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Agone 54
« Les beaux quartiers de l’extrême droite »
Coordination Samuel Bouron et Maïa Drouard
Parution : 13/06/2014
ISBN : 9782748902112
Format papier : 208 pages (15 x 21 cm)
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Le Front national en particulier et l’extrême droite en général aiment à se présenter comme les porte-parole de la colère des « sans-grades ». Ce leitmotiv est parfois repris tel quel par les journalistes et sondeurs qui dressent volontiers des classes populaires un portrait réactionnaire. Ce racisme de classe journalistique occulte un point essentiel. Se réclamant d’une légitimité « par en bas », les réactionnaires d’aujourd’hui opèrent un important travail de normalisation qui prend appui sur différentes fractions du champ du pouvoir avec la complicité d’une partie de la grande bourgeoisie et des élites. On connaît mal les alliances que certains leaders et militants tissent dans ces lieux : la haute fonction publique, les fondations culturelles d’utilité publique, la philosophie ou la sociologie académique, le monde des lettres dont les œuvres de quelques auteurs sont inscrites au panthéon de l’édition… Prenant appui sur les codes de la sociabilité mondaine, se diffusant dans les « clubs », les vernissages, les salons académiques, ces entrepreneurs en réaction assurent un mélange souvent imprévisible de références de droite et de gauche qui entretient toutes les confusions sans nuire, hélas, à l’efficacité.

Ce numéro explore quelques aspects d’une nébuleuse qui, plus ou moins formellement, mais objectivement, constitue le terreau qui permet à l’extrême droite de commencer à jouer un rôle social dont elle a longtemps été privée.

Au sommaire

— Alain Bihr, « L’extrême droite à l’université : le cas Julien Freund », avec une introduction de Sylvain Laurens
— Maïa Drouard, « Le patrimoine pour tous. Étude d’une contribution de l’extrême droite au maintien des classes dominantes »
— Samuel Bouron, « Un militantisme à deux faces : stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires »
— Sylvain Laurens, « Le Club de l’Horloge et la haute administration : promouvoir l’hostilité à l’immigration dans l’entre-soi mondain »
— Stéphanie Chauveau, « Au-delà du cas Soral : corruption de l’esprit public et postérité d’une nouvelle synthèse réactionnaire »
— Michel Vanoosthuyse, « Ernst Jünger, itinéraire d’un fasciste clean : dernières publications, derniers masques »
— Évelyne Pieiller, « Céline mis à nu par ses continuateurs, même »
— Thierry Discepolo, « À l’abri de la religion littéraire française. L’« affaire Millet » comme erreur d’ajustement d’un consensus hégémonique apolitique »

La leçon des choses
— « Alfred Döblin et la littérature comme activité politique. “État et écrivain” », textes traduits de l’allemand par Michel Vanoosthuyse et introduits par Marie Hermann

Les habits neutres de l’extrême droite
Samuel Bouron & Maïa Drouard

L’extrême droite à l’université : le cas Julien Freund, Sylvain Laurens & Alain Bihr
Les hommages solennels rendus à Julien Freund, notamment par ses pairs au sein de l’ancêtre de l’université Marc Bloch (Strasbourg), ne furent jamais l’occasion d’évoquer les relations nourries que Julien Freund entretint pendant de longues années avec la soi-disant « nou- velle droite », et notamment le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, le fameux GRECE. Au-delà, inaugurant une tradition de sociologie ultra conservatrice affichant de façon constante une critique des « utopies de 68 », Julien Freund aura réin- venté tout au long des années 1980 un lexique réactionnaire, et formé des universitaires prétendant s’affranchir des clivages droite/gauche pour mieux défendre des idées d’extrême droite.

Le patrimoine pour tous. La contribution des aristocrates d’extrême droite au maintien de l’idéologie des « belles demeures », Maïa Drouard
L’extrême droite serait une nébuleuse « anti-système » s’attaquant frontalement à une « classe politique » corrompue. Aussi est-t-elle parfois pensée comme l’alliée de ceux qui veulent que « tout change ». Mais le travail idéologique qu’elle produit s’avère bien souvent un outil précieux pour que « rien ne change » du côté des classes dominantes. La bourgeoisie et l’aristocratie en déclin y trouvent une rhétorique qui promeut une certaine façon de voir le monde, mais permet surtout de restaurer ou de maintenir leur « rang ». Longtemps restée l’apanage de l’aristocratie, la protection du patrimoine bâti et des paysages offre une focale privilégiée pour saisir le travail idéologique réalisé par sa frange la plus réactionnaire.

Un militantisme à deux faces. Stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires, Samuel Bouron
Certains entrepreneurs politiques de l’extrême droite travaillent à rendre leur appartenance partisane plus « présentable », c’est-à-dire en conformité avec les règles établies dans le champ politique. Gardant la possibilité de se mouvoir dans différents espaces sociaux sans être catalogués, ces groupes renouvellent les institutions en assurant la transmission à la fois idéologique et pratique de leurs traditions. Ainsi les Identitaires, sans rompre avec le radicalisme politique traditionnel d’extrême droite, tentent de se « mélanger à la masse », de s’intégrer dans différentes institutions républicaines qu’ils dénoncent pourtant, non pas pour s’y convertir, mais pour tenter de reconquérir « par le bas » un territoire qu’ils auraient perdu.

Le Club de l’horloge et la haute administration : promouvoir l’hostilité à l’immigration dans l’entre-soi mondain, Sylvain Laurens
Ce texte revient sur les stratégies mises en œuvre dans les années 1970 par le Club de l’horloge, un club de hauts fonctionnaires fondé par plusieurs futurs cadres du Front national. Dans un pays comme la France où une importante partie du personnel politique est issue de la haute fonction publique et des grandes écoles, convaincre et faire basculer dans son camp une partie (même infime) de la noblesse d’État est quasiment un passage obligé pour accéder aux responsabilités. En toute logique et à l’inverse de ce que son discours de dénonciation des élites pourrait laisser croire, le processus de respectabilisation du Front national ne s’appuie pas seulement sur une stratégie médiatique, mais s’accompagne depuis plusieurs années d’une tentative de séduction quasi continue de petits noyaux de grands commis de l’État.

Au-delà du cas Soral. Corruption de l’esprit public et postérité d’une nouvelle synthèse réactionnaire, Stéphanie Chauveau
Un dossier sur l’extrême droite se doit aujourd’hui d’aborder le cas d’Alain Bonnet de Soral, d’Égalité & Réconciliation et plus largement de la « galaxie Dieudonné ». Au-delà des soubassements économiques et matériels de cette entreprise politique réactionnaire éminemment contemporaine, qui recycle les thèmes classiques de la rhétorique réactionnaire (antisémitisme, terroir barrésien, etc.), cet article analyse les chances de succès de ce genre de micro-entreprises politiques à partir du capital médiatique qui y a été primitivement accumulé et du contexte plus large qui rend possible sa visibilité et, surtout, les adaptations contemporaines de son discours au cadre médiatique qui le rend visible.

Ernst Jünger, itinéraire d’un fasciste clean. Dernières publications, derniers masques, Michel Vanoosthuyse
L’histoire du fascisme allemand invite à se mettre « un voile de gaze devant la gueule » plutôt qu’à se confronter avec elle et à s’interroger « sincèrement » sur le rôle qu’on a pu y jouer. Pour cela, Jünger a trouvé de l’aide, en France particulièrement, et ce travail a payé : Jünger figure pour beaucoup au panthéon des grands écrivains. La sacralisation de l’auteur en modèle de tenue morale et en grand écrivain, et l’inscription de son œuvre – y compris la plus militante – dans le littéraire pur, au moyen de manœuvres et d’élagages successifs, visent l’oubli ou, chez les plus prudents ou les moins fanatiques, l’euphémisation constante (la biographie qui vient de paraître est de ce point de vue un admirable exercice) d’un hors-champ suspect.

Céline mis à nu par ses admirateurs, même, Évelyne Pieiller
Comment concilier le rejet horrifié de toute trace d’antisémitisme, propre à tout démocrate éclairé, avec l’admiration éperdue pour l’œuvre d’un homme capable d’écrire en 1941 : « Bouffer du juif ça suffira pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre le tambour, si on saisit pas leurs ficelles, qu’on les étrangle pas avec. » Comment saluer la grandeur radicale de l’écrivain sans partager les convictions qui lui permirent de vivre l’Occupation avec quelque agrément ? Les hypothèses foisonnent. Après la théorie des deux Céline, le génie et l’ignoble, d’autres lectures, encore plus amusantes, proposent des variations sur le thème de l’innocent, visionnaire, incompris, désigné comme bouc émissaire.

À l’abri de la religion littéraire française. L’« affaire Millet » comme erreur d’ajustement d’un consensus hégémonique apolitique, Thierry Discepolo
En littérature (française), le jugement commun (moral et politique) ne s’applique pas comme il s’applique ailleurs. Plus on grimpe dans le panthéon littéraire, plus les écrivains échappent au régime général. On ne peut qualifier autrement qu’en termes religieux cette situation de retrait du sens critique chez ceux qui sacrifient au dogme. Qu’en France cette religion incube surtout dans le flacon éditorial de Gallimard en renforce la singularité. Au nom du style et d’une certaine idée de la langue (française), l’église littéraire donne l’absolution à des prises de position qui auraient discrédité toute personne dépourvue d’une œuvre consacrée. Cette situation légitime la permanence au plus haut du corps social des diverses formes de fascismes et de racismes.

La leçon des choses
Alfred Döblin et la littérature comme activité politique

État et écrivain, Alfred Döblin
traduit de l’allemand par Michel Vanoosthuyse et présenté par Marie Hermann.

Dossier de presse
Bertold du Ryon
Contretemps , 06/08/2015
Nicolas truong
Le Monde , 05/10/2014
Elise Roullaud
Lectures , septembre 2014
Compte-rendu

L’extrême droite reste une force politique qui a le vent en poupe dans une partie non négligeable du continent européen.

Alors qu’en France, un maire FN – celui du Pontet, en banlieue d’Avignon – vient d’être réélu avec presque 60 % des voix, le 31 mai 2015, ailleurs en Europe les choses ne sont guère plus brillantes. En Autriche, où le FPÖ (« Parti de la liberté d’Autriche »), principal parti d’extrême droite, a réalisé des scores électoraux élevés dans deux régions ce même 31 mai, on s’achemine à présent vers une coalition « rouge-bleue » dans l’une des deux régions. Ce qui signifie que la social-démocratie autrichienne, le SPÖ, s’apprêter à gouverner la région du Burgenland dans une alliance formée ensemble avec le parti d’extrême droite. En Italie, la Ligue du Nord vient de fêter des scores électoraux importants dans plusieurs régions, non seulement de son berceau dans la partie septentrionale de l’Italie, mais jusque dans le centre du pays.

Les forces, hétérogènes, qui composent cette extrême droite européenne risque de constituer un sujet de préoccupation pendant encore de longues années. Le débat concernant la manière de les combattre, avec quelles stratégies et quels moyens, traverse la gauche. Il confronte différentes approches et ce n’est pas ici le lieu pour trancher un débat aussi difficile. Mais s’il y a une approche qui est assurément erronée, qui a fait la preuve de son caractère trop limité, c’est celle du mépris intellectuel : sous-estimer son ennemi, le réduire systématiquement à une force qui serait d’abord marquée par sa stupidité, lui dénier toute capacité intellectuelle, n’est pas un bon moyen d’avancer contre l’extrême droite.

Pourtant, une telle vision est largement répandue. Au début des années 1990, à Cologne en Allemagne, où une importante mobilisation anti-nazie s’est mise en place autour de concerts géants et de rassemblements mélangeant militants antifascistes, de gauche, humanistes et simples fans de musique, l’un des slogans adoptés par les organisateurs et les artistes en vue était : « Keine Macht den Doofen ! » (c’est-à-dire « pas de pouvoir à ceux qui sont bêtes ») Il s’agissait d’un slogan qui visait les racistes. A la fin de la même décennie, dans le roman qui l’a fait connaître à un large public (Les particules élémentaires), un certain Michel Houllebecq – dont les fantasmes plus récents à propos d’un président « islamiste » qui prendrait le pouvoir en France ont, cette fois-ci, beaucoup plu à l’extrême droite – a lui aussi mis en scène la thèse de la profonde stupidité de l’extrême droite. Alors que dans son livre, il avait exposé toute une gamme de thèses plus réactionnaires les unes que les autres (la décadence de l’Occident, mai 1968 comme début du déclin, la liberté individuelle comme ferment de la décomposition, etc.), l’auteur met ensuite en scène son personnage « Michel » pour rejeter l’idée de rejoindre l’extrême droite. Cela en lui faisant dire : « J’aurais pu adhérer au Front national, mais à quoi bon manger de la choucroute avec des cons ? ».

Les individus qui composent l’extrême droite, les nationalistes, les racistes, sont ainsi souvent dépeints en personnages à qui il manquerait, avant tout, de l’intelligence pour (mieux) comprendre le monde. Or, sans vouloir le moins du monde prendre ici leur défense, force est de reconnaître qu’il existe – dans le camp de l’extrême droite – des stratèges, des penseurs, des communicants et des personnages capables de forger des concepts, des discours, d’employer des métaphores, de travailler le langage, d’articuler des idées, et ainsi de créer l’adhésion autour d’eux. Si de telles capacités et compétences n’existaient sous aucune forme dans leur camp, les choses seraient peut-être parfois plus simples. Ce n’est pas le cas, et cela rend la situation plus dangereuse encore. En tout état de cause, il ne suffira pas de faire la politique de l’autruche et d’ignorer volontairement les forces, y compris intellectuelles, que l’extrême droite a pu accumuler dans un certain nombre de cas.

Cette dimension particulière de l’extrême droite, française et au-delà des frontières, fait l’objet du numéro 54 de la revue Agone, paru fin 2014. Un numéro riche en exemples venant illustrer l’activité intellectuelle et communicationnelle de représentants, mais aussi de certains alliés de l’extrême droite. Si les protagonistes choisis sont assez différents les uns des autres – du point de vue de leur notoriété, de leur statut social, de l’étroitesse de leur lien avec une activité immédiatement politique et militante –, le panorama présenté dans ce numéro fournit une bonne vue d’ensemble.

L’extrême droite des intellectuels : la combinaison de ces termes fait immédiatement penser aux élaborations intellectuelles de ce qui fut appelé – depuis les années 1970 – la « Nouvelle Droite ». Cette dernière était d’abord représentée par le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), puis par le Club de l’Horloge, qui a d’abord constitué une antenne du GRECE dans le milieu des « Grandes écoles » et de la haute fonction publique avant de s’éloigner de la maison-mère, prenant ses distances avec certaines des positions du GRECE (son antilibéralisme très ostentatoire, son anti-christianisme forcené, etc.).

On ne sera pas déçu : un des textes du dossier, écrit par le sociologue Sylvain Laurens (p. 73–93), est consacré à la naissance, la stratégie et l’élaboration du discours du « Club de l’Horloge » à partir de la première moitié des années 1970. Ce discours vise à « rendre respectable une opposition idéologique à l’immigration et au ’’multiculturalisme’’ » en forgeant des concepts en apparence savants. Le concept qui aura ainsi la postérité la plus éclatante, parce que repris par un Front national en pleine ascension à partir du milieu des années 1980, est celui de « préférence nationale », formulé en premier par Jean-Yves Le Gallou (devenu depuis la cheville ouvrière de la « fondation Polemia », voir p. 80–81). Un pseudo-concept qui aura permis à l’extrême droite, au lieu d’exprimer des sentiments négatifs et forcément haineux à l’égard de tel ou tel groupe humain en particulier, de formuler – en apparence « à tête froide » – ce qu’elle prétend être un principal général. Selon elle, il s’agirait d’une loi commune aux sociétés humaines qui protégeraient toujours d’abord les « leurs ».

Dans un autre article (p. 27–43), consacré à la politisation de la défense du patrimoine architectural – instrumentalisée au profit d’une vision de l’ « identité culturelle » à défendre –, Maïa Drouard fait là encore ressortir des traces de la « Nouvelle Droite » sous la forme du GRECE et du Club de l’Horloge. C’est ainsi un compagnon de route de longue date de cette « Nouvelle droite », l’ancien sénateur de droite Jean-Paul Hugot (décédé en 2013), qui fut l’un des principaux dirigeants de la « Fondation du patrimoine ». Or structure a mis en œuvre une politique, servant à la fois la défense des intérêts des classes possédantes et une idéologie naturalisant « culture » et architecture.

Un lecteur ou une lectrice pouvait s’attendre, légitimement, à trouver un ou plusieurs textes sur les maîtres à penser du « Club de l’Horloge » dans un numéro consacré aux intellectuels de l’extrême droite. Il sera plus inattendu, voire étonnant pour certaine•e•s, d’y rencontrer aussi un chapitre sur la mouvance « identitaire », de création officielle plus récente (2002–2003). Ceci peut surprendre à première vue dans la mesure où la mouvance « identitaire », essentiellement composée de militants extraparlementaires, est généralement associée à un caractère vulgaire – les intrusions avec des masques de porc dans un fast-food ou les apéros « saucisson-pinard » – sinon violent.

Or, là encore, l’étude précise de cette mouvance prête à une vision plus nuancée. Dans son article consacré aux Jeunesses identitaires (p. 45–72), Samuel Bouron rompt ainsi avec un certain nombre de jugements trop hâtifs : « Les Identitaires ne font pas partie de la jeunesse la moins diplômée ou la plus démunie économiquement. La grande majorité de ses membres étudient à l’université ou y ont obtenu un diplôme. Ils sont familiers d’une culture scientifique et ne se tiennent pas à l’écart du monde de l’industrie culturelle… » (p. 68).

L’auteur décrit par ailleurs les différents plans sur lesquels se déploie le militantisme « identitaire », d’ailleurs lui aussi influencé par les fabricants d’idéologie du GRECE. Ce militantisme englobe des actions plus médiatiques, destinées à attirer les cameras et à marquer les esprits du public, telle que l’occupation du toit d’une mosquée à Poitiers en 2012 – « Les actions spectaculaires sont pensées comme des produits de communication à destination des journalistes » (p. 55) –, mais aussi la création de lieux de socialisation destinés davantage à produire un entre-soi et à transmettre une culture « identitaire » : « maisons de l’identité », camps en plein air, concerts etc.

L’auteur montre aussi les limites de ce type d’organisation : les militants « peinent à exister au-delà de leurs buzz’ médiatiques » dans l’espace public, et « plus on se rapproche d’activités intellectuelles, comme les conférences […], et plus le public se restreint à un noyau de cadres ». A travers une citation de Guillaume Luyt, à l’époque cadre dirigeant de la mouvance, l’auteur réussit en même temps à faire ressortir clairement la logique de fond, proprement fasciste, qui sous-entend ce type de militantisme : « Le soulèvement spontané et victorieux d’individus isolés, ça n’existe pas. Car avant le soulèvement, il doit y avoir […] la constitution d’une communauté combattante aguerrie, soudée et identifiée par la masse. C’est précisément à la constitution de cette communauté de combat qu’ont travaillé […] les participants au premier camp d’été des Jeunesses identitaires » (p. 62–63).

A une autre échelle sociale que cet activisme juvénile ou semi-juvénile, dissimulant d’authentiques visées fascistes sous de faux airs de scoutisme, interviennent de véritables mandarins qui puisent pourtant aux mêmes sources idéologiques. Dans un chapitre consacré à Julien Freund (p. 13–26), Sylvain Laurens et Alain Bihr retracent le parcours de cet universitaire, compagnon de route du GRECE.

Professeur d’université en sociologie à Strasbourg depuis 1965, Julien Freund avait auparavant enseigné la philosophie dans l’enseignement secondaire. Après une thèse de doctorat fortement influencé par le juriste Carl Schmitt, serviteur du régime national-socialiste qui avait conçu une théorie entièrement construite autour de la nécessaire distinction entre les intérêts de l’Etat et l’« ennemi », Freund a accompagné les travaux du GRECE sur des décennies. Alors qu’il ne partageait pas certaines de ses options – notamment son paganisme anti-chrétien, lui-même demeurant catholique –, Freund n’a jamais formulé la moindre critique publique du corps de doctrine du GRECE. Il a publié dans de nombreux numéros de revues liées au GRECE, notamment « Eléments » et « Nouvelle Ecole », dont des articles consacrés aux travaux de Carl Schmitt. On y trouve la signature de Freund à côté d’articles d’inspiration clairement nazie, telles que les contributions de Jean Haudry à « Eléments » sur les « Indo-européenns » (un concept racialiste cher au GRECE à ses origines), largement inspirées de l’idéologue national-socialiste allemand Hans Günther.

Alors même que Julien Freund a pu à l’occasion quitter son Olympe intellectuel pour descendre plus directement dans l’arène politique – étant invité à la table de Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 –, l’Université de Strasbourg où il a enseigné pendant presque trente ans lui a toujours procuré une couverture de savant apparemment sans reproche. Après son décès, le président de l’Université a ainsi loué un « grand savant » et un « grand patriote », qui aurait été « attentif aux autres », un « homme de dialogue ». Ni dans cette allocution, ni lors de la soirée d’hommage organisée à sa mémoire, les engagements politico-médiatiques de Julien Freund ne firent l’objet d’un traître mot.

L’extrême droite compte aussi ses littéraires, d’aujourd’hui – tel que Richard Millet, auteur d’un « Eloge littéraire » de l’assassin fasciste Anders Breivik hautement provocatrice (voir le chapitre de l’écrivain Thierry Discepolo sur l’affaire Millet, p. 161–183) – comme du passé, à l’instar de Louis-Ferdinand Céline (voir le chapitre rédigé par la journaliste et écrivaine E. Pieillier, p. 147–159) –, avec un bonheur inégal.

Un cas à part a longtemps été constitué par Ernst Jünger, écrivain allemand décédé plus que centenaire en 1998. Durant des décennies, dans le paysage officiel, c’est surtout son « talent littéraire » qui fut honoré – malgré un langage parfois froid, monstrueux, quand il traitait des êtres humains –, au point que le président français François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl lui ont rendu visite ensemble, en 1993. Pourtant, si le spécialiste de littérature allemand Michel Vanoosthuyse lui consacre un chapitre (p. 122–145), c’est qu’il y a beaucoup à dire sur l’idéologie que Jünger, adepte d’un « nationalisme héroïque » dont il se fit grand propagateur dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, a véhiculé pendant une majeure partie de sa vie.

Certes, Jünger ne passe pas pour un partisan du national-socialisme, mais c’est plutôt parce qu’il a fait preuve, comme le résume Vanoosthuyse, d’une « réserve aristocratique vis-à-vis du fascisme plébéien au pouvoir » (p. 138). Comme il le constate, l’écrivain allemand « oppose l’idéal d’une ’’petite élite qui ne se rend pas’’ » à « la variante plébéienne du fascisme », c’est-à-dire au fascisme comme mouvement de masse (p. 144). Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. En 1927, le même Jünger définissait ainsi la nécessaire stratégie de la droite nationaliste de l’époque, qui englobait le premier noyau du mouvement nazi : « La tâche la plus urgent du néo-nationalisme, c’est de se développer sous la forme d’un mouvement de travailleurs » (p. 131–132). Ce n’est qu’ultérieurement, le national-socialisme étant parvenu à devenir un mouvement de masse, que Jünger crut sans doute plus sage de se retirer sur sa réserve toute aristocratique…

On lira ces démonstrations fondées avec intérêt. Tout comme on profitera de la lecture du texte de Stéphanie Chauveau (p. 95–121), consacré à Alain Soral, qui démontre comment l’antisémite professionnel a su profiter, dans un passé récent, du fonctionnement des médias audiovisuels. Ceci pour se construire un personnage public « provocateur » qui, au titre de la prétendue « transgression », a pu se faire inviter encore et encore sur les plateaux de télévision, jusqu’à ce qu’une rupture intervienne : « en se constituant peu à peu en représentant politique », sous forme de militant d’extrême droite affiché, « et non plus seulement comme transgresseur des questions de mœurs, il est désormais moins considéré comme un amuseur » (p. 110–112). Les portes de la télévision se fermant à lui, Alain Soral tentera de se reconvertir cependant en « star » de Youtube sur Internet, où il dispose d’une audience certaine.

Bertold du Ryon
Contretemps , 06/08/2015
L'extrême droite d'en haut

C’est un fait, semble-t-il, acquis. L’ascension de l’extrême droite en France reposerait sur la haine du « système », le ressentiment des petits contre les nantis. Le Front national (FN) parlerait aux déclassés, aux paumés de la mondialisation, aux exclus de la globalisation. Le Rassemblement Bleu Marine percerait au cœur de la France périphérique abandonnée par les services publics. Cela n’est sans doute pas faux. Mais il faut compléter le tableau. Car le Front national recrute aussi dans la haute fonction publique, il se banalise dans la sphère médiatique comme dans la France patronale et patrimoniale. C’est ce que tend à démonter le passionnant numéro de la revue Agone consacré aux « beaux quartiers de l’extrême droite », coordonnée par les sociologues Samuel Bouron et Maïa Drouard.
Le parti de Marine Le Pen doit beaucoup au « système ». Médiatique d’abord. C’est dans les années 1980 que Jean-Marie Le Pen devient le « bon client » idéal des émissions de radio et de télévision. Certes, journalistes ou humoristes – tel Pierre Desproges dans le « Tribunal des flagrants délires » sur France Inter – lui renvoient ses références néofascistes à la figure. Mais cette dernière s’impose peu à peu dans les écrans et dans les écrits. Le phénomène Marine Le Pen est encore plus flagrant. Les médias s’arrachent celle qu’ils appellent « Marine », lui font parler politique, mais aussi mode, philosophie ou cuisine. Les cadres du FN n’ont plus trop à répondre des blagues révisionnistes du patriarche, mais dissertent sur la crise de l’euro ou le « matraquage fiscal ».
Ainsi faut-il analyser la notoriété du polémiste antisémite Alain Soral, explique la journaliste Stéphanie Chauveau. Car celui qui se présente comme un « national-socialiste français » ne doit pas son audience à la brillance de ses analyses, mais à son « capital médiatique ». Hier membre du Front national (2006–2009), aujourd’hui gourou « rouge-brun » sur la Toile où il fait vivre l’association Egalité et réconciliation, Alain Bonnet de Soral, qui fit ses études au prestigieux collège privé et catholique Stanislas, a pu compter sur ses nombreuses apparitions médiatiques chez Dechavanne, Ardisson ou Taddeï, pour asseoir son audience publique.
Pas hors du « système », le FN recrute en son sein, comme l’illustre l’ascension de Florian Philippot, énarque de la promotion Brandt devenu vice-président du parti lepéniste, ou encore celle de Philippe Martel, ancien énarque également et membre du cabinet de Juppé au Quai d’Orsay. Un « épiphénomène », certes, mais qui touche à présent l’administration militaire. Une longue marche idéologique notamment préparée par le Club de l’horloge, cercle de hauts fonctionnaires de droite créé par des futurs cadres du FN (Sylvain Laurens).
Cette revue de la gauche critique s’attache à la façon dont les idées d’extrême droite gagnent la sphère intellectuelle, à l’université (Sylvain Laurens et Alain Bihr), dans l’aristocratie patrimoniale (Maïa Drouard) ou la République des lettres à travers les célébrations de Céline (Evelyne Pieiller) ou la bienveillance dont fait l’objet l’écrivain contemporain Richard Millet (Thierry Discepolo). L’article de Samuel Bouron, qui a suivi incognito une formation au sein des Jeunesses identitaires, est particulièrement instructif. Ainsi apparaît la fabrication d’une « élite militante » plus diplômée qui sait s’immiscer dans des lieux branchés et qui méprise la quincaillerie des skinheads paupérisés. Une sorte de lutte des classes donc, au sein même de certains groupes qui souhaitent réactiver celle des races.

Nicolas truong
Le Monde , 05/10/2014
Compte-rendu

Tandis que les dernières élections municipales ont été marquées par une consolidation du vote Front national, analysé comme l’expression d’un rejet du jeu politique, le dernier numéro de la revue Agone, co-dirigé par Samuel Bouron et Maïa Drouard, propose de décaler le regard porté sur l’extrême droite et s’attache à rendre compte de la diffusion d’une pensée réactionnaire dans divers milieux sociaux. De fait, un des intérêts majeurs de cet opus est de ne pas réduire l’extrême droite au Front national et à ses stratégies électoralistes. Les huit contributions démontrent ainsi que l’idéologie réactionnaire s’inscrit aussi bien dans le champ politique que dans les champs académique, littéraire ou encore médiatique, loin de la représentation commune et homogénéisante d’un positionnement « hors système ».

Quatre contributions prennent pour objet la diffusion d’une pensée d’extrême droite au sein des champs académique et littéraire. Il en va ainsi du texte de Sylvain Laurens et d’Alain Bihr – « L’extrême droite à l’université : le cas Julien Freund » ‑ qui rappellent les liens entretenus par ce professeur de sociologie à l’université de Strasbourg avec les théoriciens du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). De même, alors que la parution des Carnets de guerre 1914–1918 d’Ernst Jünger s’est accompagnée de portraits laudatifs de l’écrivain, Michel Vanoosthuyse rappelle la portée politique de ses écrits et ses proximités idéologiques avec le national-socialisme (« Ernst Jünger, itinéraire d’un fasciste clean. Dernières publications, derniers masques »). Dans son article intitulé « Céline mis à nu par ses admirateurs, même », Évelyne Pieiller souligne, quant à elle, le traitement réservé à l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline en France, dont la valeur, selon les commentateurs cités par l’auteure, devrait être appréciée indépendamment de ses convictions antisémites. Il s’agit alors pour elle de se demander si l’on peut juger une œuvre en faisant abstraction des positionnements politiques de son auteur. Enfin, l’article de Thierry Discepolo ‑ « À l’abri de la religion littéraire française. L’“affaire Millet” comme erreur d’ajustement d’un consensus hégémonique apolitique » ‑ revient sur les débats qui ont eu cours dans le milieu de l’édition française suite à la publication par Richard Millet, auteur et éditeur chez Gallimard, d’un « éloge littéraire » d’Anders Breivik, auteur de l’attentat à la bombe contre le siège du gouvernement norvégien et du meurtre de soixante-neuf militants de la Jeunesse travailliste en juillet 2011. Ces différents articles mettent ainsi en avant le rôle joué par les critiques et biographes ainsi que par les auteurs eux-mêmes dans le processus de neutralisation d’une pensée d’extrême droite reposant sur la présentation de travaux universitaires ou littéraires détachés de leurs intentions politiques.

Deux autres contributions examinent plus particulièrement la diffusion d’une pensée réactionnaire au sein de l’administration. Dans son article intitulé « Le patrimoine pour tous. La contribution des aristocrates d’extrême droite au maintien de l’idéologie des “belles demeures” », Maïa Drouard prend pour objet le travail d’institutionnalisation de la préservation du patrimoine, sous l’action notamment d’associations telle que Demeure historique ou celle des Vieilles maisons françaises. L’auteure souligne alors que cette patrimonialisation de propriétés privées, réalisée au nom de l’intérêt général, masque en réalité des inégalités de traitement entre propriétaires. En effet, avec la création de la Fondation du patrimoine, dans laquelle siègent des représentants de ces associations, les défenseurs des « belles demeures » obtiennent la défiscalisation des travaux sur les biens immobiliers ayant obtenu le label délivré par cette même fondation ainsi que des aides financières. Plus encore, pour Maïa Drouard, cette dynamique participe de l’inscription au sein du champ culturel d’une pensée réactionnaire, se positionnant contre l’« égalitarisme culturel » dont auraient été porteuses les politiques culturelles des années 1980. Pour sa part, Sylvain Laurens s’intéresse au Club de l’horloge, créé dans la première moitié des années 1970 par des hauts fonctionnaires, futurs cadres du Front national (« Le Club de l’horloge et la haute administration : promouvoir l’hostilité à l’immigration dans l’entre-soi mondain »). Revenir sur son histoire apporte un éclairage nouveau sur le processus de respectabilisation du Front national qui, pour l’auteur, « ne s’appuie pas seulement sur une stratégie médiatique, mais s’accompagne depuis plusieurs années d’une tentative de séduction quasi continue de petits noyaux de grands commis de l’État » (p. 73). Tandis que la neutralité politique est une exigence professionnelle pour les hauts fonctionnaires, l’auteur fait remarquer que les clubs constituent des espaces de sociabilité permettant de tisser des liens entre dirigeants politiques et représentants des grands corps de l’État. Dans le cas du Club de l’horloge, celui-ci se constitue comme passeur au sein de la haute fonction publique des idées développées par le GRECE et des théories néo-racialistes. La stratégie d’influence de ses membres passe notamment par la rédaction de notes ou d’articles à destination de revues administratives dans lesquelles ils font passer certains de leurs éléments doctrinaux. Ces deux contributions, richement documentées, offrent ainsi un tableau de l’ancrage de certains représentants de l’extrême droite au sein de la haute administration. Néanmoins, comme le souligne Sylvain Laurens, elle ne permettent pas de saisir la réalité de leur influence politique.

Les articles de Samuel Bouron et de Stéphanie Chauveau prennent pour objet deux groupes politiques d’extrême droite. Le premier auteur propose une plongée au sein des Jeunesses identitaires (« Un militantisme à deux faces. Stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires »). Cette contribution est originale de par la méthode d’enquête mobilisée, l’observation participante incognito, et remarquable par l’implication qu’elle suppose de la part du chercheur. Samuel Bouron a ainsi suivi une formation militante au sein de la section parisienne des Jeunesses identitaires durant une année. L’auteur analyse les stratégies développées par ce groupe pour diffuser son idéologie et souligne que ses membres entendent « s’intégrer dans différentes institutions républicaines, qu’ils dénoncent pourtant, non pas pour s’y convertir mais pour tenter de reconquérir “par le bas” un territoire qu’ils auraient perdu » (p. 45–46). Pour cela, les membres des Jeunesses identitaires s’attachent à rendre leur groupement « présentable » afin de légitimer son action dans le champ politique. Aussi, certains militants se professionnalisent en suivant une formation – notamment aux techniques de communication, afin de faciliter leur accès aux médias ‑ et cherchent à rendre discrètes les actions « radicales ». Néanmoins, pour l’auteur, cette stratégie de professionnalisation et de dépolitisation du discours ne doit pas amener à la conclusion d’une rupture avec le radicalisme politique. Ce positionnement s’exprime davantage dans le cadre des espaces de sociabilité militante ‑ les Maisons de l’identité ‑ où, hors de portée du regard de leurs adversaires ou des journalistes, les membres des Jeunesses identitaires peuvent adopter des registres d’action militants moins légitimes.

Dans son article intitulé « Au-delà du cas Soral. Corruption de l’esprit public et postérité d’une nouvelle synthèse réactionnaire », Stéphanie Chauveau s’attache, quant à elle, à déconstruire l’essor de l’organisation politique d’Alain Soral : Égalité & réconciliation. Sans pour autant les rejeter en bloc, l’auteure entend dépasser les études faisant reposer cette réussite sur les appuis financiers reçus par divers réseaux ou bien sur son discours réactionnaire. À cette fin, elle propose un angle d’analyse particulièrement stimulant : pour comprendre le succès politique d’Alain Soral, il convient de prendre en compte son capital médiatique et la manière dont il l’a constitué. Pour cela, il faut donc réinscrire la trajectoire de cet acteur dans le contexte plus large du champ médiatique et de ses évolutions. Pour Stéphanie Chauveau, la libéralisation de l’audiovisuel à partir des années 1980 a entraîné la recherche des « bons » scores médiamétriques et, partant, celle d’invités politiques à même de les faire augmenter. Selon les mots de l’auteure, « la valeur politique des invités se double désormais ouvertement d’une prise en compte de leur valeur “commerciale” » (p. 101–102). C’est dans ce contexte que Jean-Marie Le Pen voit ses interventions sur différents plateaux de télévision se multiplier et qu’émerge la figure de l’éditorialiste impertinent et transgresseur ‑ dont Alain Soral est un des représentants. Cette contribution pointe ainsi le traitement « esthétique » de la politique, qui empêche toute démarche critique de la pensée diffusée.

In fine, bien qu’inégal dans la portée analytique des contributions, ce numéro de la revue Agone dessine des pistes de recherche stimulantes sur les processus de diffusion d’une pensée réactionnaire au sein de divers espaces sociaux dominants.

Elise Roullaud
Lectures , septembre 2014
Identitaires: la plongée inédite d'un chercheur infiltré

Le chercheur Samuel Bouron a pu accéder pendant un an aux formations des Jeunesses identitaires. Derrière la stratégie médiatique de ce mouvement, il met à jour son opération de conquête « par le bas », qui consiste à se « mélanger à la masse » et s’intégrer dans les institutions républicaines qu’ils dénoncent. Un travail dont le Front national récolte en partie les fruits.

Porte-parole de la colère des « sans-grades ». C’est ainsi que le Front national et plus généralement l’extrême droite aiment à se présenter. Depuis plusieurs années, ce leitmotiv est repris par médias et sondeurs. Se réclamant de cette légitimité « par en bas », les réactionnaires d’aujourd’hui opèrent un important travail de normalisation qui mélange références de droite et de gauche et s’appuie sur différentes fractions du champ du pouvoir: la haute fonction publique, les fondations culturelles d’utilité publique, la philosophie ou la sociologie académique, le monde des lettres…

Bien au-delà des seuls succès électoraux du FN, la revue Agone explore, dans son numéro 54 à paraître le 13 juin, cette nébuleuse qui constitue le terreau du rôle social que commence à jouer l’extrême droite: reprise des codes de la sociabilité mondaine, diffusion dans les vernissages, les salons académiques, l’édition et la littérature; développement de réseaux parmi les élites à travers le Club de l’Horloge et le GRECE; formation des Identitaires pour conquérir « par le bas » les institutions républicaines.

À rebours de l’hypothèse du « brouillage idéologique », relayée par nombre de médias, qui soutient que l’extrême droite, et notamment Marine Le Pen, auraient opéré une épuration de leurs membres les plus radicaux pour rendre leur parti « respectable », le chercheur Samuel Bouron démontre dans ce numéro que si l’extrême droite se professionnalise dans le champ médiatico-politique, elle n’a pas rompu pour autant avec le radicalisme politique.

Ce doctorant en sociologie à l’université de Picardie Jules-Verne, membre du centre de recherches CURAPP, a cherché à comprendre comment les militants parvenaient à résoudre cette contradiction. Il a infiltré pendant un an la formation militante des Identitaires, en devenant membre du Projet Apache, la section parisienne des Jeunesses identitaires (lire notre boîte noire). L’objectif: accéder aux « coulisses » de l’organisation, non pas pour « faire un catalogue de déclarations racistes » et « mener une dénonciation morale », mais pour « appréhender la façon dont se structure le mouvement ».

Samuel Bouron a exploré la stratégie « métapolitique » des Identitaires qui consiste à se « mélanger à la masse », à s’intégrer dans différentes institutions républicaines qu’ils dénoncent pourtant, « non pas pour s’y convertir, mais pour tenter de reconquérir “par le bas” un territoire qu’ils auraient perdu ». Il décrypte les piliers de cette stratégie: un modèle organisationnel inspiré de l’appareil communiste, une professionnalisation médiatique pour apparaître « apolitique », une visibilité limitée aux militants qui ont suivi une formation spécifique, dans des lieux autogérés.

Ainsi, les manifestations de la « radicalité » sont devenues plus discrètes en public, comme en témoigne la mise au placard de la panoplie bonehead – en particulier le crâne rasé. Parallèlement, les Identitaires s’inspirent aussi des références de gauche (SOS Racisme, Greenpeace, Act Up, le mouvement décroissant, le mouvement squat19, le groupe Noir Désir, le mouvement antifasciste radical, etc), estimant que le succès politique de la gauche s’explique par son hégémonie dans le secteur culturel.

Ils ambitionnent ainsi d’investir des domaines restés relativement vierges: un Wikileaks identitaire, une application Novopress 20 pour tablettes et smartphones, la création de France Pétitions, un site de sondages, l’ouverture d’un nouveau réseau social en ligne, d’un site de rencontre ethnique ou encore d’un site de soutien scolaire.

Les Identitaires innovent surtout dans la communication, où ils comptent plusieurs professionnels, et excellent dans l’art du « buzz » médiatique (en témoignent leurs actuelles « tournées anti-racaille » dans le métro, leur occupation de la terrasse du siège du PS en 2013, leur « apéro saucisson-pinard » en 2010). Tous les cadres sont formés aux techniques de communication: rédaction d’un communiqué de presse, élaboration d’un site Internet, réalisation d’un modèle graphique pour la création d’une bannière ou d’un pochoir, prise de parole en public. « L’enjeu est de ne jamais faire amateur. (...) Les actions symboliques sont pensées comme des produits de communication à destination des journalistes », explique Samuel Bouron.

Cette stratégie a montré son efficacité dans les médias, mais pas encore dans les urnes: c’est le Front national qui semble récolter les fruits de leur travail. Si Marine Le Pen a refusé toute alliance avec les Identitaires, elle peut s’offrir les services de leurs meilleurs éléments, tout en les tenant à distance des postes politiques les plus gratifiants. Ainsi, Arnaud Menu-Naudin, le rédacteur en chef de Novopress – site dont est à l’origine le Bloc identitaire–, a été recruté en 2014 comme assistant du groupe frontiste au Conseil général de Lorraine. De même, lors du mouvement anti « mariage pour tous », les Identitaires ont pu apporter leur savoir-faire en matière de communication et participer à la structuration du mouvement. À cette occasion, certains ont noué des relations avec Marion Maréchal-Le Pen.

Marine Turchi
Mediapart , 12/06/2014
"Les beaux quartiers de l'extrême droite"
Le samedi 24 janvier 2015    Marseille (13)

L’extrême droite continue de fasciner les médias, lesquels entretiennent le cliché du vote Front national contestataire. Mais au sein de quels espaces sociaux l’extrême droite existe-t-elle et diffuse-t-elle ses idées ? Quelles relations entretient-elle avec le pouvoir politique, les intellectuels, les fondations culturelles ou la haute fonction publique ?

Samuel Bouron et Maïa Drouart, sociologues au centre universitaire de recherche sur l’action publique et le politique et coordinateurs du numéro 54 de la revue Agone « Les beaux quartiers de l’extrême droite », débattront lors de la rencontre organisée par les éditions Agone, en collaboration avec l’Alcazar – Bibliothèque de Marseille à vocation régionale (BMVR), le samedi 24 janvier à 16h dans la salle de conférences.

” Les beaux quartiers de l’extrême droite ” – Enquêtes de Samuel Bouron et Maïa Drouart
Le 24 janvier à 16h à l’Alcazar (BMVR) – salle de conférences
Avec le soutien de la Ville de Marseille

Réalisation : William Dodé