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Allons-nous continuer longtemps ce genre de recherche scientifique ?

25 août 2025|

Le 27 janvier 1972, le mathématicien Alexandre Grothendieck prononçait au Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) une conférence intitulée « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? ». Unanimement reconnu comme un des mathématiciens les plus brillants du siècle, Grothendieck avait pour sa part déjà répondu à la question par la négative.

Pour protester contre un financement par l’armée française, au demeurant modeste, de l’Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette où il travaillait, Grothendieck avait annoncé en 1970, outre sa démission de cet institut, qu’il cessait toute activité de recherche. Il entendait se contenter, pour gagner sa vie, d’enseigner, ce qu’il fit jusqu’à sa retraite ; et surtout s’investir dans le groupe Survivre, un des précurseurs de l’écologie politique.

La conférence du 27 janvier 1972 visait en quelque sorte à confronter les chercheurs du CERN à ce qu’il considérait être leurs responsabilités :

Qu’une recherche de pointe soit associée à une véritable menace à la survie de l’humanité, une menace même à la vie tout court sur la planète, ce n’est pas une situation exceptionnelle, c’est une situation qui est de règle. Depuis un an ou deux que je commence à me poser des questions à ce sujet, je me suis aperçu que, finalement, dans chacune des grandes questions qui actuellement menacent la survie de l’espèce humaine, la menace à la survie ne se poserait pas si l’état de notre science était celle de l’an 1900, par exemple. Je ne veux pas dire par là que la seule cause de tous ces maux, de tous ces dangers, ce soit la science. Il y a bien entendu une conjonction de plusieurs choses ; mais la science, l’état actuel de la recherche scientifique, joue certainement un rôle important.

En mars de cette même année 1972, paraissait aux États-Unis, chez un modeste éditeur de Washington, un livre intitulé The Limits to Growth – traduit en français la même année sous le titre Halte à la croissance ? –, rédigé par trois experts du Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour le compte d’un groupe de travail connu sous le nom de Club de Rome. Usant d’une simulation numérique de systèmes dynamiques, technique alors de pointe, Donella Meadows, son époux Dennis Meadows et Jorgen Randers montraient que la croissance économique mondiale, spectaculaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne pourrait se poursuivre infiniment car elle se heurterait à des limites physiques. Deux étaient en particulier identifiées : l’épuisement de ressources accumulées au cours des temps géologiques, comme les hydrocarbures et les métaux ; et l’accumulation de pollutions engendrées par la croissance elle-même. Le rapport Meadows (du nom du couple des principaux rédacteurs) envisageait ainsi la fin inéluctable d’ici une cinquantaine d’années de la croissance mondiale, avec une diminution, voire un effondrement, de la population, de la production de nourriture par habitant et de la production industrielle par habitant (les trois autres variables du modèle).

Si la conférence de Grothendieck est aujourd’hui peu connue, le rapport Meadows est devenu un succès éditorial continu, avec plus de dix millions d’exemplaires vendus de par le monde et des traductions dans une trentaine de langues. Il a même inspiré récemment un roman. Ses rééditions successives ont commenté, à la manière d’un contre-chant obstiné, la lente prise de conscience mondiale de l’extrême gravité de la détérioration de la planète Terre par l’activité humaine. La première édition du livre était parue trois mois avant le premier sommet de l’Organisation des Nations unis (ONU) consacré à l’environnement, qui avait au moins eu le mérite de faire du sujet un thème légitime – et entièrement nouveau – des discussions internationales. La seconde, jamais traduite en français, était parue en 1992, à l’occasion du sommet de l’ONU de Rio qui allait consacrer l’oxymore de « développement durable ». Elle s’intitulait Beyond the Limits, « Au-delà des limites », excellent titre résumant les vingt années écoulées depuis la première édition, marquées par l’aggravation des tendances à la surexploitation de la planète identifiées dès 1972. En 2004, la troisième et dernière édition, traduite en français sous le titre Les Limites à la croissance (dans un monde fini), se montre encore plus pessimiste. L’humanité court à sa perte par cette poursuite effrénée de la croissance économique qui se traduit, déjà, par des désastres et se traduira, à l’avenir, par des désastres pires encore. « La société mondiale connaîtra le déclin post-croissance pendant plus d’un siècle », écrit Dennis Meadows dans la préface d’une réédition non actualisée parue en 2022. Pourquoi faire confiance à cette Cassandre entêtée ? Parce qu’elle ne s’est guère trompée jusque-là.

Et si Grothendieck avait lui aussi vu juste ? Et si l’homme « qui avait entrepris de bâtir une montagne d’où l’on pourrait voir l’ensemble des mathématiques » avait identifié un point crucial, décisif de la recherche scientifique ? À savoir que cette dernière, telle qu’elle se pratique au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est une des composantes de cette marche au désastre qu’est la croissance économique. « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » s’interrogeait Alexandre Grothendieck. « Quelles sont les limites à la croissance économique ? » se demandait le rapport Meadows. Ces deux questions inédites de 1972 entrent en résonance. Ce livre entreprend les relier en les reposant un demi-siècle plus tard.

Rappelons tout de suite que c’est l’activité scientifique elle-même qui a permis d’identifier, de décrire, jusqu’à les rendre incontestables, sauf aux plus obtus, le réchauffement climatique, l’extinction de la biodiversité, ou l’empoisonnement des écosystèmes par des polluants très longs à éliminer. C’est là un fait établi. Il sera donc toujours évident dans ce livre, pour reprendre les termes de Grothendieck, qu’il faut « continuer » la recherche scientifique qui nous permet de décrire les mondes physique, vivant et social dans lesquels nous vivons et d’en comprendre et anticiper leurs évolutions. Ceci posé, l’argument, si prisé des chercheurs, du besoin de savoir pour agir ne convainc pas. Ne faut-il pas envisager une « décroiscience », selon le terme forgé par le biologiste Jacques Testart pour désigner « une science qui ne serait pas animée par l’obsession de croissance » ? Une diminution volontaire et maîtrisée de la recherche scientifique ? Un tri drastique parmi les recherches en cours, visant en premier lieu à en éliminer toutes celles qui ne visent qu’à entretenir l’activité économique en ce qu’elle a de destructeur pour le monde ?

La perspective de décroiscience oblige à se poser la question de ce que nous voulons vraiment savoir. Pourquoi. Et à quel prix.

Nicolas Chevassus-au-Louis
Extrait de l’introduction à son livre Décroiscience.