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Soixante-dix ans après Orwell (XXXIII) La même propagande sur la défense de la démocratie

7 octobre 2020|

De retour d'Espagne en juin 1937, alors qu'il rédige son Hommage à la Catalogue, Orwell prend vite conscience du danger qui sera mis en roman dans Mille neuf cent quatre-vingt-quatre : « Pour la première fois, j’ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n’avaient plus rien à voir avec les faits, pas même le genre de relation que suppose un mensonge ordinaire. J’ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n’avait eu lieu et un complet silence là où des centaines d’hommes avaient été tués. […] J’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés bâtir des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. […] Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en voie de disparaître du monde. » En témoigne sa correspondance de l'époque :

À Rayner Heppenstall *, 31 juillet 1937

Merci beaucoup pour ta lettre. J’étais très content d’avoir des nouvelles. […]

Le temps que nous avons passé en Espagne était intéressant mais vraiment horrible. Naturellement, jamais je n’aurais accepté qu’Eileen [son épouse] vienne et je n’y serais sans doute pas allé moi-même si j’avais pu prévoir les développements politiques, particulièrement l’interdiction du POUM *, le parti dans la milice duquel je servais.

Quelle histoire bizarre. Nous avons commencé par être des défenseurs héroïques de la démocratie et avons terminé en traversant la frontière en catimini avec la police à nos trousses *.

Eileen a été merveilleuse, en fait je pense qu’elle avait vraiment l’air d’apprécier. Mais, bien que nous nous en soyons nous-mêmes sortis assez bien, presque tous nos amis et connaissances sont en prison et y resteront sans doute indéfiniment, sans être réellement accusés de quoi que ce soit, mais soupçonnés de « trotskisme ».

Il se passait des choses vraiment terribles au moment même où je partais, arrestations en masse, des hommes blessés sortis des hôpitaux et jetés en prison, des gens empilés dans des cellules ignobles où ils n’ont même pas la place de s’étendre, des prisonniers battus et à moitié affamés, etc., etc.

Pendant ce temps, il est impossible d’en faire la moindre mention dans la presse anglaise, excepté dans les publications de l’ILP *, qui est affilié au POUM. J’ai eu quelques moments très amusants à ce sujet avec le New Statesman *. Dès que je suis sorti d’Espagne, j’ai câblé depuis la France pour leur demander s’ils aimeraient un article et bien sûr ils m’ont dit que oui, mais quand ils ont vu que mon article parlait de l’interdiction du POUM, ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas l’imprimer. Afin de dorer la pilule, ils m’ont envoyé un très bon livre qui vient de sortir pour que j’en fasse un compte rendu, Spanish Cockpit *, qui fait remonter au grand jour plus ou moins tout ce qui s’est passé récemment. Mais une fois de plus, quand ils ont vu mon compte rendu, ils n'ont pas pu le publier parce qu’il allait « à l’encontre de la politique éditoriale », mais ils ont quand même proposé de me payer pour le compte rendu – pratiquement le prix du silence.

Il va aussi falloir que je change d’éditeur, en tout cas pour ce livre [Hommage à la Catalogne]. Gollancz * fait évidemment partie du racket communiste et, dès qu’il a entendu que j’avais été associé au POUM et aux anarchistes, et que j’avais participé de l’intérieur aux émeutes de mai à Barcelone, il m’a dit qu’il ne pensait pas pouvoir publier mon livre, alors que je n’en avais pas encore écrit un seul mot. Je pense qu’il avait astucieusement prédit que quelque chose de ce genre allait se passer car, quand je suis parti en Espagne, il a rédigé un contrat promettant de publier ma fiction mais pas d’autres livres. Cependant, j’ai deux autres éditeurs à mes trousses et je crois que mon agent est très malin et s’est débrouillé pour qu’ils renchérissent l’un sur l’autre. J’ai commencé le livre, mais bien sûr mes doigts sont tous des pouces pour l’instant.

Ma blessure n’était pas bien grave, mais cela a été un miracle que je n’en meure pas. La balle a traversé le cou de part en part mais n’a rien touché à l’exception d’une corde vocale, ou plutôt du nerf qui la dirige, qui est paralysé *. Au début j’avais perdu ma voix, mais maintenant l’autre corde vocale compense et la corde abîmée pourra ou ne pourra pas guérir. Ma voix est pratiquement normale mais je ne peux pas vraiment crier. Je ne peux pas non plus chanter, mais on me dit que ça n’a pas d’importance. Je suis plutôt content d’avoir été touché par une balle parce que je pense que ça va nous arriver à tous dans un avenir proche et je suis heureux de savoir que ça ne fait pas vraiment très mal.

Ce que j’ai vu en Espagne ne m’a pas rendu cynique, mais me fait penser que notre avenir est assez sombre. Il est évident que les gens peuvent se laisser duper par la propagande antifasciste exactement comme ils se sont laissés duper par ce qu’on disait de la courageuse petite Belgique, et quand viendra la guerre ils iront droit dans la gueule du loup.

Cependant, je ne suis pas en accord avec l’attitude pacifiste, comme je crois que tu l’es. Je pense toujours qu’il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme, je veux dire se battre les armes à la main, mais il vaut mieux essayer de savoir qui est quoi. J’aimerais rencontrer Holdaway * et savoir ce qu’il pense de l’histoire espagnole. C’est la seule personne plus ou moins communiste orthodoxe que j’aie rencontrée et que je puisse respecter. Je serais écœuré de voir qu’il vomit la même propagande que les autres sur la défense de la démocratie et le trotskofascisme.

J’aimerais beaucoup te voir, mais je ne crois pas vraiment que j’irai à Londres avant un bon moment, à moins d’y être absolument obligé pour affaires. Je viens de démarrer mon livre, que je veux avoir terminé à Noël, je suis aussi très occupé à remettre le potager, etc., en état de marche après une aussi longue absence. En tout cas, gardons le contact et donne-moi ton adresse. Je ne peux pas prendre contact avec Rees *. Il était sur le front de Madrid et il n’y avait pratiquement aucune communication.

Au revoir *. Eric

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984 (dès à présent disponible en souscription) lire : — Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ; — Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; — « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis » (BlogAgone, 27 avril 2019) ; — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) — Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

6. Franz Borkenau, Spanish Cockpit(trad. fr. Ivrea, 2003). La recension d'Orwell, refusée par le New Statesman, fut publiée dans Time & Tide(Essais, articles et lettres, Ivréa & Encyclopédie des nuisances, 1995, vol. 1, p. 349-51). En 1938, lorsqu’il rédigea un compte rendu du livre suivant de Borkenau, The Communist International, Orwell écrivit qu’il pensait toujours que Spanish Cockpit était « le meilleur livre sur ce sujet »[ibid., p. 439-442). Membre du parti communiste allemand (1921-1929) le sociologue autrichien et écrivain politique Franz Borkenau (1900-1957) émigre en Grande-Bretagne quand les nazis prennentt le pouvoir – Orwell admirait beaucoup l’homme et son œuvre.