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Après eux le déluge

30 décembre 2022|

Le monde politique de Washington s’était attendu à une énième bataille présidentielle assommante selon les lignes habituelles : un candidat bien policé serait choisi par les donateurs milliardaires du Parti républicain et il s’avancerait toutes trompettes hurlantes sur le terrain parfaitement balisé des guerres culturelles. Tandis que les démocrates se préparaient à affronter l’adversaire républicain attendu, eux aussi se disaient qu’ils pourraient faire comme à chaque fois : distribuer des platitudes sur l’économie et des paroles encourageantes aux divers groupes qui constituent leur coalition. Ils parleraient d’innovation et d’éducation ; ils montreraient aux occupants indécis du « centre » politique comme ils sont responsables et, pour finir, la démographie leur offrirait la victoire. La coalition des émergents émergerait encore un peu plus.

Mais l’establishment libéral n’a pas écouté. Il ne voulait pas écouter.

Le raz-de-marée de droite qui a submergé les démocrates en 2016 a surpris tout le monde mais ce qui l’a rendu possible, c’est cette stratégie démocrate, déployée depuis des années, que j’ai décrite dans les pages de ce livre.

Comment résumer les quatre années épuisantes qui ont suivi l'élection de Donald Trump ? Découvrir au réveil les derniers tweets stupides du nouveau président… Grincer des dents en apprenant ses nominations stupides… Maîtriser sa colère contre l’opportunisme de ses amis comme de ses ennemis, contre la classe politico-médiatique toute entière qui prospérait sur cette épidémie de stupidité qu'il incarnait à lui tout seul.

Et, bien sûr, succomber au dégoût suscité par l’épidémie de vertu qui a semblé déferler sur l’élite qualifiée américaine.

On peut stipuler sans grand risque de se tromper les faits suivants sur le président Donald Trump. Il a été un dirigeant atroce : partial, vaniteux, égocentrique, incapable d’empathie, amoureux de sa propre image, ignorant tout des responsabilités de la fonction présidentielle. Il mentait constamment, inconsidérément, jusque dans des déclarations publiques faciles à vérifier. Il prétendait se soucier des travailleurs mais il n’en avait rien à faire. Il s’est servi de la fonction suprême pour s’enrichir et enrichir ses soutiens. Il a permis aux grandes entreprises privées de réécrire les réglementations à leur guise. Il considérait comme illégitime toute élection qui n’aboutissait pas à une nette victoire pour lui. Il a encouragé ou il s’est abstenu de décourager ses partisans pendant leur assaut du Capitole en janvier 2021.

À l’exception de ce dernier point, chacun de ces énoncés pourrait également décrire des caractéristiques que Trump partageait avec beaucoup d’autres politiciens de ces cinquante dernières années – y compris des présidents qui sont allés bien plus loin que Trump dans la destruction des règles établies et dans l’usage personnel du pouvoir. Ronald Reagan, par exemple, a déréglementé le système financier, autorisé le retour des monopoles, écrasé le pouvoir syndical et même essayé de privatiser la politique étrangère des États-Unis ; George W. Bush a commencé une grosse guerre sous de faux prétextes et lancé le programme de surveillance qui n’a cessé de se développer et de s’étendre jusqu’à ce jour ; Richard Nixon, bon, pour lui vous chercherez vous-mêmes.

Il s’agissait là d’hommes compétents, qui servaient les objectifs fixés depuis longtemps par leur parti par des moyens froidement rationnels. Dans le cas de Trump, en revanche, son incompétence était à peine croyable. On avait affaire à un idiot déchaîné contre des forces qu’il ne comprenait pas. Certes, il a fait passer une grosse baisse d’impôts au Congrès et il a réussi à nommer beaucoup de juges mais à part ça, son bilan au sens traditionnel est très maigre. Son administration était en perpétuel chambardement alors que ses proches conseillers démissionnaient les uns après les autres, dégoûtés par le trou-du-cul-en-chef et son torrent continuel de connerie. Lui qui était censé être un homme fort qui attendait son heure pour prendre en mains le pays, il n’a pratiquement rien fait quand une véritable urgence nationale s’est présentée sous la forme de la pandémie de Covid-19 : il s’est contenté de déléguer le problème aux États et au secteur privé. Quand un mouvement de protestation s’est étendu ville après ville, il a répondu en pleurnichant contre les médias. Lui qui était censé menacer la liberté d’expression, il s’est fait lui-même censurer quand Twitter et Facebook ont fermé ses comptes en 2021 – une démonstration ahurissante de pouvoir privé dont ces monopoles n’ont jamais eu à répondre.

Le climat d’unanimité de la classe professionnelle qui s’est installé autour de la campagne d’Hillary Clinton ne s’en est pas moins perpétué au cours des années Trump, sa complaisance tournant du jour au lendemain à l’hystérie. De l’instant de son élection jusqu’à aujourd’hui, penseurs, auteurs, causeurs et filmeurs américains se sont trouvés unis dans une sorte de Coalition des Atterrés, décrivant Trump comme un tyran, un va-t-en-guerre la main sur le bouton nucléaire, un fasciste, le pire dirigeant qu’un pays ait jamais connu depuis Hitler. Leur hystérie était universelle, hégémonique. Pour une personnalité grand public, exprimer une autre interprétation des événements n’était pas seulement inadmissible, c’était un frein à sa carrière. Refuser l’hystérie, c’était vous condamner au silence.

L’image de prédilection à l’époque était tirée de la Deuxième Guerre mondiale : Trump était un nazi tandis que nous autres (dans les médias et les banlieues crémeuses) étions la Résistance. Toute la politique se trouvait instantanément recentrée sur les catégories morales les plus basiques, bien contre mal, éclairés contre racistes, patriotes contre traîtres. La guerre contre Trump faisait donc automatiquement des médias des héros, « combattant sur les différents fronts de la guerre contre la vérité du président Trump » (comme le dit la présentation sur Amazon d’un de ces témoignages vi). Elle a valu des succès instantanés à certains entrepreneurs politiques habiles*. Et : elle a fait vendre des livres et des journaux comme jamais.

Au sein des industries qui définissent la culture américaine, la Coalition des Atterrés était pratiquement inattaquable : l’industrie des médias et du divertissement détestait Trump, l’industrie de la technologie le détestait et l’université le détestait. La communauté de la politique étrangère le détestait, la communauté de la Sécurité nationale le détestait, les républicains des guerres en Irak le détestaient, le tout petit monde du commentariat de Washington le détestait et le monde un peu plus étendu de la presse le détestait aussi, produisant à eux tous une masse ahurissante d’articles et de livres anti-Trump à travers laquelle les futurs historiens devront se frayer un chemin.

L’anecdote parfaite, le détail hallucinant sur cette Coalition des Atterrés, c’est que même la Central Intelligence Agency l’avait rejointe. Il n’y a pas si longtemps, la CIA était la bête noire absolue de ces êtres épris de paix que sont les libéraux : c’était, comme chacun le savait, l’organisme gouvernemental qui renversait les gouvernements étrangers, qui trompait et fourvoyait les gens un peu partout et combattait pour la dictature dans le monde entier. La liste de ses crimes contre la démocratie est longue et troublante*.

Mais avec l’arrivée de Trump, la donne était totalement changée là aussi. Désormais, les libéraux étaient censés verser des larmes pour l’Agence – la pauvre CIA avait été diffamée et humiliée par l’idiot Trump, qui lui avait reproché d’avoir exagéré le rôle joué par la Russie dans l’élection de 2016. Les affinités entre le libéralisme et les agences d’espionnage ont fini par devenir si évidentes pour les « résistants » qu’il n’était même plus nécessaire de les expliquer.

J’en veux pour preuve l’« histoire orale » de l’opposition à Trump que le Washington Post a publiée en novembre 2020 viii. Cette longue histoire est divisée en chapitres, chacun d’eux étant constitué de souvenirs rapportés par des personnalités importantes, qui racontent leur indignation devant divers épisodes de l’inconduite trumpienne qui les ont amenées à prendre part à la « Résistance ». On en vient ainsi à l’affaire du « Discours du mémorial de la CIA », lorsque le président Trump a visité le siège de la CIA en 2017, s’est arrêté devant le monument à la mémoire des agents tués sur le terrain et, « en ce lieu sacré » (dixit le Washington Post), s’est mis à débiter des propos stupides et égocentriques.

Les contributeurs de l’histoire orale du Washington Post sont simplement atterrés par la présomption du personnage. Le journal cite Tammy Duckworth, une sénatrice démocrate de l’Illinois, pour qui le discours de Trump à la CIA était « au-delà de l’indigne ». Pete Buttigieg, ancien candidat démocrate à la présidentielle, décrit l’irrespect de Trump pour la CIA comme « un moment vraiment sombre » et Juli Briskman, une politicienne locale, raconte comment elle s’est sentie tenue à venir protester sur place avec une pancarte.

L’action de protestation contre un politicien qui insulte la CIA est une innovation notable dans le répertoire des pratiques de la gauche. Mais cette nouveauté est éclipsée par la remarque confiée au Washington Post par l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden, toujours à propos de cet incident : « Le renseignement s’occupe de la vérité. L’objectif d’un officier du renseignement est d’arriver le plus près possible de la vérité. Une chose que nous avons en commun avec la presse selon moi. » C’est d’une stupidité absolue et pourtant ce n’est pas faux. La presse en est en effet venue à s’identifier avec ce que Washington appelle la « communauté du renseignement » pendant l’ère Trump.

L’autorité des autorités autorisées

Aucun des penseurs hystériques que je viens de décrire n’a pris au sérieux les questions ou les forces sociales sur lesquelles j’ai insisté dans les pages de ce livre – les choses qui ont bel et bien convaincu les Américains d’élire Donald Trump à la fonction suprême. Une fois encore, ces penseurs n’en avaient nullement besoin. La littérature sur le trumpisme était énorme et parmi les gens bien-éduqués ses conclusions étaient universellement connues à l’époque : les électeurs de Trump étaient des ouvriers blancs déterminés par les craintes racistes que leur inspiraient leur statut social déclinant. Quiconque était capable d’allumer sa télé pendant les années Trump savait cela. Les pensées et les craintes des électeurs de Trump n’étaient pas une chose qu’une personne bien-éduquée devait sérieusement prendre en considération.

Ce qui était bien réel, c’était la menace sociale plus générale pour la hiérarchie dominée par les professionnels en col blanc du pays. Cette menace avait un nom – « populisme » – et son effet désastreux – une perte de la confiance à l’égard des élites qualifiées – était déploré continuellement pendant les années Trump. On disait de Trump qu’il fracassait « les règles » ; il refusait les recommandations de la communauté de la politique étrangère traditionnelle ; il n’écoutait pas les experts. Dans le même temps, ses partisans se moquaient de l’Ivy League, ne faisaient plus confiance au Washington Post, ne portaient pas de masques pendant la pandémie. Il s’agissait bien d’une crise. Comme l’écrivait Jonathan Rauch, du think tank Brookings, dans The Atlantic en ce terrible été de 2016, « notre problème politique le plus pressant aujourd’hui, c’est que le pays a abandonné l’establishment, et non le contraire. » ix

De nos jours il est essentiel de se soucier de ce problème pour être « de gauche » aux États-Unis. La détresse économique des cols-bleus blancs est devenu un sujet de raillerie pour les libéraux mais restaurer la hiérarchie américaine légitime de l’expertise qualifiée est devenu une question morale prioritaire. « Respectez la science », disent les panneaux plantés devant les pavillons des quartiers libéraux huppés : Respectez la hiérarchie. N’oubliez pas quelle est votre place.

C’est ainsi que la gauche américaine a été gagnée par l’obsession de renforcer le pouvoir des autorités traditionnelles de la société – de ses autorités autorisées, si l’on veut –, et j’entends par là la caste surdiplômée dont relève notre classe commentatrice, nos professeurs, notre élite journalistique, nos financiers, nos docteurs, nos doyens des facultés de droit, nos génies de la tech, notre communauté de la sécurité nationale, etc. D’après la Résistance, il n’y a rien à craindre de l’exercice du pouvoir par ces autorités-là ; d’ailleurs, même si nous devons employer la censure et la surveillance pour contraindre les gens à accepter l’autorité des autorisés, ce sera là une conduite juste et tolérante.

Cette idée a été développée d’innombrables manière pendant l’ère Trump. Doutez des autorités et vous vous retrouvez avec Trump, écrivaient les autorités. Ou bien : vous vous retrouvez avec l’effondrement de l’économie, ou vous vous retrouvez avec des flics meurtriers, ou vous vous retrouvez avec le Covid… Les variations sur le thème étaient infinies et toutes se rejoignaient sur un point essentiel : respectez vos supérieurs.

L’ère Trump a commencé par l’indignation face aux électeurs en col bleu qui n’écoutaient pas les surdiplômés et qui étaient censés porter le fascisme en Amérique. Elle s’est achevée par un triomphe retentissant des cols-blancs où la Force cosmique de la vertu politique s’est avérée être entièrement du côté des riches et des puissants ; où les banques de Wall Street et les industriels de l’armement n’ont cessé d’exalter la noblesse de leur antiracisme ; où les médias d’information n’étaient plus seulement post-objectifs mais engagés dans une croisade pour étouffer l’altérité idéologique ; où le commentaire non validé tombait sous la menace de la censure de compagnies privées éclairées ; où pour le moindre faux pas politique des gens ordinaires pouvaient non seulement se faire virer mais parfois aussi se retrouver noyés sous un déferlement d’humiliation publique.

Les seules règles qui comptent, semble-t-il à présent, sont celles qui maintiennent les bonnes personnes au sommet.

Thomas Frank
Extrait de sa postface à Pourquoi les riches votent à gauche (en librairie le 13 janvier 2023).