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Du militantisme kurde à la science des femmes

16 mai 2025|

Lorsque je suis entrée à Sur (« rouge » en kurde) pour la première fois en 2014 avec une délégation française, ce quartier de Diyarbakır était hautement sécurisé. La plus grande ville kurde du sud-est de la Turquie faisait l’objet d’une surveillance renforcée, et était le théâtre de fréquentes tensions qui ont fini par se traduire dans des affrontements ouverts (2015 et 2016). Sur est l’un des symboles urbains de la fameuse résilience politique et culturelle qui caractérise le peuple kurde. Il porte à la fois son héritage historique et ses luttes contemporaines ; bastion contre les forces qui cherchent à effacer son identité. Ce quartier populaire est situé au cœur de la vieille muraille de Diyarbakır – dont la forteresse est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2015. Il se reconnaît à ses ruelles étroites et à ses murs couverts de slogans du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, PKK). Imprégné de kurdicité, le quartier est perçu comme une menace par l’État turc. Il a entre autres été le théâtre de nombreux rassemblements et manifestations organisés par des femmes kurdes.

Alors que des vêtements suspendus à des cordes séchaient partout et que nous étions captivés par les murs recouverts de slogans, un enfant à bicyclette est apparu, suivi de plusieurs autres qui couraient derrière lui. Ils avaient vu la police entrer dans le quartier et voulaient prévenir les autres. Ils nous ont dit de ne pas avoir peur, que ce n’étaient que des policiers, qu’ils étaient toujours là. Les enfants n’étaient pas inquiets car d’après eux, les policiers avaient peur de la population. Les ruelles étaient trop étroites pour laisser entrer les véhicules de police. Ils disaient cela en riant, montrant à quel point le quadrillage sécuritaire était devenu banal, même pour les enfants.

Le gouvernement de l’AKP, fidèle à ses principes coloniaux et néolibéraux, tentait d’effacer l’identité culturelle du quartier, et de déplacer ses habitants. Cette stratégie de démantèlement s’est heurtée à la résistance collective des habitants, constituant l’une des bases partisanes importantes du PKK. En 2015, un décret d’expropriation a été instauré pour saisir 82 % des parcelles de la circonscription de Sur – les 18 % restantes étant déjà sous la gestion du trésor public – afin d’effacer toute trace de vie communautaire. La démolition des quartiers Lalebey et Alipaşa – de la même circonscription – a été officiellement annoncée par l’intermédiaire des haut-parleurs des mosquées, avec seulement une semaine de délai accordée pour l’évacuation des habitants.

En 2019, lors de mon retour à Diyarbakır, j’ai constaté que Sur avait été ravagé sous prétexte d’un « recyclage urbain », à savoir une volonté de « revitaliser » les zones urbaines en démolissant des bâtiments anciens pour construire de nouvelles infrastructures. L’histoire multi-ethnique de la ville avait été emportée. « Si on avait été dans un autre pays, tout aurait été fait pour s’approprier cet héritage, pour le restaurer. Ici, l’État a fait l’inverse. Ce patrimoine n’est pas le sien, ne fait pas partie du pays, ça fait partie du Kurdistan : donc ça n’a pas de valeur1Ibid. », confie un architecte kurde indépendant. Ce processus de gentrification – l’État turc affirme vouloir récupérer ce qui reste du quartier pour en faire un lieu touristique – est marqué par le pillage, la corruption, le génocide culturel, l’exil forcé et le nettoyage ethnique.

Malgré les violences incessantes et l’intensification des frappes étatiques, les habitants de ce quartier assiégé ont opposé une résistance remarquable. Un exemple de ce bras de fer inégal m’a été confié lors d’une rencontre en 2017 avec une mère kurde, dans le bureau d’un parti politique. Elle m’a raconté avoir passé plus de dix-huit heures dans le quartier, espérant désespérément récupérer le corps d’un jeune kurde martyr, tombé dans la rue, afin de le rendre à sa famille avant que les forces de sécurité ne le saisissent définitivement. Les femmes du quartier, et plus particulièrement les mères, ont dû s’adapter, passant de victimes à actrices politiques. Cette anecdote est le signe d’un mouvement plus large, celui de la politisation des mères kurdes, qui ont fait de leur maternité un acte de résistance face à la violence de l’État.

Cette complémentarité stratégique entre engagement civil et lutte armée est essentielle dans le mouvement kurde. Chaque sphère, bien qu’autonome, renforce l’autre en développant des politiques spécifiques. Cette solidarité et cet engagement s’étendent à tous les niveaux, et c’est un phénomène que vous retrouverez tout au long de ce livre.

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Le point de départ de mon travail est une expérience intime, nourrie par le conflit kurde et une curiosité féministe et militante. Quand j’ai quitté la terre de mon enfance, le Kurdistan occupé iranien, pour poursuivre mes études en France, une menace de génocide planait sur les kurdes du nord et du nord-est de la Syrie, une région connue sous le nom de Rojava . Ce territoire, qui se démenait contre l’État islamique (EI), incarnait un fragment tangible du Kurdistan rêvé par plus de quarante millions de Kurdes à travers le monde, un pays imaginaire puisque morcelé par les puissances coloniales après la Première Guerre mondiale. Partagé entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, ce Kurdistan portait les stigmates d’une répression étatique centenaire, à laquelle répondait une résistance empreinte d’idéaux politiques et militaires associée au socialisme.

En 2014, la ville de Kobané (Rojava), surnommée « le Stalingrad kurde », est devenu le symbole de la résistance face à Daesh, une résistance portée par le courage des combattantes kurdes. La solidarité à cette lutte s’est manifestée sous différentes formes : par des manifestations, par des productions culturelles, par des discours, mais aussi par l’engagement armé. Des kurdes des trois autres régions sont venues combattre auprès de leurs camarades de Syrie. Membre de la diaspora, j’ai intégré une délégation féministe des environs, animée par le désir de tisser des liens avec les militantes kurdes. Au cours de nos rencontres, j’ai découvert un féminisme populaire, enraciné dans les réalités locales, qui mêlait émancipation des femmes et résistance collective à la colonisation, et ouvrait la voie une expérimentation politique basée sur la démocratie directe, l’écologie et l’égalité des genres.

J’ai vécu cette découverte comme un tournant personnel qui a orienté mes recherches vers le mouvement des femmes kurdes en Turquie. Le modèle révolutionnaire du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, basé en Turquie), en place au Rojava, m’est apparu comme une alternative radicale au modèle néolibéral et pro-occidental de la région autonome du Kurdistan en Irak. Une alternative qui, je l’espérais, pourrait inspirer les kurdes d’Iran, et notamment les femmes. Cette idée s’est matérialisée en 2022, lorsque la révolte féministe iranienne a repris le slogan du PKK « Femme, Vie, Liberté », signe de la capacité des symboles de résistance à transcender les frontières imposées aux Kurdes.

La politique turque, marqué depuis 1923 par une négation systématique de l’identité kurde – jusqu’à l’interdiction des termes « kurde » et « Kurdistan », alors que ce peuple représente environ 20 % de la population – a mené à l’émergence du PKK dans les années 1980. Cette force armée a transformé la lutte pour la reconnaissance des Kurdes en une quête de libération nationale, portée par un projet de « décolonisation du Kurdistan » soutenu par des millions de sympathisants. Dès les années 1990, le PKK a intégré les femmes dans ses rangs, remettant en question les normes de genre et faisant de la guérilla une figure symbolique d’émancipation.

Les premiers chapitres de ce livre explorent les origines du MLFK, son rôle au sein du PKK et son évolution du marxisme-léninisme vers l’autonomie et le confédéralisme démocratique développé par le leader du mouvement, Abdullah Öcalan. Issues majoritairement de milieux modestes, les femmes kurdes ont investi et féminisé des espaces militants jusque-là dominés par les hommes, grâce notamment à l’usage de pratiques telles que la non-mixité choisie. Elles ont redéfini la division sexuelle du travail armé tout en remettant en question la masculinité guerrière. Le livre accorde également une attention particulière à la question de la violence en analysant comment les frontières du genre peuvent être redéfinies dans le contexte du travail révolutionnaire. Malgré des tensions, telles que celles liées à une forme d’imposition de la désexualisation, ces femmes ont réussi à transformer les hiérarchies de genre et à reconfigurer les rapports de pouvoir dans un univers marqué par la masculinité.

Cet ouvrage analyse également une innovation majeure développée au sein du PKK : la Jineolojî, ou « science des femmes ». Ce terme désigne un corpus de textes intégrés au courant de pensée du mouvement des femmes kurdes, au sein du PKK. Ce paradigme local vise à produire un savoir martial et féminin enraciné dans les expériences des militantes kurdes, sans nécessairement se revendiquer féministe – une étiquette qu’elles rejettent majoritairement .

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Lors de mon passage au Bakur (Kurdistan occupé par la Turquie) en 2014, j’ai été frappée, outre par la beauté des paysages, par la force tranquille des militantes kurdes. Dans cette zone de conflit, elles réussissaient à reconstruire, à organiser des communautés et à transformer la peur en action collective. Leur structure solide et leur volonté de résister à un ennemi omniprésent m’ont profondément marquée. Ces femmes, jadis confinées aux murs de leur foyer, accueillaient désormais des réfugiés tout en occupant une place active dans la sphère publique et en reconstruisant un tissu social dévasté par des années de guerre.

J’ai vite compris que ces militantes n’étaient pas seulement des survivantes, mais les actrices d’une révolution en marche. Cependant, malgré leur implication dans ce qui pourrait être qualifié de mouvement féministe par ses pratiques, elles rejetaient catégoriquement ce terme. Plus encore, certaines le considérant comme une étiquette étrangère et nuisible à la pureté de leur lutte. Ce contraste entre leur pratique et leur rejet de ce qualificatif m’a poussée à m’interroger sur les liens entre cette posture et l’histoire complexe du Kurdistan, ses luttes politiques et ses relations avec l’Occident. Cette contradiction n’a cessé de nourrir ma réflexion. Ce qui semblait, au premier abord, une simple incompréhension, s’est révélé être un puzzle complexe, porteur de multiples enjeux, de tensions, et de paradoxes. Le féminisme du mouvement kurde ne reproduit pas les formes classiques de lutte. Il s’enracine dans des contextes politiques, historiques et sociaux qui le rendent radicalement différent du féminisme occidental.

Leur approche a ses limites : elle n’est pas exempte d’essentialisme et privilégie plutôt une vision mythifiée et moraliste des rapports de genre, au détriment d’une analyse matérialiste et multidimensionnelle. De plus, en laissant de côté les avancées des études de genre, la Jineolojî peine parfois à s’affirmer comme un projet véritablement collectif et autonome. Malgré ces failles, elle demeure une initiative ambitieuse qui cherche à relier les luttes locales à une vision universelle. Les derniers chapitres de ce livre approfondissent ces dimensions en analysant l’élaboration, la diffusion et l’appropriation de ce discours, en particulier dans les contextes du Moyen-Orient et du Sud global2Le « Sud global » est un concept critique désignant les espaces et populations marginalisés par le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme mondial. Au-delà d’une réalité géographique, il renvoie aux dynamiques de domination qui opposent le centre et la périphérie dans le système mondial. Dans une perspective féministe, ce terme permet d’analyser les inégalités qui façonnent les conditions de vie des femmes et des minorités et de déconstruire l’idée d’un féminisme universel., tout en interrogeant la division internationale du travail théorique sur le genre.

Ce livre propose une analyse nuancée de l’expérience des ces femmes. Loin des clichés qui en font soit des guerrières idéalisées, soit des actrices instrumentalisées par un leader charismatique et son organisation armée, il explore les dynamiques invisibles qui traversent leur mouvement. Un mouvement qui ne peut être réduit ni à un simple outil de domination totalitaire, ni à un modèle parfait d’émancipation. Il constitue un espace complexe où les aspirations à la justice et à l’égalité se heurtent aux réalités sociopolitiques, souvent intransigeantes.

Dans un monde dominé par des valeurs consuméristes et de plus en plus apolitiques, les militantes kurdes incarnent une résistance tenace en faveur de la cause des femmes, de la solidarité et de l’autonomie collective. Documenter leurs parcours constitue un défi à la fois intellectuel et éthique. Il s’agit de maintenir une distance critique tout en rendant hommage aux sacrifices de ces femmes, sans pour autant trahir leurs luttes ni alimenter des narratifs hostiles. Cette tension entre la recherche académique et l’engagement militant reflète la complexité inhérente à l’analyse d’un mouvement soumis à des pressions extrêmes.

Malgré la prédominance de l’action pratique et des impératifs géopolitiques au sein du mouvement, une place importante doit être faite à sa critique théorique. Cette critique s’y intègre à l’action et devient même un outil essentiel lorsqu’elle entre en dialogue avec les réalités du terrain. La théorie renforce et nourrit la pratique. Ce dialogue constant entre réflexion intellectuelle et action militante est un pilier de la résilience du mouvement face aux défis contemporains.

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L’élaboration de ce livre a été faite de rencontres. J’ai découvert l’histoire de ces acteurs et actrices politique avec, à chaque fois, un regard neuf. Mon émerveillement face à cet esprit collectif de résistance a aiguisé mon esprit critique et encouragé ma rébellion. J’espère qu’en parcourant ces pages, vous pourrez ressentir cette flamme.

Somayeh Rostampour, introduction de Femmes en armes, savoirs en révolte, parution le 23 mai 2025.

livre(s) associé(s)

Femmes en armes, savoirs en révolte

Du militantisme kurde à la Jineolojî

Somayeh ROSTAMPOUR