Actualités du réalisme désabusé du néo-polar [LettrInfo 26-XIV]
Écrire le « monde tel qu’il est » revient sous la plume des auteurs du néo-polar lorsqu’ils veulent prendre le train de la contestation de l’industrie du divertissement et de la consommation de masse. Même si leurs personnages ont fait, depuis longtemps, le deuil des luttes sociales et politiques. Et les auteurs, témoins eux-mêmes des défaites et des reniements révolutionnaires, ont accepté la victoire de la démocratie libérale. Résignés, leurs personnages se sont repliés sur la violence meurtrière et le rire sardonique : des perdants qui n’ont plus rien d’autre pour tenter de changer leur vie – et elle seule.
Avec Roman noir et luttes sociales, qui vient de paraître, Sybila Guéneau fait en même temps le portrait d’un genre littéraire populaire et du moment historique qui lui a donné naissance. Celui qui a engendré la réalité sociale et politique sur laquelle ont fleuri les propositions du Front puis du Rassemblent national.
Tordant le cou à toutes les idéologies contestataires, le néo-polar n’a finalement qu’un seul credo : à la veille de ce qui est perçu comme une véritable apocalypse, à la fois politique, sociale, et culturelle, il se conçoit comme un dernier ricanement, une dernière mauvaise blague.
Dans le décor sombre de villes fermées et dystopiques, ruines des « cités radieuses » où les objets semblent avoir pris toute la place, on assiste au délitement des utopies et des modes de vie alternatifs qui n’ont pas pu résister aux assauts du néo-libéralisme et du consumérisme. L’univers du néo-polar est celui de banlieues sordides et de campagnes lugubres, d’un monde devenu supermarché où tout se paye, tout est transaction, tout est jetable. Le noir est ici plus profond que jamais. […]
Le néo-polar s’attaque d’abord à la gauche, celle des partis et des révoltes institutionnalisés, du parti socialiste héritier de François Mitterrand et de Mai 68. Si cette révolte est considérée comme nécessaire, c’est l’après qui pose problème. Les romanciers du néo-polar ont le sentiment que rien n’a réellement changé, et que les évolutions politiques et sociales espérées ne sont pas advenues. […]
Le premier roman de Jean Vautrin, À bulletins rouges, prend pour décor une période de campagne électorale dans une ville de la banlieue parisienne. On y met en scène l’incompétence des politiciens face au peuple en colère. La campagne rocambolesque vire au récit criminel lorsque les jeunes de la cité organisent des opérations de sabotage qui viennent perturber le déroulé de la bataille électorale.
Est ainsi montrée l’hostilité à l’égard des partis politiques traditionnels, et d’une gauche désemparée réagissant lamentablement. Il n’y a plus de convictions dans cet univers, où prévalent l’indifférence et le cynisme exprimés par la bande de loubards monnayant leurs services électoraux. Jean Vautrin montre une classe politique qui s’est éloignée des populations précaires, et qui ne sait plus communiquer avec ceux qu’elle entend pourtant représenter. Mais les fauteurs de trouble n’obéissent à aucune idéologie politique. Ils ne sont pas des contestataires ayant à cœur de mettre à jour l’incompétence des candidats aux élections pour proposer une alternative plus juste. Bien au contraire, ils orchestrent eux-mêmes clientélisme et corruption autour du vote. Dans ce récit, ce genre de pratique n’est donc pas l’apanage des classes dirigeantes, et les habitants des banlieues sont loin d’être d’innocentes victimes de machinations qui les dépassent. La couleur politique semble ne plus avoir la moindre importance.
Cette évolution du néo-polar illustre un passage de la critique politique à la critique sociale. La critique des institutions politiques apparaît d’une évidence telle que sa pertinence devient relative – il n’y a nul besoin de le rappeler, le réel s’en charge très bien. Les auteurs vont déplacer le cadre des intrigues des milieux politiques vers celui des classes populaires et marginales qui subissent frontalement les conséquences de la faillite des institutions et de l’idéalisme politique. Les personnalités politiques se font donc rares dans les pages des romans. Elles appartiennent à un monde que les héros des néo-polars ne fréquentent pas et ne voient pas. Les intrigues glissent ainsi progressivement vers des représentations de trajectoires solitaires de personnages isolés qui font l’expérience de la marginalité, du meurtre, et courent finalement à leur perte.
C’est ainsi que les romanciers du néo-polar rendent compte du délitement des liens entre les gens ordinaires et les dirigeants. On ne commente plus la vie politique, et tout désir de lutte ou de soulèvement a disparu. Lorsqu’il semble apparaître de nouveau, il s’agit le plus souvent d’une errance qui s’accompagne de violence meurtrière, et échoue inévitablement.
Les représentations du politique sont intégrées dans les déplacements contextuels mis en scènes dans les romans. Le discours politique se déplace vers le social : sont mis en scène des environnements sociaux qui semblent s’autogérer la plupart du temps dans la violence, abandonnés par l’État. L’absence des pouvoirs publics et de toute représentation politique vaut finalement comme le plus critique des discours : tout le monde s’en fout. Le cadre de l’intrigue des néo-polars est bel et bien celui de l’échec du politique.
Extrait de Roman noir et luttes sociales (Agone, mai 2026)
De la même autrice, lire sur Antichambre : « Néo-polar, mauvais genre ? » (avril 2026).
Et à voir sa présentation sur rézosociaux.
