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En suivant Rosa Luxemburg (I). Un portrait par Sebastian Haffner

Rosa Luxemburg était depuis le début du siècle un personnage politique de premier plan en Allemagne, bien que triplement marginale, en tant que femme, juive et à demi étrangère (née en Pologne russe, elle n’était devenue allemande que par un mariage blanc) ; en outre, le radicalisme de ses positions en faisait la terreur du bourgeois et même du social-démocrate…

Mais elle était admirée de ses amis comme de ses ennemis – fût-ce à contrecœur – pour ses dons magnifiques qui confinaient au génie : un intellect aigu et subtil, une pensée originale, un style brillant, une éloquence vibrante. C’était un véritable pur-sang politique, et une femme chaleureuse et rayonnante. Elle était si spirituelle et sérieuse, si passionnée et bonne qu’on en oubliait qu’elle n’était guère jolie. Elle était aimée, redoutée et haïe.

Elle avait été de tous les grands débats nationaux et internationaux qui avaient agité le mouvement socialiste au début du siècle. Alliée ou adversaire de Bebel et de Kautsky, de Lénine et de Trotsky, de Jaurès et de Pilsudski, elle fut toujours leur égale. Elle avait connu la Russie révolutionnaire de 1905 et fait plusieurs fois de la prison pour lèse-majesté, appel à la désobéissance ou offense au corps des officiers. Une femme immense, certainement la plus grande du siècle.

La guerre changea tout, et d’une façon qui fait penser à ces vers de Faust :

La femme a mille pas d’avance. [Mais,…] quand elle irait deux fois plus vite, L’homme la rattrape d’un bond. *

Le député de base Karl Liebknecht rattrapa la grande Rosa Luxemburg et devint une célébrité mondiale sans avoir besoin de se montrer brillant politique ou penseur original, simplement par deux actes d’un courage moral extraordinaire, car solitaire. Le 2 décembre 1914, seul de tout le Reichstag, il vota contre la deuxième demande gouvernementale de crédits de guerre. Il faut bien connaître l’ambiance qui régnait alors en Allemagne et dans son Parlement pour mesurer ce que pouvait représenter un tel geste. Et, en 1916, prononçant un discours devant un rassemblement du 1er mai, Potsdamer Platz à Berlin (il n’y avait pas grand monde : quelques centaines de personnes, mille au plus, encerclées de policiers), il commença ainsi : « À bas la guerre! À bas le gouvernement ! » Il n’alla pas plus loin. Des policiers s’emparèrent de lui, et il disparut en prison pendant deux ans et demi. Mais ces huit mots avaient eu plus d’effet que le plus long et le plus brillant des discours. Lorsqu’il sortit de prison, le 23 octobre 1918, Liebknecht incarnait, pour toute l’Allemagne et hors d’Allemagne, la protestation contre la guerre et la révolution.

Rosa Luxemburg ne fut libérée que le 9 novembre 1918. Elle avait passé presque toute la guerre derrière les barreaux, d’abord un an à la suite d’un procès politique antérieur à la guerre, puis deux ans et demi en « détention de sécurité ». Ces années, au cours desquelles elle avait écrit ses critiques (devenues classiques, de la social-démocratie et de la révolution bolchevique), avaient vu blanchir ses cheveux, mais son esprit n’avait rien perdu de ses souveraines capacités.

Il leur restait un peu plus de deux mois à vivre*, ces deux mois au cours desquels la révolution allemande éclata et échoua.

À la question de savoir quelle fut leur contribution à ces événements, la seule réponse honnête est : pas grand-chose. Tout se serait passé exactement de la même façon s’ils n’avaient pas existé. Même ces figures d’un jour que furent les marins Artelt et Dorrenbach* ont davantage pesé sur le cours des choses, fût-ce momentanément, que les deux grands révolutionnaires. Ils n’avaient d’influence sur aucun des principaux acteurs : Ebert et son équipe, les délégués révolutionnaires, les marins, les troupes de la garnison de Berlin, les deux grands partis, les conseils, les masses toujours imprévisibles. Liebknecht fit quelques apparitions publiques. On ne peut même pas en dire autant de Rosa Luxemburg.

Tout ce qu’ils ont fait durant ces soixante-sept jours peut être reconstitué en détail. Ils fondèrent et rédigèrent, au prix de mille difficultés, le journal Die Rote Fahne, dont ils écrivirent chaque jour les éditoriaux. Ils intervinrent – sans succès – dans des séances et des meetings des délégués révolutionnaires et de l’USPD* de Berlin. Ils se décidèrent enfin, au vu de ces échecs, à fonder leur propre parti, préparèrent et conduisirent le congrès de fondation du Parti communiste, y prononcèrent les principaux rapports. Rosa Luxemburg en écrivit le projet de programme. Même ce congrès ne fut pas un grand succès personnel pour eux : ils furent mis en minorité sur des points importants. C’étaient déjà les tout derniers jours de l’année 1918. Liebknecht prit alors part, de sa propre initiative, aux événements du 4 janvier et aux stériles réunions du Comité révolutionnaire des cinquante-trois à la préfecture de police de Berlin*. Rosa Luxemburg rédigea seule le journal en ces jours-là. Et la minuscule part de vie qui leur restait se trouva épuisée.

Si l’on compte, en plus de tout cela, la participation à des manifestations, les discours improvisés prononcés en ces occasions, les discussions permanentes avec les camarades, on a vraiment l’impression d’une période surchargée, fébrile, sans sommeil. Durant ces journées qui leur restaient à vivre, Liebknecht et Rosa Luxembourg ont travaillé comme des possédés, jusqu’à la limite de leurs forces, mais toujours sans effet sur l’événement. Ils n’étaient pas les chefs d’une révolution bolchevique allemande, les Lénine et Trotsky de l’Allemagne, et ne voulaient pas l’être.

Rosa Luxemburg, parce qu’elle rejetait par principe la violence nécessairement associée à un accouchement forcé de la révolution selon la méthode léniniste-trotskyste, répétant en des termes presque solennels que la révolution devait surgir d’elle-même dans la conscience des masses prolétariennes, s’y développer démocratiquement, et qu’en Allemagne elle ne faisait que commencer. Liebknecht, parce qu’il était convaincu que la révolution, se faisant toute seule et même étant déjà faite, n’avait plus besoin d’aucune organisation, d’aucune intervention. Lorsque Lénine était revenu en Russie en avril 1917, ses premiers mots avaient été pour donner la consigne : « Organiser, organiser et encore organiser ! » Liebknecht et Rosa Luxemburg n’organisaient rien. La consigne du premier était « Agiter », et celle de la seconde, « Expliquer ».

Et Rosa Luxemburg l’a appliquée. Personne n’a analysé comme elle le fit jour après jour dans la Rote Fahne, avec lucidité et sans concessions, la réalité de la révolution allemande et les raisons de son échec – la duplicité du SPD, l’incohérence de l’USPD, l’absence de projet politique des délégués révolutionnaires. Mais ce n’était qu’un travail journalistique, aussi magnifique fût-il, et non une réalisation révolutionnaire. Son seul effet fut d’attirer sur son auteure la haine mortelle de ceux qu’elle démasquait.

Sebastian Haffner

Extrait d'Allemagne 1918 : une révolution trahie, Agone, 2018, p. 183-189.

De Rosa Luxemburg sont parus les cinq premiers tomes des Œuvres complètes (Agone-Smolny) : Introduction à l’économie politique (2009), À l’école du socialisme (2012), Le Socialisme en France (2013), La Brochure de Junius (2014) et L’Accumulation du capital (22 novembre 2019).

À paraître en 2021 aux éditions Agone, le premier volume de la Correspondance complète (1891-1909).