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Analyses par un intellectuel engagé dans son siècle pour les luttes d’un temps qu’il ne connaîtra pas

Le moins qu’on puisse dire de la réception en France de l’historien britannique Eric Hobsbawm, c’est qu’elle est contrastée, peu orthodoxe, et certainement sans équivalent.…

Largement traduite dans notre langue – ce qui est la moindre des choses pour ce francophile de toujours –, l’œuvre d’Eric Hobsbawm n’aurait sans doute pas eu l’audience qu’elle a obtenue sans le retournement du mauvais tour que l’historien attitré de l’édition parisienne a tenté de lui jouer en lui fermant les portes des enseignes qui ont pignon sur rue dans la capitale. Le quatrième et dernier volume de sa synthèse sur l’histoire du monde de 1789 à nos jours a finalement été édité en 1998 sous le patronage du Monde diplomatique avec le succès qu’on sait *. Confirmé par celui de son autobiographie, Franc-tireur (2002).

Avec une franchise désarmante, Pierre Nora a motivé son diagnostic éditorial négatif sur The Age of Extremes par « l’attachement, même distancié [de son auteur] à la cause révolutionnaire, qui, en France et en ce moment, passe mal ». Fut aussi souligné un déplorable manque de distance avec le communisme. Un engagement qui commence à Berlin, peu de temps avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, alors qu’Eric Hobsbawm, né en 1917, n’a que quinze ans. Et qui s’affirme avec son adhésion en 1936 au Communist Party of Great Britain, qu’il ne quittera qu’au début des années 1980. Sans toutefois rejoindre la glorieuse tribu des repentis. Ce qui est impardonnable. Un intellectuel doit se rendre compte que ses engagements ne sont plus à l’ordre du jour, pour ne pas dire passés de mode.

Mais pourquoi donc ses interlocuteurs français ont-il attendu la fin des années 1990 pour reprocher à Eric Hobsbawm la fidélité à des idéaux politiques qu’on ne pardonne désormais (et encore) qu’à l’âge romantisme et héroïque de la jeunesse estudiantine ? On ne peut pourtant accuser l’auteur de s’être avancé masqué dans un siècle dont l’histoire révolutionnaire fut aussi la sienne. « Grand bouquet hétéroclite, son tableau d’honneur réunit Boukharine, Gorbatchev, Roosevelt, le “noble Hô Chi Minh”, le “grand général de Gaulle”, le Front populaire. Sans oublier l’essentiel, l’Espagne républicaine », résume Serge Halimi dans la préface qu’il donne à la réédition de L’Ère des extrêmes avant de citer l’auteur : « Pour nombre d’entre nous, les survivants, qui avons tous dépassé l’espérance de vie biblique, elle demeure la seule cause politique qui, même avec le recul, paraisse aussi pure et irrésistible qu’en 1936. » De Bandits en 1968 à Uncommon People : Resistance, Rebellion and Jazz en 1998, cet historien de la classe ouvrière, des marginaux, des déclassés, des révoltés et des subalternes n’a jamais caché sa défense de l’« histoire par en bas » ni son marxisme – dont ses défenseurs aiment à souligner l’hétérodoxie de celui qui n’a jamais réduit « l’histoire à ses seuls déterminismes socio-économiques, ni cessé d’explorer aussi le champ des idées, des cultures et des imaginaires politiques *».

Ce sont d’ailleurs ces centres d’intérêt, associés à « un exceptionnel sens de la synthèse, un goût prononcé pour l’histoire comparée, un sens aigu du quantitatif et en même temps un usage pertinent de l’anecdote *», qui font la réussite des « œuvres d’histoire globale » que donne Eric Hobsbawm alors que la production historique ne quittait pas souvent le cadre étroit des structures nationales.

Au moment où paraissent les deux livres qui composent ce recueil, entre 2000 et 2009, l’œuvre d’Eric Hobsbawm est derrière lui. Ici, ce n’est donc plus le passé, même récent, mais le présent et l’avenir sur lesquels il exerce ses compétences d’historien, puisant autant dans les époques qu’il a étudiées que dans son expérience de celles où il vécut. Invoquant une mémoire dont il estimait qu’elle « n’est pas tant un mécanisme d’enregistrement qu’un mécanisme de sélection » permettant de « lire les désirs du présent dans le passé ». De cette synthèse nait un point de vue où luttent lucidité, optimisme et pessimisme, où le militant embarque souvent l’historien. Comme il le rappelait un an avant sa mort en 2012 : « Je peux témoigner personnellement que la révolution semblait vraiment à portée de main des jeunes gens qui (comme l’auteur de ces lignes) chantaient La Carmagnole dans les manifestations du Front populaire ! *»

Aussi l’intérêt de ces pages se trouve moins dans les prédictions (ou les erreurs de prédictions) de l’auteur que dans la compréhension qu’accompagnent les analyses, par un intellectuel engagé dans les luttes de son temps, offertes à celles et ceux qui vivront un temps qu’il ne connaîtra pas.

Thierry Discepolo

Introduction à notre édition du livre d’Eric Hobsbawm, Les Enjeux du XXIe siècle. Réflexions sur l’Empire et la démocratie, vient de paraître.