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Pélerinage

3 juin 2024|

J’écoutais, d’une oreille à vrai dire plutôt distraite France-Info débiter son accablante litanie quotidienne de mauvaises nouvelles venues du monde entier et je me demandais avec morosité à propos de quel événement du mois écoulé j’allais pouvoir épancher ma bile ou, plus probablement, ma tristesse, quand j’ai réalisé que je venais justement de recevoir par écrit un message de nature à me fournir un sujet approprié pour ma chronique…

Il s’agissait d’une carte postale envoyée par un de mes proches, depuis New-York, où le comité d’entreprise de la municipalité française pour laquelle il travaille avait organisé un voyage d’agrément. à prix réduits. Il m’envoyait ses affectueuses pensées sur fond de gratte-ciel.

Je tenais là mon sujet. Ce voyage organisé était une illustration parfaite de quelques-uns de mes thèmes favoris : entre autres, celui du pèlerinage à la mode pour cadres du tertiaire européen, à la Nouvelle Jérusalem d’outre-Atlantique.

Certes on me dira que le fait n’est pas nouveau. Mais précisément, jusqu’ici dans l’histoire, quand un endroit de la Terre devenait un lieu de pèlerinage massif, c’est qu’il faisait désormais figure, aux yeux des autres peuples, de symbole rayonnant et incontesté d’une puissance essentiellement spirituelle et culturelle, plutôt que matérielle et temporelle.

Or ce n’est pas exactement ce qui s’est produit avec la puissance des États-Unis d’Amérique. Si on admet que New York est la vitrine par excellence du monde yankee, on sait bien, après Tocqueville, que ce qui fait la force et l’originalité de la démocratie américaine, c’est d’avoir tout misé au départ sur le rêve que faisaient les Pères fondateurs en fuyant l’Europe et ses diverses formes d’oppression sociale, toujours peu ou prou collectives.

Ce rêve, qui aujourd’hui encore, fait partie du software de l’hégémonie américaine, c’est la liberté individuelle d’entreprendre appuyée sur la propriété privée, avec pour seul moteur la volonté de s’enrichir et pour seul guide sa commodité personnelle. Prolongement lointain des mentalités de la Réforme.

Ramenée à son contenu quintessentiel, ce n’est pas trop s’aventurer que de dire de cette liberté qu’elle se confond, sous sa forme la plus spontanée, avec le dynamisme même du vivant et que, comme telle, elle caractérise le comportement de toutes les créatures, spécialement de celles qui sont douées de conscience. Se suffire à soi-même, aller et venir à sa guise, vivre selon son humeur, au gré de ses désirs et de ses illusions, en sont des manifestations communes. Chacun peut s’y reconnaître. Il y a dans tout être humain une sorte de rebelle naturel, quelque chose d’un Jeremiah Johnson qui cherche à esquiver toute pression, voire toute présence s’imposant de l’extérieur.

Mais il y a en même temps chez lui, une pulsion non moins forte, invétérée et inviscérée, à trouver un (des) socius, pour faire groupe et société. Les deux pulsions antagonistes ont généralement du mal à se concilier et chaque civilisation pourrait se définir par la déclinaison des règles (y compris matrimoniales) permettant d’éviter les conflits les plus dommageables pour les collectivités et les plus destructeurs pour les individus. C’est sur ce canevas que se brodent les trajectoires et les destins particuliers, au fil des circonstances contingentes.

L’histoire des États-Unis a d’emblée privilégié la dimension individuelle, libérale-libertaire pourrait-on dire, celle qui prime inévitablement quand on s’empare, Winchester dans une main et Bible dans l’autre, de grands espaces qu’on s’approprie d’autant mieux qu’on a éliminé davantage de concurrents.

Aujourd’hui encore, c’est ainsi que les choses se passent. Les Américains sont des dominants qui ne supportent pas de se contraindre eux-mêmes et moins encore d’être contraints par les autres. Ce n’est pas par hasard qu’ils sont devenus les champions du monde du confort individuel. Il y a quelque chose de vrai dans la caricature qui montre l’homme d’affaires yankee en bras de chemise, cravate dénouée, fumant son cigare les pieds sur son bureau. Quand un Américain se sent tenu de respecter un ordre établi, sur le plan vestimentaire ou sur celui des accords diplomatiques, il finit le plus souvent par allumer son cigare (ou ses missiles) et par allonger les jambes, non pas sous, mais sur la table. Pourquoi devrait-on se gêner quand on est sûr d’avoir raison et d’être le plus fort ?

Il n’est pas douteux que cette capacité de faire passer ouvertement, voire cyniquement, les intérêts de leur entreprise personnelle avant tous les autres a grandement contribué à leur attirer tant d’admirateurs et d’émules. Y compris dans ces comités d’entreprise européens, têtes de pont de l’American way of life, qui organisent à prix réduits (mais apparemment sans souci de réduire l’empreinte-carbone) des pèlerinages à New-York, la Mecque des libertés d’entreprise, en omettant la question de savoir si ces voyages d’agrément dépourvus de nécessité impérieuse sont réellement compatibles avec les efforts et les limitations qu’imposerait une politique cohérente de transition énergétique à laquelle tout le monde souscrit, en principe, à l’échelle des individus comme des États.

Au fait, tous ces va-et-vient inutiles ne seraient-ils pas autant de piqûres de rappel que nous nous administrerions nous-mêmes pour entretenir nos addictions et nos aliénations ?

Aussi, pour éviter la tentation d’essentialiser les défauts ou les contradictions des Américains en nous imaginant meilleurs qu’eux, dois-je ajouter que le mépris écrasant qu’à l’occasion ils témoignent au reste du monde, y compris et surtout à leurs alliés européens, n’est pas pire que le mépris affiché par les colonialistes anglais, espagnols, français ou hollandais pour les peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique ou d’Océanie au temps de la splendeur et de l’arrogance impérialistes d’une Europe très chrétienne imbue tout à la fois de sa mission civilisatrice et de sa soif de profit. Le capitalisme européen a toujours su se « vêtir de probité candide et de lin blanc », tout comme l’américain s’est constamment drapé dans sa bannière étoilée.

Qu’est-ce qui frappe le plus les employés administratifs français quand ils vont baguenauder à Manhattan : le gigantisme des tours ou la bigoterie intéressée du seul peuple qui ait osé confesser publiquement, In God we trust, sa double allégeance à Dieu et à Mammon.

Alain Accardo

Une première version de ce texte est paru dans La Décroissance en juin 2024.

Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions d’Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).

livre(s) associé(s)

Le Petit-Bourgeois gentilhomme

Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain ACCARDO