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Comment nos enfants apprennent quelle histoire de quelle France

Au début du mois de janvier 2024, un sondage sur « Les jeunes et leurs valeurs » a été commandé à Opinion Way par La Tribune dimanche. Une rubrique y était consacrée aux « connaissances des faits historiques » de la génération 16-24 ans. Les résultats ont fait la une des médias pendant vingt-quatre heures. De quel nature pensez-vous qu’étaient ces commentaires ? On vous propose deux modèles. Un seul a été suivi par les médias: lequel ?…

Voici en cinq images la connaissance historique des 16-24 ans selon Opinion Way :

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Premier modèle : « Bravo les jeunes, bravo »

  • Enfin une bonne nouvelle pour commencer l’année ! Un récent sondage d’Opinion way ferme le clapet aux déclinistes toujours prompts à fustiger la jeunesse et son inculture. Sur près d’un millier de jeunes sondés, on constate qu’ils ne sont plus qu’une toute petite minorité à ignorer ou nier la Shoah et l’existence des chambres à gaz ; et que la campagne révisionniste nauséabonde des Zemmouriens sur le régime de Vichy n’a eu aucune prise sur la jeunesse.
  • Enfin, sur des questions sensibles comme la colonisation, les jeunes n’ont plus aucun doute sur les crimes commis par la France en Algérie et estiment même à 66 % que des réparations sont nécessaires.
  • Bien sûr il reste des points de vigilance : 10 ou 15 % d’élèves doutent ou nient la réalité du génocide des juifs et les réponses au quiz sur les dates d’évènements historiques ne sont pas toutes concluantes, même si aucun résultat n’est vraiment honteux.
  • Il y a encore un peu de chemin mais on a envie de dire : « Bravo les jeunes, bravo l’école ! »

Second modèle : « Les lacunes alarmantes des jeunes »

  • Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire », aurait dit Nietzsche. Or, l’élément le plus inquiétant de l’étude est le faible niveau de connaissance historique de cette génération, née entre 1999 et 2007. À peine plus d’un sondé sur deux est capable de dire, par exemple, que la Révolution française a débuté en 1789 : 46 % de l’échantillon d’OpinionWay donne une mauvaise date ou ne se prononce pas.
  • Ce résultat atteint 60 % pour la chute du mur de Berlin, 77 % pour l’abolition de la peine de mort en France à l’aube de la présidence de François Mitterrand.
  • Au sujet de la Seconde Guerre mondiale, si une grande majorité de jeunes (85 %) déclare savoir ce qu’ont été les chambres à gaz qui ont servi à exterminer les Juifs d’Europe, ils sont moins d’un sur deux à en dire de même pour la Solution finale orchestrée par le IIIe Reich.

La bonne réponse ne fait pas de doute : un discours alarmiste repris en boucle partout, commenté par des éditorialistes pressés d’en découdre avec les jeunes et les enseignants, provoquant les indignations en chaîne de CNews à BFM TV.

L’année 2024 a bien commencé : on a encore une fois frôlé la chute de la civilisation à cause de l’école.

Il est compréhensible que les très nombreux enseignants d’histoire-géographie présents sur les réseaux sociaux se soient sentis une nouvelle fois insultés par cette énième mise en cause de leurs compétences.

À juste titre, certains ont balayé d’un revers de la main la méthodologie de ce sondage en ligne, qui exige des réponses immédiates, sans contextualisation, sans réflexion préalable. Imaginez en effet un coup de fil ou un mail où l’on vous somme de restituer la formule de Pythagore alors que vous êtes en train de remplir votre demande d’APL sur le site de la CAF…

D’autres se sont défendus en s’appuyant sur des contre-exemples, rappelant le contenu des programmes, brandissant les difficultés actuelles pour enseigner, s’inquiétant une nouvelle fois de la stigmatisation de leurs élèves et ironisant sur le marronnier que constituent ces récurrentes inquiétudes sur leur niveau de culture historique.

On peut commencer par rappeler qu’il existe de nombreux travaux sur l’apprentissage de l’histoire à l’école. Parmi eux, une enquête portant sur six-mille récits d’élèves interrogés à l’écrit sur la question suivante : « Raconte, comme tu le veux, l’histoire de ton pays ». Publiée en 2019 sous le titre Le Récit du commun[1], il s’agit d’une enquête collective, internationale, sérieuse, pilotée par l’université Lyon 2 et s’étendant sur plusieurs années. À parution, le livre avait été remarqué par la ministre Najat Vallaud-Belkacem et avait donné lieu à une rencontre lors des « Entretiens Jean Zay », reprenant l’essentiel des conclusions de l’enquête.

Plutôt que de procéder, comme l’a fait Opinion way, à une évaluation de type Quiz qui ne dit strictement rien de la conscience historique des jeunes, les intervenants avaient privilégié les questions suivantes : quelles sont les connaissances historiques que les élèves mettent spontanément en avant dans le cadre d’un récit historique national ? Quelle image de la France véhiculent ces récits ? Qu’est-ce que ces récits nous disent de l’apprentissage scolaire de l’histoire ?

Il se trouve que la connaissance de la Révolution française, si décriée par les commentateurs médiatiques, est l’une des plus solides (même si elle est réduite à la date de 1789) – phénomène observé dans d’autres enquêtes. Pour le reste, Le Récit du commun laisse apparaître des constats autrement plus intéressants que les lamentations sur les connaissances historiques récoltées à chaque micro-trottoir. Malgré les avancées historiographiques des programmes scolaires, la matrice de l’essentiel des récits reste celle du récit national, campé sur les grands personnages et sur les évènements patrimoniaux de l’histoire de France. On y trouve en revanche quasiment aucune mention de l’histoire coloniale ou de l’histoire de l’immigration. De ce point de vue-là, si le sondage Opinion way devait apporter une information sur la situation des années 2010, ce serait celle d’une certaine avancée.

La didactique de l’histoire, qui n’intéresse guère les médias, travaille le sujet depuis des lustres. On peut reprendre les grandes lignes de ce qui fait aujourd’hui consensus sur le sujet. La première certitude est qu’un questionnement sur des dates ou sur le mode vrai/faux ne dit rien de la compréhension historique d’un évènement. Cette approche mobilise une mémoire immédiate, éventuellement érudite, mais sans aucun gage de raisonnement. À titre d’exemple, si vous clamez fort la date 1515 dans une salle, tout le monde vous répondra « Marignan », mais une infime minorité pourra vous expliquer de quoi il s’agit.

Pour qu’un élève entre dans le raisonnement historique, il faut que la connaissance se connecte à un « savoir social », c’est-à-dire déjà là sous une forme ou une autre : dans la famille, au cinéma, dans un musée ou un parc d’attraction, un jeu vidéo ou une BD, sur les réseaux sociaux, etc. La connaissance historique qu’apporte l’école à un élève transforme le savoir social en savoir scolaire. Elle confère au savoir une rationalité et une utilité sociale. C’est ainsi qu’un enfant ou adolescent prend conscience de l’importance des outils de l’histoire pour comprendre le présent.

Il n’est pas rare que, dans ce processus, les élèves forgent des analogies avec ce qu’il connaît déjà (Louis XIV peut lui faire penser à Hitler), car il a besoin de ce cheminement – très éloigné de l’épistémologie disciplinaire : pour comprendre comment fonctionne le pouvoir personnel , ils vont chercher dans l’exemple qu’ils connaissent le mieux.

De même, les enfants fonctionnent souvent en cherchant le gentil, le méchant, le bourreau, la victime etc. Ils ponctuent leur rapport à l’histoire de jugements subjectifs souvent moraux : « Malheureusement, la France a perdu. » C’est ce qu’ont montré les travaux de Nicole Lautier, Didier Cariou, Charles Heimberg et bien d’autres chercheurs et chercheuses quasiment jamais sollicités par les médias – sur ce sujet comme sur bien d’autres relatifs à l’école.

Le travail de l’enseignant d’histoire consiste souvent en un accompagnement et une transformation des savoirs sociaux pour élaborer une conscience historique. Mais l’enquête Le Récit du commun montre que l’histoire scolaire est aujourd’hui concurrencée par une multiplicité d’autres canaux de diffusion du savoir historique, lesquels sont amplement dominés par les tropes conservateurs du roman national : de Stéphane Bern au Puy-du-fou en passant par les livres pour enfants sur les grands personnages de l’histoire.[2] Telle devrait être aujourd’hui la seule vraie source d’inquiétude, qui nous changerait des ritournelles éplorées : « Ils sont nuls. Ils n’aiment pas la France », etc.

Le « choc des savoirs » annoncé n’est pas de bonne augure pour l’enseignement de l’histoire, déjà en petite forme. Dans son discours de reprise en main de l’école, Emmanuel Macron a glissé son souci de remettre de la chronologie et de l’histoire de France dans les programmes — comme s’ils avaient disparu. Le sous-texte est évident : il ne faut plus privilégier l’apprentissage de compétences historiennes mais en revenir à un enseignement passéiste basé sur le par cœur, une main tendue à la droite et extrême-droite qui le réclament depuis longtemps.

Surtout, l’insistance sur l'« instruction civique » (formule abandonnée en 1945) témoigne de la marginalisation de l’histoire scolaire (matière qui lui est accolée) et plus encore de sa fonction critique. Comme sur d’autres sujets, l’école est mise au service d’un projet rance de mise au pas, dont les programmes en cours de réécriture s’apprêtent à devenir l’un des principaux instruments. Un danger autrement plus grave et urgent que les « résultats » d’un sondage d’Opinion Way.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue, sous le titre « On n’apprend plus l’histoire à nos enfants ? », au Café pédagogique, le 23 janvier 2024.
De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

Notes