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Au pied du mur [LettrInfo 24-XVIII]

6 juillet 2024|

Depuis leurs tours d’ivoire, gens de d’art, historiens et sociologues, cultureux et journalistes regardent la situation avec affliction. Les plus honnêtes battent leur coulpe. « Qu’avons-nous donc raté avec le peuple pour en arriver là ? » se demandent-ils.

La question se pose en effet. Même si c’est s’accorder, ici comme ailleurs, beaucoup d’importance que de s’imaginer individuellement responsable. À la rigueur, le plus souvent, d’avoir laissé faire, plus que de n’avoir pas fait ce qu’il aurait fallu faire ?

Pour ne parler que du théâtre, où l’on se sentirait, plus qu’en d’autres domaines, mis sur la sellette. Les conclusions de l’historienne Marjorie Glas sur le théâtre en France depuis 1945 sont sans ambiguïté : le choix de l’avant-gardisme et de l’innovation esthétique contre l’animation culturelle est allé de pair avec l’abandon de toute croyance en l’utilité sociale et la fonction politique du théâtre, pour aboutir à l’effacement du public populaire. Une poignée de figures héroïsées a dominé ce processus, mais déterminantes furent les logiques institutionnelles établies par l’État — d’abord socialiste — au service de sa clientèle, la bourgeoisie cultivée, chouchoute des démocraties libérales.

C’est un peu l’actrice centrale des livres de Thomas Frank, cette classe urbaine diplômée qui n’a cessé de croître et de se multiplier avec la dématérialisation de l’économie et l’extension planétaire du mode de vie de la Silicon Valley. Mais le dernier essai du journaliste américain porte justement sur les victimes de ces phénomènes : la classe repoussoir, couverte de rouille et de poussière, si maladroite lorsqu’elle ne reste pas à sa place en cherchant à entrer de force en politique. Et qui vote si mal — quand elle vote : « Le populisme, voilà l’ennemi ! »

Bien sûr, Thomas Frank établit ce bilan à partir du monde social et de l’histoire des États-Unis — mais il n’est pas bien difficile de le transposer ici et là tant le modèle a été exporté. Si cela ne suffit pas, le sociologue (français) Alain Accardo a résumé ces résultats en deux formules-titres tout à fait appropriées au régionalisme hexagonal : Le Petit-Bourgeois gentilhomme et De notre servitude involontaire.

Deux ou trois rééditions et quelques dizaines de textes plus tard, Alain Accardo ne fait plus qu’ajouter à ces socio-analyses la musique de fin du monde que lui inspire le dérèglement politique sur fond de dérèglement climatique : « Nous nous rapprochons toujours davantage d’un monde où une minorité de privilégiés de la société du spectacle fournit des amuseurs à l’oligarchie des trafiquants archi-milliardaires et de leurs auxiliaires les mieux rémunérés, pendant qu’une multitude obnubilée par la course aux hochets et hypnotisée par la vision de la ‘liberté’ imposée par le libéralisme aura oublié jusqu’à la signification des mots “démocratie”, “justice”, “égalité”, “fraternité”, et même, en vérité, celui d’“amour”. L’arbre généalogique de l’humanité vient de donner naissance à un nouvel embranchement : après Homo sapiens et Homo œconomicus, voici Homo sine amore. »

Dimanche dernier sur France 2, au milieu de la soirée électorale du premier tour des législatives, une élue du Nouveau Front populaire signalait en souriant que les médias avaient eu un rôle déterminant dans la légitimation du Rassemblement national. Outré, le présentateur grimaçant lui a demandé de confirmer ses propos incongrus. Sans doute ne regarde-t-il en boucle sur le petit écran que les enregistrements de ses prestations ? Pourtant ne manquent pas les analyses historiques de la soumission de la presse à l’État et au patronat ; et il n’a échappé à personne que, depuis des mois, les médias dominants renforcent la notoriété publique de l’extrême droite.

Sur ce thème, notre dernière LettrInfo évoquait l’ingratitude des dirigeants du Rassemblement national, qui ont mis à leur programme la privatisation des services publics d’information. D’un côté, on peut bien sûr comprendre l’inquiétude de certains journalistes à l’idée de changer de maître. Surtout si ce nouveau maître est Vincent Bolloré, qui méprise ouvertement les communicants qui s’évertuent à faire passer les patrons pour de généreux mécènes, amateurs d’art, gens de progrès et soutiens démocrates des bonnes causes. De l’autre, on peut s’étonner que les mêmes s’inquiètent pour les médias mais pas pour l’édition, pourtant parfois aux mains des mêmes patrons.

Combien de journalistes, d’auteurs et autrices à la pointe du combat pour la liberté d’expression, sinon antiracistes, antifascistes et écologistes, partagent leurs livres entre une marque du groupe Hachette, propriété de Bolloré, et une marque du groupe Editis, que le milliardaire breton a vendu au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky ? Ce qui est mauvais pour les médias serait bon pour l’édition ?

Une question qui se pose d’autant plus que le meilleur de l’offre éditoriale française est assez peu ragoûtant. De quelque point de vue qu’on la regarde, où trouver en effet un allié aux côtés de qui résister contre la fascisation en marche ?

N’en jetons plus sur Bolloré, méchant de comédie qui multiplie les coups d’éclat et exhibe sans pudeur son ultracatholicisme ultra-droitier. Les auteurs et autrices (de gauche) de La Découverte, marque d’Editis, ont-elles gagné au change avec Kretinsky ? Ce nouveau baron voleur qui a fait sa fortune en spéculant sur le gaz et le charbon, trouve son idéal politique dans l’hebdomadaire réactionnaire Franc-Tireur et serait prêt à mettre en vente Marianne, pas assez docile, à un entrepreneur proche du Rassemblement national.

Du groupe Madrigall, seul véritable concurrent des deux premiers, on a déjà rappelé récemment que son patron a rejoint le barrage contre le Nouveau Front populaire ; et que son fonds propose la plus prestigieuse bibliothèque littéraire et philosophique antisémite, nazie et crypto-fasciste en langue française — mais aussi la prose romancée de l’inamovible ministre de l’Économie de l’ère Macron. Plus discret, le groupe Média-Participations navigue entre Système D et Famille chrétienne, avec à son bord de la BD, de l’animation, des jeux vidéo, du bricolage, du jardinage et de la littérature d’entreprise sous la houlette d’une droite catholique « modérée ». Plus discret encore, le groupe Albin Michel a réussi à faire oublier qu’avant de se séparer d’Éric Zemmour il édita les best-sellers qui ont fait la gloire et la fortune du leader de Reconquête. Dernier arrivé, paré de l’étiquette « insurrection des consciences » Medef-compatible et « écologie New Age », le groupe Actes Sud est de toutes les avant-gardes depuis qu’avec sa patronne, Françoise Nyssen, il a fourni le premier ministre de la Culture de la Macronie.

On voit bien qu’on a là de puissantes entreprises pour nourrir un fructueux échange d’idées entre les droites extrêmes, héritières d’une version ou l’autre du fascisme, la droite traditionnelle en mal de leadership et les avatars autoritaires du néolibéralisme à la française. Autrement dit, les alliés économiques et idéologiques d’une alliance entre l’extrême centre et l’extrême droite prête à gouverner, comme les autres, en conservateur ordinaire qui ne changera rien à l’euro ni à l’OTAN.

Thierry Discepolo

livre(s) associé(s)

Quand l’art chasse le populaire

Socio-histoire du théâtre en France depuis 1945

Marjorie GLAS

Le populisme, voilà l’ennemi !

Brève histoire de la haine du peuple et de la peur de la démocratie, des années 1890 à nos jours

Thomas FRANK

Le Petit-Bourgeois gentilhomme

Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain ACCARDO

À bas la presse bourgeoise !

Deux siècles de critique anticapitaliste des médias. De 1836 à nos jours

Dominique PINSOLLE

Contre le fascisme

Textes choisis (1923-1937)

Camillo BERNERI