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À quelque chose, malheur est bon [LettrInfo 24-XVI]

Est-ce bien sûr ? Au milieu du gué, en se retournant sur la rive dissoute d’où l’on est parti, on voit bien un vivifiant sursaut : l’improbable union des gauches sous la bannière d’un Nouveau Front populaire alors qu’un vent de dissension et de folie souffle sur les vassaux du vainqueur. Mais chaque jour, voire chaque heure, l’autre rive est de plus en plus floue à mesure qu’on s’en approche…

En voyant le bon côté des (mauvaises) choses, on pouvait se réjouir que l’urgence ait imposé une alliance aux chefferies de gauche. Et une urgence telle qu’elles n’auraient jamais le temps de se lancer dans les habituels petits calculs boutiquiers. Espoir vain. L’ordre des urgences n’a pas été la chose la mieux partagée. Et les réjouissances n’ont pas duré.

Regardons quand même la bonne idée initiale : cette bannière du Front populaire. Du moment qu’on n’oublie pas l’essentiel. Parce qu’un appel unitaire de la gauche, c’est bien. Mais sous la pression des mouvements sociaux et avec une grève générale, c’est mieux. En n’oubliant pas que le Front populaire de 1936 a fait long feu. Et qu’il faut en tirer toutes les leçons, de cette « révolution manquée ».

On n’en est pas là, diront à juste titre certains. Certes… Mais en prélude aux dernières élections européennes, notre LettrInfo titrait « On n’est pas à l’abri d’un miracle ». Pas de miracle, donc, du moins de notre côté de la frontière belge. Car de l’autre, une vraie gauche, celle du PTB, est l’un des grands gagnants de ces élections : quatrième parti belge, le PTB obtient 20,9 % des voix à Bruxelles et tient désormais la deuxième place à Anvers. La recette du succès du Parti du travail de Belgique a été donnée par son secrétaire général Peter Mertens dans un livre : Mutinerie.

Sur cet exemple, certains commencent sans doute à rêver que le Nouveau Front populaire donne naissance à un parti de masse s’appuyant sur des militants qui décident (aussi démocratiquement que possible) leur ligne politique, leurs représentants, leurs élus – et que le parti s’y tienne jusqu’au prochain congrès ! En attendant donc que la gauche française commence à cesser de méchamment s’entredéchirer pour recommencer à joyeusement essayer ? Il faudra alors qu’on la force à tenir compte des nombreuses et édifiantes leçons des quatre dernières fois où la gauche était pouvoir : 1924-1926 puis 1936-1938 puis 1944-1947 puis 1981-1982.

Les 8 et 9 juin 2024, un ouvrier sur deux aurait voté pour envoyer l’extrême droite française au Parlement européen. Il ne fait pas de doute que cette élection a surtout été le plébiscite d’un président honni. Et on sait bien pourquoi, depuis que leurs partis historiques ont lâché les classes travailleuses au profit des classes diplômées, les ouvriers et les employés sont de plus en plus nombreux à voter pour l’extrême droite.

Mais on aimerait surtout savoir quel pourcentage de ces électeurs et électrices vote pour le Rassemblement national parce que c’est un parti raciste et quel pourcentage bien que ce soit un parti raciste. C’est-à-dire s’ils votent pour un parti xénophobe parce que certains ont perdu toute confiance dans les droites néolibérales autoritaires, d’autres parce qu’ils n’ont jamais oublié les trahisons du parti socialiste, et parce qu’aucun de ces désespérés des fins de mois n’a encore eu la chance d’être déçu par les promesses de l’extrême droite.

En attendant, les médias relaient beaucoup les résultats d’une « enquête sur la normalisation de l’extrême droite » qu’un sociologue a menée dans un quartier de l’une de ces villes du Sud-Est où l’on affiche volontiers son racisme à la boutonnière. L’usage qui est fait de ses conclusions par les journalistes donne surtout l’impression d’un retour du racisme de classe qui avait refleuri avec les Gilets jaunes.

On préférerait lire plus souvent les analyses d’un sociologue de la France rurale et des territoires désindustrialisés comme Benoît Coquard, pour qui les délaissés ne votent pas tous en fonction de la « xénophobie qu’ils expriment ». Ainsi, on s’affirme plus de droite sur ces territoires parce que la « gauche y est invisible, totalement absente », alors que l’extrême droite y campe, légitimée par les médias et sa place de seul parti d’opposition adoubé par le clan présidentiel. Pour ce sociologue, ce qui reste « fondamental dans les visions du monde [de ces électeurs du RN], c’est la manière dont le marché du travail organise les concurrences et les solidarités entre les gens d’une même classe sociale ».

Entre autres prestidigitations réussies par l’extrême droite, celle de faire oublier qu’elle n’a jamais été jamais loin des beaux quartiers, et ne fera donc rien qui fâche le patronat — ce dont le Medef s’est déjà assuré. Ce tour n’est pas récent puisqu’il accompagna la prise du pouvoir par les fascismes dans l’entre-deux-guerres. Mais la magie ne satisfait pas éternellement, même les plus ébahis.

Parmi les militants et militantes « 100 % Le Pen » dont parle Benoît Coquard, il y a notamment celle à qui « toutes les mesures qui lui viennent spontanément en tête sont des mesures de justice sociale, [qui] n’a rien à dire contre les immigrés localement dans les politiques concrètes, [qui] aspire à une meilleure répartition des richesses ». Dans le même temps, la même militante reste « hostile aux immigrés ». Mais pour elle, « c’est le RN aujourd’hui qui fait quelque chose pour le pouvoir d’achat. Elle ne sait pas ce que la gauche propose [et] elle s’en fiche : l’offre politique du RN lui semble résonner avec ses problèmes. Et elle est séduite par la réponse xénophobe à ses problèmes économiques ».

Plutôt que de stigmatiser les électrices et électeurs des classes travailleuses séduits par l’extrême droite – ce qui laissera indifférent les véritables racistes –, mieux vaut convaincre les autres que leurs vœux de voir augmenter leur pouvoir d’achat, renforcer les services publics et la sécurité (pas seulement sociale) ne seront pas exhaussés par le RN. Et qu’ils participent à l’installation d’une ambiance de guerre civile dont ils ne seront sans doute pas les premiers, mais certainement les seconds à faire les frais – tandis que les classes dirigeantes y échapperont.

Pendant ce temps, le petit monde du livre se mobilise fort. Mais plus ou moins clairement. Selon qu’il s’agit des 125 librairies indépendantes qui soutiennent le Front populaire ou du texte « nuancé », « rassembleur », « complexe » et porté par « des valeurs de partage, de transmission et de médiation […] véhiculant une grande diversité de pensées et de discours » signé par quelques dizaines d’« actrices et acteurs du monde du Livre », auteurs, photographes, éditeurs, libraires, scénaristes, dessinateurs, journalistes, etc. qui appellent à « voter et à faire barrage au Rassemblement national ».

Les familles Gallimard et Nyssen (dont l’ancienne ministre de la Culture de Macron-1) sont fort bien représentées chez les « rassembleurs nuancés » et les « partageurs complexes ». Mais c’est dans un appel lancé sur un tout autre registre qu’on trouve le nom d’Antoine Gallimard : celui de « l’arc républicain contre l’antisémitisme », qui exhorte, dans Le Point, à « ne pas voter pour ce mensonger, fallacieux et pseudo “Nouveau Front populaire” ».

On hésite à savoir ce qui est le plus curieux : que le patron du groupe Madrigall, habituellement si pondéré, s’associe à une brochette hétéroclite de noms aussi politiquement douteux et derrière une tribune dont le ton appelle indéniablement la camisole de force — « frauduleux… abominable… ignoble… suppôts… sanguinaires… vils… mortifère… infâme… fanatique… obscurantiste… malhonnête… dénaturer… éhontée… » ? ou que, parmi les signataires, la part d’authentiques inquiets par la montée de l’antisémitisme ne savent pas que sous l’enseigne Gallimard est éditée la plus importante bibliothèque littéraire et philosophique antisémite, collaborationniste, nazie et crypto-fasciste en langue française — Céline… Drieu la Rochelle… Paul Morand… Lucien Rebatet… Jacques Chardonne… Ernst Jünger… Carl Schmitt… Martin Heidegger… Sylvain Tesson… ?

Pendant ce temps, on doit noter le grand absent des signataires de cet appel décoiffé contre l’antisémitisme et contre le Nouveau Front populaire. Le philosophe et académicien Alain Finkielkraut (qui aurait pu l’avoir rédigé) s’est-il retiré ? Comme il a finalement renoncé à clore, le 28 juin prochain, la saison 2023-2024 du Cercle de Flore, cénacle de l’Action française, vieillerie royaliste fondée par un Charles Maurras si « incontestablement antisémite, tellement antisémite qu’il ne vaut pas la peine de le rappeler » ?

À qui rapporte ce ping-pong d’injures qui a pris toute la place dans le croupion de campagne qu’on nous impose pour les législatives ? Certainement pas aux luttes toujours nécessaires contre le racisme et l’antisémitisme. Comme il est difficile de ne pas conclure qu’une bonne partie des accusations médiatisées à flux tendu offrent surtout à certains des mauvaises raisons de ne pas voter avec bonne conscience à gauche.

Thierry Discepolo

— Sur le Front populaire, lire « Léon Blum », par Gérard Noiriel (Antichambre, octobre 2018)
— Sur la gauche au pouvoir, lire « Pour que la gauche essaye à nouveau » et « Les chemins d’une victoire pour la gauche (I) Rien sans le bloc social populaire au centre de sa stratégie », par Serge Halimi (Antichambre, septembre 2018 et avril 2019)
— De Peter Mertens, lire « Développer toutes les mutineries contre la classe dominante » (Politis, avril 2024) et « La classe travailleuse est en reconstruction » (L’Humanité, mars 2024)
— Sur le traitement médiatique de l’antisémitisme des classes populaires, lire « Les “gilets jaunes”, l’antisémitisme et la “démocratie du public” », par Gérard Noiriel (Antichambre, février 2019)
— Sur l’héritage collaborationniste de Gallimard, lire « La Pléiade, une légende dorée », par Thierry Discepolo (Le Monde diplomatique, février 2021)

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