est qu’il est difficile de dire comme certains : « Il flotte aujourd’hui comme un parfum d’Union sacrée autour du Centenaire de la Grande Guerre ».

Gabrielle Cadier-Rey
LibreSens, 13/10/2014
L'évidence sociale de la guerre
La dernière livraison de l’excellente revue Agone rassemble des contributions de sociologues et d’historiens autour de « l’ordinaire de la guerre ». Si le numéro aborde aussi la Seconde Guerre mon- diale et le génocide des Tutsi rwandais, il porte principalement sur la Grande Guerre. La livraison comprend à la fois une critique virulente de la notion de « culture de guerre », mais aussi des travaux inédits sur Norbert Elias ou sur une histoire populaire des tranchées. Par là, les contributions répètent « l’évidence sociale de la guerre », qui, comme moment paroxystique, renvoie aussi à l’ordinaire des sociétés, fonctionnant d’abord à la domination. Une livraison vive et pugnace qui ne manquera pas de faire débat.
Vingtième siècle. Revue d'histoire n°123, septembre 2014
L’ordinaire de la Grande Guerre et de ses acteurs

« L’ordinaire de la guerre ». On pourrait croire dans un premier temps à un oxymore tant la guerre, dans sa violence extrême, apparaît comme singulière et hors de l’ordinaire. Mais peut-être se justifie-t-il de ne pas la séparer de l’ordinaire de la vie courante, de l’ordinaire des sociétés qui la produisent. Telle est en tout cas la posture critique qui nous est proposée dans un récent volume de la revue Agone.

« En insistant sur l’« ordinaire de la guerre », nous voulons refuser les postures, souvent esthétisantes, par lesquelles on met en scène l’objet guerrier comme sidérant, obscur, dépassant l’entendement, avec en son cœur une violence dont les raisons sont impénétrables. Nous voulons montrer que les guerres et leurs violences peuvent, bien au contraire, répondre de logiques sociales ordinaires. Par ce terme, on ne suggère en rien que les meurtres de masse et les confits du XXe siècle puissent avoir quoi que ce soit de « banal » ou de «normal ». Au contraire, c’est bien parce que les violences extrêmes – celles des tranchées de la Grande Guerre, des nazis sur le front de l’Est ou des Hutus rwandais – suscitent d’abord et à bon droit la stupeur, l’effroi ou l’accablement que la restitution de leurs contextes ordinaires est importante. À rebours du mouvement qui voit un nombre croissant d’historiens happés par la fascination de la violence ou de l’événement guerrier pour lui-même, on entend soutenir ici que les conflits ne sont pas séparables des sociétés qui les produisent ou les modèlent. » (p. 7)

La publication d’un dossier de la revue Agone sur les réalités effectives de la Grande Guerre et de la guerre (L’ordinaire de la guerre. Agone. Histoire, politique & sociologie, Marseille, Agone, n° 53, 2014, coordonné par François Buton, André Loez, Nicolas Mariot, Philippe Olivera) propose un point de vue novateur qui rompt avec une historiographie dominante en effet fascinée par l’image d’une déflagration de violences dans laquelle elle confine l’intelligibilité de la guerre contemporaine, si ce n’est de la guerre tout court.

Fallait-il pour autant revenir en ce centenaire de la Première Guerre mondiale sur une controverse qui a déjà quelques années et qui pourrait paraître dépassée à certains égards ? Fallait-il rappeler la violence des confrontations qu’elle a suscitées et qu’elle suscite encore alors qu’il est toujours aussi urgent qu’un vrai débat scientifique se développe autour des enjeux d’intelligibilité de ce passé tragique et étrange ?

Certes, le débat scientifique en question a bien été amorcé dans quelques occasions qui ont montré à nouveaux frais les enjeux fondamentaux que soulevaient les différentes manières de concevoir l’histoire de la Grande Guerre. Et il est grand temps que ces questions d’interprétation se développent en tant que telles, et non plus en tant que prétendues données factuelles trop facilement transférables dans le champ de la transposition didactique scolaire.

Mais en parcourant le volume, la question de sa pertinence aboutit à une réponse positive. Et même si le centenaire du 22 août 1914, cette journée terrible qui a été la plus meurtrière de la guerre des frontières, et de toute la guerre pour le camp français, notamment du côté de Rossignol dans le Luxembourg belge, ne suggère rien d’ordinaire, la question de l’ordinaire de la guerre, en considérant toutes les temporalités de la guerre, et toutes les précautions susmentionnées, méritait en effet d’être posée et approfondie.

Les ingrédients de la controverse sont bien connus, et Philippe Olivera les rappelle en début de volume. Si l’on s’en tient aux problèmes de fond, il y a d’abord l’intérêt manifeste d’une approche culturelle qui est a priori séduisante, mais qui pose bien des problèmes dès lors qu’elle inverse le processus interprétatif en devenant non plus le miroir mais la source de production des faits de société et des manifestations de la guerre. Il y a ensuite la question essentielle des témoignages, de leur intérêt manifeste, s’ils sont examinés de manière scientifique et donc critique, pour la compréhension d’un passé si déconcertant. Il y a enfin ces deux concepts problématiques, la brutalisation et le consentement, qui paraissent aujourd’hui dépassés dans leur définition brute tant ils résistent mal à la complexité des situations, des expériences, des temporalités et des espaces géographiques de la guerre. Car c’est bien la déconstruction de la fausse évidence dont ils sont parés qui est au cœur du travail critique de l’histoire. Et la réédition de la recension très critique de Blaise Wilfert-Portal du Retrouver la Guerre (Gallimard, 2000) d’Annette Becket et Stéphane Audoin-Rouzeau nous remet en mémoire qu’il avait même été question de « croisade »…

S’agissant du sociologue Norbert Elias, auquel il a été reproché par l’historien Audoin-Rouzeau d’avoir euphémisé son expérience combattante en occultant la violence qui la traversait, François Buton souligne qu’il ne s’agit pas là d’un propos de témoin, mais bien d’un propos de sociologue, avec toute la mise à distance des visions mythiques et toute l’exigence d’honnêteté que cela implique. La question de son engagement volontaire dans la guerre fait elle-même débat, Elias soulignant combien il était difficile de résister à la pression sociale dans un contexte d’« ivresse hégémonique ». Quant à celle, déjà évoquée, de la « brutalisation », Elias n’en valide pas l’existence, mais identifie plutôt « les conditions qui ont permis à ces hommes civilisés qu’étaient les soldats allemands de combattre au front et de recourir à la violence » (p. 85). Sur le même thème, mais du côté français, Dimitri Chavaroche et André Loez analysent une source primaire, un compte rendu militaire d’exécution, pour déconstruire certaines idées reçues sur les combats corps à corps au cours de la Grande Guerre. Ils montrent ainsi que les coups de main, minutieusement préparés, ont d’abord eu pour but de capturer des adversaires et qu’ils ne relevaient pas d’un quelconque élan personnel. C’est donc bien une violence organisée d’en haut qui se donne ainsi à voir.

Parmi les variables de la complexité du travail d’histoire de la guerre, la question des échelles joue un rôle majeur. L’intelligibilité du passé ne se trouve ni exclusivement dans la petite échelle, ni exclusivement dans la grande. Les travaux de Claire Zalc et Nicolas Mariot se situent à un niveau intermédiaire qui examine un corpus déterminé dans une perspective prosopographique : un groupe de protagonistes numériquement limité et d’une certaine uniformité dont il s’agit d’interroger la dimension collective et l’ancrage social. Ces deux auteurs ont ainsi étudié 991 juifs de Lens pendant la Seconde Guerre mondiale (Face à la persécution, Odile Jacob, 2010), tandis que Nicolat Mariot s’est penché sur les écrits d’une quarantaine d’intellectuels bourgeois confrontés au partage de l’expérience de la Grande Guerre avec des hommes du peuple qui ne semblaient pas vraiment partager leurs sentiments patriotiques (Tous unis dans la tranchée ? 1914–1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Seuil, 2013). Prolongeant son étude dans ce numéro d’Agone, Mariot évoque cette fois des écrits populaires, rédigés plus tardivement que les précédents, dans lesquels il retrouve des attributs déjà mis en évidence par Richard Hoggart dans La culture du pauvre (Minuit, 1970) : redondances, « idée qu’il faut profiter de chaque instant parce qu’on ne sait jamais ce que la destinée vous réserve » (p. 175), fatalisme constant, mais dans des textes que l’auteur nous invite à lire dans leur intégralité pour bien en prendre toute la mesure. Ainsi, il y aurait une forme d’analogie « entre formes de vie populaire et modalités d’écriture de soi au front » (p. 184). Dès lors, « comprendre comment les soldats ordinaires ont tenu, c’est nécessairement intégrer à l’analyse cette soumission à la destinée si caractéristique des modes de vie populaire dans les univers ségrégés qui furent les leurs et par laquelle ils tendent, au front peut-être plus que jamais, à faire face aux épreuves de l’existence » (p. 189).

C’est à nouveau la question des échelles d’observation qui se retrouve au cœur de la contribution de Claudine Vidal sur l’histoire du génocide des Tutsis au Rwanda. À partir d’une présentation comparative de publications fondées sur des enquêtes de terrain, elle montre l’intérêt particulier des plus petites échelles, niveau communal ou niveau individuel, pour examiner cette question troublante qui consiste à expliquer un tel génocide de proximité. L’auteure avait mené des recherches au Rwanda bien avant le génocide et témoigne ainsi du fait que la question ethnique n’a pas toujours eu tellement d’importance. Elle a ainsi pris « des distances à l’égard des représentations schématiques, le plus souvent partisanes mais néanmoins influentes, qui faisaient d’un conflit ethnique prétendument immémorial le seul ressort de l’histoire rwandaise » (p. 140).

L’un des arguments d’autorité majeurs souvent opposés à l’histoire critique de la Grande Guerre consiste à fustiger son confinement national ou disciplinaire. C’est encore une question d’échelle. Cette objection a sans doute sa part de pertinence, une histoire raisonnée et de grande valeur scientifique ne pouvant faire l’impasse sur les circulations, les croisements de perspectives, les comparaisons et les connexions. Elle risque à l’inverse de neutraliser les enjeux d’interprétation en les noyant dans une exigence systématique de dimensionnement international et transdisciplinaire (par exemple dans cette récente recension de l’historiographie de la Grande Guerre : http://e-review.it/bizzocchi-nuove-storie-sulla-grande-guerra-violenze-traumi-retaggi), sans accorder toute l’importance qu’elles méritent à des enquêtes originales et microscalaires qui produisent aussi du sens, comme on l’a vu ici.

Le contexte commémoratif actuel montre bien la persistance des perspectives nationales dans le rapport à l’histoire et à la mémoire de la Grande Guerre ; mais aussi la difficulté de faire connaître et valoir des postures minoritaires et des formes d’opposition à cette guerre que la pensée dominante confine volontiers dans une logique d’inéluctabilité. Certes, dans le contexte français, il y a eu Jean Jaurès et son assassinat tragique et emblématique. Mais d’autres événements significatifs ont moins d’écho dans leur centenaire. La Semaine tragique de l’été 1909 à Barcelone est surtout présente dans nos mémoires par la figure du pédagogue Francisco Ferrer, martyr brutalement exécuté quelque temps après. Mais il est moins connu que cette révolte ouvrière s’était déclenchée contre la guerre coloniale au Maroc, contre l’impôt du sang réservé aux plus pauvres, dans le contexte immédiat d’une levée de troupes qui était placée sous les plus mauvais auspices. Et que dire de la Semaine rouge de juin 1914 en Italie, « l’autre juin 1914 » ? Déclenchée par la répression brutale (trois morts) d’une manifestation antimilitariste à Ancône, elle a donné lieu dans tout le pays à une brève révolte populaire, sous l’impulsion des milieux républicains, anarchistes et socialistes, ainsi qu’à une sanglante riposte du pouvoir en place (17 morts et des centaines de blessés). La condamnation de deux soldats rebelles, Augusto Masetti et Antonio Moroni, avait été à l’origine de cette agitation populaire qui visait aussi à faire abolir les conseils de discipline dans l’armée italienne. Mais qui se souvient de ce soulèvement populaire de juin 1914 ? Il n’a été commémoré cette année qu’à Ancône même, avec une exposition et une série d’ouvrages, tous publiés localement à une exception près (pour l’exception : Marco Severini (dir), La settimana rossa, Aracne, 2014 ; pour les publications locales, voir notamment l’éditeur Affinità elettive à Ancone, http://www.edizioniae.it/). L’histoire de la Grande Guerre conserve donc des zones d’ombre, y compris en amont de son déroulement.

En fin de compte, ce volume d’Agone a le grand mérite d’inciter à interroger ces zones d’ombre. Il soulève des enjeux tout à fait fondamentaux qui méritent débat et réflexion, y compris et surtout dans le contexte de l’histoire scolaire. Un récent débat contradictoire entre Nicolas Mariot et Emmanuel Saint-Fuscien, qui a travaillé sur le commandement militaire, a bien montré à la fois l’intérêt d’un tel échange de points de vue et une ligne de césure qui ne mène pas, qui ne peut pas mener, au consensus : en effet, la guerre, comme l’affirme Mariot, ne suspend pas les différences sociales ; et parmi ses acteurs, les postures et le sens donné à l’engagement militaire se distinguent fortement en fonction de ce critère d’appartenance sociale (voir http://www.arretsurimages.net/emissions/2014–08-08/Les-appeles-consentants-Mais-ils-n-avaient-pas-le-choix-id6884).

Dès lors, parce que cette question sociale, ou justement sa négligence, se pose de manière cruciale dans le présent, il n’est guère possible de s’en tenir à une commémoration consensuelle, qui plus est troublée par des finalités et des discours politiques qui confondent toutes les guerres, rendent certes hommage aux victimes et aux combattants, mais aussi au patriotisme et à l’engagement militaire quels qu’ils soient. Commémorer la Grande Guerre, c’est donc sans doute investir un moment de visibilité des problèmes du passé et un potentiel de développement d’un travail d’histoire dans l’espace public et dans les lieux de formation ; mais c’est aussi une occasion de réaffirmer l’horreur de cette guerre injustifiable. Et c’est bien dans cette perspective que se pose sans cesse cette question de savoir comment et pourquoi ceux qui l’ont faite et qui l’ont subie l’ont faite et l’ont subie.

Charles Heimberg
hypotheses.org, 22 août 2014
Compte-rendu

URL : http://lectures.revues.org/14600

Autour de ce numéro, se sont principalement rassemblés des historiens dont l’ambition est d’accéder au fonctionnement de l’ordre social dans la guerre, à l’arrière comme sur les fronts. À travers sept contributions (dont un entretien), il s’agit d’explorer la « guerre » – ici la guerre au XXe siècle – non plus pour ce qu’elle a d’exceptionnel et de paroxystique dans la mise en œuvre de la violence, mais dans ce qu’elle porte de « logiques sociales ordinaires ». En l’espèce, cette publication est une pièce engagée dans le débat historiographique entre les tenants de l’« école du consentement »1 et ses opposants, rassemblés autour des coordinateurs du numéro2. L’objectif est clair : instruire le rejet de la perspective d’Annette Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau. Critique qui ne porte pas tant sur la validité des sources que sur les opérations d’interprétation et de généralisation qui y sont appliquées et les impensés théoriques qui en découlent. Le dossier présente en soi un intérêt non négligeable et donne lieu au déroulement d’un raisonnement sociologique au service de l’histoire.
C’est d’abord l’argument du « consentement » qui est passé au crible de la critique scientifique par Philippe Olivera. Ce dernier dépeint « des soldats acteurs conscients et volontaires de la violence administrée […] tous portés par une même “culture de guerre” fondée sur la haine de l’ennemi » (p. 15). La question posée et la suivante : les sources mobilisées sont-elles adéquates pour fonder l’existence d’une culture de guerre largement partagée au sein des différents groupes constituant la société du début du XXe siècle ? Finalement, au travers du « consentement », la disparation de l’opérateur « domination » pose problème. Tout se passe comme si la domination des membres des classes sociales supérieures sur la population ouvrière et paysanne, et les effets d’imposition qui en découlent, étaient escamotés grâce à la « clé culturelle ». Dans le prolongement direct de cet argument, Blaise Wilfert-Portal indique que l’action de l’État est escamotée dans l’analyse, comme si ce dernier ne remplissait aucun rôle dans l’intériorisation du contrôle des pulsions tout au long du siècle précédent et, par entraînement, dans la mise en forme particulière du défoulement de la violence. Ce qui est constaté, c’est la disparition de la société dans le schéma d’analyse, voire une conception a-sociologique de la société portée dans l’ouvrage 14–18, retrouver la guerre3. Ce sont plus précisément les conditions organisationnelles du combat que retrouvent Dimitri Chavaroche et André Loez à la relecture du compte rendu d’une opération militaire exécutée durant l’été 1916 – en l’occurrence un « coup de main » visant à capturer ou à détruire de matériel adverse et à constituer des prisonniers. Ce compte rendu renseigne sur l’organisation de la guerre et fait rentrer dans l’analyse des conditions d’exercice de la violence, au sein d’une armée constituée comme institution sociale et non comme simple agrégat d’individus. Cette relecture met en évidence les indices de l’existence d’une violence particulièrement organisée durant ces opérations méticuleusement planifiées et coordonnées. Cette source instruit la thèse selon laquelle le « déchaînement de violence » dans les tranchées était socialement régulé et encadré.
Le second angle d’attaque est celui de la mobilisation des figures des témoins au service d’une approche psychologisante de l’expérience sociale de la guerre. Approche suivant laquelle la position sociale du témoin n’interfère guère, ou de manière négligeable, sur le rapport à l’événement puis sur le témoignage lui-même. L’invocation de Norbert Elias – jeune homme lettré au moment de son engagement dans la Grande Guerre et devenu sociologue au moment son témoignage sur cet épisode de sa vie4 – dessert la thèse du consentement, selon la relecture qu’en propose François Buton : Elias évoque explicitement la « pression sociale » diffuse au moment de son engagement et l’emprise entretenue par l’institution militaire sur les volontés individuelles. Réinterprété de la sorte, le témoignage d’Elias invite à utiliser ceux collectés sur la Grande Guerre en tenant compte des caractéristiques spécifiques des auteurs qui les ont produits : il faut différencier les témoins en fonction de leurs caractéristiques sociales et différencier les témoignages comme autant de points de vue socialement situés sur un évènement, et non comme valant illustration générale d’une expérience implicitement partagée. En dissociant le temps de l’expérience et le temps du témoignage, et en tenant compte du déplacement dans l’espace social induit par le vieillissement des témoins (changement de statut professionnel, de statut matrimonial ; évolution du contexte social général), l’usage des témoignages se fait réflexif et non plus illustratif. Nicolas Mariot en arrive à s’interroger sur les conditions scientifiques d’une histoire populaire des tranchées apte à « se saisir des écrits d’en bas pour eux-mêmes [et sans leur faire “violence”], en tant que la manière dont ils sont rédigés dit quelque chose de spécifique par laquelle les classes populaires supportent, endurent, voire subissent la guerre » (p. 158).
La troisième ligne de critique identifiable tient dans une proposition de la reconstruction raisonnée de la perspective des individus sur les violences de guerre. Claire Zalc propose d’en revenir aux situations, et plus spécifiquement à la reconstruction des situations et des contextes qualifiés par ailleurs de « microsociaux », afin de tenter une qualification de la nature et du degré de consentement aux violences. Selon elle, ce n’est pas seulement en accumulant de nouvelles sources mais aussi en changeant de perspective sur celles existantes que des avancées historiographiques sont faites. Cette position reflète la perspective générale du numéro : réinterroger les sources et tenir une administration serrée de la preuve. Le jeu des échelles de lecture d’un évènement donne du relief aux conditions sociales de possibilité de déchaînement de la violence sur un tout autre terrain : l’épisode génocidaire rwandais, et par la comparaison de trois études s’inscrivant respectivement aux niveaux des préfectures, des localités et des structures politiques rwandaises héritées des années 1960. Grace à ce dispositif comparatif, Claudine Vidal saisit le rôle des élites politiques et de leurs relais dans la mise en œuvre du génocide par la population rwandaise, mais aussi de rendre compte des mécanismes de résistance locale au processus génocidaire. La preuve gagne en épaisseur, non par l’accumulation et la réitération d’indices, mais par la reconstitution du phénomène articulé à différentes échelles d’observation. En comparaison, une « culture génocidaire » apparaitrait être une clé explicative bien pauvre.
En marge du dossier, le numéro se conclut par la traduction d’un article de Susan Watkins, « Le traité de non-protestation nucléaire »5. L’auteure livre une analyse de l’usage stratégique du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) par la puissance américaine. Elle constate que ce traité n’a pas empêché le renouvellement de l’arsenal nucléaire déjà existant. L’application différenciée des sanctions selon les pays entraîne des situations qu’elle qualifie d’injustices internationales entre les pays dont on tolère qu’ils contournent le traité, et ceux qui, bien que jouant son jeu, se retrouvent doublement pénalisés par un blocage diplomatique et administratif que la mise en œuvre du traité entraîne. L’auteure en tire deux conclusions fortes : le traité est un instrument de l’empire américain ; son existence empêche l’émergence d’un débat sur le désarmement.

Parce que les raisons et les cibles des critiques portées par les contributeurs sont explicites, et parce que la qualité des arguments qu’ils engagent est indéniable, ce numéro laisse le lecteur mieux armé pour entrer dans la controverse scientifique dont il est question, et se faire une représentation, certes tranchée, des tenants et aboutissants de cette dernière.

1 Selon laquelle les peuples européens voulaient la guerre, s’y sont engagés par avec volontarisme, transcendant les différentes classes sociales. Audoin-Rouzeau Stéphane, Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe siècles), Paris, Le Seuil, 2008 ; Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Annette, 14–18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000 ; Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Annette, « Violence et consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », Rioux Jean-Pierre et Sirinelli Jean-François (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997.

2 Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ? 1914–1918, les intellectuels découvrent le peuple, Paris, Le Seuil, 2013 ; Loez André, 14–18, les refus de la guerre : une histoire des mutins, Paris, Gallimard, coll. « Folio », n˚ 174, 2010 ; Loez André et Mariot Nicolas (dir.), Obéir, désobéir : les mutineries de 1917 en perspective, Paris, Éditions la Découverte, 2008 ; Buton François, « Une “génération du feu” ? : Perspectives de recherche sur les appelés de la guerre d’Algérie », Pôle Sud, no 36, 2012, p. 31‑48 ; Mariot Nicolas, « Faut-il être motivé pour tuer ? », Genèses, vol. 53, no 4, 2003, p. 154‑177.

3 Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Annette, 14–18, retrouver la guerre, op. cit.

4 Témoignage composé ici d’un entretien accordé en 1984 à Arend-Jan Heerma van Voss et à Abraham van Stolk, ainsi que de cinq notes autobiographiques rassemblées dans Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991.

5 Watkins Susan, « Editorial. The Nuclear Non-Protestation Treaty », New Left Review, n°54, 2008, p. 5–26.

Mathias Thura
Lectures [en ligne], 14 mai 2014
Le dimanche 22 mars 2015    Saint-Denis (93)
Quel consentement à la guerre ? rencontre avec l’historien Philippe Olivera

Avant la représentation de “14/19 la mémoire nous joue des tours”, le nouveau spectacle de la Compagnie Jolie Môme, Philippe Olivera participera à 15h à une rencontre autour du thème “quel consentement populaire à la guerre ?”

Philippe Olivera est historien, professeur d’histoire-géographie à Marseille, et collaborateur aux Editions Agone. Il est membre du Collectif de recherche et de débats sur la guerre de 14–18 (CRID 14–18).

Un débat co-organisé avec Sciences Pop (Intervention d’éducation populaire à Saint-Denis)
au théâtre La Belle Etoile,
14 rue Saint-Just, Saint-Denis,
M° Front Populaire (Ligne 12)

up
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
Graphisme : T–D