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À l’école du (nouveau) Front populaire

25 juin 2024|

« Telle est l’architecture de la maison que nous destinons à la jeunesse. Elle sera claire et aérée, conforme à la raison et ouverte à vie. La justice sociale n’exige-t-elle pas que, quel que soit le point de départ, chacun puisse aller dans la direction choisie, aussi loin et aussi haut que des aptitudes le lui permettront ? » C’est par ces mots que Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale du Front populaire termine son projet de loi sur la réforme de l’enseignement en mars 1937.

Le pays sort d’années mouvementées. Menacée par les ligues fascistes, la gauche a réussi à s’entendre malgré de lourdes divergences idéologiques. L’heure n’est plus aux déchirures internes à la grande famille. Il faut rassembler le plus largement possible pour éviter le basculement vers les forces nationalistes, xénophobes et racistes.

En 1936, on sait ce que le fascisme fait à l’École. On peut le voir à l’œuvre en Europe, en Italie comme en Allemagne. Le fascisme éteint la lumière. Le fascisme confisque l’innocence des élèves. Son école enferme leurs corps dans des uniformes, verrouille leurs pensées et leur impose ses idoles. Le fascisme est une chape de plomb posée sur l’enfance. Il trie les enfants sur des bases sociales et racistes pour livrer les plus fragiles en pâture au marché du travail ou à la rue.

À la veille du Front populaire, l’école française est encore très ségrégative. Seuls 5 % des élèves obtiennent le baccalauréat à la fin du secondaire ; la plupart sont entrés au lycée dès le cours préparatoire, dans une institution réservé à la bourgeoisie, payante jusque 1933.

Pour tous les autres l’aventure s’arrête à la fin de l’école primaire, des cours complémentaires ou du primaire supérieur pour ceux qui souhaitent de courtes études. Mais la démocratisation scolaire est en débat. Elle passerait par ce qu’on appelle déjà l’« école unique ». Car tout le monde sait que la véritable condition d’une démocratisation scolaire est de laisser les enfants ensemble, le plus longtemps possible.

De nombreux pédagogues œuvrent déjà en ce sens. Parmi eux, Élise et Célestin Freinet, un couple d’instituteurs très engagés  et politiquement très à gauche. Depuis une quinzaine d’années, ils ont monté un petit édifice autour d’une pédagogie inspirée par ce qu’on appelle l’« éducation nouvelle », qui prône des pédagogies actives. Particulièrement soucieux des enfants les plus pauvres, le couple accueille dans sa toute jeune école, des enfants de républicains, réfugiés de la guerre d’Espagne, ainsi que des enfants d’ouvriers ou orphelins. Fou de joie à l’annonce du Front populaire, Célestin Freinet écrit : « Nous revivons. » En octobre 1935, il envisage même la création d’un « Front populaire de l’enfance » pour « défendre les conquêtes populaires de l’école laïque » et améliorer les conditions matérielles de l’accueil des enfants et protéger les enseignants du fascisme.

Lorsque Jean Zay devient ministre de l’Éducation nationale, il a 31 ans. Baignant dans cette atmosphère réformatrice, sensible aux appels des pédagogues et soucieux de s’inscrire dans la politique sociale du Front populaire, Jean Zay veut que l’enfance prenne sa part dans cet immense mouvement historique d’espoir.

Le projet de Jean Zay irrite les partisans de l’ordre – c’est bon signe. Ses ennemis ne supportent pas l’idée que l’enfant soit considéré en petit être humain, qu’il préfère confondre avec de la pâte à modeler.

Lors des débats parlementaires, tandis qu’il propose de ne s’en tenir qu’à trois degrés (primaire, secondaire, supérieur), la droite redoute de voir « des barbares » monter « sur les bancs de l’entre-soi ». Alors Jean Zay légifère à coups de circulaires, décrets et expérimentations pour bâtir cette maison « ouverte à la vie ».

Pour favoriser le passage entre le primaire et le secondaire, Jean Zay expérimente deux cents classes de sixième d’orientation à effectifs limités (vingt-cinq élèves), disposant de quatre à cinq maîtres et d’un médecin qui leur est attaché. Il propose qu’un point y soit régulièrement fait pour préparer l’orientation des enfants. Des cours d’éducation physique et sportive sont instaurés dans certains départements. Il met aussi en place, une demi-journée par semaine, des « loisirs dirigés » en coopération avec l’éducation populaire, qui deviendront des « activités dirigées ». Il s’intéresse également à la qualité des repas des enfants à la cantine. Enfin, Jean Zay promeut des pédagogies actives.

« C’est bien la démocratisation moderne qui s’invente », écrit l’historien Olivier Loubes dans son livre Jean Zay, l’inconnu de la République.

L’attachement de Jean Zay au bien-être des enfants est sa marque de fabrique. Avec le ministre socialiste Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux loisirs et aux sports, et créateur des auberges de jeunesse, il développe les colonies de vacances et accompagne la découverte, par les masses populaires, du droit à la culture, aux loisirs, et au bonheur.

Dans son programme, le nouveau Front populaire a dévoilé ses principales mesures sur l’école : réaffirmation de la gratuité, baisse des effectifs, fin des procédures de tri social (choc des savoirs, ParcourSup), aide à la médecine scolaire et à la scolarisation des enfants en situation de handicap, ou encore abrogation du SNU et soutien aux association d’éducation populaire.

Assurément, l’esprit de Jean Zay plane sur ces mesures. Et il redevient possible de rêver. Contre l’obscurantisme fasciste et le danger qu’il fait planer sur l’enfance et la jeunesse, nous pouvons brandir l’étendard d’une école publique, protectrice et chaleureuse ; une école qui tende la main à tous les enfants et plus particulièrement aux plus fragiles ; une école émancipatrice, soucieuse de les accompagner dans la trajectoire scolaire de leur choix.

Ainsi le socle serait posé. Et il nous resterait à affiner le reste, en prenant tout notre temps. Que devrait-on y apprendre et selon quelles méthodes ? Quelle formation des enseignants accompagnerait ce projet ? Comment y impliquer l’ensemble de la société ? Comment rendre l’école publique plus désirable et dissuader des bifurcations vers le privé ? Comment redonner envie d’embrasser la profession d’enseignant dont l’image a été abîmée par des années d’agression ?

Le danger n’a jamais été aussi grand de voir notre école publique tomber aux mains de ses fossoyeurs. La solution réside dans notre sursaut collectif. Oui le défi est vertigineux. Oui nous sommes déjà épuisés par une incessante maltraitance. Mais qu’on le veuille ou non le compte à rebours a commencé.

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue au Café pédagogique, le 17 juin  2024. De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

De la même autrice, à paraître le 15 novembre 2024, son Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours — en souscription jusqu’au 30 octobre.

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