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Soixante-dix ans après Orwell (XXXI) Sur l’édition ukrainienne de « La Ferme des animaux »

24 septembre 2020|

En 1945, après que le conte satirique d’Orwell Animal Farm soit paru en Grande-Bretagne, non sans quelques difficultés (dues à l’autocensure des éditeurs craignant que la critique de la trahison par les bolcheviques de la révolution russe mette en délicatesse la politique gouvernementale d’alliance avec l'Union soviétique), sa diffusion posa aussi quelques problèmes. Ainsi l’édition ukrainienne (la seule qu’Orwell a préfacée), après avoir touché quelques lecteurs, fut saisie par les autorités militaires américaines en Allemagne et remise à l’Armée rouge pour être envoyée au pilon.

Ihor Ševčenko * à Orwell, 11 avril 1946

Cher Mr Orwell,

Aux environs du milieu du mois de février de cette année, j’ai eu l’occasion de lire La Ferme des animaux. J’ai immédiatement eu l’idée qu’une traduction du conte en ukrainien serait d’une grande valeur pour mes compatriotes.

Sans parler des bénéfices qu’elle apporterait à notre intelligentsia, qui ne connaît qu’incidemment la vie littéraire anglaise contemporaine, une condition due en partie à un éloignement certain du monde occidental, une telle traduction aurait une influence « morale » bien plus étendue et qu’on ne peut que souligner.

C'est un fait que l’attitude du monde occidental à l’occasion de divers problèmes récents a fait naître des doutes sérieux parmi nos réfugiés. L’interprétation un peu naïve de cette attitude oscillait entre deux pôles. Beaucoup de gens imaginaient qu’il s’agissait de quelque chose qui ressemblait à la célèbre « tactique », un instrument erroné et désastreux inconsciemment dicté par la peur. Cet instrument paraissait erroné parce que l’autre camp est bien plus doué pour ce genre de tactique. Il a été jugé désastreux parce qu’il provoquerait une déception parmi les masses européennes, qui ne sont que trop prêtes à identifier les principes démocratiques à des actes démocratiques.

Les autres attribuaient cette attitude à la technique parfaite qui permet d’influencer l’opinion publique anglaise de l’extérieur, à l’idée fausse qu’ont les gens de l’État et des institutions soviétiques lorsqu’ils pensent qu’ils sont plus ou moins semblables à ceux de l’Ouest, à l’incapacité à saisir un état de confusion délibérément créé, dû à un manque d’information, ou à quelque chose de semblable.

Quelles que puissent être les racines de cette attitude présumée, la prédominance d’une telle opinion a eu une influence désagrégeante. Les réfugiés ont toujours tendance à « s’appuyer sur » et à localiser leurs meilleurs espoirs et leur idée de ce qu’ils considèrent comme étant la « perfection morale ». Comme un tel objet est sans attentes ou qu’il ne parvient pas à justifier ces attentes, le résultat est le cynisme.

Cette partie de nos émigrants qui se retrouve en exil, non pas mue par des considérations nationalistes mais par ce qu’elle ressent vaguement comme une quête de « dignité humaine » et de « liberté », ne s’est certainement pas sentie consolée quand un quelconque intellectuel de droite a poussé un soi-disant cri d’alarme.

Elle était particulièrement en attente d’une voix de ce type venant du côté des socialistes, dont elle se sentait bien plus proche intellectuellement. Elle se demandait comment il était possible que personne « n’ait connu la vérité ». Il s’agissait alors de prouver que cette hypothèse de « naïveté » était au moins en partie vraie.

Votre livre a résolu le problème. Je peux en juger d’après ce que j’ai ressenti après l’avoir lu. Je parierais que cette œuvre peut être appréciée par un lecteur « de l’Est » tout aussi bien qu’elle peut être accessible à un Anglais, la déformation qui résulte d’une traduction étant nécessairement compensée par la justesse qui permet à presque chaque phrase du conte dont on peut tracer l’origine d’être remontée jusqu’à son prototype.

À diverses occasions, j’ai traduit ex abrupto différentes parties de La Ferme des animaux. Mes auditeurs étaient des réfugiés soviétiques. L’effet était étonnant. Ils étaient d’accord avec presque toutes vos interprétations. Ils étaient profondément affectés par des scènes comme celles des animaux qui chantaient Bêtes d’Angleterre sur la colline. J’ai alors vu que, bien que leur attention ait été attirée en premier lieu par la recherche de « concordances » entre la réalité dans laquelle ils vivaient et le conte, ils réagissaient distinctement aux valeurs « absolues » du livre, aux « types » du conte, aux convictions sous-jacentes de l’auteur et ainsi de suite. En outre, l’humeur du livre semble correspondre à leur état d’esprit en ce moment.

C’est pour ces raisons et pour d’autres raisons semblables que je vous demande l’autorisation de traduire La Ferme des animaux en ukrainien, un travail que j’ai déjà commencé.

Mr Jeleński * m’a dit que sa mère avait déjà abordé avec vous la question délicate qu’est la publication de la traduction dans les conditions actuelles *. Il me faut donc vous demander de ne pas trop mentionner mon nom et de ne pas considérer cette affaire comme officielle pour l’instant.

En lisant ce genre de livre, on est souvent tenté de faire des hypothèses sur les opinions « réelles » de l’auteur. J’avoue que moi-même je me suis laissé aller à ce genre de conjectures, et j’ai de nombreuses questions à vous poser, liées en grande partie à certains développements en URSS, mais aussi beaucoup d’autres qui sont d’un caractère technique, comme la traduction des noms propres. Mais cela demande une autre lettre. Pendant ce temps, veuillez excuser le long retard de celle-ci. J’étais parti dans le Sud de l’Allemagne et votre lettre à Mme Jeleńska * ne m’est parvenue que maintenant.

Sincèrement vôtre, Ihor Ševčenko

—*—

À Ihor Ševčenko, 13 mars 1947

Cher Mr Ševčenko,

Merci beaucoup pour votre lettre du 7, que j’ai reçue aujourd’hui *.

Je suis terriblement occupé, mais je vais essayer de vous envoyer une courte introduction à La F[erme] D[es] A[nimaux] et de vous l’envoyer au plus tard dans une semaine. Je crois comprendre que vous aimeriez qu’elle contienne des matériaux biographiques et aussi, je suppose, une explication de la façon dont j’en suis arrivé à écrire ce livre. Je présume que le livre sera publié dans un style très simple et sans illustration en couverture, mais au cas où vous en auriez besoin, je vous enverrai également une photographie.

Savoir qui étaient les personnes responsables de la traduction de LFDA * m’a intéressé et je me suis senti encouragé en apprenant que ce genre d’opposition existe en URSS. J’espère que cela ne finira pas par le renvoi de ces personnes déplacées en URSS ou par l’intégration de la plupart d’entre elles en Argentine. Je pense que notre terrible pénurie de main d’œuvre pourrait nous obliger à encourager un grand nombre de P[ersonnes] D[éplacées] à venir s’installer dans notre pays, mais pour l’instant le gouvernement ne parle que de les laisser entrer en tant que domestiques, etc., parce qu’il existe encore une résistance de la classe ouvrière contre l’entrée d’ouvriers étrangers, du fait de la crainte du chômage, une corde dont savent très bien jouer les communistes, ainsi que leurs « sympathisants ».

Sincèrement vôtre Geo. Orwell

Sur notre nouvelle traduction à paraître de 1984 lire :