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En suivant Rosa Luxemburg (XII) Du capitalisme à son dehors

Paru au début de l’année 1913, L’Accumulation du capital va déclencher dans les rangs de la social-démocratie allemande, puis européenne, une polémique due en grande partie à l’identité politique de l’auteure. Ce n’est que bien plus tard, lorsque seront apparues les conditions d’une réception pacifiée, que l’apport de l’ouvrage sera reconnu, même si Rosa Luxemburg est davantage célébrée pour ses intuitions que pour les élaborations techniques auxquelles elles donnent lieu. Les post-keynésiens reprendront ainsi la question des débouchés tandis qu’une certaine anthropologie marxiste française s’intéressera au problème de l’articulation des modes de production, entrevu par Luxemburg.

Dès les premiers jours qui suivent la parution de L’Accumulation du capital, la polémique est lancée. La diffusion d’une note de Mehring par le service de presse du SPD met en effet le feu aux poudres puisque la droite du Parti s’offusque de cette caution apportée ainsi aux thèses de l’ouvrage, alors même que la note en question n’est pas particulièrement laudative*. Des recensions plus critiques voient le jour et, à la fin du mois de février, Luxemburg se propose de répondre à ses critiques. Le texte de l’Anticritique ne sera finalement rédigé qu’en 1915, alors que Luxemburg est en prison, et publié à titre posthume en 1921.

D’emblée, le débat porte sur le rôle des schémas et la manière dont ils peuvent ou non démontrer l’impossibilité d’une reproduction élargie exclusivement capitaliste. La plupart des recensions critiques soulignent les hypothèses restrictives qui permettent à Luxemburg de construire des schémas intrinsèquement contradictoires, notamment celles qui postulent l’impossibilité d’un quelconque transfert de survaleur entre les deux secteurs de l’économie*. C’est là la critique centrale, émise dès le début de la polémique par Gustav Eckstein*, qui lui reproche par ailleurs un discours purement théorique peu en prise sur l’actualité et la spécificité historique de la période impérialiste. De manière générale, on trouve déjà ici la matrice des critiques adressées à Luxemburg : premièrement, l’impossibilité du développement capitaliste endogène serait d’une part postulée plutôt que démontrée par elle (si tant est qu’on puisse démontrer une quelconque impossibilité sur la base d’exemples*) ; deuxièmement, le sens politique de cette impossibilité serait au mieux inexistant et au pire réactionnaire puisque la théorie de Luxemburg rend impensable toute étude des crises conjoncturelles (et les stratégies qu’elle peut fonder) tout en rejetant dans un horizon indéterminé l’effondrement final du capitalisme, du fait de l’énorme quantité disponible d’espaces extra-capitalistes. Avec la montée en puissance de la Troisième Internationale et de l’« actualité de la révolution », Luxemburg va se voir accusée d’être paradoxalement trop peu révolutionnaire*. À la fin des années 1920, le projet luxemburgiste d’une théorie de l’effondrement du capitalisme sera repris par Henryk Grossmann, qui rendra hommage à la théoricienne* malgré une critique acerbe de sa tentative, critique menée d’un point de vue marxiste orthodoxe revendiqué*. C’est Henryk Grossmann qui inaugure, semble-t-il, cette revendication ambiguë de l’héritage luxemburgiste : justesse des intuitions, faiblesse de la théorie. On retrouvera cette ambiguïté dans les deux courants intellectuels assumant un certain héritage luxemburgiste, le post-keynésianisme et l’anthropologie marxiste.

De Berlin à Cambridge

Luxemburg a tout d’abord fait l’objet de relectures parmi les successeurs de Keynes*. Deux économistes singuliers, Michał Kalecki et Joan Robinson, sont en effet allés chercher dans L’Accumulation du capital une préfiguration de certaines thèses keynésiennes concernant les problèmes de demande en économie capitaliste. Le premier, de formation marxiste et « luxemburgiste », a « découvert » certains thèmes keynésiens de manière tout à fait indépendante tandis que la seconde a lu dans l’ouvrage de Luxemburg une description intuitivement juste des contradictions du capitalisme.

Lorsque L’Accumulation du capital est traduite en anglais en 1951*, c’est Joan Robinson, alors disciple éminente de Keynes quoique proche du marxisme, qui en rédige l’introduction, dans laquelle elle se livre à une critique en règle de la démonstration de Luxemburg mais relève également la valeur de ses intuitions. Cette équivocité prend sens si l’on compare les thèses de l’ouvrage aux principales idées keynésiennes. Dans les deux cas se trouve théorisée la condition nécessaire à la perpétuation de toute économie capitaliste : un niveau suffisant de demande agrégée, sans lequel les capitalistes n’utilisent pas leurs revenus pour élargir le volume de leur production — l’accumulation dans le vocabulaire marxiste, l’investissement en langage keynésien. Ce point de vue commun implique des adversaires communs : ceux qui pensent prouver par des formules d’équilibre qu’au niveau agrégé, la demande égale nécessairement l’offre, et qu’un excédent d’offre dans un secteur n’est que la contrepartie d’un excédent de demande ailleurs. La polémique de Luxemburg contre la théorie des disproportions de Tugan-Baranowski préfigure ainsi la polémique de Keynes contre la loi de Say, qui postule que toute production ouvre une demande équivalente.

Dans sa Théorie générale, Keynes pose la question de l’« incitation à investir », c’est-à-dire des motifs expliquant les décisions d’investissement, y compris ceux qui relèvent de la psychologie des entrepreneurs*. En d’autres termes, la demande réelle dépend de l’investissement, qui en est une partie ; mais l’investissement dépend à son tour de la demande future conjecturée par les capitalistes. Rosa Luxemburg touche ce problème lorsqu’elle envisage l’objection selon laquelle l’élargissement futur de la production par les capitalistes pourrait constituer un débouché à leur production actuelle : « Mais pour pouvoir faire travailler de nouveaux ouvriers avec de nouveaux moyens de production, il faut — du point de vue capitaliste — avoir auparavant un but [Zweck] pour l’élargissement de la production, une nouvelle demande de produits à fabriquer. » Comme nous l’avons vu, c’est justement le but de la production, ou de son élargissement, qui distingue pour Luxemburg, à la suite de Marx, le capitalisme du socialisme : le profit dans un cas, la satisfaction des besoins dans l’autre. Ces passages peuvent donc s’interpréter de manière keynésienne : si la consommation constitue une composante stable de la demande, l’investissement, pour sa part, dépend des perspectives de profit escompté par les capitalistes, et donc de la demande future anticipée*. On pourrait dire alors que pour Luxemburg, les capitalistes sont éminemment prudents : ils ne capitalisent pas leur survaleur s’ils n’ont pas d’avance (« auparavant ») un débouché certain.

Cette formulation psychologique n’est cependant qu’une extrapolation. Rosa Luxemburg ne s’exprime jamais directement ainsi, et elle va même parfois explicitement à l’encontre d’une telle conception du problème, comme lorsqu’elle s’oppose à Bauer* dans l’Anticritique : « Les capitalistes veulent élargir leur production, nous en sommes d’accord, mais à qui vendront-ils leur masse de marchandises accrue ? » Ce refus du terrain psychologique lui vient de son objet de départ, le capital social global, qui semble ne pouvoir être décrit que par des lois objectives d’ensemble.

Cette différence méthodologique a des conséquences profondes. Pour Keynes et ses successeurs, la propension à investir, variable subjective, est éminemment volatile et dépend d’une multitude de facteurs. On peut donc l’utiliser pour expliquer les fluctuations conjoncturelles de la production — c’est le « problème des crises » que Luxemburg refuse comme superficiel. Cette opposition est très bien décrite par l’économiste Michał Kalecki, précurseur et contributeur éminent du keynésianisme, dans un article où il situe sa doctrine comme intermédiaire entre celle de Tugan-Baranowski et celle de L’Accumulation du capital* : l’un a montré la possibilité de la reproduction élargie, tout en croyant à sa nécessité (sauf problèmes de disproportion) ; l’autre a montré que la reproduction n’était pas garantie, tout en croyant qu’il s’agissait d’une impossibilité ; en réalité l’échelle de l’accumulation fluctue entre son minimum, auquel elle serait condamnée selon Luxemburg au sein du seul rapport social capitaliste, et son maximum, facile à atteindre selon Tugan-Baranowski *.

Le problème de la demande est donc pour Luxemburg un problème de structure : sa seule résolution en régime capitaliste se trouve dans son articulation violente avec le monde non capitaliste — question secondaire pour les keynésiens, logiquement du moins. Il est pour les keynésiens un problème de degré, qui peut être résolu par le pilotage de diverses variables intermédiaires, monétaires, fiscales ou redistributives — tel est le fondement théorique de leurs conceptions réformistes, à court terme du moins *.

Du capitalisme à son dehors

Outre les économistes post-keynésiens, certains anthropologues marxistes, à partir des années 1960, sont allés chercher chez Luxemburg de quoi nourrir leur critique de l’économie mainstream en approfondissant cette fois la question du rapport entre le capitalisme et son dehors. C’est alors la troisième partie de l’ouvrage qui fait l’objet d’une relecture, dans un contexte marqué par la décolonisation et l’essor du mouvement tiers-mondiste, mais également par la naissance d’une forme plus subtile d’impérialisme, baptisée par ces théoriciens « néo-colonialisme ». Peu satisfaits des théories de l’échange inégal entre centres et périphéries* du fait de leur dimension exclusivement quantitative, ces anthropologues vont aller chercher précisément dans les lacunes des schémas de L’Accumulation du capital le signe de la nécessité d’une approche qualitative de la question, inaugurée par la théoricienne allemande dans ses meilleures pages. Ainsi Pierre-Philippe Rey, dans son ouvrage Les Alliances de classe, peut-il rendre hommage à Luxemburg pour avoir posé le problème de l’articulation entre le mode de production capitaliste et son dehors, tout en lui reprochant de n’être pas allé assez loin dans son refus de l’économisme et d’avoir ainsi manqué l’étude proprement anthropologique des modes de production non capitalistes et de leur cohérence propre, qui n’est pas sans influence sur la manière dont le capitalisme se rapporte à eux*. À la fin de son ouvrage, Pierre-Philippe Rey parvient à une périodisation du colonialisme manifestement inspirée de l’étude luxemburgiste des métabolismes mentionnée plus haut : à une première phase, où le capitalisme n’est pas dominant et se contente de se développer dans les marges de la formation sociale existante, succède une deuxième phase durant laquelle le capitalisme domine tout en utilisant pour sa reproduction les rapports de production des modes dominés. Enfin, dans une troisième phase, « le capitalisme n’a même plus besoin d’utiliser les rapports de production des modes dominés* ». Le débat se poursuivra, notamment sous la plume de Claude Meillassoux, qui reprendra le reproche de Pierre-Philippe Rey à l’encontre de Rosa Luxemburg pour le tourner contre ce dernier, qui ne pense l’articulation que sur le mode d’une « destruction »* nécessaire. Il manquerait ainsi l’étude de l’intérêt potentiel du capitalisme à la préservation de certains modes de production, en l’occurrence — pour la France de la seconde moitié du XXe siècle — le mode de production domestique, pourvoyeur de force de travail à bas coût pour le capitalisme, qui peut déléguer au travail domestique (gratuit pour lui) les frais de sa reproduction. Cet aspect des relations entre le capitalisme et son dehors fait aujourd’hui l’objet de réactualisations contemporaines qui brandissent là encore la figure de Luxemburg*, offrant ainsi à la théoricienne allemande une postérité plus riche que celle de la pure et simple canonisation politique.

Guillaume Fondu et Ulysse Lojkine

Dernière partie de la préface à L’accumulation du capital, tome V des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg (Agone & Smolny, novembre 2019), p. xxxiii à xxxix. Disponible au format ePub.

De Rosa Luxemburg sont parus les quatre premiers tomes des Œuvres complètes (Agone & Smolny) : Introduction à l’économie politique (2009), À l’école du socialisme (2012), Le Socialisme en France (2013), La Brochure de Junius (2014).

À paraître en 2022 aux éditions Agone & Smolny, le premier volume de la Correspondance complète (1891-1909).