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Airtek [Précaire-5]

4 juillet 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité. En voici la suite…

Après mon expérience chez Domina, j’étais KO. La petite satisfaction que j’avais ressentie d’avoir envoyé bouler cette patronne du meuble pourri ne compensait pas l’amertume, la peur, que je ressentais déjà, de ne pas retrouver de boulot. Dès le premier pas dans la rue, j’étais comme anéanti, je ne comprenais pas pourquoi je m’étais autant pris la tête. Pour une paie à trois chiffres ? Contre l’injustice ? Par solidarité avec mes camarades ?

C’est vrai, j’avais pris mon pied à exactement relever les dysfonctionnements d’une entreprise : autant de révélateurs des stratégies de domination dans le monde du travail. Bref, j’avais fait peur à un patron pendant deux ou trois heures. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était cool, le personnel m’avait élevé au rang de héros, adulé comme une rock star. Finalement, c’était une belle comédie, mais on aurait aussi bien pu jouer une vraie tragédie grecque chez Domina, y réunir la maison royale de Thèbes et tous les Atrides, on aurait pu effrayer la direction un peu plus longtemps.

J’avais d’ailleurs entamé quelques démarches avec des salariés, dont un délégué du personnel. J’avais été en contact avec une représentante CGT de la distribution du meuble, et on était parés, comme dit Matoub Lounès, à porter un coup fatal et décisif à la fine fleur du patronat. Mais, comme d’habitude, chacun ses intérêts : nourrir sa famille pour celui-ci, le crédit pour la dernière Audi pour celui-là, et puis… rien. Mais je me console en pensant aux 50 centimes que les caissières de Carrefour Marseille ont gagné sur le montant de leurs tickets resto après quatre mois de lutte…

Je remonte l’avenue Wagram, une belle civette, une grande brasserie, je me prends un café, je me sens bien, j’allume un cigarillo, un bon Hamlet filtre (y a pas mieux qu’un Hamlet), il fait beau sur Panam City, j’inspire, j’expire, j’essaie d’être à l’écoute de mon corps, je maîtrise ma respiration, j’inspire, j’expire…

Trois mois de boulot pour 2 000 euros – en attendant la prime de précarité, les congés payés et autres conneries, un mois après. Trois mois à décharger des camions sous la pluie, sous la neige, le vent, la grêle, un bel hiver en somme. Mais là, je me sens bien avec mon café et mon Hamlet sur l’avenue de Wagram. Pourtant, j’ai déjà plus un palot, et les jours à venir seront durs !

Mon pote Alexandre m’invite à une de ces soirées bourgeoises où on refait le monde à coup de sociologie et de philosophie : un peu de reggae, du jazz, un peu de shit, beaucoup de pinard et puis, bien entendu, quelques Arabes et quelques Noires pour la « street-credibility », la reconnaissance de la rue, le fait sublime « d’être dans son temps », de voir la misère dans les yeux – big up, Kool Shen ! J’avais depuis longtemps déserté ces soirées : on se foutait beaucoup de ma gueule, j’amusais un peu la galerie, ça pouvait vaguement satisfaire mon besoin de reconnaissance, mais au fond je savais que c’était du vent… Mais après cinq mois de boycott, j’acceptai l’invitation, avec la ferme intention de ne pas être le dindon de la farce. Je chope par le colbac tous les bobos-nova et leur demande du boulot, de préférence un boulot cool comme le leur, mais même un poste de chauffeur-livreur dans une start-up ou une boîte de production me conviendrait. Et comme je n’ai plus de vie sociale depuis que je suis dans la manut’ (je pense surtout à organiser mon sommeil), c’est une bonne occasion de se changer les idées, de sortir de sa misère…

C’est en me rendant à cette soirée, par une belle nuit pluvieuse, dans une ambiance Tardi-Mallet, au fin fond de ce Xe arrondissement plutôt rupin, que je tombe dessus : je la prends en pleine poire, elle est belle, elle est magnifique, bien galbée, au format A3, l’annonce de mes rêves : « Recherche agent de nettoyage hublots, galleys [?!?] – ADP – ROISSY. » Elle était pour moi ! Enfin, enfin, je vais taffer à l’aéroport.

Je note le numéro de l’agence d’intérim. Le lundi, première heure, j’appelle, je prépare les papiers, je m’inscris, et je ne lâche pas l’affaire. Agent de nettoyage, c’est pourri, mais, bordel, c’est à Roissy !… Finalement, je rejoins la soirée en décidant de ne pas provoquer les petits bourges, ni de faire mon anarchiste. Je suis heureux, je vole, je bosse déjà à l’aéroport. Je ne restai pas longtemps à la soirée, trop préoccupé par ma nouvelle aventure…

Lundi, 9 heures du mat’, j’appelle l’agence d’intérim.

— Allo ! Bonjour, c’est pour le poste d’agent de nettoyage à Roissy.

— Oui, vous avez le permis ?

— Oui !

— Vous êtes véhiculé ?

— Oui !

— Pas de casier judiciaire ? Vous savez, c’est pour le badge…

— Non ! Pas de casier.

— Ok ! Les inscriptions se font uniquement l’après-midi, à partir de 14 heures, veuillez noter les documents nécessaires : CNI, attestation de sécurité sociale, CV, lettre de motivation, permis de conduire, carte grise du véhicule. (Je lui aurais même filé mon passeport et ma carte militaire, tellement je le voulais, ce poste.) Il nous faut les originaux et les photocopies.

— Bien madame, à cet après-midi alors !

À 14 heures pile, comme d’habitude, motivé, je me pointe à la boîte d’intérim avec tous les documents, que j’avais déjà préparés quarante-huit heures à l’avance. J’ai eu le temps de changer mon CV, ne laissant que le niveau CAP-BEP. Et puis j’arrête mon délire avec les costards pour les entretiens de manut’ !

Après les formalités d’usage, je suis convié à passer l’épreuve pour l’obtention du permis TZ, nécessaire pour circuler en voiture sur les pistes. Une fois le permis obtenu, on peut prendre part à la formation de sensibilisation aux consignes de sécurité et de sûreté aéroportuaire, qui permet l’obtention du fameux sésame qui ouvre grand les portes de l’aéroport : le badge qui ne se délivre qu’après une enquête de la préfecture.

Le permis TZ n’est pas obligatoire pour travailler, mais il permet un certain confort pour le boulot. On peut, entre autres, remplacer le chef d’équipe en cas d’absence. Mais il permet surtout de travailler régulièrement. J’ai fait les choses sérieusement. Tout se passe en une journée : le matin, on apprend la législation, l’après-midi, on passe l’examen, dix questions, deux erreurs maximum. Je prends des notes, très assidu, car je ne veux pas me manger dans la gueule un 747 en lui refusant la priorité. Une seule faute : première victoire. Vient ensuite la formation de sûreté pour l’obtention du badge. Comme toutes les formations auxquelles j’ai participé, c’est n’importe quoi. Pathétique. On nous a énuméré toutes les règles de sécurité, les produits dangereux, puis on a droit au topo sur le terrorisme : les mille et une façons de foutre une bombe dans un avion, dans une basket, dans un chapeau, dans une chaussette… Le formateur nous raconte Carlos et le coup du lance-roquette à Orly puis, diapos à l’appui, nous balance l’avion d’El Al détourné en Grèce en 1974, la Pan Am, la TWA, UTA. Il fait monter la tension en entremêlant ces images dramatiques avec une diapo d’écureuil ou de dauphin. Et puis il y a eu ça… Silence. Effroi dans la salle. Le formateur nous balaie du regard, à l’affût d’une réaction de sympathie… Il y a eu ça ! Le drame du siècle… Car il y a un avant et un après les Twin Towers, le 11-Septembre. La diapo choc. On a tous en mémoire les images qui ont fait le tour du monde et des rédactions. J’ai failli exploser de rire – comme lors de l’enterrement d’un proche, quand la douleur est trop forte… Quel rapport avec moi ? Quel rapport avec nous ? Car la salle était composé à 90 % d’Arabes, pas tous habitués aux analyses à la Finkielkraut et consorts, mais quand même, bordel, c’est pas nécessaire de nous balancer toutes ces images pour nous donner le sentiment d’être des terroristes en puissance… Bon, le formateur a été rassuré par l’indignation générale de la salle. Après une minute de silence à toutes les victimes du 11-Septembre on a eu droit au portrait type du terroriste en transfert entre Francfort et New York. Et ce n’est pas un bouseux à la barbe hirsute, issu de la périphérie pauvre du Caire, non, non, le « terro » cherche à se fondre dans la masse, il est parfois blond aux yeux bleus, ce con, il écoute du rock alternatif, il est fan de Cure et de Black Sabbath, parle plusieurs langues et lit Oscar Wilde… Il peut même avoir un ou deux piercings, et il trouve scandaleux les démagogues qui critiquent l’art contemporain. On a tous été rassurés de ne pas correspondre à l’archétype du terroriste. Après un dernier petit test pour vérifier si on a bien écouté toutes ces conneries, le formateur nous délivre une attestation avec laquelle on doit faire la demande de badge. « On vous convoque pour le récupérer. » Certains étaient en panique : on avait tous au moins fraudé une fois dans le métro – à ce qu’il paraît, ils enquêtent même dans ton entourage proche (heureusement, personne dans ma famille n’a pris de cours de pilotage, sauf pour monter l’âne du village).

Une fois le badge reçu, on a pu faire nos premières missions : enfin, nettoyer des avions – l’intérieur, bien sûr !… En apparence, le boulot en lui-même n’était pas trop dur. Ça avait même l’air plutôt cool. Entre deux avions à nettoyer, on ne foutait rien. En fait, sur une vacation de cinq heures, on ne bossait qu’une heure – mais quelle heure ! Une heure à fond, une heure à 200 km/h. Et pour chaque heure, on perd, facile, un an d’espérance de vie, un vrai truc de dingue. Les conditions de travail étaient dures, très dures. Le repos de ton âme dépendait surtout du chef d’équipe sur lequel tu tombais (ou avec qui tu t’accoquinais) : ils avaient en commun d’être colériques, parfois hystériques, la caricature du petit chef à la botte du patron. De toute façon, pour accéder à ce type de poste, il faut râper sa langue sur le parquet et, pour certains, dénoncer les écarts de ses collègues sur la piste. Ceux-là étaient récompensés : récompensés de faire chier le monde…

Sur le terrain, il fallait développer différentes stratégies pour survivre, pour ne pas péter une durite.

— Allez ! Allez ! Vol en express ! Express­ ! En une minute, on le torche ! Allez ! Allez ! Ce n’est pas assez rapide…

Je suis comme une pile électrique, un sac-poubelle sur l’épaule, le cordon de l’aspirateur autour du cou, je cours dans la tranchée de l’aéronef. Le chef d’équipe crie de plus en plus fort.

— Allez ! Allez­! Plus vite, plus vite ! C’est un vol express ! C’est pas assez rapide. Normalement, ce Boeing en express, c’est en moins de deux minutes qu’on doit le nettoyer. On va se manger un rapport dans la gueule…

Le chef d’équipe n’arrête pas, il est là, derrière moi, la bouche quasi collée à mon oreille à me haranguer. Je suis en sueur.

— Ça va pas ! Ça va pas ! Regarde là, il reste des miettes ! Plus vite ! Plus vite ! Les passagers sont sur le pont ! Mais c’est lent, trop lent ! Encore une fois, c’est moi qui fais tout…

On sort de l’avion épuisé. La tête qui tourne, on rejoint péniblement le véhicule de service. Assis sur la banquette, je ferme les yeux, je respire profondément, j’essaie de récupérer. Puis le chef d’équipe, satisfait du devoir accompli, me balance :

— Si je suis aussi dur, c’est pour ton bien, c’est pour que tu apprennes le boulot comme il faut. Ça va ! Ça va ! C’était bien, mais moi je ne suis pas comme les autres. Je pourrais te dire que tu bosses bien, que tu as le temps d’apprendre, mais, moi, je veux que tu sois efficace tout de suite, qu’on n’ait pas de reproche à te faire, je veux que tu sois le meilleur.

J’en pouvais plus de ce discours, je ne supportais plus cette pression. Pour survivre dans cette ambiance, il n’y avait pas trente- six solutions. Et mon petit carnet allait, une nouvelle fois, me sauver la mise. J’avais l’habitude de me poser entre deux vols pour écrire. Ça intriguait mes collègues, mais surtout les chefs d’équipe. Quand on m’interrogeait, je restais toujours évasif, conscient que cette posture pourrait m’être utile. Un jour où je me suis retrouvé avec le fameux chef d’équipe stakhanoviste du nettoyage d’avion, j’ai pu mettre à l’épreuve ma méthode. C’était un vol Boeing 737 à nettoyer en cinq minutes. Dès l’arrivée sur la zone, gros coup de pression :

— Allez ! Allez ! On y va ! On accélère, c’est lent ! C’est lent… Mustapha, tu fais n’importe quoi ! Passe-moi l’aspirateur…

Pendant qu’on enjambait les rangées de sièges comme des cabris et qu’on courait dans tous les sens, le chef d’équipe trouvait encore le moyen d’inonder mon oreille. Là, je savais que c’était le bon moment : en pleine effervescence, je m’arrête net.

— Tu es fou, les passagers sont là…

— Écoute-moi bien, je ne voulais rien te dire, mais là, je suis obligé, tu m’as fait perdre patience…

— Mais…

— Oublie le vol et les passagers. Tu ne sais pas qui je suis ?… Tu as remarqué que je prends souvent des notes ?

— Oui, c’est vrai…

— Je suis en couverture, je suis de la PAF, je suis sur une grosse affaire et tu es en train de tout faire foirer. Alors si tu continues à me casser la tête, je te fais sauter ton badge. Parce qu’avec ton délire ma couverture va pas tenir, seule la direction est au courant, alors garde ta langue.

— Va, maintenant on reprend le boulot !

Le temps s’est arrêté. J’attrape mon sac-poubelle puis nettoie les tablettes avec enthousiasme… De retour au camion, le chef d’équipe ne fait aucun commentaire, contrairement à son habitude. Il ne m’a plus jamais fait aucune remarque. Une ou deux fois, il m’a demandé des informations sur l’état de mon enquête : j’invoquais le « secret défense » et le rassurais en lui disant qu’il n’était aucunement impliqué.

Ce qu’on redoutait le plus au boulot, c’était d’être privé de son badge : ça signifiait un retour au bercail illico presto. Il fallait en prendre grand soin, on pouvait le perdre dans une poubelle, dans un avion, et c’était la catastrophe. On pouvait aussi le perdre à la suite d’un rapport transmis à l’employeur par les agents de contrôle de la sûreté aéroportuaire, que le personnel navigant pouvait, à tout moment, solliciter pour un travail « mal fait ». Du coup, tout le monde fermait sa gueule, surtout avec les hôtesses et les stewards, pour éviter une remarque qui pouvait remonter et être fatale. J’en ai fait l’expérience sur un vol ou j’étais chargé du nettoyage des sièges et des tablettes. Bien qu’on fasse un siège sur trois, on essaie de tout contrôler… Une hôtesse m’interpelle et me signale une tache sur une tablette. « J’arrive de suite, madame… » Je dégaine mon pistolet d’entretien et mon chiffon, j’astique comme un malade, mais la tache résiste. L’hôtesse me guette par-dessus mon épaule…

— C’est encore sale. Faites un effort.

— La tache est bien incrustée, je ne peux rien faire de plus…

— Frottez plus fort !

— Eh bien, voilà, je frotte, je frotte, ça veut pas partir. Vous voulez quoi au juste ? Que je la racle avec mes dents, cette tablette ?

— Mais comment vous me parlez ? Restez poli !

— Mais ça va pas ou quoi ? Ce n’est pas une serveuse qui va m’apprendre la politesse…

— Quoi ? C’est ce qu’on va voir !

Elle part se plaindre au commandant de bord. Le pilote arrive d’un pas déterminé.

— Alors comme ça vous ne faites pas votre travail et, de surplus, vous êtes malpoli… Vous allez me nettoyer cette tablette immédiatement, c’est compris.

— Eh oh ! Ça va pas ou quoi ? Vous allez me parler autrement. Vous vous prenez pour qui ?

— Je suis commandant…

— Oui, vous êtes un chauffeur de bus, sauf que vous êtes dans les airs… À la place d’un car, vous conduisez un avion, c’est tout ! Alors, apprenez à parler correctement aux gens, après on verra. Sur ce, bon vol !

Le commandant est en pleine crise.

— Je veux votre nom, prénom, j’envoie un télex…

— Mais y a pas de problème, vous pouvez en envoyer cent des télex, à Air France, au ministre des Transports, au président de la République, si vous avez envie…

Trois jours plus tard, sur les pistes, un agent de contrôle me notifie une lettre avant avertissement…

— Je n’ai pas envie de la soumettre à votre employeur. Je comprends. Le travail est dur. Mais il faut rester poli…

— Écoutez-moi, vous pouvez envoyer cette lettre à mon employeur, faites votre boulot, ne vous justifiez pas…

Je lui précise les faits.

— Et le pilote et l’hôtesse, qui les sanctionne ? On doit se laisser faire et fermer sa gueule ? Eh bien, c’est pas pour moi !

— Il ne faut pas oublier que les compagnies sont nos clientes, on doit parfois se taire. C’est ça, le commerce.

Il n’y a pas eu de suite, mais cette histoire montre bien l’ambiguïté des rapports entre les différents partenaires de l’aéroport.

Il fallait donc se battre au quotidien. Mais je commençais à me sentir à l’aise – au moins sur les vols moyens-courriers… Et on avait une bonne petite équipe, il faisait beau, je conduisais sur les pistes, on profitait des pauses…

Et puis, du jour au lendemain, apparut la « DM ». Deux lettres mortelles. Ce matin- là, on avait tous le nez collé au planning, contents d’être sur une liste. Mais après un bref tour d’horizon sur les gagnants du concours, j’ai tout de suite compris qu’on allait souffrir. N’étaient présentes que les fortes têtes. Il s’agissait donc d’une sanction. Pour les simples travailleurs, courageux « précaires parmi les précaires », la question ne se posait pas : ils bossent partout, à n’importe quelle heure. Rendez-vous au local à 5 heures du mat’, on était tous dans le coltard, certains avaient travaillé tard la veille, on était une vingtaine, branle-bas de combat, on chargeait le matos dans les camions, des litres et des litres de produit d’entretien ultra concentré (sans ouvrir les bidons, les vapeurs titillaient déjà nos narines) et quelques rares gants en latex inadaptés. Des camions nous conduisent dans la brume vers la fameuse « DM ». On arrive devant des hangars gigantesques. Contrôle de sécurité d’usage. On pénètre dans cette immensité, si vaste que plusieurs gros porteurs y sont parqués. À la vue des engins, on commence à comprendre : on va se coltiner le nettoyage de fond en comble de ces avions, pratiquement désossés et incroyablement sales. Le responsable prend la parole, accompagné de quelques cols blancs :

— Bonjour à tous, merci pour votre présence. (Comme si on avait eu le choix.) Voilà, vous êtes sur une mission très importante, vous allez rendre ces avions nickel chrome. Vous allez vous répartir par petits groupes pour bien nettoyer ces avions qui sont en maintenance. Vous avez tous le matériel nécessaire. Vous serez contrôlés à plusieurs niveaux, alors faites bien les choses. Allez, go ! On y va !

Pas un mot sur la durée de la mission, les pauses, les toilettes, l’eau – car la fraîcheur du matin commençait à céder la place à la chaleur, décuplée par la tôle du hangar. Vu l’ampleur de la tâche, nous sommes nombreux à tourner de l’œil. Pour faire ce boulot proprement, il aurait fallu des moyens de nettoyage industriel : nous n’avions rien. Qui plus est, plusieurs corps de métier travaillant dans la carlingue, on se marchait sur les pieds : il y avait les ingénieurs et les techniciens (qui, eux, étaient protégés, avec de vraies combinaisons, de vrais masques) ; nous n’étions donc pas prioritaires (il fallait les laisser tranquilles et on se faisait régulièrement rappeler à l’ordre) ; en revanche, nous étions prioritairement contrôlés.

Après cinq heures de boulot dans une chaleur suffocante, nous étions en sueur, les vapeurs d’ammoniac et d’autres produits nocifs attaquaient nos voies respiratoires, certains avaient des crises d’allergie. En l’absence du responsable et de ses cols blancs (ils sont partis aussitôt après leur harangue), nous ne savions pas à qui adresser nos requêtes. Sur-excités à l’idée de réussir cette mission, les chefs d’équipe nous demandaient de patienter. Sous la pression, ils nous ont finalement accordé une pause, mais pas d’eau potable : il fallait passer au distributeur à deux euros la canette et dont les sandwichs étaient dégueulasses.

Neuf heures plus tard, on avait astiqué jusqu’au plus petit boulon. Pourtant, le responsable débarque :

— Franchement les gars, vous avez bien travaillé, mais il faut tout recommencer. (!?!?!?)

Les contrôleurs estiment que ce n’est pas aux normes, insuffisant, le cahier des charges n’a pas été respecté. De cette mission dépend l’avenir de notre société, alors il faut tout reprendre, maintenant ! Je vous ai apporté de l’eau.

On était consternés. Pourtant, on a repris le boulot, jusqu’à minuit !… On était devenus des loques humaines.

Dès lors, notre seul objectif au quotidien était d’éviter la DM ! (J’ai ensuite toujours pu y échapper.) Dans les emplois précaires, on ne lâche pas son boulot, on tient grâce au pognon. On avait fini par tout accepter : des horaires à n’en plus finir, des fouilles continuelles, le responsable qui vérifie la sécurisation de vos godasses en marchant dessus, la gendarmerie qui vous traque pour une canette offerte par une hôtesse, une hiérarchie impalpable et toujours à l’affût du moindre manquement. Oui, on accepte tout. Et lorsque la lassitude se fait trop sentir, les cadres savent où pendre la carotte.

(À suivre…)

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

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