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Le fil à plomb de l’intello

Les moralistes de naguère ne manquaient pas de souligner ce paradoxe de la mauvaise foi qui consiste à reprocher à son voisin de ne pas ôter « la paille » qu’il a dans son œil alors qu’on est soi-même incapable d’ôter « la poutre » qu’on a dans le sien. L’image est suffisamment éloquente pour se passer de commentaires et je ne l’évoque ici que pour la dimension anthropologique qu’elle me paraît comporter.

S’il y a bien en effet une propriété spécifiquement humaine universellement répandue, attestée en tous temps et en tous lieux, c’est cette incapacité foncière des communautés humaines à concevoir une autocritique bien fondée et à la pratiquer lucidement et courageusement.

Quelque malheur ou quelque catastrophe qu’il advienne dans le cours des choses, la faute en est d’abord aux autres. Ce sont eux les méchants, les coupables, les scélérats, la cause de tous les maux. Accusation qui parfois n’est pas dépourvue d’un certain fondement, tant il est vrai que, quoi qu’il arrive, les choses viennent généralement de plus loin qu’on n’imagine, par des voies multiples et si compliquées que personne ne les a vues arriver.

Mais force est de reconnaître, en général longtemps après que les événements se sont produits, avec le « recul historique » suffisant, que les responsabilités étaient beaucoup plus partagées et que si on reprend l’enquête depuis le tout début (comme font les bons chercheurs) on trouve qu’il y a encore plus de complices que de coupables.

Je dis bien « communautés humaines ». Car je ne fais pas de cette incapacité une propriété essentielle de l’être individuel. Je tiens au contraire pour un fait assuré dans l’histoire qu’on a rarement vu des collectivités (notoirement responsables de nuisances ou d’erreurs graves) entreprendre de faire amende honorable de leur plein gré puis de réparer, sans y être contraintes, les dommages qu’elles ont causés.

Alors qu’à l’inverse il est possible d’affirmer que, dans tous les cas, ou presque, où une collectivité humaine s’est avérée capable de faire un mea culpa sincère et suivi d’effet, ces manifestations d’esprit critique ont d’abord pris appui sur des convictions personnelles et ont prolongé des initiatives individuelles, parfois tellement isolées et à contre-courant qu’elles ont pu coûter très cher à leurs auteurs, faute d’un soutien massif de leur communauté.

C’est que le malheur effraye et accable. Et que, plus les communautés sont primitives, plus le réflexe d’autoprotection et de repli dans l’entre soi s’accentue. Quand l’ordre des choses est menacé, que ce soit dans l’organisation du monde terrestre ou dans celle du monde céleste, l’ignorance et la peur sont mauvaises conseillères. On veut au plus vite exorciser le mal, en la personne d’un (ou plusieurs) coupable(s) jetés en pâture à la vindicte publique. Celle-ci se charge d’allumer les bûchers et de commander les pelotons d’exécution. Il y a toujours suffisamment de ressentiment et d’agressivité en suspension dans l’atmosphère ambiante pour se cristalliser sur le premier support désigné et suffisamment de partisans d’une justice sommaire pour expédier de telles besognes.

C’est dans ces circonstances-là que la condition d’intellectuel trouve toute sa raison d’être. Je serais enclin à définir cette catégorie (au-delà des estampilles officielles et des parchemins universitaires) par cette exigence de rigueur inflexible, inséparablement logique et éthique, qui rend certains individus, alors même que la multitude de leurs semblables a choisi de bêler avec le troupeau en marche, capables de se dresser personnellement pour dire : « Non, ce que vous faites n’est pas juste, ce que vous dites n’est pas vrai, et ne comptez pas sur moi pour me taire ! »

L’intellectuel est avant tout, dans la vie réelle, celle ou celui qui s’évertue à comprendre quel est le problème, et donc, bien souvent, est amené à entrer en opposition avec la logique dominante qui a réponse à tout. Mais en s’opposant, on s’expose à la fureur des chiens de garde, particulièrement de ceux et celles qui aboient à répétition les réponses de l’idéologie dominante. L’intello prend part au débat, mais pour l’élever, pas pour le noyer dans la médiocrité barbotière.

J’entends protester qu’il y a aussi des intellectuelles et des intellectuels pour cautionner le système établi et ses iniquités ! Eh bien, disons-le sans faux-fuyant : tout intello qui prend parti pour un système de domination d’une classe sur une autre, d’exploitation du maître sur l’esclave, d’oppression du faible par le fort, etc., auraient usurpé l’estime et le crédit qu’on lui accorde pour devenir le simple supplétif d’un ordre arbitraire à combattre.

Le statut d’intello ne saurait se réduire à une appartenance sociologique (ou statistique) à une catégorie socioprofessionnelle plus ou moins huppée, moins encore à des connivences académiques et à des accointances mondaines ou médiatiques. C’est une exigence proprement spirituelle qui se développe chez certains individus doués, comme les autres de raison et de cœur, mais qui les pousse à s’insurger, à leurs risques et périls, contre ce que leur conscience réprouve, comme la doxa et sa bêtise ambiante.

Pas du tout prophètes en leurs pays ni en leur temps, de grands intellectuels comme Galilée et Spinoza n’ont guère entraîné de monde avec eux sur la voie du rationalisme scientifique et philosophique. Mais n’écoutant que leur conscience, ils se sont obstiné à s’inscrire en faux contre les croyances mystifiées de leurs contemporains, l’aristotélisme scientifique ou le dogmatisme métaphysique.

Telle est la pierre d’angle, inamovible, sur laquelle l’entendement doit bâtir. Mais comme toute construction, l’édifice de la pensée demande à être dressé d’équerre, en s’aidant du niveau et du fil à plomb. Le fil à plomb de l’intello, c’est sa capacité critique, plus largement son aptitude à prendre du recul, à voir les choses de plus haut, de plus loin, pour mieux les com-prendre (prendre ensemble).

Le fil à plomb de l’intello, c’est précisément son savoir-relativiser, y compris sa propre compétence. Ne pas se prendre trop au sérieux, pratiquer l’humour et l’autodérision, ce sont là des vertus chères à cette catégorie d’individu. Qualités bien difficiles à cultiver, dont ils ne peuvent pourtant faire des fins inconditionnelles au risque de se couper de leurs semblables et de ne plus savoir adhérer à ce qui en vaut la peine.

Entre adhésion solidaire, vivifiante et adhérence aveugle, étouffante, c’est là l’espace inconfortable où se meut l’esprit d’analyse, et c’est là que tout intello, apprenti ou maître, devrait aller s’exercer et non dans les « carrières » juteuses du pantouflage et des cercles people.

Alain Accardo

Chronique parue sous le titre « Intellos » dans La Décroissance en janvier 2023.

Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions de son Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et de son Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).