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Soixante-dix ans après Orwell (XIV) La véritable fonction du casque colonial

19 avril 2020|

Les Européens en Inde ont longtemps gardé une attitude essentiellement superstitieuse envers l’apoplexie provoquée par le soleil, ou insolation, comme on l’appelle généralement. On pensait que c’était une chose dangereuse pour les Européens et pas pour les Asiatiques…

Quand j’étais en Birmanie, on m’a assuré que le soleil indien, même quand il n’est pas très fort, a un caractère mortel dont on ne peut se préserver qu’en portant un casque colonial en liège. « Les indigènes », dont le crâne est plus épais, n’ont pas besoin de ce casque, mais pour les Européens, même une doublure en feutre n’est pas une protection suffisante.

Mais pourquoi le soleil de Birmanie, même par une journée réellement froide, serait-il plus dangereux que le soleil d’Angleterre ? Parce que nous étions plus proches de l’équateur et que les rayons du soleil étaient perpendiculaires.

Cela m’avait surpris car évidemment les rayons du soleil ne sont perpendiculaires qu’aux environs de midi. Qu’en est-il du petit matin, quand le soleil est bas sur l’horizon et que ses rayons sont parallèles à la terre ? C’est précisément alors, m’avait-on dit, qu’ils sont les plus dangereux.

Et qu’en est-il de la saison des pluies, quand il est fréquent qu’on ne voie pas le soleil pendant des journées entières ? C’est justement à ce moment-là, me disaient les vieux de la vieille, qu’il fallait faire attention à mettre son « topi ». (Le casque colonial s’appelle un « topi », le mot hindoustani pour « chapeau ».) Les rayons mortels se faufilent à travers l’enveloppe nuageuse de la même façon et, quand le ciel est couvert, on risque de l’oublier. Enlevez votre topi en plein air pendant un instant, même pendant un court instant, et vous êtes en danger de mort.

Certaines personnes, peu satisfaites du liège, croyaient aux vertus de la flanelle rouge et s’en faisaient coudre de petits morceaux sur leur chemise, à la hauteur des vertèbres supérieures. La communauté eurasienne, préoccupée de mettre l’accent sur son lignage blanc, portait à l’époque des topis plus grand et plus épais que ceux des Britanniques.

Ma propre incrédulité à ce sujet date du jour où mon topi m’a été arraché par le vent et emporté par le courant d’une rivière, ce qui m’a obligé à marcher tête nue toute une journée sans conséquence fatale. Mais je n’ai pas tardé à remarquer d’autres faits qui contredisaient la croyance générale.

Pour commencer, certains Européens (par exemple les marins qui travaillaient dans le gréement des navires) étaient le plus souvent tête nue au soleil. En outre, dans les cas d’insolation (car elles arrivent), il n’était pas possible de lier le coup de soleil à un moment où la victime avait enlevé son chapeau. Les Asiatiques risquaient l’insolation tout autant que les Européens, particulièrement chez les chauffeurs des navires fonctionnant au charbon, lesquels étaient assujettis à une très forte chaleur mais pas aux rayons du soleil.

Pour finir, j’ai découvert que le topi, supposément la seule protection contre le soleil indien, était une invention récente. Les premiers Européens en Inde ne le connaissaient pas. Bref, c’était de la foutaise.

Mais pourquoi les Britanniques en Inde avaient-ils élaboré cette superstition concernant l’insolation ? Parce que souligner en permanence les différences entre les « indigènes » et soi-même est une des nécessités de l’impérialisme. On ne peut diriger une race assujettie, particulièrement lorsqu’on n’est qu’une minorité, que si l’on est honnêtement persuadé d’être racialement supérieur, et il est plus facile de le faire quand on parvient à croire que la race assujettie est biologiquement différente.

Les Européens en Inde avaient plusieurs croyances, dénuées de tout fondement, démontrant que le corps des Asiatiques diffère du leur. Ils pensaient même que certaines différences anatomiques étaient très importantes. Mais cette absurdité affirmant que les Européens étaient sujets à l’insolation alors que les Asiatiques ne l’étaient pas restait la plus précieuse de leurs superstitions. Un crâne mince était la marque d’une supériorité raciale et le casque colonial une sorte d’emblème de l’impérialisme.

George Orwell

Extraits de la quarante-cinquième chronique « À ma guise », parue dans Tribune le 20 octobre 1944 (trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 263-266).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire : Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ; — Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; — « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).