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Soixante-dix ans après Orwell (XIII) Voyages en train et injustices sociales

13 avril 2020|

En dépit de l’épouvantable surpopulation dans les trains (seize personnes dans un compartiment conçu pour dix est une chose relativement normale de nos jours), je constate que la distinction entre première et troisième classe a fait un retour définitif…

Pendant un certain temps, au début de la guerre, elle avait pratiquement disparu. Si la troisième classe était bondée, vous montiez tout naturellement en première et personne ne vous posait de question. Aujourd’hui, on vous fait systématiquement payer la différence de prix, du moins quand vous êtes assis, même s’il est rigoureusement impossible de trouver une place ailleurs dans le train. (On peut, je crois, voyager en première classe avec un billet de troisième si on accepte de rester debout durant tout le trajet.) Il y a deux ou trois ans, les compagnies de chemins de fer n’auraient jamais osé faire appliquer cette distinction.

C’est à ce genre de symptômes (comme, soit dit en passant, les smokings qui commencent à sortir de leur naphtaline) qu’on peut mesurer à quel point les gens de la haute se sentent de nouveau sûr d’eux-mêmes et avec quelle insolence ils s’estiment en droit de l’être.

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Inutile de dire que, si les longs voyages en train ne sont pas un plaisir en ce moment, la plus grande partie de l’inconfort que les gens doivent subir n’incombe pas aux compagnies de chemins de fer. Ce n’est pas de leur faute si les civils voyagent en masse dans tous les sens alors que les forces armées monopolisent la majorité du matériel roulant, ni si les wagons anglais sont construits dans le but apparent de gâcher autant d’espace que possible.

Cependant, des voyages qui demandent parfois de rester debout dans un corridor bondé pendant six heures de suite pourraient être rendus moins intolérables par quelques réformes. Pour commencer, l’absurdité de la première classe pourrait être éliminée une fois pour toutes. Deuxièmement, les femmes qui portent un bébé devraient avoir droit à un siège en priorité. Troisièmement, les salles d’attente devraient rester ouvertes la nuit. Quatrièmement, si les horaires ne peuvent pas être respectés, les employés et autres fonctionnaires devraient avoir des informations correctes et ne devraient pas, comme à présent, vous dire qu’il faut changer de train quand il ne faut pas le faire, et vice versa.

Également – quelque chose qui est déjà suffisamment compliqué en temps de paix, mais qui est pire en ce moment –, pourquoi n’existe-t-il pas de moyen économique de transporter des bagages dans les grandes villes ? Que faut-il faire quand on a une lourde malle à transporter de Paddington à Camden Town? On prend un taxi. Et si on n’a pas les moyens de prendre un taxi, que fait-t-on ? Je suppose qu’on emprunte une charrette à bras ou qu’on pose la malle en équilibre sur un landau. Pourquoi n’existe-t-il pas de voitures bon marché pour les bagages, tout comme il existe des autobus pour les passagers humains ? Ou bien pourquoi n’autorise-t-on pas les bagages dans le métro ?

Ce soir, alors que la gare de King’s Cross déchargeait une autre horde d’évacués rentrant chez eux, j’ai vu un homme et une femme, évidemment épuisés après un long voyage, tentant de monter dans un autobus. La femme portait un bébé hurlant et tirait un enfant de six ans de son autre main ; l’homme portait une valise déchirée qui tenait avec de la ficelle et le lit du plus âgé des deux enfants.

Aucun autobus ne les a autorisés à monter. Évidemment, on ne pouvait pas prendre un lit dans un autobus. Comment cela aurait-il pu être possible ? Mais, d’autre part, comment ces gens-là allaient-ils rentrer chez eux ? Pour finir, la femme est montée dans un autobus avec les deux enfants tandis que l’homme est parti à pied en portant le lit. Pour autant que je le sache, il avait peut-être huit kilomètres à parcourir.

En temps de guerre, on peut s’attendre à ce genre de choses. Mais ce que je cherche à expliquer, c’est que si ces gens-là avaient fait le même voyage, dans les mêmes conditions, en temps de paix, leur problème aurait été le même. Car :

La pluie, elle tombe tous les jours, Sur les méchants comme sur les bons, Plus souvent sur les bons parce que Le méchant a le parapluie du bon.

Notre société n’est pas seulement organisée de façon à ce que ceux qui ont de l’argent puissent acheter des produits de luxe. Après tout, c’est pour cela que l’argent existe. Elle est également organisée de façon à ce que ceux qui n’ont pas d’argent soient obligés de le payer tous les jours par des humiliations mesquines et des inconforts absolument inutiles – comme de devoir rentrer chez soi à pied, les doigts sciés par la ficelle de leur valise, alors qu’une demi-couronne leur aurait permis d’y aller en cinq minutes.

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Alors que je bavardais avec des amis l’autre soir, nous avons soulevé une question à laquelle aucun d’entre nous ne pouvait répondre, et j’aimerais que quelqu’un l’élucide pour moi. La question est : quel principe est à la base du choix des membres d’un jury ? En théorie, j’imagine qu’ils sont choisis au hasard dans la population tout entière. En tout cas, c’est ce que devrait signifier jugement « par ses pairs » dans une démocratie. Mais j’ai la forte impression – et mes amis avaient la même idée – qu’on ne trouve jamais dans un jury quelqu’un qu’on puisse strictement décrire comme un ouvrier. Les personnes convoquées pour être jurés semblent toujours être des hommes d’affaires de petite envergure ou des personnes appartenant aux professions libérales. Existet- il une qualification, jamais mentionnée et simplement appliquée, en fonction de la possession de biens immobiliers ? J’aimerais le savoir parce que, si les choses sont comme je le pense – c’est-à-dire que les jurés sont choisis dans les classes moyennes tandis que les accusés, dans les cours d’assises, appartiennent souvent à la classe ouvrière –, elles mériteraient d’être mieux connues qu’elles ne le sont en ce moment.

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À la question que j’avais posée, il y a deux semaines, à propos de la méthode utilisée pour sélectionner les jurés, un contributeur a répondu avec autorité dans le numéro de la semaine dernière *.

Cette question a également provoqué un flot important de lettres, chacune ou presque contenant la copie d’un formulaire gouvernemental récemment publié que doivent remplir tous ceux qui demandent à être exemptés de leur devoir de juré. J’avais moi-même reçu un exemplaire par les canaux habituels et je l’avais immédiatement mis au panier, mais il contient en fait presque toutes les informations que je désirais.

En le lisant jusqu’au bout, je remarque avec intérêt quelles sont les qualifications nécessaires pour les « jurés spéciaux », quelle que soit la signification de « jurés spéciaux ». Il faut les lire pour y croire : « Les jurés décrits plus bas sont qualifiés pour être des jurés spéciaux : les personnes ayant droit à être appelées “Esquire” ainsi que celles d’un rang plus élevé ; les banquiers et les négociants ; les occupants d’habitations privées dont la valeur annuelle nette n’est pas inférieure à cent livres, dans les villes contenant, selon le dernier recensement, vingt mille habitants ou plus, ou cinquante livres ailleurs ; les occupants de maisons autres que des fermes dont la valeur annuelle nette n’est pas inférieure à cent livres ; les occupants de fermes dont la valeur annuelle nette n’est pas inférieure à trois cents livres. »

Étudiez ce paragraphe en détail et vous verrez qu’il a été rédigé, et très minutieusement rédigé, afin d’exclure plus ou moins tous ceux qui n’appartiennent pas à la haute bourgeoisie, que ce soit par leur milieu ou par l’argent. Ce formulaire est distribué alors qu’un gouvernement travailliste, élu par une écrasante majorité, est au pouvoir depuis quinze mois.

Plusieurs des personnes qui m’ont écrit ont déclaré que, pour autant qu’elles le sachent, les ouvriers ne sont pas, en pratique, exclus du devoir de juré, ou ne sont pas toujours exclus. Un correspondant, président d’une section du parti travailliste, ajoute que le problème n’est pas tant que les ouvriers sont réellement empêchés d’être jurés, mais qu’ils esquivent leur responsabilité dès que possible, pour des raisons financières. Les jurés ne sont pas payés, de sorte que participer à un jury signifie la perte d’un ou deux jours de salaire. Comme il serait facile de remédier à cela en payant chaque juré un honoraire raisonnable – disons une livre par jour – pour compenser la perte de temps.

Je remarque que, parmi les diverses catégories de personnes exemptées du devoir de juré, on trouve « les apothicaires certifiés par la cour des examinateurs de la Société des apothicaires » et les pharmaciens en général. On croirait entendre ici un écho des Aventures de Mr Pickwick. Lors de l’audience de Mrs Bardell pour rupture de promesse de mariage, comme on s’en souvient, un pharmacien à qui l’on fait prêter serment pour participer au jury remarque : « Il y aura mort d’homme avant que le jugement soit rendu », ajoutant, après avoir prêté serment : « Je n’ai laissé qu’un galopin dans ma boutique. C’est un charmant bonhomme, milord, mais qui se connaît fort peu en drogues ; et je sais que, dans son idée, sel d’Epsom veut dire acide prussique, et sirop d’Ipécacuanha, laudanum. Voilà tout, milord. » Se pourrait-il, je me demande, que les pharmaciens aient eu droit à leur exemption parce qu’un officiel plein d’imagination se trouvait avoir lu ce passage ?

George Orwell

Extraits des trente-cinquième, quarante-troisième,soixantième et soixante-deuxième chroniques « À ma guise », paruesdans Tribuneles 28 juillet et 6 octobre 1944, 8 et 22 novembre 1946(trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 211-212, 251257, 344-345 et 351-353).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire : Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ; — Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; — « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).