Skip to main content

Soixante-dix ans après Orwell (IX) Qu’est-ce que le fascisme ?

21 mars 2020|

De toutes les questions de notre époque qui demeurent sans réponse, la plus importante est peut-être : « Qu’est-ce que le fascisme ? »

Un institut de sondage américain a récemment posé cette question à une centaine de personnes et obtenu des réponses allant de « C’est la démocratie parfaite » à « C’est le mal absolu ». Chez nous, si on demande à un individu ordinaire qui réfléchit un peu de définir le fascisme, il répondra généralement en désignant les régimes allemand et italien. Mais cela reste très insatisfaisant, car même les principaux États fascistes diffèrent grandement les uns des autres dans leur organisation comme dans leur idéologie.

Il est difficile, par exemple, de faire entrer dans le même cadre l’Allemagne et le Japon, et c’est plus difficile encore avec certains petits États qu’on peut qualifier de fascistes. On admet généralement, par exemple, que le fascisme est, par nature, belliqueux, qu’il se développe dans une atmosphère d’hystérie guerrière et ne peut régler ses problèmes économiques que par les préparatifs de guerre ou des conquêtes. Pourtant, ce n’est manifestement pas le cas du Portugal, ni des diverses dictatures sud-américaines. Il y a aussi l’antisémitisme, qui est censé être une des marques distinctives du fascisme ; mais certains mouvements fascistes ne sont pas antisémites.

Les controverses savantes, dont les revues américaines se font l’écho depuis des années, n’ont même pas permis de déterminer si le fascisme est ou non une forme du capitalisme. Pourtant, quand nous appliquons le terme « fascisme » à l’Allemagne, au Japon ou à l’Italie de Mussolini, nous savons à peu près ce que nous entendons par là.

C’est en politique intérieure que ce mot a perdu toute trace de signification. Une lecture attentive de la presse montre qu’il n’y pratiquement pas une seule catégorie d’individus (en tout cas, pas un seul parti politique ou groupement constitué) qui n’ait été qualifiée de fasciste durant ces dix dernières années. Je ne parle pas ici de l’usage oral du mot « fasciste ». Je parle de ce que j’ai lu dans des textes. J’ai vu les expressions « sympathisant fasciste », « de tendance fasciste » ou « fasciste » (tout court) appliquées avec le plus grand sérieux aux catégories d’individus suivantes.

Les conservateurs. Tous les conservateurs, partisans ou non de la politique d’apaisement *, sont tenus pour subjectivement pro-fascistes. La domination britannique en Inde et dans les colonies est censée ne pas se distinguer du nazisme. Les organisations qu’on pourrait dire de type patriotique et traditionaliste sont étiquetées comme « crypto-fascistes » ou « fascisantes ». Parmi elles, les boyscouts, la police métropolitaine, le MI5 et la Légion britannique *. La phrase-clé est : « Les public schools sont les pépinières du fascisme. »

Les socialistes. Les avocats du capitalisme à l’ancienne affirment que socialisme et fascisme sont une seule et même chose. Certains journalistes catholiques soutiennent que les socialistes ont été les principaux collaborateurs dans les pays occupés par les nazis. La même accusation a été lancée, mais d’un point de vue différent, par le parti communiste dans ses phases d’ultra-gauche. Entre 1930 et 1935, le Daily Worker * qualifiait généralement le parti travailliste de « travaillo-fasciste ». Cette accusation a été reprise par d’autres extrémistes de gauche, comme les anarchistes par exemple. Certains nationalistes indiens considèrent les syndicats britanniques comme des organisations fascistes.

Les communistes. Une école de pensée très importante (représentée entre autres par Rauschning, Peter Drucker, James Burnham et F.A. Voigt *) rejette toute distinction entre les régimes nazi et soviétique ; elle soutient que fascistes et communistes ont sensiblement les mêmes objectifs, voire que ce sont, dans une certaine mesure, les mêmes individus. Les éditoriaux du Times (d’avant guerre) qualifiaient l’URSS de « pays fasciste ». D’un point de vue différent encore, c’est un jugement auquel anarchistes et trotskistes font écho.

Les trotskistes. Les communistes accusent les trotskistes proprement dits (c’est-à-dire les membres de l’organisation de Trotski) d’être une organisation cryptofasciste à la solde des nazis. Cette idée était très largement répandue à gauche pendant la période du Front populaire. Dans leurs phases d’ultra-droite, les communistes ont tendance à porter la même accusation contre tous les mouvements situés sur leur gauche : le Common Wealth ou le parti travailliste indépendant (ILP *), par exemple.

Les catholiques. En dehors de ses propres rangs, l’Église catholique est presque universellement considérée comme pro-fasciste, aussi bien objectivement que subjectivement.

Les opposants à la guerre. Les pacifistes et tous les opposants à la guerre sont fréquemment accusés non seulement de faire le jeu des forces de l’Axe mais même d’avoir des sympathies fascistes.

Les partisans de la guerre. Les opposants à la guerre fondent habituellement leur argumentation sur l’idée que l’impérialisme britannique est pire que le nazisme, et ils tendent à appliquer le terme « fasciste » à quiconque souhaite une victoire militaire. Les partisans de la Convention du peuple * en sont presque venus à prétendre que vouloir résister à une invasion nazie était un symptôme de sympathies fascistes. Dès sa création, la Home Guard * fut dénoncée comme une organisation fasciste. En outre, toute la gauche a tendance à mettre militarisme et fascisme dans le même sac. Les simples soldats dotés d’une conscience politique traitent presque systématiquement leurs supérieurs de « fascisants » ou de « fascistes-nés ». Les manœuvres, astiquer ses chaussures, saluer les officiers sont des activités considérées comme menant tout droit au fascisme. Avant la guerre, s’engager dans les territoriaux * était tenu pour un signe de penchants fascistes. La conscription et l’armée de métier sont toutes deux dénoncées comme des phénomènes fascistes.

Les nationalistes. Le nationalisme est universellement considéré comme fasciste par nature, mais cela ne s’applique qu’aux mouvements nationalistes qu’on réprouve. Les nationalismes arabe, polonais, finlandais, le parti indien du Congrès, la Ligue musulmane, le sionisme et l’IRA sont tous qualifiés de fascistes, mais jamais par les mêmes personnes.

Comme on le voit, le mot « fascisme » ainsi utilisé est presque totalement dénué de sens. Dans la conversation, bien entendu, on l’emploie de façon encore plus extravagante que par écrit. Je l’ai entendu appliqué aux fermiers, aux commerçants, au Social Credit *, aux châtiments corporels, à la chasse au renard, aux courses de taureaux, au Comité de 1922 *, au Comité de 1941, à Kipling, à Gandhi, à Tchang Kaï-chek, à l’homosexualité, aux émissions de Priestley *, aux auberges de jeunesse, à l’astrologie, aux femmes, aux chiens et que sais-je encore.

Pourtant, ensevelie sous toute cette confusion, gît bien une certaine signification. Premièrement, il est clair qu’il y a de très grandes différences, pour la plupart faciles à repérer bien que difficiles à formuler, entre les régimes dits fascistes et les régimes dits démocratiques.

Deuxièmement, si « fasciste » signifie « qui a des sympathies pour Hitler », certaines des accusations dont je viens de dresser la liste sont manifestement beaucoup plus justifiées que d’autres.

Troisièmement, même ceux qui lancent le mot « fasciste » à tous les vents lui attachent au minimum une signification émotionnelle. Par « fascisme », ils entendent grosso modo quelque chose de cruel, sans scrupules, arrogant, obscurantiste, antilibéral et anti-classe ouvrière.

À l’exception du petit noyau des sympathisants fascistes, la quasi-totalité des Anglais accepteraient « brutal » pour synonyme de « fasciste ». C’est approximativement la meilleure définition qu’on puisse donner de ce mot dont on a tant abusé.

Mais le fascisme est aussi un système politique et économique. Pourquoi, dès lors, ne réussissons-nous pas à en avoir une définition précise et acceptée par tous ? Hélas, nous n’y parviendrons pas, du moins pour le moment. Il serait trop long d’expliquer pourquoi, mais, sur le fond, c’est parce qu’il est impossible de définir le fascisme de façon satisfaisante sans admettre certaines choses que ni les fascistes eux-mêmes, ni les conservateurs ni les socialistes quelle que soit leur couleur ne sont prêts à admettre. Tout ce qu’on peut faire pour l’instant, c’est user du mot avec une certaine circonspection et non, comme on le fait généralement, le ravaler au rang d’injure.

George Orwell

Dix-septième chronique « À ma guise », parue dans Tribunele 24 mars 1944(trad. fr., Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, p. 116-122).

Les chroniques « À ma guise » sont introduites par Jean-Jacques Rosat sous le titre « Dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » : partie 1, partie 2, partie 3, partie 4

Sur notre nouvelle traduction à paraître de1984, dès à présent disponible en souscription) lire : Celia Izoard, « Pourquoi fallait-il retraduire1984 » (BlogAgone, 15 mars 2019) ; — Thierry Discepolo : « Préface inédite à l’édition québécoise de la nouvelle traduction de1984 » (BlogAgone, 4 février 2019) ; — « Malheureux comme Orwell en France (I) Traduire de mal en pis »(BlogAgone, 27 avril 2019) ; — « L’art de détourner George Orwell » (Le Monde diplomatique, juillet 2019) Jean-Jacques Rosat, « 1984, une pensée qui ne passe pas » (En attendant Nadeau, 5 juin 2018).

Notes (de la rédaction)