Au jour le jour

Assange et la mauvaise conscience des médias
 [LettrInfo 24-IV]

Entre autres étonnements qui doivent saisir toute personne normalement constituée quand elle découvre la situation où se trouve le fondateur de WikiLeaks : une fois digéré le paradoxe d’un journaliste emprisonné pour avoir rendu public des crimes dont les responsables sont, eux, toujours en liberté, ne nous reste plus qu’à constater l’indignité des médias dominants, notamment français.

Sans remonter aux trois années de rappel quotidien, par les journaux télévisés, au milieu de la décennie 1980, que les journalistes Jean-Paul Kauffmann et Michel Seurat étaient retenus en otage au Liban. On se souvient, vingt ans plus tard, des gigantesques affiches pour la libération de la journaliste Florence Aubenas enlevée à Bagdad. Ou encore des messages diffusés quotidiennement sur France Inter pour la libération des journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, enlevés en Irak un an plus tôt. Et en 2023, l’État français a bien sûr « appris avec un immense soulagement » le retour d’Olivier Dubois, journaliste retenu en otage au Mali depuis 2021. Le corporatisme journalistique est-il lui aussi soumis chez nous à la préférence nationale ?

Pas seulement. Parce que le traitement venimeux d’un journaliste qui n’est « pas des nôtres » est tout aussi répandu dans les autres médias occidentaux. Variation sur le thème « Deux poids, deux mesures ». Qu’il suffit d’illustrer en comparant les statuts de Julian Assange et d’Alexeï Navalny. Certains lanceurs d’alerte méritent plus que d’autres l’attention bienveillante de nos médias : selon que vous serez du côté des puissants ou contre eux, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Mercredi 24 janvier dernier, à la Bourse du travail de Paris, aux abords de la place de la République, avait lieu un débat autour du livre de la journaliste italienne Stefania Maurizi : synthèse de sa collaboration avec WikiLeaks et de quinze ans d’enquête sur les médias indépendants, la censure et les crimes d’État. Organisée par le Comité de soutien Assange, cette rencontre rassemblait les plus actifs de cette cause, soit Acrimed, Le Monde diplomatique, Anticor, Blast, la Ligue des droits de l’homme, Les Mutins, Le Mouvement de la paix et Le Vent se lève. Une liste de l’ensemble des soutiens de WikiLeaks réunit royalement une cinquantaine de structures, pour l’essentiel listées dans l’« Appel de Paris [sic] pour Julian Assange », où les médias sont pour le moins minoritaires — même avec AuPoste, la Fédération internationale des journalistes, L’Humanité, Là-bas si j’y suis, Siné Mensuel, le Syndicat national des journalistes et, sous la plume de Jack Dion dans Marianne[1], la corporation ne pèse pas bien lourd. En ajoutant quelques figures politiques (dont le mathématicien et ancien élu LREM Cédric Villani et Arnaud Le Gall au nom de LFI), des interventions individuelles plus ou moins institutionnelles (comme Pascal Bonniface de l’IRIS et Aymeric Monville aux éditions Delga) plus quelques notables intellectuels ou artistes ayant demandé que la France accorde au journaliste persécuté l’asile politique (dont Jacques Audiard, Éric Cantona, Costa-Gavras, Mathieu Kassovitz, Edgar Morin, Thomas Piketty et Ludivine Sagnier), on a convoqué le ban et l’arrière-ban des soutiens d’Assange.

Mais le plus remarquable reste l’absence éclatante des médias dominants. En cherchant bien, on trouve évidemment quelques articles ou émissions, sinon des brèves, ici et là, consacrées aux mésaventures d’Assange – dont un projet d’enlèvement et d’assassinat par la CIA. Mais sans insister, comme en passant. Sinon en étant plus ou moins malveillants (comme dans Le Point, Charlie Hebdo et Franc-Tireur), avec des papiers truffés d’erreurs (comme dans L’Obs) ou ambigus — comme ceux Pierre Haski sur France Inter, d’Edwy Plenel dans Mediapart ou les éditoriaux du Monde, etc.[2]

Il semble en outre que, plus on monte en classe et en importance sociales, plus on est informé, plus on s’aligne sur la propagande officielle, aussi grossière soit-elle. Intervenant à la Bourse du travail aux côtés de Stefania Maurizi, la journaliste au Monde diplomatique Anne-Cécile Robert racontait qu’invitée en 2022 avec François Hollande à l’université d’été de l’École du Centre-Ouest des avocats, elle avait demandé à l'ancien président les raisons pour lesquelles la France n’avait pas, à l’instar d’autres pays — dont la Bolivie, le Honduras, Cuba, l’Argentine, le Brésil, le Mexique, le Venezuela, le Nicaragua et la Colombie —, soutenu la libération d’Assange en lui offrant asile. Tressautant, l’ex-président invoqua un « vol de documents »… Cette défausse dérisoire ne vaut pas celle de Gérald Darmanin face aux « coups de sang légitimes de ceux qui souffrent et qui gagnent pas beaucoup d’argent » — élévation du culot politique au meilleur de l’art dramatique. Mais elle trahit l’habitude du mensonge et l’impunité des vilaines petites lâchetés.

Pour autant, la meilleure information ne manque pas sur L’Affaire WikiLeaks : en plus d’un autre livre important, L’Affaire Assange. Histoire d’une persécution politique, par Nils Melzer, ancien rapporteur sur la torture de la Commission des droits de l’homme des Nations unies (du même auteur, lire aussi « Cajoler Pinochet, briser Assange »), signalons deux documentaires : Hacking Justice (2022) et Ithaka (2024).

Mais, on l’a compris, on ne peut pas compter sur grand-monde pour leur diffusion — qu’il s’agisse de médias, d’édition, de librairie ou de cinéma… Pourtant, cette affaire ne se réduit pas à ce que vit un individu, aussi remarquable soit-il, juste sa cause et injuste le traitement qu’il subit. Le message adressé par les maîtres du monde au travers de l’« affaire WikiLeaks » concerne toute personne soucieuse de sa liberté d’expression : voilà ce qui vous attend si vous bravez l’ordre dominant.

Thierry Discepolo

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Sur L’Affaire WikiLeaks, lire en ligne :

— « Du bon et du mauvais usage des fakes news : variation des poids et mesures médiatiques », Mathias Reymond (Au jour le jour, février 2024)

— « “Assange risque la prison à vie pour avoir révélé la vérité”, Stefania Maurizi », propos recueillis par Marco Cesario (Elucid, février 2024)
— « Un jeu inégal. Préface à L’Affaire WikiLeaks », Serge Halimi (Au jour le jour, janvier 2024)

— « À l’heure où j’écris ces lignes…’ Avant-propos à L’Affaire WikiLeaks », Ken Loach (Au jour le jour, janvier 2024)

Également :
— « Stefania Maurizi : “Si Julian Assange est extradé, ce sera sa mort morale et la mort éthique du journalisme” », propos recueillis par Meriem Laribi, Marianne, 24 janvier 2024
— « L’Affaire Wikileaks, de Stefania Maurizi, leçons d'investigation », France Culture, 20 janvier 2024

— « Là où Julian Assange a des amis »,  Meriem Laribi (Le Monde diplomatique, février 2023)

Notes