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Le Socialisme en France
Œuvres complètes tome III

Coédition avec le collectif Smolny…
Édition établie et préfacée par Jean-Numa Ducange
Traduit de l’allemand par Daniel Guérin et Lucie Roignant

Parution : 22/10/2013
ISBN : 9782748901870
Format papier : 320 pages (14 X 21 cm)
22.00 €

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Ce volume rassemble les contributions de Rosa Luxemburg sur la politique française – l’affaire Dreyfus, le mouvement ouvrier, le syndicalisme révolutionnaire, etc. Mais à la fin du XIXe siècle, pour la gauche européenne, la grande affaire, c’est collaborer avec les gouvernements bourgeois ou rompre avec le système capitaliste. Depuis les débats de la social-démocratie allemande autour de Bernstein et Kautsky, la révolutionnaire germano-polonaise analyse la guerre de position des ténors du socialisme français, de Jaurès à Guesde et Millerand.

Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg (1871–1919), née en Pologne russe en 1871, est l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social-démocrate allemand de Berlin. Elle maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs.

Rosa Luxemburg aux éditions Spartacus

Les livres de Rosa Luxemburg sur le site

« Que pouvons-nous faire sinon fixer des règles pour la tactique pratique ? Si nous nous en abstenions, quel serait le sens de nos décisions ? Jaurès fait de la lutte des classes et de la solidarité internationale de simples phrases. Quand le ministre socialiste d’un gouvernement bourgeois ne peut pas mettre ses principes à exécution, c’est une question d’honneur pour lui que de démissionner; quand un révolutionnaire est forcé de nier ses principes au sein d’un parti modéré, son honneur lui dicte de se retirer. Cette dissension est déplorable, mais elle est là. Et il n’y a rien de plus révolutionnaire que de reconnaître et de dire ce qui est. La résolution de Dresde [qui condamne les tendances révisionnistes] est un fait historique, c’est un symbole ; acceptez-la et vous rendrez un grand service à la cause du socialisme ! »

> A propos de Rosa Luxemburg aux éditions Agone et Smolny

Dossier de presse
Christophe Goby
La Galipote , Hiver 2015
Emmanuel Jousse
Cahiers Jaurès , Avril 2014
Jean Numa
Vingtième Siècle , Avril-juin 2014
Critique sociale , 27 octobre 2013
Jean-Baptiste Malet
Golias Magazine , novembre - décembre 2013
Sylvain Quissol
Zones subversitves , 22 novembre 2013
Baptiste Eychart
Les Lettres françaises , 7 novembre 2013
Jean-Numa Ducange
L'Humanité , 3 octobre 2013
Compte-rendu

Il fut un temps ou l’Allier tenait la dragée haute au mouvement révolutionnaire. Il fut un temps où le socialisme se proposait le bonheur et l’émancipation des classes laborieuses, et non pas la gestion capitaliste de l’économie. C’était le temps de la conférence des conseils municipaux socialistes à Montluçon en 1898. Dans cette série d’articles de la révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg, on est surpris de l’intérêt qu’elle peut porter à de pareils événements. Il faut rappeler que nous sommes alors vingt ans à peine après la défaite de la Commune de Paris. Ce congrès demande alors la journée de huit heures et un jour de repos hebdomadaire. Rosa Luxemburg raconte que c’est à Roanne en mai 1896 qu’ont été élu des socialistes marxistes. Et qu’ont-ils fait ? Des cantines scolaires, un service gratuit de soins et d’assistance médicale ; le conseil municipal a consacré 75 000 francs pour les chômeurs, augmenté les pensions des invalides, fondé une caisse de retraite pour les employés municipaux. Les premiers enfants sont partis en vacances ! Pas de Play station par contre pour les fils de purotins ?
A Montlucon le conseil municipal a usé d’un droit de coutume facultatif permettant par conséquent aux femmes de voter sur les décisions communales. Rosa Luxemburg fait donc état de ses activités subversives dans le centre de la France. Cependant l’ouvrage présent ne traite pas seulement de notre petit coin de bocage, mais de l’affaire Dreyfus, de la CGT alors anarchiste et de la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. Car la grande question de l’époque est de participer ou non aux gouvernements capitalistes. Pour les socialistes européens qui comprennent la gauche radicale actuelle on peut penser que le sujet est tranché.

Christophe Goby
La Galipote , Hiver 2015
Rosa Luxemburg et le socialisme français

La publication du troisième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, intitulé « Le socialisme en France (1898–1912) », offre un contrepoint saisissant au tome 8 des Œuvres de Jean Jaurès, lui aussi pu- blié l’année passée. Les écrits rassemblés dans les deux volumes traitent essentiellement de la même période, 1899–1902, et éclairent les mêmes circonstances historiques, l’Affaire Dreyfus, la participation ministérielle et l’unité des socialistes français. Le contraste inévitable des deux points de vue permet de saisir « la difficulté du combat internationaliste », comme l’écrit Jean-Numa Ducange dans sa préface, pris entre l’exigence de l’horizon internationaliste et les particularités des mouvements socialistes nationaux1. Rosa Luxemburg, francophone et informée des crises du socialisme français, en lit les évolutions au prisme de la crise ré- visionniste en Allemagne, qui constitue son horizon. Le lecteur peut donc apprécier, au fil des 41 articles traduits dans ce volume par Daniel Guérin et Lucie Roignant, le jeu complexe et délicat entre la construc- tion ouverte d’une connaissance de l’étranger, et l’utilisation de cette connaissance dans des débats internes.

En effet, la majorité des articles publiés dans ce volume a moins pour enjeu de prendre position dans des débats politiques ou doctrinaux, que d’informer le lecteur allemand de la situation française. Textes très courts, parfois enrichis de la reproduction de sources françaises, ces articles trai- tent de l’Affaire Dreyfus ou de l’actualité sociale (les grèves, les fonction- naires, le 1er mai…) et socialiste (congrès, élections…). Ils traduisent rarement une opinion explicite et tranchée de Rosa Luxemburg, et révèlent les points saillants de l’actualité française qui attirent son regard.

Certains textes plus longs, en revanche, retiendront l’attention du lecteur par leur ampleur et par la richesse d’une argumentation serrée, attentive à démonter les ressorts de l’Affaire Dreyfus, d’une part, et de la crise ministérialiste, d’autre part. L’Affaire constitue le prétexte d’une analyse socio-politique remarquablement lucide, dans la lignée des écrits historiques de Marx dont elle reprend la stratégie du dévoilement. Elle y décèle les limites d’une république radicale trahie par la bourgeoisie et trahissant le prolétariat, république vermoulue dont la décadence préci- pitée devance la rupture révolutionnaire. La pensée de Rosa Luxemburg y est manifestement perspicace, comme lorsqu’elle réfute la tentative de coup d’État monarchiste en 1899, mais elle est aussi plus nuancée qu’on ne pourrait l’attendre. Elle écrit ainsi que la crise française « démontre précisément que le rythme de l’évolution bourgeoise est déterminé non seulement par des facteurs économiques, mais aussi par des facteurs po- litiques et historiques, et cela de manière telle que ces facteurs peuvent renverser et démentir n’importe quelle théorie subtile sur les chances de survie de l’ordre capitaliste »2. Ce n’est pas au nom d’un matérialisme rigide et dogmatique qu’elle réfute l’adaptation socialiste à l’ordre du siècle, défendue par Bernstein en Allemagne ou par Jaurès en France, mais en raison d’une vision plus aléatoire encore des conditions histo-riques d’une société. La question de la participation ministérielle, est traitée par Rosa Luxemburg comme une déclinaison de son opposition résolue au révisionnisme de Bernstein. Cette grille de lecture, parfaite- ment expliquée par Jean-Numa Ducange dans sa préface, constitue l’as- sise de la pièce majeure de l’ensemble, « La crise socialiste en France », publiée en 1900. Il s’agit d’abord d’une réfutation du réformisme de Georg von Vollmar, qui avait expliqué par une lettre de Jaurès (reproduite dans le volume 8 des Œuvres), que Millerand était entré au gouvernement avec l’accord du groupe socialiste. Mais il s’agit aussi d’une condamnation du matérialisme et de la stratégie jaurésienne, en fonction des arguments qu’elle oppose au révisionnisme. Elle écrit elle-même : « Nous retrouvons ici, dans la tactique de Jaurès tous les traits de l’opportunisme socialiste tels que nous avons appris à les connaître en Allemagne »3.

L’ensemble de ces articles éclaire ainsi les ambitions et les illusions de l’internationalisme, au fil des réflexions et des réactions d’une de ses principales figures. Avec l’ambition réelle de trouver dans les luttes po- litiques et sociales en France les fondements d’une action internationa- liste, se lit aussi l’utilisation de ces faits dans des arguments propres à la social-démocratie allemande. La dispersion des textes à partir de 1905 montre, s’il en était besoin, que le socialisme français est un prétexte à la réflexion pour Rosa Luxemburg : c’est désormais la Russie révolutionnaire qui attire le regard et interroge l’avenir de la social-démocratie allemande.

1 Jean-Numa DUCANGE, « Rosa Luxemburg et le socialisme français », dans Rosa LUXEMBURG, Le socialisme en France (1898–1912. Œuvres complètes, tome 3.
2. Rosa LUXEMBURG, « La crise en France », dans Ibid., p. 50.
3. Rosa LUXEMBURG, « La crise socialiste en France », dans Ibid., p. 166.

Emmanuel Jousse
Cahiers Jaurès , Avril 2014
Rosa Luxemburg et la France
« L’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau mérite d’être étudiée au point de vue de la tactique et des principes, aussi bien par les socialistes français que par les socialistes étrangers. » Ainsi s’ouvre un article publié le 6 juillet 1899 dans le Leipziger Volkszeitung par Rosa Luxemburg. Celle-ci conclut qu’il s’agit là d’une « expérience qui ne peut se terminer qu’au grand dommage de la lutte des classes ». Dans ce recueil introduit par Jean- Numa Ducange , on mesure comment, depuis l’Allemagne, la grande affaire du tournant du 20e siècle n’est pas l’affaire Dreyfus, dans laquelle s’engagent pourtant nombre de socialistes français, ni même l’émiettement des partis socialistes avant la création de la SFIO en 1905, mais bien la question de la « participation » à un gouvernement bourgeois et à l’ordre capitaliste. Cette question rejaillit immanquablement sur les controverses déclenchées au sein de la social-démocratie allemande par Eduard Bernstein, qui propose une voie réformiste inacceptable aux yeux de Rosa Luxemburg. On comprend alors pourquoi celle-ci s’en prend tellement à Jean Jaurès, pour mieux appuyer Jules Guesde, l’authentique marxiste français ... Ces courts textes, resitués dans le cadre d’une histoire croisée des socialismes français et allemand, viennent utilement compléter la controverse entre Jean Jaurès et Karl Kautsky, présentée et éditée par le même auteur chez Demopolis en 2010. (Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912). Œuvres complètes, édition établie et préfacée par Jean- Numa Ducange , traduit de l’allemand par Daniel Guérin et Lucie Roignant, Marseille, Agone & Smolny, 2013, t. III, 297 p., 22 €)
Jean Numa
Vingtième Siècle , Avril-juin 2014
Compte-rendu

Le troisième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg vient de paraître. Il est constitué d’articles consacrés au mouvement socialiste en France, et parfois plus généralement à l’évolution politique et sociale qui en constitue le contexte. Ce volume est en fait une version nettement augmentée du recueil que Daniel Guérin avait publié en 1971 sous le même titre1, et qui était depuis longtemps épuisé. Rosa Luxemburg avait un temps vécu en France2, et n’avait cessé de s’intéresser au mouvement ouvrier et aux luttes sociales qui s’y déroulaient. Elle envoya un télégramme de félicitation au congrès d’unification socialiste d’avril 1905 qui créait la SFIO[3]. Elle avait également quelques contacts personnels avec des militants en France.

Les premiers articles ici rassemblés visaient à informer le public germanophone de la situation politique en France : il s’agit d’un travail journalistique. Il y a ensuite des analyses plus étoffées et approfondies, qui concernent d’abord l’affaire Dreyfus. Luxemburg s’y montre nettement dreyfusarde, identifiant dans l’affaire « quatre facteurs sociaux qui lui donnent directement le cachet d’une question intéressant la lutte de classes, à savoir : militarisme, chauvinisme-nationalisme, antisémitisme et cléricalisme. Ces ennemis directs du prolétariat socialiste, nous les combattons toujours ». De façon plus générale, et à l’encontre de certains simplismes, elle affirme que « le prolétariat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la victoire, d’influencer tous les événements sociaux dans le sens qui lui est favorable. […] Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie ». L’affaire ne lui apparaît pas comme une simple péripétie : « il s’agissait de sauver la République, la démocratie, le présent État d’une chute dans la barbarie afin de construire sur ses bases la communauté socialiste ». A ses yeux, le prolétariat est alors dans cette crise « le seul gardien de la République et de la démocratie »Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie ». L’affaire ne lui apparaît pas comme une simple péripétie : « il s’agissait de sauver la République, la démocratie, le présent État d’une chute dans la barbarie afin de construire sur ses bases la communauté socialiste ». A ses yeux, le prolétariat est alors dans cette crise « le seul gardien de la République et de la démocratie »Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie ». L’affaire ne lui apparaît pas comme une simple péripétie : « il s’agissait de sauver la République, la démocratie, le présent État d’une chute dans la barbarie afin de construire sur ses bases la communauté socialiste ». A ses yeux, le prolétariat est alors dans cette crise « le seul gardien de la République et de la démocratie »4.
Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socialiste au sein du gouvernement français en 1899. La question fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxemburg se situe clairement en opposition au « ministérialisme ». Montrant qu’un « socialiste au sein du gouvernement bourgeois ne peut agir que s’il met ses capacités au service de la politique bourgeoise et renie la politique socialiste », elle conclue que « l’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois ». Parlant de « la trahison des socialistes ministériels envers le socialisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les principes socialistes, même s’il s’imagine servir le socialisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socialiste au sein du gouvernement français en 1899. La question fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxemburg se situe clairement en opposition au « ministérialisme ». Montrant qu’un « socialiste au sein du gouvernement bourgeois ne peut agir que s’il met ses capacités au service de la politique bourgeoise et renie la politique socialiste », elle conclue que « l’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois ». Parlant de « la trahison des socialistes ministériels envers le socialisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les principes socialistes, même s’il s’imagine servir le socialisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »5.

Enfin, Luxemburg suit pas à pas le lent processus d’unification des socialistes en France. Au début des années 1900, elle est proche du courant formé par le Parti ouvrier, le Parti socialiste révolutionnaire et l’Alliance communiste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socialiste de France – lequel se présente comme une « fraction du prolétariat international organisé ». A l’inverse, Rosa Luxemburg critique à plusieurs reprises le leader du courant socialiste opposé, Jean Jaurès, avec des arguments étayés et de nombreuses citations à l’appui.

Fondamentalement, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxemburg à « la clarté des principes », et son corollaire qui est la critique de « la politique au jour le jour, sans principes ». Surtout, dans ses analyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arriver à « une nouvelle société faite d’hommes libres et égaux »Enfin, Luxemburg suit pas à pas le lent processus d’unification des socialistes en France. Au début des années 1900, elle est proche du courant formé par le Parti ouvrier, le Parti socialiste révolutionnaire et l’Alliance communiste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socialiste de France – lequel se présente comme une « fraction du prolétariat international organisé ». A l’inverse, Rosa Luxemburg critique à plusieurs reprises le leader du courant socialiste opposé, Jean Jaurès, avec des arguments étayés et de nombreuses citations à l’appui.

Fondamentalement, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxemburg à « la clarté des principes », et son corollaire qui est la critique de « la politique au jour le jour, sans principes ». Surtout, dans ses analyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arriver à « une nouvelle société faite d’hommes libres et égaux »6.

1 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, 1898–1912, Belfond, 1971, 246 pages. Inversement, quelques éléments présents dans le Guérin ne le sont pas dans la publication de 2013. Signalons une erreur : à la page 244, « démonstration pacifique prolétarienne » est remplacé de façon erronée par « démonstration spécifique prolétarienne » (cette coquille provient manifestement de la numérisation de cet article que l’on trouve sur internet).

2 Voir notre brochure sur Rosa Luxemburg publiée en 2011 (disponible soit en format papier, soit téléchargeable en format PDF sur notre site internet : critique-sociale.info/520/brochure-rosa-luxemburg ).

3 Ce document semble perdu, mais son existence est brièvement mentionnée dans le compte-rendu officiel du congrès.

4 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898–1912), Smolny/Agone, 2013, p. 78, 81 et 85–86.

5 Id., p. 90, 154, 174 et 182.

6 Id., p. 50, 166 et 265.

Critique sociale , 27 octobre 2013
La gauche à l'épreuve du pouvoir

Le Socialisme en France (1898–1912) Tome III des œuvres complètes de Rosa Luxembourg ainsi que Front populaire, révolution manquée de Daniel Guérin viennent d’être publiés par les éditions Agone. Le premier ouvrage rassemble des contributions de la célèbre mais méconnue révolutionnaire germano-polonaise, qui commente et critique au fil de nombreux articles les stratégies de ses camarades français Jaurès, Guesde ou Millerand. Si certains aspects de l’ouvrage paraîtront surannés au lecteur ne maîtrisant pas parfaitement les batailles politiques du début du XXe siècle, de nombreuses pages offrent au lecteur un nouveau regard sur cette figure de proue du socialisme malheureusement trop souvent réduite à son icône mythologique de martyre du mouvement ouvrier. Née en 1871, Rosa Luxembourg est d’abord l’une des principales militantes et théoricienne du mouvement ouvrier international avant et pendant la première guerre mondiale. Elle enseigne l’économie politique de 1907 à 1913 à l’école du parti social- démocrate allemand de Berlin et maintient lors du premier conflit mondial un internationalisme intransigeant qui lui vaut d’être emprisonnée de façon quasi-continue, jusqu’à sa libération par la révolution de Novembre 1918. Avec le groupe Spartakus, elle se lance dans une intense activité révolutionnaire jusqu’à son assassinat le 15 janvier 1919 par les corps-francs. Au fil de ses contributions ou articles, Rosa Luxembourg commente sans concession et d’un regard expert la vie politique française antérieure à la Grande Guerre.

L’ouvrage débute par une présentation des articles de Rosa Luxembourg à propos de l’Affaire Dreyfus, instant fondateur de la vie intellectuelle française durant lequel la militante socialiste fit le choix de soutenir Jean Jaurès, défenseur acharné du capitaine, quand une autre gauche, celle des partisans de Jules Guesde, a gardé ses distances. Fidèle à son antimilitarisme, les partisans de Jules Guesde ne voulaient pas avoir à défendre un militaire, au prix d’une indirecte rupture avec l’universalisme hérité des Lumières pour lequel un innocent reste un innocent avant toute autre considération. Cette séquence historique est bien souvent occultée de nos jours, mais elle traduit une fracture dialectique importante où s’oppose l’universalisme de Jaurès à l’ouvriérisme de Guesde resté, jusqu’en 1914, sur son positionnement de non-conciliation avec la « bourgeoisie ».

Socialisme bourgeois ?

Il est important de souligner que Rosa Luxembourg, à cette époque, connaît parfaitement les enjeux institutionnels à l’œuvre et ne sous-estime pas leur importance. Une autre séquence de ce troisième volume des œuvres complètes est l’acte premier d’une longue histoire : celle de la participation d’un ministre socialiste à un « gouvernement bourgeois » avec l’entrée dans ce dernier d’Alexandre Millerand, ministre français de l’Industrie et du Commerce en 1899. Rosa Luxembourg y est alors opposée et souligne qu’un des responsables du massacre des Communards est lui-aussi membre de ce gouvernement. Pour Rosa Luxembourg, il s’agit d’un discrédit jeté sur les socialistes. « Certes, le programme de la social-démocratie contient bien des revendications qui pourraient – abstraitement parlant – être acceptées par un gouvernement ou par un parlement bourgeois », écrit-elle dans « Une question tactique ». « On pourrait donc s’imaginer à première vue qu’un socialiste peut, au gouvernement aussi bien qu’au Parlement, servir la cause du prolétariat en s’efforçant d’arracher en sa faveur tout ce qu’il est possible d’obtenir dans le domaine des réformes sociales. Mais, là encore, apparaît un fait que la politique opportuniste oublie toujours, le fait que, dans la lutte que mène la social-démocratie, ce n’est pas le quoi mais le comment qui importe. (...) La participation socialiste à des gouvernements bourgeois apparaît comme une expérience qui ne peut se terminer qu’au grand dommage de la lutte des classes » poursuit-elle le 6 juillet 1899. Rosa Luxembourg a souligné à de multiples reprises l’importance du travail municipal des élus socialistes, écrivant notamment « l’autogestion municipale est l’élément de l’avenir vers lequel la révolution socialiste doit de façon positive ». Elle est aussi, malgré son engagement révolutionnaire inconditionnel, une défenseuse inattendue de la démocratie représentative, pratiquant une critique acerbe contre les illusions réformistes et ne mélangeant pas abruptement participation à un Parlement et participation à un Gouvernement.

Anticléricalisme ?

Quant à l’anticléricalisme, Rosa Luxembourg en offre une définition singulière et novatrice pour l’époque. En 1903, année durant laquelle Pie X devint pape, Rosa Luxembourg considère qu’il n’est pas du rôle d’un militant socialiste de combattreles«convictionsreligieuses»etrappelle le cinquième point du programme d’Erfurt de la social-démocratie allemande (1891), considéré à l’époque comme le programme marxiste par excellence des socialistes dans toute l’Europe : « la religion est une affaire privée ». « Cela ne nous oblige à la neutralité et à l’abstention absolues dans les questions religieuses que dans le mesure où elle relève de la conviction intime, de la conscience. Cette règle a encore un sens : elle ne constitue pas seulement un principe directeur qui doit déterminer la conduite propre des socialistes, c’est encore une revendication adressée à l’État actuel. Au nom de la liberté de conscience, nous demandons l’abolition de tous les privilèges publics dont les croyants jouissent vis-à-vis des non-croyants, nous combattons tous les efforts tentés par l’Église pour devenir un pouvoir dominant dans l’État. Il ne s’agit plus de conviction, mais de question politique. » Rosa Luxembourg reconnaît cependant qu’il existe une grande différence entre le contexte allemand et français, les catholiques ayant été opprimés par Bismark comme l’ont été par lui les socialistes, générant ainsi une temporaire solidarité entre catholiques et socialistes. Rosa Luxembourg oppose par la suite un anticléricalisme bourgeois à un anticléricalisme socialiste en prônant une séparation nette entre l’Église et l’État, et non un contrôle ascendant de l’État sur l’Église. Visionnaire, Rosa Luxembourg, pour qui la transformation sociale passe d’abord par « l’éducation théorique », cible d’abord « la réaction de l’Église anti-républicaine » et ne se livre à aucun amalgame.

Jean-Baptiste Malet
Golias Magazine , novembre - décembre 2013
Rosa Luxemburg et le socialisme en France

L’œuvre de Rosa Luxemburg semble mobilisée à divers titres. Aujourd’hui, la révolutionnaire fait l’objet d’un embaumement académique à travers un colloque universitaire très conformiste. Ses textes marxistes sont également mobilisés par le Parti Communiste Français des années 1930 pour dénoncer le réformisme de la social-démocratie. Mais c’est l’appropriation libertaire, incarnée par Daniel Guérin, qui demeure la plus intéressante. Contre toutes les formes d’autoritarismes, Rosa Luxemburg insiste sur la spontanéité révolutionnaire et l’auto-organisation du prolétariat.

L’historien Jean-Numa Ducange présente les textes de Rosa Luxemburg sur la France. Il permet de contextualiser des textes politiques écrits dans la perspectives des débats politiques qui agitent le mouvement ouvrier allemand. Rosa Luxemburg s’oppose à la participation des socialistes au gouvernement en France en 1899. Elle privilégie la rupture radicale avec le capitalisme plutôt qu’un changement gradualiste à coups de réformes. Jean Jaurès devient l’une de ses cibles privilégiées. Rosa Luxemburg le considère comme un politicien bourgeois qui participe au Parlement. Le mouvement socialiste doit former un parti de classe autonome par rapport au monde bourgeois.

Comme Karl Marx, Rosa Luxemburg estime que la voie vers le socialisme nécessite de « briser l’État ». Elle critique également le centralisme politique. Mais elle préfère soutenir les guesdistes, des marxistes autoritaires et dogmatiques, plutôt que les anarchistes et le syndicalisme révolutionnaire. Mais, à partir de 1910, elle devient plus critique par rapport à la bureaucratisation de la social-démocratie. Rosa Luxemburg ne refuse pas toute forme d’action dans le cadre des institutions. Mais le Parlement demeure surtout une tribune destinée à la propagande révolutionnaire. Toutefois, elle insiste sur la spontanéité des masses pour bousculer l’inertie des parlementaires.

Le socialisme dans la France de la fin du XIXe siècle

En 1898, Rosa Luxemburg propose une analyse politique et sociale de la France. Le parti radical s’appuie sur une base sociale réduite qui ne comprend ni la bourgeoisie ni le prolétariat. En revanche, il peut s’appuyer sur une importante petite bourgeoisie de fonctionnaires et petits propriétaires.

La révolutionnaire évoque la démographie, la structure familiale et la misère sexuelle. « Mais l’abstinence sexuelle forcée d’une grande partie de la classe populaire s’explique plus profondément par les conditions sociales et surtout économiques et matérielles de la nation », observe Rosa Luxemburg. Le capitalisme semble alors conditionner tous les aspects de la vie quotidienne.

Les luttes ouvrières demeurent le meilleur moyen de diffuser les idées socialistes. En 1898, Rosa Luxemburg évoque le mouvement des cheminots et sa répression. « Le capital brandit la carotte et le bâton pour ôter aux esclaves du travail toute velléité de faire usage de leurs droits de citoyen à s’organiser et à lutter », observe Rosa Luxemburg. Les syndicalistes révolutionnaires privilégient la propagande pour la grève générale. Mais l’enjeu demeure surtout la création de caisses de solidarité pour organiser la grève générale.

Rosa Luxemburg regrette l’absence d’unité du mouvement ouvrier en France. Aucun parti social-démocrate ne parvient à se former. Mais elle relativise cet aspect. L’unité du socialisme se construit dans la lutte. Ce n’est pas un parti ou une avant-garde qui doit apporter la conscience de classe au prolétariat, mais la lutte. « Ce n’est que sur la haute mer de la vie politique, dans une large lutte contre l’État présent, par l’ajustement de toute la richesse variée à la réalité vivante que l’on peut former le prolétariat et l’éduquer dans le sens de la social-démocratie », souligne Rosa Luxemburg. Contre les anarchistes et les avant-gardes politiques qui privilégient la propagande, elle estime que seule la lutte peut apporter la conscience révolutionnaire au prolétariat. « Et c’est la vie qui lui impose cette orientation avec une force irrésistible », insiste Rosa Luxemburg.

Contre la participation socialiste au gouvernement

En 1899, Rosa Luxemburg critique la participation d’un ministre socialiste à un gouvernement bourgeois. Cette décision devient pourtant naturelle. En effet, Édouard Bernstein préconise l’intégration progressive du socialisme dans la société bourgeoise. Cette idéologie pense ainsi pouvoir transformer l’État bourgeois en État socialiste par la participation de ministres. Mais cette tactique ne débouche vers aucun véritable changement social. « En effet, que ne saurait réaliser un ministre socialiste en fait de petites améliorations, d’adoucissements et de raccommodage social de toutes sortes ! », ironise Rosa Luxemburg. Cette tactique tente d’aménager le capitalisme plutôt que de le supprimer. Seule la lutte des classes, contre le capitalisme et son État, permet de véritables changements. La social-démocratie doit donc affirmer son autonomie par rapport à la politique bourgeoise pour privilégier la lutte des classes. « Dans la société bourgeoise, la social-démocratie, du fait de son essence même, est destinée à jouer le rôle d’un parti d’opposition ; elle ne peut accéder au gouvernement que sur les ruines de l’État bourgeois », précise Rosa Luxemburg.

La révolutionnaire défend le point de vue de Paul Lafargue. Ce socialiste refuse toute forme de collaboration gouvernementale. Jean Jaurès et les « indépendants » s’apparentent à une bourgeoisie opportuniste éloignée du mouvement ouvrier. « Le ministre socialiste est un homme perdu pour le socialisme, quoi qu’il fasse », affirme au contraire Paul Lafargue.

Rosa Luxemburg semble donc proche du courant de Jules Guesde qui se réfère à un marxisme orthodoxe. Mais la théoricienne observe également les dérives réformistes de ce courant qui finit par abandonner ses principes abstraits pour des succès immédiats.

En 1900, la révolutionnaire revient sur la participation socialiste au gouvernement. Rosa Luxemburg comprend bien la nature de l’État bourgeois avec sa bureaucratie qui empêche de réaliser la moindre réforme. Les socialistes, par leur participation à l’État, doivent alors se conformer à cette logique bureaucratique. « L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois », observe la révolutionnaire.

Dans le cadre d’un gouvernement bourgeois, les réformes s’apparentent à des demi-mesures, comme l’illustre le bilan du ministre socialiste Millerand. Seule la lutte permet d’imposer de véritables réformes. « Les concessions ne sont faites que sous la pression de la nécessité politique, pour apaiser la classe ouvrière stimulée par le parti socialiste », observe Rosa Luxemburg.

La théorie et la pratique ne doivent pas être séparées. Pour la révolutionnaire les moyens déterminent la fin. La participation ministérielle ne peut pas permettre de changer la société. « Le socialisme, qui a pour mission de supprimer la propriété privée des moyens de production et d’abolir la domination bourgeoise de classes, participe au gouvernement de l’État bourgeois, dont la fonction est de conserver la propriété privée et de perpétuer la domination de la classe bourgeoise », précise Rosa Luxemburg. L’État n’est donc pas un moyen de transformation sociale. Avec la participation de la social-démocratie au pouvoir, la classe ouvrière devient inféodée à la bourgeoisie républicaine. Comme Karl Marx, Rosa Luxemburg insiste sur l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. Au contraire Jean Jaurès préconise une alliance de la classe ouvrière avec la petite bourgeoisie du parti radical. Les députés socialistes renoncent alors à la lutte des classes « pour se transformer en un groupe parlementaire sans principes, navigant au gré des combinaisons du moment, en un pantin dont les mouvements seraient réglés par les partis bourgeois », raille Rosa Luxemburg. La classe ouvrière doit construire un mouvement autonome en opposition avec toutes les classes bourgeoises.

Une critique radicale de l’État et du capital

Les analyses de Rosa Luxemburg sont confirmées par les faits. Le gouvernement auquel participe Millerand n’est pas plus favorable à la classe ouvrière et le ministre doit être exclu de l’organisation socialiste. Le courant de Jaurès soutien la participation à ce pouvoir républicain à ses débuts. « Cependant le gouvernement bourgeois, en dépit du fait qu’il avait un socialiste en son sein, ne cessa pas d’un être le gouvernement de la violence de classe, d’être une organisation gendarmo-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et ne cessa pas, dans tous les domaines de la vie sociale, de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste », constate Rosa Luxemburg. L’État continue de tirer sur les ouvriers en grève. Le prolétariat s’éloigne alors d’un mouvement socialiste qui cautionne le gouvernement.

Mais, en 1905, le « Parti socialiste » est créé à travers la Section Française de l’Internationale Socialiste (SFIO). Ce mouvement repose sur des bases politiques claires qui semblent désormais exclurent toute participation gouvernementale.

Ce nouveau parti doit favoriser l’autonomie politique de la classe ouvrière. « Or l’unification socialiste, en France comme partout ailleurs, ne doit pas être le couplage mécanique de différentes fractions en une organisation, mais un mouvement vivant et unitaire qui entraîne avec lui l’ensemble du prolétariat dans le grand et puissant fleuve de la lutte des classes », prévient Rosa Luxemburg. Le Parti socialiste doit être relié au mouvement ouvrier. A l’intérieur comme à l’extérieur du Parlement cette nouvelle organisation ne doit pas se contenter de devenir une opposition républicaine, mais doit imposer une politique ouvrière révolutionnaire.

Cet article insiste sur la dimension libertaire de la pensée de Rosa Luxembourg. Mais la théoricienne conserve certaines ambigüités. Elle dénonce la participation au pouvoir bourgeois au niveau de l’État central, mais pas à l’échelle municipale. Elle défend également la participation au Parlement comme tribune. La révolutionnaire, avant 1905, ne semble pas se rattacher à une pratique de lutte avant de découvrir l’invention par le prolétariat lui-même des soviets et des conseils ouvriers.

Pourtant, la révolutionnaire s’attache déjà à l’auto-organisation du prolétariat dans les luttes. Elle dénonce toutes les formes de bureaucraties, y compris dans l’anarcho-syndicalisme. Elle s’attache à défendre la construction d’un mouvement autonome du prolétariat par rapport à la politique bourgeoise. Karl Korsch radicalise cette position. Mais ce même courant révolutionnaire s’attache à penser une conception de la politique qui ne s’enferme pas dans les partis et les syndicats. L’organisation révolutionnaire doit surtout s’appuyer sur la spontanéité et la créativité du prolétariat.

Sylvain Quissol
Zones subversitves , 22 novembre 2013
Rosa Luxemburg au regard du socialisme français

La parution du troisième volume des œuvres complètes de la théoricienne révolutionnaire est une occasion de cerner de nombreux aspects de sa pensée trop souvent laissés de côté.

On se fait une image souvent bien faussée de Rosa Luxemburg, près de cent ans après sa mort tragique. La théoricienne de l’effondrement du capitalisme et la fondatrice du Parti communiste allemand (KPD) est transformée en une icône libertaire, à associer aux groupes anarchistes, aux différents formes de socialisme anti-autoritaire ou au syndicalisme révolutionnaire. Son assassinat par les corps francs du gouverneur social-démocrate Gustav Noske en a fait une des martyrs du mouvement ouvrier révolutionnaire, non seulement allemand mais international, que l’on range communément à côté d’un Che Guevara ou d’un Antonio Gramsci, autres victimes de la répression réactionnaire. On en oublie ainsi que Rosa Luxemburg fut toute sa vie une dirigeante et une théoricienne du mouvement ouvrier, d’abord socialiste, puis brièvement communiste. Toutes les positions politiques qu’elle affirma à gauche de la social-démocratie, se comprennent par sa volonté de conserver l’identité révolutionnaire de cette dernière, par une critique de l’intérieur d’un mouvement de plus en plus tenté par les compromis et les glissements réformistes.
La lecture du troisième volume des œuvres complètes de Rosa Luxemburg consacré au socialisme français permet de confirmer cette thèse. Les premiers textes que Luxemburg consacre à la France sont écrits en pleine affaire Dreyfus, qu’elle suit de très près. Lisant très bien le français, et très au fait des particularités de la vie politique française, elle suit les positions de chacun, le contenu des débats parlementaires et des décisions. Loin de l’image d’une propagandiste de la spontanéité des masses, Rosa Luxemburg attache ici une très grande importance à l’aspect institutionnel du politique, dans les instances législatives mais aussi exécutives.

Avec Jaurès puis contre Jaurès

Bien que située à la gauche du mouvement socialiste international, la dirigeante polonaise soutient alors Jaurès et donc plutôt la droite du socialisme français, et non Guesde et Lafargue car ils refusent de s’engager clairement aux côtés des dreyfusards. Il s’agit incontestablement d’une preuve de lucidité et ce d’autant plus que beaucoup de choses séparent Luxemburg et Jaurès comme la crise du « ministérialisme » le démontrera un peu plus tard.
En 1899, le socialiste indépendant et ami de Jaurès, Alexandre Millerand intègre comme ministre du commerce le gouvernement de « Défense républicaine » de Waldeck Rousseau désigné, un gouvernement qui comprend des personnalités de gauche, de centre voire franchement de droite comme le général Galliffet, tristement célèbre pour son rôle dans la répression de la Commune de Paris. Rosa Luxemburg dresse aussitôt un portrait au vitriol de l’expérience ministérielle de Millerand dans de longs articles aussi détaillés que polémiques (« La crise socialiste en France » ou « La conclusion de la crise socialiste en France »). Elle en vient naturellement à critiquer les socialistes qui, autour de Jaurès, soutiennent l’expérience de Millerand. Elle n’a pas de mal à montrer la médiocrité du bilan affiché et les reniements qu’entraîne le soutien à cet épisode, notamment le vote d’une loi sur la réduction du temps de travail qui met sur un même pied le travail des enfants et le travail des adultes. À chaque fois son argumentation allie le souci de l’exactitude – qui l’incite à préciser le contenu de chaque vote à l’Assemblée –, et la verve de la politique qui n’a pas son pareil pour railler les maladresses, les hypocrisies voire les dérobades de ses adversaires.
Bien que parfois injuste – comme lorsqu’elle dénigre trop hâtivement le bilan de la loi de 1901 sur les associations –, Luxemburg mérite assurément d’être lue, notamment si l’on cherche à établir un bilan mesuré de l’action de Jaurès dont elle se révèle une critique très souvent pénétrante. Cela l’incite à défendre alors systématiquement la position des guesdistes et des blanquistes regroupés au sein du Parti socialiste de France, un parti qui se montre totalement hostile au ministérialisme.

Ministérialisme français et conjoncture allemande

Comme le fait remarquer Jean-Numa Ducange dans préface, l’intérêt de Rosa Luxemburg pour la France se comprend aussi par rapport au contexte allemand. Celui-ci est marqué par la crise révisionniste au sein du SPD et l’affirmation d’un réformisme revendiqué par Édouard Bernstein ou Georg von Vollmar. Ce dernier faisait notamment de l’expérience française de Millerand, un banc d’essai pratique au réformisme plus clairement théorisé outre-Rhin. Selon Luxemburg, cette expérience ne peut être qu’un échec car la conception qui la sous-tend est fausse : « il est parfaitement utopique d’imaginer que sur un plan le gouvernement pourrait mener une politique bourgeoise et sur un autre une politique socialiste, et que le pouvoir central pourrait être conquis fragmentairement, en pièces détachées, par la classe ouvrière. » (p. 153). Ainsi, quand un socialiste intègre un gouvernement bourgeois, il n’amène aucun « socialisme » au cœur de l’État mais, bien au contraire, installe la bourgeoisie au sein du socialisme.
Rosa Luxemburg prend soin de ne pas élargir ce constat au Parlement, auquel elle prête un rôle important pour la stratégie socialiste : on peut y mener une politique socialiste car le Parlement n’implique aucune solidarité de principe avec les autres élus. Au gouvernement par contre, les contraintes propres au pouvoir exécutif impliquent une solidarité gouvernementale et donc la dilution de la spécificité des minoritaires socialistes. On ne peut que partager ce constat lucide, tout comme ses remarques pertinentes sur l’importance du travail municipal des élus socialistes, travail qu’elle valorise dans plusieurs articles : alors que le gouvernement central doit être renversé, « l’autogestion municipale est l’élément de l’avenir vers lequel la révolution socialiste doit de façon positive » (p. 155).
Nicos Poulantzas avait constaté il y a plusieurs décennies de cela que Rosa Luxemburg, a contrario des lieux communs, avait aussi été une défenseuse de la démocratie représentative et qu’elle avait reproché aux bolcheviques d’avoir dissous définitivement la douma, ne laissant en place que le système des soviets. La lecture attentive de ses textes sur le socialisme français nous éclaire un peu plus sur la pertinence de cette remarque : critique féroce des illusions réformistes et du fétichisme des institutions, Rosa Luxemburg restait attachée aux nombreux acquis de la démocratie représentative.

Baptiste Eychart
Les Lettres françaises , 7 novembre 2013
"La flamme de la pensée" de Rosa Luxemburg

Le lien entre celle qui va devenir la figure la plus célèbre de la gauche du Parti social-démocrate allemand et la France remonte à loin : Rosa Luxemburg a séjourné à plusieurs reprises dans la capitale française, à l’image de biens des émigrés politiques de la période. Après des années d’exil, Luxemburg se fixe en Allemagne, mais continue à porter un regard attentif sur la France, pays des révolutions où, trente ans après la Commune, les socialistes espèrent encore changer l’ordre social.

Lors de l’affaire Dreyfus, Rosa Luxemburg soutient Jean Jaurès, qui s’implique pleinement dans la défense du capitaine, alors que les partisans de Jules Guesde se tiennent à l’écart pour ne pas avoir à défendre un militaire. Mais la grande « affaire » française pour Luxemburg, comme pour d’autres socialistes de toute l’Europe, c’est la question du « ministérialisme », l’entrée dans un « gouvernement bourgeois » de « défense républicaine » d’un socialiste, Alexandre Millerand, qui devient le ministre de l’Industrie et du Commerce en 1899 en France. Cet acte politique fit grand bruit à l’époque et apparaît comme la traduction politique des conceptions théoriques développées par Eduard Bernstein qui vient de lancer l’offensive « révisionniste » contre un marxisme supposé dépassé et en décalage avec les nouvelles réalités politiques et économiques. Rosa Luxemburg rédige à cette occasion Réforme sociale ou révolution ? où elle réfute les arguments « gradualistes » et maintient une perspective de rupture radicale avec le système capitaliste, insistant sur le but final là où Bernstein affirme que le but n’est rien et que le mouvement est tout. Luxemburg entend démontrer clairement où mèneront pratiquement les idées de Bernstein, argument qui a d’autant plus d’autorité qu’un des responsables du massacre des Communards siège dans le même gouvernement que Millerand.

Sur ce point, la divergence est forte avec le socialiste français auquel elle portait une grande admiration encore quelques mois plus tôt : Jean Jaurès. Elle le critique pour son soutien, même tactique, au gouvernement Millerand, y voyant un péril pour le socialisme international. Elle l’attaque sur plusieurs points et insiste sur la nécessaire indépendance à l’égard de l’État. Jaurès, lui, pense qu’une participation ponctuelle permettra de faire avancer la cause du socialisme. Luxemburg rétorque que le Parti socialiste doit être un parti de classe, autonome à l’égard du monde bourgeois sur le modèle allemand. Jaurès défend, lui, l’idée que la République actuelle, toute imparfaite soit-elle, constitue une base pour aller de l’avant. Les propos sont durs de part et d’autre. Incompréhension ? Irréductiblement différents, ne serait-ce que par leurs origines (une exilée juive d’Europe de l’Est qui parcourt plusieurs pays et un député français venu du républicanisme), ils restent bien opposés sur des points majeurs pour des raisons stratégiques et théoriques.

Mais si le dialogue est rompu, tous deux se retrouvent après 1905 à devoir faire face à des problèmes qui, s’ils ne recoupent pas exactement les mêmes réalités, ont assurément quelque chose en commun. En France, Jaurès entame un dialogue avec les syndicalistes révolutionnaires de la CGT qui prônent la grève générale, s’éloignant ainsi de sa condamnation initiale de ce moyen d’action en toutes circonstances. De son côté, Luxemburg renonce à un certain fétichisme organisationnel pour placer sa confiance dans la spontanéité des masses afin de secouer l’attentisme du parti. L’un comme l’autre cherchent dans leurs pays respectifs à allier les différentes formes d’expression du mouvement ouvrier pour éviter l’enlisement des organisations qui s’en réclament. Surtout, ils se retrouveront sur la montée des périls et le risque de guerre, Jaurès lui rendant même un hommage vibrant dans son dernier discours du Cirque royal : « Vous me permettrez (…) de rendre hommage surtout à la femme vaillante Rosa Luxemburg, qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée… » Hommage magnifique du tribun socialiste qui, s’il n’oubliait pas les divergences passées, savait aussi la sincérité du combat de la révolutionnaire allemande contre la guerre, problème qui était devenu l’urgence au cours de cet été 1914.

Ainsi les débats entre Jaurès et Luxemburg permettent d’évoquer les origines de débats politiques aux résonances encore actuelles, et constituent une page importante de l’histoire franco-allemande, celle des socialistes de l’époque qui, par-delà leurs divergences, avaient tenté de poser les bases d’un monde meilleur à l’échelle internationale.

Jean-Numa Ducange
L'Humanité , 3 octobre 2013
Réalisation : William Dodé