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La mort journalistique de Julian Assange et la mort éthique du journalisme

À l’occasion de la parution de son livre, L’Affaire WikiLeaks. Médias indépendants, censure et crimes d’État, la journaliste italienne Stefania Maurizi est invitée par Marianne pour discuter de son implication depuis quinze ans en défense du modèle journalistique de WikiLeaks et de Julian Assange, incarcéré à Londres, sans condamnation et attendant la décision quant à son extradition vers les États-Unis. Journaliste d’investigation, Stefania Maurizi travaille depuis bientôt quinze ans avec et sur WikiLeaks.

— Si on devait vous présenter au public français, que devrait-on dire ?

— Je suis une journaliste d’investigation. J’ai travaillé pendant quatorze ans pour La Repubblica et l’Espresso. Ce dernier en particulier avait une tradition de journalisme d’enquête sur la corruption, la mafia, la guerre, l’armement. En 2008, une de mes sources a brutalement arrêté de me parler car elle avait trop peur que nos communications soient interceptées et d’être découverte. Je ne l’ai jamais revue. Les moyens de communication dont nous disposions étaient en effet vulnérables : mails, téléphones portables, etc. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que nous avions besoin d’une meilleure protection des sources.

Je suis aussi mathématicienne et avant de devenir journaliste, j’avais été formée à la cryptographie de manière théorique et assez basique, mais je pouvais comprendre le concept. J’ai donc voulu utiliser la cryptographie pour protéger mes sources. Quelqu’un du domaine m’a alors conseillé de jeter un œil sur le travail que faisait WikiLeaks, que peu de gens connaissaient à cette époque. Ils étaient le seul organe de presse au monde à utiliser la cryptographie. J’ai alors pris contact avec eux et étudié leur travail. J’ai été impressionnée par ce qu’ils publiaient, notamment sur Guantanamo, qui était a l’époque un trou noir – pour les journalistes comme pour les organisations de droits de l’homme.

J’ai rapidement compris que si WikiLeaks avait réussi à obtenir des informations que personne n’était parvenu à avoir, c’est parce qu’ils offraient une plateforme et des technologies qui protégeaient les sources. Ils ont ainsi attiré des gens avec des compétences particulières (dans le domaine du renseignement, des agents gouvernementaux, etc.) qui ont compris qu’ils pouvaient faire fuiter des informations en toute sécurité grâce à la cryptographie. Des gens qui n’auraient jamais pris le risque d’appeler le New York Times ou d’autres grands médias. Je me suis alors dit qu’il fallait absolument que je rencontre les gens de WikiLeaks et que j’apprenne avec eux, car j’étais profondément impressionnée, à la fois par le fait qu’ils réussissaient à obtenir des informations si sensibles et qu’ils résistaient aux tentatives d’intimidations du Pentagone et d' autres gouvernements. C’était pour moi un espoir dans une période sombre pour le journalisme d’investigation.

— Comment s’est passée votre rencontre ?

— Un soir de juillet 2009, au milieu de la nuit, j’ai reçu un appel de WikiLeaks. La personne au bout du fil m’a dit qu’ils venaient de m’envoyer un dossier que je devais télécharger à propos de l’affaire d’un accord présumé entre l’État et la mafia à Naples. Ils avaient besoin de moi pour vérifier certaines informations. C’était notre première collaboration. Mes collègues me regardaient avec étonnement et ne comprenaient pas pourquoi je m’intéressais à WikiLeaks. Ils ont compris six mois plus tard, quand la vidéo Collateral Murder [montrant des soldats américains tirer sur des civils à Bagdad depuis un hélicoptère] est parue et que WikiLeaks est devenu mondialement reconnu.

— Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre ?

— Je voulais produire un exposé journalistique solide à propos de cette affaire, en la retraçant avec rigueur et de manière documentée. Certains des documents que j’ai obtenus sont importants et montrent par exemple comment les autorités britanniques sont intervenues auprès des autorités suédoises pour créer la paralysie judiciaire à propos des allégations d'agressions sexuelles en Suède contre Julian Assange qui ont permis de le maintenir sept années coincé à l’ambassade d’Équateur à Londres.

— Vous êtes la journaliste qui connaît le plus en détail l’affaire WikiLeaks. Vous vous êtes distinguée en vous obstinant à obtenir des documents de justice à propos des poursuites contre Julian Assange, grâce au Freedom of Information Act – le FOIA oblige les administrations à transmettre leurs documents à qui en fait la demande. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

— Il a fallu être tenace et stratège. Tout est fait pour que vous abandonniez. J’ai remarqué au début que la Suède, contrairement au Royaume-uni, collaborait et avait une loi FOIA très ancrée qui date du XVIIIe siècle. Donc, j’obtenais des informations de la Suède et j’allais ensuite les mettre sous le nez des autorités britanniques pour qu’elles me donnent des explications. J’ai par exemple obtenu le mail expédié par les autorités britanniques, le Crown Prosecution Service, disant aux procureurs suédois : « Ne venez pas interroger Julian Assange à Londres. » Ce qui aurait permis la clôture de l’enquête préliminaire et l’abandon des accusations d'agressions sexuelles bien plus tôt. À cette époque, aucune charge n’avait été officialisée de la part des États-Unis, et Londres prétendait vouloir l’arrêter uniquement pour l’affaire suédoise. C’est une fois que les États-Unis ont officialisé leurs poursuites sur le travail journalistique d’Assange que les choses se sont éclaircies pour le grand public. Tout cela est détaillé dans le livre.

— Avez-vous subi des pressions dans votre travail ?

— Je n’ai pas du tout subi la même persécution que Julian Assange, mais j’ai expérimenté des tentatives d’intimidations à plusieurs reprises. J’ai été suivie de manière agressive et ostentatoire, j’ai été physiquement agressée et on m’a volé tout mon matériel de travail (ordinateur, téléphone, documents). J’ai bien entendu porté plainte mais je n’ai jamais eu de nouvelles de la police.

— Votre livre est à mi-chemin entre le journalisme et le récit historique de l’affaire WikiLeaks. C’est une mine d’informations sur cette histoire hors du commun. Cette double dimension est-elle destinée à rendre justice à WikiLeaks et à Assange qui ont été souvent calomniés, notamment par leurs pairs ?

— Je ressens le devoir de mettre en lumière cette affaire. Mon but était de construire factuellement le récit de ce que j’ai vu, entendu, de ce dont j’ai été témoin. Le livre fait réaliser aux gens que ce qu’ils ont entendu sur Julian Assange et sur WikiLeaks était fondamentalement faux. Cette diabolisation a détruit sa vie.

— Les 20 et 21 février, la recevabilité de l’ultime appel de Julian Assange au Royaume-Uni pour empêcher son extradition aux États-Unis sera examinée par la Haute Cour. Quelles sont ses chances d’y échapper ? Serez-vous sur place ?

— J’y serai et j’espère pouvoir assister aux audiences. Je n’ai pas d’espoir en ce qui concerne la justice britannique. Une justice qui prend au sérieux les allégations américaines assurant qu’Assange sera bien traité en prison alors que nous avons une enquête sérieuse de Yahoo News, avec des sources haut placées du gouvernement américain (sous couvert d’anonymat) qui affirment que la CIA avait envisagé d’enlever ou d’assassiner Assange à l’ambassade d’Équateur. Ils ont finalement décidé de ne pas le faire car ce sont des actes que commettent des régimes autoritaires. Dans des démocraties comme le Royaume-uni, ils ont préféré opter pour des voies légales de persécution, à travers le labyrinthe judiciaire. Certes, c’est mieux que de l’éliminer physiquement. Les outils sont en apparence parfaitement légaux, mais en fin de compte, il n’a jamais retrouvé sa liberté depuis quatorze ans. C’est un scandale.

— Si les appels s’épuisent, ce qui pourrait être le cas très prochainement, Julian Assange pourra faire un recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Si elle est en sa faveur, avez-vous de l’espoir ?

— Normalement, l’autorité de la CEDH n’est pas discutée. Mais il faut voir. L’extradition est une procédure éminemment politique. Beaucoup de cas en attestent. Nous verrons si les politiques britanniques et américains iront jusqu’à remettre en cause la CEDH.

— Avez-vous un message à adresser aux journalistes français ?

— Je voudrais leur dire qu’ils ont entre leurs mains les clés de la prison de Julian Assange. Il a publié des informations extrêmement importantes pour l’intérêt public et révélé des crimes de guerres. Il est incarcéré alors que des criminels sont en liberté. C’est le monde à l’envers et nous ne pouvons l’accepter sans en payer de lourdes conséquences pour nous tous, pour notre droit fondamental à l’information.

Il n’y a pratiquement aucun média français qui n’a pas bénéficié du travail de Julian Assange et de WikiLeaks en termes de révélations. Grâce à ce travail, ils ont obtenu de grands scoops. Maintenant il est temps de faire preuve d’un minimum de décence : ne l’abandonnez pas, comme vous n’abandonneriez pas un collègue avec qui vous feriez un reportage et qui serait tombé du haut d’une falaise. Si Julian Assange est extradé, ce sera sa mort morale et physique, et ce sera la mort éthique et pratique du journalisme : à quoi sert le journalisme si l’on ne peut pas dénoncer les crimes de guerre et la torture ?


Entretien de Meriem Laribi paru le 24 janvier dans Marianne sous le titre « Stefania Maurizi : “Si Julian Assange est extradé, ce sera sa mort morale et la mort éthique du journalisme” »

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