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Agone 56
« Porte-parole, militants et mobilisations »

Parution : 14/04/2015

ISBN : 9782748902242

Format papier
224 pages (15 x 21 cm) 20.00 €
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Coordination : Baptiste Giraud, Julian Mischi et Étienne Penissat
« C’est le train-train de la vie syndicale puis, un beau matin, on vous appelle. Le patron me dit : ”Voilà, je vais annoncer ce soir que je suis dans l’obligation de virer 250 personnes. Je vous le dis en avant-première.” Vous pensez, c’est 9 heures du matin, j’ai peut-être pas bien compris, je vais lui faire répéter. Et là, c’est vraiment un choc, parce que tout de suite vous réalisez que des mecs que vous côtoyez depuis des années vont se faire virer. Vous êtes assis, scotché, et il vous arrive deux tartes dans la gueule. Mais là où j’ai été surpris, c’est que je pensais que ça allait secouer les mecs, et rien. Ça bougeait pas. Il a fallu que je monte sur l’estrade et là, j’ai vu pour la première fois de ma vie un monde fou. J’ai pensé : t’es là, t’y vas. C’est marrant ce calme relatif. Comme s’ils attendaient que quelqu’un prenne la décision pour eux pour dire, on arrête. Il fallu lancer le truc. Et une fois qu’on a dit qu’il fallait y aller, c’était fini, ils n’attendaient que ça. »

Chaque mobilisation est exposée au risque d’être récupérée par les appareils militants. Tout en éclairant les risques de bureaucratisation et de confiscation des mouvements sociaux dans les processus d’organisation et de représentation, ce numéro se donne pour but de contrer le dénigrement (dans l’air du temps) de l’ensemble des militants au motif qu’ils seraient de toute façon intéressés aux prises de position. Ce dossier veut ainsi contrer l’idée que tous les permanents syndicaux seraient les mêmes – des dirigeants nationaux – alors qu’il est parfaitement possible d’être déchargé de ses heures de travail pour faire de l’action militante (et donc, être en position de force face au patronat, lui aussi organisé) tout en restant profondément lié à son entreprise et à ses collègues.

Au sommaire :

Porte-parole, militants et mobilisations : Éditorial, par Baptiste Giraud, Julian Mischi et Étienne Penissat - "Les mouvements populaires. Comment ils réussissent, pourquoi ils échouent", par Richard A. Cloward et Frances Fox Piven - "Un usage contrôlé de la grève. Le « sens des limites » d’un délégué syndical de la CGT", par Baptiste Giraud - "Freins et incitations à la promotion des ouvrières dans les syndicats dans les années 1970", par Fanny Gallot - "Entre apprentissage syndical et insubordination ouvrière : les délégués de chaîne de Citroën et Talbot (1982-1983)", par Vincent Gay - "Préserver un entre-soi populaire. Portrait d’un porte-parole associatif comme rempart face aux élus locaux", par Cyrille Rougier - "Construire la demande de participation pour asseoir le marché de la démocratie participative", par Alice Mazeaud et Magali Nonjon - "Sous le bonnet, la classe. Retour sur le mouvement des « Bonnets rouges »", par Marion Rabier

Histoire radicale : "1936 : les comités révolutionnaires en Espagne", par Ronald Fraser - "En catalogne libertaire. Un « simple militant » de la Gauche révolutionnaire de la SFIO témoigne sur Barcelone en juillet 1936", par Maurice Jaquier

Que portent les porte-parole ?

Les mouvements populaires. Pourquoi ils réussissent, comment ils échouent, Richard A. Cloward et Frances Fox Piven
Les mouvements de protestation sont déterminés par leur contexte, et non par l’action délibérée de ceux qui les organisent et en prennent les commandes. Les contraintes sont incontournables. Pourtant, à l’intérieur du cadre qu’elles délimitent, il reste une certaine latitude pour l’action délibérée. Les organisateurs décident de faire telle chose, et ce choix affecte le cours du mouvement. Si la marge de manœuvre est moindre qu’ils ne l’auraient souhaité, elle n’augmente cependant pas quand ils se comportent comme si les contraintes institutionnelles n’existaient pas, en optant pour des stratégies qui ne tiennent aucun compte de la situation réelle. Il est plus judicieux de prendre la mesure de ces contraintes, et de mettre à profit la latitude restante pour renforcer l’influence que peuvent gagner les classes populaires.

Un usage contrôlé de la grève. Le « sens des limites » d’un délégué syndical de la CGT¨, Baptiste Giraud
L’institutionnalisation de l’action syndicale est loin de concerner uniquement l’élite des dirigeants syndicaux. Avec la généralisation des négociations au niveau des entreprises, les syndicalistes de terrain voient eux aussi leur activité militante absorbée par un travail de représentation institutionnelle. Dans le monde académique comme dans l’univers militant, l’intégration des représentants syndicaux est d’ailleurs souvent posée comme un frein au développement des luttes syndicales. Selon cette hypothèse, les militants syndicaux, trop occupés à faire fonctionner les institutions représentatives du personnel et à négocier de multiples accords avec les directions, auraient déserté le terrain de l’action collective.

Un processus ambigu. Freins et incitations à la promotion des ouvrières dans les syndicats dans les années 1970, Fanny Gallot
Malgré ses limites, le volontarisme en matière de féminisation des rangs militants a permis à la fin des années 1968 l’accroissement de la part des femmes et des ouvrières dans les structures syndicales. Cependant, les freins à l’engagement des femmes que sont le travail domestique, la répression patronale, l’opposition des maris, l’idée selon laquelle le syndicalisme est l’affaire des hommes, etc., continuent de peser. La division sexuée du travail se trouve transposée dans le syndicalisme, avec ce qu’elle implique matériellement comme division des tâches, mais aussi comme discours de la domination masculine.

Entre apprentissage syndical et insubordination ouvrière. Les délégués de chaîne de Citroën et Talbot (1982–1983), Vincent Gay
Les délégués de chaîne ne sont pas l’émanation d’une organisation collective issue de la grève, telle que pourrait l’être un comité de grève cherchant à se structurer durablement. Cette nouvelle figure militante instaure un type inédit de représentation des salariés qui interroge les pratiques syndicales basées sur la prééminence des délégués élus dans les instances de représentation du personnel. Les délégués de chaîne sont institués au sein du groupe ouvrier, validés par les organisations syndicales, mais ils ne sont pas reconnus par les instances représentatives. Ils sont l’expression d’un collectif ouvrier, qui se construit au plus près de la base, tout en restant des éléments des sections syndicales d’atelier. Chaque syndicat essaye alors de définir leur rôle.

Préserver un entre-soi populaire. Portrait d’un porte-parole associatif comme rempart face aux élus locaux, Cyrille Rougier
Contre l’idée que l’ascension sociale agirait comme un facteur puissant de politisation, les trajectoires ascendantes de personnes issues des classes populaires peuvent les familiariser avec les modalités de fonctionnement du champ politique sans pour autant les conduire à une forme d’enchantement de ce champ. Loin d’inciter à multiplier les initiatives, la connaissance accrue du jeu politique, liée à l’ascension sociale, fournit au contraire une raison de s’en auto-exclure. En définitive, cette perception du politique vient justifier ou légitimer des comportements conformes aux attentes des dominants puisqu’elle implique à la fois une acceptation minimale du jeu politique tout en alimentant une auto-exclusion.

De la cause au marché de la démocratie participative, Alice Mazeaud et Magali Nonjon
Tous les dispositifs participatifs reposent sur le même postulat d’une demande de participation, comme si cette demande allait de soi. Pour exister et faire fructifier leur position, les professionnels de la participation doivent faire vivre une « demande sociale de papier » et devenir des intermédiaires entre les citoyens et les élus. Il s’agit pour eux d’administrer la preuve du succès participatif en déployant des techniques et des procédures qui relèvent aujourd’hui moins de l’espace militant que de celui des communicants et des experts en marketing.

Sous le bonnet, la classe : retour sur le mouvement des Bonnets rouges, Marion Rabier
La mobilisation des Bonnets rouges à l’automne 2013 n’est pas une simple « conjonction de ras-le-bol », une révolte qui aurait vu les Bretons se soulever au nom d’une identité commune. Elle a été rendue possible par une mobilisation patronale de longue date contre l’écotaxe, ainsi que par le travail entrepris par un patronat identitaire qui, sous couvert d’une identité régionale englobante et fédératrice, porte un projet politique et économique bien spécifique. Et si des salariés ont adhéré aux mots d’ordre avancés par des porte-parole patronaux, d’autres ont dénoncé cette convergence et ont tenté de résister en organisant des manifestations concurrentes – même si ces dernières ont été moins mobilisatrices que celles des Bonnets rouges.

Histoire radicale
Retours en Espagne révolutionnaire

Un « simple militant » de la tendance Gauche révolutionnaire de la SFIO à Barcelone en juillet 1936, par Maurice Jaquier, présenté par Thierry Discepolo

1936 : les comités révolutionnaires en Espagne, par Ronald Fraser
traduit de l’anglais par Celia Izoard, présenté par Thierry Discepolo

Dossier de presse
Syndicalisme et bureaucratisation des luttes Zones subversives, 29 août 2015
Syndicalisme et bureaucratisation des luttes

Les luttes sociales se heutent à l’encadrement des partis et des syndicats. L’autonomie des luttes passe par une critique de la bureaucratie et du syndicalisme.

La bureaucratisation et la délégation du pouvoir demeurent les dérives les plus importantes des mouvements sociaux. Le numéro 56 de la revue Agone est consacré aux porte-parole, militants et mobilisations. « La confiscation des protestations populaires et le détournement des luttes par les appareils militants sont des risques inhérents aux mobilisations collectives », présentent Baptiste Giraud, Julian Mischi et Etienne Pénissat. Des débuts du mouvement ouvrier jusqu’aux insurrections récentes du Printemps arabe, les luttes sociales s’embourbent souvent dans la bureaucratisation.

La réflexion sur la délégation de pouvoir dans les mouvements sociaux peut se nourrir de la sociologie américaine. Les leaders des mobilisations populaires deviennent des professionnels de la lutte qui modèrent la radicalité des exploités contre l’ordre social. « L’institutionnalisation des mobilisation se réalise au prix d’une domestication de leur charge révolutionnaire », résument les trois universitaires. Roberto Michels dénonce une « tendance à l’oligarchie » dans les organisations du mouvement ouvrier. Les partis révolutionnaires se muent en simples organes d’opposition parlementaire pour permettre à ses dirigeants de défendre leurs intérêts spécifiques et leurs positions de pouvoir. En revanche, les actions contestataires peuvent se coordonner « à la base » et rester sous le contrôle des classes populaires.

Les dirigeants syndicaux, comme ceux de la CGT, deviennent une élite militante qui exerce des activités institutionnelles de porte-parole et accèdent à des conditions de vie et milieux sociaux largement déconnectés des classes populaires. La distance ne cesse de se creuser entre les dirigeants syndicaux et les travailleurs. L’éloignement social s’observe à travers les styles de vie et types de fréquentation.

L’institutionnalisation des syndicats permet de s’organiser de manière légale dans l’entreprise et peut fournir des outils pour construire des rapports de force, mais favorise aussi leur domestication. Les mouvements sociaux doivent conserver leur autonomie face aux classes dominantes.

Spontanéité et encadrement des luttes

Les sociologues Richard A. Cloward et Frances Fox Piven analysent différentes mobilisations qui se déroulent aux États-Unis, notamment les mouvements de chômeurs des années 1930 et les luttes des noirs pour les droits civiques dans les années 1960. L’organisation du mouvement vide les protestations populaires de leur force subversive. Les leaders structurent les mobilisations et se transforment en professionnels de la lutte. Ils font des compromis avec les autorités pour assurer leur position. La contestation spontanée est canalisée lorsqu’elle passe de la rue et des usines aux salles de réunions et aux salons institutionnels. La réussite de l’organisation débouche vers l’échec du mouvement.

Les moyens de coercition physique et les moyens de production des richesses sont contrôlés par une même classe dirigeante. Le système électoral représentatif vise à dissimuler cet accaparement du pouvoir. Pour les pauvres, la seule forme de protestation consiste à bafouer les normes politiques. Un changement sur le plan de la conscience et des comportements peut permettre l’émergence d’un mouvement de protestation. « Un grand nombre d’individus, qui d’ordinaire se plient à l’autorité de leurs gouvernants et reconnaissent la légitimité du cadre institutionnel, en viennent à penser que ces gouvernants et ce cadre sont injustes et mauvais », décrivent les deux sociologues.

Les personnes d’ordinaire fatalistes exigent alors un changement en dehors du cadre existant. Les personnes qui se considèrent impuissantes prennent conscience de leur capacité d’agir et tente de prendre leur vie en main. Des grèves, des manifestations, des émeutes éclatent alors à grande échelle. « D’abord, les gens se rebellent en nombre ; ils se mettent à transgresser les traditions et les lois auxquelles ils se plient d’habitude, et ils défient les autorités devant lesquelles ils s’inclinent en temps normal », observent les deux universitaires. La lutte permet de sortir de l’acte individuel pour devenir un mouvement collectif.

Pourtant, la plupart des gens se conforment aux contraintes sociales dans leur vie quotidienne. Ils se plient aux règles et aux rythmes dictés pour gagner leur vie. L’environnement social est considéré comme juste et inévitable. Mais les pauvres peuvent aussi se révolter, briser les chaînes du conformisme dans lesquelles les enferment le travail, la famille et l’environnement social. Les classes populaires se révoltent, mais uniquement dans certaines circonstances exceptionnelles. La colère et la frustration, combinée avec une crise des institutions de contrôle social, peuvent déboucher vers des révoltes. C’est surtout lorsque la situation entraîne une rupture dans la vie quotidienne que des mouvements émergent. Le confort de la routine du travail ne permet plus de survivre. Seules des conditions exceptionnelles expliquent la révolte. Rosa Luxemburg estime que les organisations du mouvement ouvrier ne peuvent pas prévoir les explosions sociales.

La révolte explose lorsque la colère sort des normes politiques imposées par le système représentatif électoral. Les personnes qui se révoltent agissent par rapport à leur expérience quotidienne. Le patron, le contremaître, l’administration qui contrôle ou le propriétaire sont les cibles immédiates. Les classes dirigeantes, l’État et le capitalisme demeurent des ennemis plus abstraits et lointains. Les prolétaires luttent localement, et s’en prennent à de simples exécutants, plutôt que de s’attaquer à des administrations centrales à l’autre bout du pays. Lorsque les contestations locales se généralisent, le mouvement peut construire un rapport de force plus global.

Pour endiguer un mouvement d’ampleur, le pouvoir doit satisfaire les revendications. Les groupes qui refusent les concessions et veulent continuer la lutte peuvent alors être isolés et réprimés plus facilement. Les réformes débouchent également vers une institutionnalisation des luttes. Dans les années 1930, le droit de se syndiquer permet l’abandon de la grève sauvage au profit de pratiques légalistes et juridiques. Dans les années 1960, le droit de vote des noirs orientent les leaders du mouvement vers la normalisation politicienne et la bureaucratisation à travers la participation aux élections.

La protestation découle de changements sociaux. Elle n’est pas créée par ceux qui l’organise et en prennent les commandes. Les changements politiques découlent de la protestation de masse et des perturbations, et non pas des organisations.

Syndicalisme et bureaucratie locale

Baptiste Giraud évoque le rôle des syndicats dans les entreprises. Les organisations de salariés contribuent à impulser des conflits sociaux à travers leur militantisme. Mais les syndicats tentent également d’encadrer et de canaliser la révolte qui s’exprime. « S’ils facilitent par leur activisme militant l’entrée des salariés dans des actions protestataires, les syndicalistes contribuent également à canaliser les modalités d’expression du mécontentement », constate Baptiste Giraud. Les syndicalistes imposent des limites dans l’usage de la grève qui doit se conformer au cadre des revendications et à des formes légitimes. En 2008 et en 2010, la CGT refuse la stratégie de la grève générale et préfère des journées d’action espacées dans le temps. Les syndicats refusent un affrontement radical avec le gouvernement et le patronat pour conserver leur rôle de négociateurs privilégiés.

Une bureaucratisation des syndicats renforce l’importance des ressources institutionnelles et des négociations collectives pendant les luttes sociales. Le nombre de permanents et de professionnels du syndicalisme ne cesse d’augmenter. La conflictualité sociale diminue pour préserver l’accès aux ressources institutionnelles qui permettent le bon fonctionnement du syndicat. Une bureaucratie se forme également au niveau local, à l’échelle des entreprises. Les responsables du personnel n’ont souvent aucun ancrage militant. Mais les pratiques de négociation peuvent aussi se combiner avec l’usage de la grève.

L’exemple des syndicalistes CGT d’une entreprise de fabrication de champagne permet de montrer les mécanismes de canalisation de la lutte sociale. La CGT semble fortement implantée dans cette entreprise marquée par une longue histoire de révoltes ouvrières. Le syndicat n’a alors aucune difficulté pour mobiliser les salariés. Les militants cherchent « à entretenir leur fort pouvoir de mobilisation, tout en maintenant l’affrontement avec la direction dans des limites jugées raisonnables », observe Baptiste Giraud.

Les débrayages sont fréquents et permettent de défendre les intérêts des salariés. Mais les syndicalistes refusent de lancer un mouvement de grève pendant les vendanges. Ils s’identifient à l’entreprise et ne veulent pas la mettre en péril. « Le conflit, ça doit être un conflit raisonné. C’est ça le changement aussi. Il faut raisonner, modérer les esprits », affirme un délégué du personnel. Il s’oppose au discours jugé trop politique des dirigeants CGT de sa branche, trop axé sur la lutte des classes à son goût. Il privilégie au contraire la négociation.

Les syndicalistes doivent être acceptés par les salariés comme des porte-parole légitimes, mais doivent également apparaître comme des interlocuteurs pour la direction et les pouvoirs publics. Pour cela, il faut montrer qu’ils encadrent la colère des salariés et la modère. Le délégué du personnel est même promu à la direction des ressources humaines. L’engagement syndical permet d’accéder à des positions professionnelles plus gratifiantes. La grève et le rapport de force ne sont plus considérés comme des préalables indispensables à la négociation.

Les femmes étouffées par la bureaucratie

Fanny Gallot observe la faible représentation des ouvrières dans les syndicats. Les femmes accèdent beaucoup moins à des fonctions de déléguées syndicales que les hommes. Les ouvrières mariées assurent l’essentiel des tâches domestiques. Le syndicat ne prend pas en compte ce problème. Ensuite, les femmes ne sont pas incitées à militer et à prendre la parole. Ce sont toujours les hommes qui monopolisent les postes à responsabilité.

Les formations doivent permettre de pallier le manque de confiance en elles ressentit par les ouvrières. Mais la formation généraliste demeure très genrée et s’appuie sur des ressources théoriques dont les hommes disposent davantage. Les ouvrières préfèrent s’exprimer directement sur les expériences qu’elles mènent dans leurs usines. Les hommes manient un jargon technique et les femmes ne se sentent pas à la hauteur. Les ouvrières privilégient les problèmes concrets de la vie quotidienne au langage abstrait. Le militantisme leur impose de s’éloigner de leur vécu pour se conformer à une idéologie.

Les ouvrières se sentent mal à l’aise dans les commissions féminines qui les mettent à l’écart. Elles se sentent enfermées dans un créneau spécifique et éloignées des préoccupations générales. Les ouvrières veulent être partie prenante de l’activité générale du syndicat plutôt que de parler de crèche et de vaisselles considérés comme étant des problèmes spécifiques aux femmes. Les ouvrières rejettent pour ces mêmes raisons les groupes non mixtes valorisés par le féminisme bourgeois. Les militants masculins restent imprégnés par la conception traditionnelle de la femme.

Les hommes encouragent les ouvrières à créer une « équipe de femmes » dans un attitude paternaliste. A travers une commission féminine, « l’investissement des ouvrières est canalisé, cloisonné, et ne risque pas de porter préjudice au fonctionnement masculin habituel », observe Fanny Gallot.

Les femmes qui veulent militer doivent se fondre dans le moule masculin. Elles doivent mettre en avant des revendications féminines, mais qui ne relèvent pas de la vie privée. Elles doivent reproduire les comportements masculins. Les syndicalistes hommes ne cessent de les renvoyer à leur identité de femme. Par exemple, le salaire des ouvrières est considéré comme un complément pour s’acheter du maquillage. Les femmes qui accèdent à des postes à responsabilité se heurtent à des discours décourageants et culpabilisants. Ces propos s’accompagnent d’une division sexuée du travail dans le syndicat où les femmes doivent se contenter de tâches ingrates et peu valorisantes. Les femmes préfèrent lutter dans leur usine plutôt que de rejoindre la bureaucratie syndicale.

Les immigrés face aux bureaucrates

Vincent Gay se penche sur les luttes des travailleurs immigrés. Dans les années 1968, de nombreux conflits sociaux sont menés par des immigrés. Ils ne disposent pas vraiment de soutien de la part des syndicats et s’organisent par eux-mêmes. « Les exigences d’autonomie et de contrôle des luttes par les premiers concernés butent contre les risques de confiscation des mobilisations collectives par les appareils syndicaux ou politiques », analyse Vincent Gay. Les immigrés rentrent dans les syndicats, ce qui crée des tensions avec les bureaucraties.

Dans les années 1980, des luttes éclatent dans les usines Talbot et Citröen, en particulier à Aulnay-sous-bois. Les immigrés sont nombreux dans ces usines. Ils se heurtent au patronat et au syndicalisme indépendant qui collabore avec la direction. Les grévistes de 1982 revendiquent des augmentations de salaires, mais aussi le respect de leur dignité et des libertés syndicales. La CGT et la CFDT se heurtent à des violences et menaces de licenciement. Ils restent donc peu implantés. Mais après le mouvement de grève, les ouvriers rejoignent massivement les syndicats.

Les nouveaux syndicalistes sont des anciens grévistes qui n’ont aucune expérience militante. La fonction de délégué de chaîne apparaît. Ce type de représentation est institué par le groupe des ouvriers mais n’est pas reconnu par les instances représentatives du personnel. L’activité des délégués de chaîne se centre sur leur lieu de travail. Ils ne participent pas aux négociations avec la direction de l’entreprise.

Les patrons, les cadres et les contremaîtres perçoivent les délégués de chaîne comme un pouvoir ouvrier non institutionnel qui les menace. Les syndicalistes de la CGT dénoncent également leur contestation permanente et leur refus de se conformer aux consignes syndicales. Au contraire, la CGT doit « éteindre les incendies ». Les arrêts intempestifs de la chaîne et les grèves sauvages sont jugés incompatibles avec une véritable activité syndicale. La morale ouvrière s’attache au contraire à un respect du travail.

Les conflits au sein de la CGT recouvrent une opposition entre français et immigrés, mais surtout un clivage de classe entre les ouvriers spécialisés et les ouvriers qualifiés. La défense de l’emploi demeure centrale pour les syndicalistes. Au contraire, les ouvriers immigrés insistent sur les conditions de travail, les relations hiérarchiques et sur les libertés dans l’entreprise.

Dépasser le syndicalisme

Les analyses de la revue Agone ne visent pas à liquider toute forme de syndicalisme, mais tentent de mieux comprendre ses dérives. En période d’absence de contestation généralisée, le syndicalisme de base permet de défendre ses intérêts immédiats et ses conditions de vie. C’est sans doute la forme de militantisme la plus en prise avec les réalités du quotidien et la plus éloignée du folklore gauchiste inoffensif.

En revanche, lorsque des mouvements sociaux explosent, le cadre syndical doit impérativement être dépassé. Des formes d’organisation nouvelles se créent spontanément et les syndicats tentent de les encadrer ou de les étouffer. Les bureaucrates n’ont clairement pas intérêt à un changement radical de société car ils risquent alors de perdre leur petit pouvoir. Les syndicats sont d’ailleurs hostiles à toute forme de rupture révolutionnaire et paniquent dès qu’une lutte semble échapper à leur contrôle.

La revue Agone privilégie ici une approche sociologique, avec les classiques comme la « loi d’airain de l’oligarchie ». Cette analyse permet de comprendre la formation des bureaucraties et la création de véritables professionnels de la contestation. Mais une approche plus historique peut se pencher sur les grands mouvements de révolte passés et observer le rôle des syndicats. Pendant le mouvement de 1936 ou encore en Mai 68, les syndicalistes se rangent aux côtés du patronat et du gouvernement pour exiger des négociations. Ils appellent rapidement à la reprise du travail et à l’arrêt de la lutte.

Enfin, le syndicalisme semble attaché à une morale du travail. Même les anarcho-syndicalistes n’échappent pas à ce travers comme le montre l’insurrection dans l’Espagne de 1936–37. Le syndicat de remet pas en cause la centralité du travail et s’attache à un mode de production performant. Pour cette raison, le syndicalisme rejoint la routine militante qui sépare la lutte de la vie quotidienne. Les augmentations de salaires priment sur les améliorations qualitatives de la vie quotidienne.

Zones subversives, 29 août 2015
Le mercredi 15 juin 2016    Marseille (13)
Que portent les porte-parole ? Rencontre avec Baptiste Giraud, coordinateur du n°56 de la revue Agone

Des débuts du mouvement ouvrier jusqu’aux insurrections récentes du Printemps arabe, la bureaucratisation et la délégation du pouvoir demeurent les dérives les plus importantes des mouvements sociaux. S’appuyant sur des études inédites en France et des enquêtes de terrain, Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique à l’université Aix-Marseille II, a coordonné le numéro 56 de la revue Agone “Porte-parole, militants et mobilisations”. Un dossier éclairant sur ces risques institutionnels, souhaitant dépasser l’idée que les permanents syndicaux seraient tous des dirigeants nationaux, et montrer que l’action militante, en conservant son autonomie, peut construire un rapport de force en faveur des salariés au sein d’une entreprise.

le mercredi 15 juin 2016 à 17h30
à la bibliothèque l’Alcazar
58, Cours Belsunce
Marseille (13)

Avec le soutien de la Ville de Marseille.

Le samedi 9 avril 2016    Marseille (13001)
Que portent les porte-parole ? Rencontre avec Baptiste Giraud, coordinateur du n°56 de la revue Agone

Des débuts du mouvement ouvrier jusqu’aux insurrections récentes du Printemps arabe, la bureaucratisation et la délégation du pouvoir demeurent les dérives les plus importantes des mouvements sociaux. S’appuyant sur des études inédites en France et des enquêtes de terrain, Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique à l’université Aix-Marseille II, a coordonné le numéro 56 de la revue Agone “Porte-parole, militants et mobilisations”. Un dossier éclairant sur ces risques institutionnels, souhaitant dépasser l’idée que les permanents syndicaux seraient tous des dirigeants nationaux, et montrer que l’action militante, en conservant son autonomie, peut construire un rapport de force en faveur des salariés au sein d’une entreprise.

Samedi 9 avril 2016 à 17h dans la salle de conférences de la bibliothèque de l’Alcazar

Avec le soutien de la Ville de Marseille.

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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net
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