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Soixante-dix ans après Orwell (XVII) Les effets du mensonge en politique

3 mai 2020|

Bien des choses ont changé depuis l'après-guerre et alors que le monde allait plonger dans la guerre froide. Mais deux ou trois n'ont pas changé : le mensonge politique au nom des plus mauvaises comme des meilleures causes et raisons… Mais toujours, conclut Orwell, « falsification de l’histoire, calomnies personnelles, refus d’écouter équitablement les adversaires, et ainsi de suite – sont dans l’ensemble allées à l’encontre des intérêts de la gauche ».

Je voudrais attirer l’attention sur un article intitulé « La vérité sur Mihailovic ? » dans le dernier numéro de World Review. Il analyse la campagne menée dans la presse britannique et à la BBC pour accuser Mihailovic d’être un agent allemand. La politique yougoslave est extrêmement compliquée et je ne prétends pas en être un expert. Pour ce que j’en sais, la Grande-Bretagne et l’URSS avaient tout à fait raison de laisser tomber Mihailovic et de soutenir Tito *. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’empressement montré par des journaux britanniques réputés, une fois cette décision prise, à se rendre complices d’une falsification afin de discréditer l’homme qu’ils avaient soutenu quelques mois auparavant.

Il ne fait aucun doute que c’est ce qui s’est passé. L’auteur de l’article donne des détails sur un exemple parmi beaucoup d’autres indiquant que des preuves matérielles ont été effacées de la manière la plus effrontée. Lorsque la majorité de nos journaux ont eu devant eux des preuves accablantes que Mihailovic n’était pas un agent allemand, ils ont simplement refusé de les imprimer, sans cesser de répéter les accusations de trahison comme auparavant.

Des choses semblables eurent lieu pendant la guerre civile espagnole. À cette époque, des anarchistes, des trotskistes et d’autres militants qui s’opposaient à Franco tout en s’opposant également à la ligne politique officielle du gouvernement républicain espagnol furent accusés d’être des traîtres à la solde des fascistes. Divers journaux britanniques qui défendaient la République reprirent cette information et la répétèrent en y ajoutant quelques exagérations pittoresques tirées de leur propre imagination et en refusant d’imprimer les réactions, quelles qu’elles soient, même sous forme de lettres. Leur excuse était que la République se battait pour sa survie et que rapporter ses querelles intestines avec trop de franchise revenait à donner des armes à la presse profasciste de notre pays. Néanmoins, ils brouillèrent le problème et émirent des accusations tout à fait injustifiées contre des innocents. Et à l’époque, tout comme aujourd’hui, on répondait à ceux qui protestaient que, premièrement, les accusations étaient fondées et, deuxièmement, qu’elles n’étaient peut-être pas fondées mais que ces personnes étaient politiquement indésirables et méritaient ce qui leur était arrivé.

Je reconnais la force de cet argument. En luttant contre le fascisme, on ne peut pas toujours se conformer aux règles du marquis de Queensberry *, et il arrive parfois qu’un mensonge soit presque inévitable. Il existe toujours des adversaires sans scrupules en quête d’aveux gênants, et sur certains problèmes, la vérité est tellement complexe qu’une déclaration des faits peut tout simplement induire le grand public en erreur.

Toutefois, je crois qu’on pourrait démontrer, en se fondant sur l’histoire des vingt dernières années, que les méthodes totalitaires de controverse – falsification de l’histoire, calomnies personnelles, refus d’écouter équitablement les adversaires, et ainsi de suite – sont dans l’ensemble allées à l’encontre des intérêts de la gauche.

Un mensonge est un boomerang, et il revient parfois à une vitesse surprenante. Au cours de la guerre civile espagnole, un journal de gauche demanda à un certain journaliste de « rendre compte » des accusations portées contre les trotskistes espagnols, ce qu’il fit avec un remarquable manque de scrupules. Il était impossible de lui répondre, en tout cas dans les pages de ce journal-là. Moins de trois ans plus tard, cet homme a été engagé par un autre journal pour rédiger la pire des propagandes « antirouges » pendant la guerre entre la Russie et la Finlande. Et je suppose que les mensonges antirusses qu’il raconta en 1940avaient d’autant plus de poids que les mensonges pro-russes qu’il avait racontés en 1937n’avaient jamais été publiquement dénoncés.

Dans le même numéro de la World Review, je remarque que Mr Edward Hulton annonce avec désapprobation que « la petite ville d’Athènes possède davantage de journaux que Londres ». Je ne peux que dire : bravo, Athènes ! Seul un grand nombre de journaux, exprimant toutes les tendances, nous permet de connaître la vérité. En comptant les journaux du soir, il n’y a que douze quotidiens à Londres, ils couvrent tout le sud de l’Angleterre et vont même jusqu’à Glasgow au nord. Lorsqu’ils décident de tous raconter le même mensonge, il n’y a pas de presse minoritaire pour les contrer.

Dans la France de l’avant-guerre, la presse était en grande partie vénale et calomnieuse, mais on pouvait en tirer davantage d’informations que de la presse britannique, parce que chaque fraction politique avait son journal et que chaque point de vue pouvait être exposé. Je serais surpris qu’Athènes puisse conserver la multiplicité de ses journaux sous le genre de gouvernement que nous tentons apparemment d’imposer.

 *— 

L’autre soir, j’ai assisté à un grand rassemblement organisé par la League for European Freedom *. Bien qu’il s’agisse officiellement d’une organisation regroupant tous les partis – il y avait un député travailliste sur l’estrade –, je crois qu’on peut dire sans crainte qu’elle est dominée par l’aile antirusse du parti tory. Je suis tout à fait en faveur de la liberté en Europe, mais je me sens plus heureux quand elle est conjuguée avec la liberté partout ailleurs – en Inde, par exemple.

Les gens sur l’estrade s’inquiétaient de l’action de la Russie en Pologne, dans les pays baltes, etc., et de l’abandon de la Charte atlantique impliqué par ces actions. Plus de la moitié de ce qu’ils disaient était justifié, mais étrangement ils tenaient presque autant à défendre notre propre politique de coercition en Grèce qu’à attaquer celle de la Russie en Pologne.

Le député tory Victor Raikes, un réactionnaire capable qui ne mâche pas ses mots, a fait un discours que j’aurais considéré comme plutôt bon s’il n’avait parlé que de la Pologne et de la Yougoslavie. Mais, après s’être occupé de ces deux pays, il a continué en parlant de la Grèce et, tout à coup, le noir est devenu blanc et le blanc, noir.

Il n’y a eu ni huées ni interjections de la part d’un auditoire pourtant assez important – et personne ne comprenait qu’obliger des peuples non consentants à accepter des gouvernements fantoches est tout aussi peu désirable quel que soit le gouvernement qui s’y emploie.

Il est vraiment très difficile de croire que des personnes comme celles-là sont réellement intéressées par la liberté politique en tant que telle. Elles s’inquiètent principalement parce que la Grande-Bretagne n’a pas eu droit à une part assez importante du gâteau lors du sordide marchandage qui a apparemment été mené à Téhéran *.

Après la réunion, j’ai bavardé avec un journaliste qui a bien plus de contacts parmi les gens influents que moi. Il m’a dit qu’il était probable que la politique britannique allait bientôt prendre un tournant violemment antirusse, et qu’il serait assez facile de manipuler l’opinion publique dans cette direction en cas de besoin.

Pour un bon nombre de raisons, je ne crois pas qu’il avait raison, mais s’il ne se trompait pas, ce serait en fin de compte notre faute et pas celle de nos adversaires. Personne ne s’attend à ce que le parti tory et ses journaux nous apportent des lumières. Le problème est que, depuis des années, il a été tout aussi impossible d’arracher une image adulte de la politique étrangère à la presse de gauche.

Lorsqu’on aborde des problèmes tels que la Pologne, les pays baltes, la Yougoslavie ou la Grèce, quelle différence y a-t-il entre la presse russophile et la presse tory la plus extrême? L’une n’est que l’autre mise sens dessus dessous. Le News Chronicle *fait ses gros titres des combats en Grèce mais cache en petites lettres à l’extrémité d’une colonne la nouvelle selon laquelle « il a fallu se servir de la force » contre l’armée polonaise de l’intérieur. Le Daily Worker *condamne la dictature à Athènes, le Catholic Heraldcondamne la dictature à Belgrade. Personne n’est capable de dire – du moins quelqu’un qui puisse le dire dans un journal à grand tirage – que tout ce jeu sordide de sphères d’influence, de gouvernement fantoches, de purges, de déportations, d’élections à un seul parti et de plébiscites à cent pour cent reste moralement le même qu’il s’agisse d’une action menée par nous, par les Russes ou par les nazis.

Même dans le cas d’un retour franc à la barbarie, comme lorsqu’on utilise des otages, il n’y a désapprobation que lorsqu’il s’agit d’une action de l’ennemi et pas de notre pays. Et quelles en sont les conséquences ? Eh bien, une des conséquences est qu’il est beaucoup plus facile de tromper l’opinion publique.

Les tories ont la possibilité de créer des scandales à volonté parce qu’il existe des sujets dont la gauche ne veut pas parler de manière adulte. Un exemple est la guerre russo-finnoise de 1940. Je ne défends pas l’action des Russes en Finlande, mais elle n’a pas été particulièrement sauvage. Nous avons agi de la même manière quand nous nous sommes emparés de Madagascar. Le public pouvait très bien en être choqué, voire être poussé à une fureur intense par les méthodes russes, parce que, depuis des années on leur avait expliqué à tort que la politique étrangère russe était moralement différente de celle des autres pays.

Et je me suis dit l’autre soir en écoutant Mr Raikes que si les tories se décidaient à vendre la mèche à propos du Comité de Lublin *, du maréchal Tito et d’autres sujets semblables, ils auraient – grâce à l’autocensure prolongée de la gauche – une très longue mèche à vendre.

Mais la malhonnêteté politique a son côté comique. La personne qui présidait cette réunion de la League for European Freedom était rien de moins que la duchesse d’Atholl *. Il y a à peine sept ans, « la Duchesse Rouge », comme on l’appelait avec affection, était la chérie du Daily Workeret prêtait le poids considérable de son autorité à tous les mensonges que les communistes se trouvaient prononcer à l’époque. À présent elle se bat contre le monstre qu’elle a aidé à créer. Je suis certain que ni elle ni ses anciens amis communistes ne perçoivent là de morale.

George Orwell

Extraits des cinquante-quatrième et cinquante-sixième chroniques « À ma guise », parues dans Tribune le 12 et le 26 janvier 1945 (trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 312315 et 320-323).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire : Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ; — Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; — « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes (de la rédaction)